‹ La bruyèreChapitre 59 sur 81 · Nouveaux lundis, tome X, p. ^"i · texte numérisé non relu

Nouveaux lundis, tome X, p. ^"i

SUR LA BRUYERE. cxxxvn

sienne, qu'il trouvait simple, et qui l'était moins qu'il ne le pensait : les critiques ont l'ivalisé d'ingéniosité au sujet de cette admirable page.

Chercheur d'énigme à notre tour, nous aurions aussi notre expHcation toute simple, si nous étions assuré de l'authenticité et de la sincérité de la note qui est le point de départ de tant de dissertations. Ecrit en 1694 ou 1693, peut-être plus tôt, pourquoi le caractère di Arténice ne nous représenterait-il pas Mme de Boislandry, telle qu'un admirateur la pouvait voir à cette époque, embellie et parée de tout ce que l'amitié, ou même un sentiment plus tendre, pouvait lui prêter de qualités ou de vertus.? A cette date, il ne faut pas l'oublier, elle n'est encore tout au plus que l'aimable Iris de Chaulieu ; nous ne sommes pas au temps où elle aura perdu toute pudeur; elle peut encore être Arténice. Qu'importe que plus tard, dans le cours des années qui viendront, le modèle ne conserve pas toujours la grâce et la beauté qui nous charment en son portrait? Le peintre n'est pas responsable de sa transformation; l'œuvre n'est pas moins parfaite pour être devenue moins ressemblante, et c'est toujours le même nom qu'il faut placer sous la même image, si elle a été vraie un jour.

Mais je m'arrête. Il serait plus téméraire que jamais, au moment où j'écris, d'affirmer l'identité d'^r/ew/ce et de Mme de Boislandry. Un érudit, familiarisé avec la société dans laquelle vécut la Bruyère, M. Allaire, doit nous révéler, dans une prochaine publication, le nom véritable à' Arténice , que l'on a eu tort, à son sentiment, de confondre avec Ricanète, et quij à ses yeux, est la duchesse de Bourbon. Attendons son livre, où il se propose de résoudre ce problème, dont il est superflu de signaler l'intérêt et la difficulté à sa curieuse sagacité. Nous nous bornerons à lui adresser d'avance une seule question : comment la Bruyère a-t-il pu dire de la duchesse de Bourbon qu' « il ne lui sauroit peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus » ?

Quoi qu'il en soit, et en tout cas, le caractère à^ Arténice est un portrait. A défaut de la duchesse de Bourbon, le lecteur y pourra, s'il lui plaît, reconnaître la femme à qui les ennemis de la Bruyère attribuaient le meilleur de son livre. La Bruyère, i i '

cxxXTiii NOTICE BIOGRAPHIQUE

« Ils crurent pouvoir insinuer au public, a-t-il dit en parlant des Théobaldes^ que les Caractères, faits de la même main, étoient mauvais, ou que, s'ils ctoient bons, je n'en étois pas Fauteur, mais qu'une femme de mes amies m'avoit fourni ce qu'il y avoit de ])lus supportable*. » L'imputation à laquelle la Bruyère fait allusion n'a pas été recueillie par l'histoire littéraire du dix-septième siècle, et nous l'aurions ignorée s'il n'eût relevé, dans son ardeur à se défendre, toutes les rumeurs de la médisance ou de la calomnie, La « femme de ses amies » à qui l'on faisait honneur du succès des Caractères n'était assurément pas la duchesse de Bourbon ; si elle eût été Mme de Boislandry, Chaulieu ou son annotateur nous l'eût sans doute appris : faut-il ajouter une conjecture à tant d'autres, et supposer que Mme de Boisfranc de Belleforière, la seule amie vraiment authentique de la Bruyère, avait pu paraître, aux yeux de quelques Théobaldes, lui apporter la même part de collaboration que Mme de la Fayette à la Rochefoucauld? Je pose la question et ne la résous pas.

Dans le chapitre du Cœur^ la Bruyère traite surtout de l'amour, et ce n'est guère que pour y comparer l'amour qu'il parle de l'amitié ; mais quelques lignes suffisent à nous montrer la haute idée qu'il en avait ^. On ne cite le nom d'aucun des compagnons préférés de sa jeunesse, qui, plus souvent peut-être que les amis qu'il devait à son séjour dans la maison de Condé ou à sa renommée, lui ont inspiré les sentiments auxquels il déclarait fermés les esprits médiocres. Parmi les familiers de l'hôtel de Condé et de Chantilly, je ne lui vois qu'un ami, et quel ami! le bouffon Santeul, dont les plaisantes folies, les grimaces et les cabrioles égayaient les princes de Condé et la duchesse de Bourbon. Soit dans sa correspondance, soit dans le caractère où il l'a peint sous le nom de Théodai^, la Bruyère a fort bien défmi ce curieux personnage;

Page 1