Archives nationales, registres MM 610 et suivants
SUR LA BRUYERE. xxix
et n'aller ù Orléans que pour y jjrendre sa licence, comme le fit Charles Perrault, qui a gaiement conté son voyage dans ses Mémoires. Les thèses de la Bruyère étaient intitulées : de Tutelis et Donationibus^ . Au lieu que la plupart des étudiants se contentaient d'offrir à leurs examinateurs des thèses manuscrites, il avait eu le soin de faire imprimer les siennes. M. Loiseleur a remarqué une distraction qui lui est échappée dans la rédaction de la requête qu'il inscrivit sur le registre des Suppliques de l'Université d'Orléans. Cette requête, dont l'écriture ressemble peu à celle des lettres que nous avons de lui, est datée du 3 juin 1664 : elle devrait l'être de i665, comme le prouvent les dates des suppliques qui précèdent et de celles qui suivent la sienne-. Cette inexactitude n'est pas la seule marque du trouble que le candidat semble avoir ressenti au moment de comparaître devant ses juges'. Quelques heures plus tard, il avait repris son calme : il était reçu, et, d'une
1. Cet intitulé : de Tutelis et Donationibus^ est aussi celui des thèses de plusieurs des candidats qui se sont présentés à la même époque que la Bruyère : le Corpus jiiris avilis ne contient toutefois aucun titre consacré à la fois aux tutelles et aux donations. Les autres sujets de thèses que M. Doinel, archiviste du Loiret, a relevés dans le même registre et nous a communiqués sont empruntés aux Institutes de Justinien.
2. On en trouvera le fac-similé dans V Album de notre édition. Cette supplique, extraite d'un registre des archives du Loiret, a été publiée par Ed. Fournier dans la Comédie de J. de la Bruyère (2'''^ partie, p. 4^0, a''" édition), et réimprimée, avec un texte cette fois irréprochable, par M. J. Loiseleur dans le journal le Temps^ 18 octobre 1876, et dans les Points obscurs de la vie de Nolière^ '^^11 ■> P- "S-
3. Cette même requête, qu'il termine par une erreur de date, commence par une méprise de rédaction. Au lieu de répéter la formule employée par presque tous ses devanciers : « Je soussigné certifie que^ etc., » la Bruyère copie la formule fautive dont s'est servi l'auteur de la requête écrite au-dessus de la sienne : J''ai soussigné certifie que...^ etc. On trouve dans le registre quelques autres exemples de cette rédaction. ÎSous ajouterions que l'écriture n'est pas très-assurée et que la signature surtout trahit quelque émotion, si le candidat, obligé d'écrire au bas d'une page d'un trèsgros registre, presque à main levée, ne s'était trouvé par là dans une situation qui eût été mal commode pour le meilleur des calligraphes.
XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
main maîtresse d'elle-même, sans erreur de date, toutefois avec une distraction encore, la répétition d'un mot, il consignait le succès de l'examen sur un second registre*. Le barreau de Paris lui était désormais ouvert.
Il revint au milieu des siens dans la maison de la rue Grenier-Saint-Lazare*. Son père vivait encore. Il le perdit en 1666, et le chef de la famille fut désormais l'oncle Jean de la Bruyère, secrétaire du Roi depuis i655, qui ne devait survivre que quatre années à son frère aîné.
Nous avons déjà nommé ce personnage, qui était presque «un manieur d'argent. » Il faisait du moins beaucoup de ces contrats dont la Bruyère parle à diverses reprises', c'est-à-dire qu'il prêtait souvent de l'argent sous forme de constitution de rente. Le prêt à intérêt, comme l'on sait, était interdit aussi bien par la loi civile que par la loi religieuse, et la seule manière licite de tirer profit d'un prêt fait à un particulier était de lui constituer une rente perpétuelle, c'est-à-dire de lui remettre un capital qu'il restait maître de garder tant que bon lui semblerait, à la condition d'en payer annuellement la rente. Les particu-
I . Voyez de même dans V Album le fac-similé' de cette seconde pièce.
a. Dans la Comédie de J. de la Bruyère (2''° partie, p. 877 et 878), Éd. Fournier se montre disposé à croire que la Bruyère fît, en 1666 et en 1667, un voyage en Italie, et à lui attribuer une relation conserve'e au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (Fonds français^ n» 6o5l), sous ce titre : Lettre à un ami et un des illustres du temps, qui fait en petit le récit d^un voyage en Italie fait en l'année 1666 et 1667 sous le pontificat d^ Alexandre Fil. Cette lettre, précédée d'un avis au lecteur, est signée l'abbé de la Bruière. a J'ai lu quelque part, a écrit le P. Adry en parlant de la Bruyère, qu'il avoit été quelque temps ecclésiastique; » nul autre renseignement ne confirme ce vague témoignage, consigné par le P. Adry dans une note de ses Reclterclies sur les classiques français^ dont P'ournier a emprunté la citation à un article de Leroux de Lincy (Bulletin du bibliophile, année i855, p. Sa). La Bruyère eût-il été d'ailleurs a ecclésiastique » en 1G66 et 1667, encore ne pourrait-on le considérer comme l'auteur de cette lettre-, la forme et le fond ne le permettraient pas. Elle n'est pas davantage de son frère, qui, en 1666, avait quatorze ans.
3. Voyez tome I, p. 221, ligne 2 ; p. 267, n« 87; p. 264, n» 58; tome II, p. 20, n° 24.
SUR LA BRUYERE. xxxi
liers étaient, en général, de plus sûrs débiteurs que l'Etat et que la Ville, dont les rentes étaient parfois soumises à des réductions arbitraires, ou encore que les hôpitaux, exposés ù la banqueroute. Aussi Jean de la Bruyère avait-il préféré à toutes autres rentes les créances par contrats. Ses emprunteurs étaient quelquefois des membres de sa famille, ou de la famille de sa belle-sœur, plus souvent des étrangers, nobles ou bourgeois. Il ne prêtait pas toujours à visage découvert, et se dissimulait quelquefois derrière son frère, ou, quand il l'eut perdu, derrière l'un de ses neveux. De temps à autre, il lui fallait user contre ses débiteurs de voies de rigueur, ou accepter des accommodements. C'est ainsi qu'il fut amené à se rendre propriétaire d'une maison de campagne qui était située dans le village de Saulx, près de Longjumeau, et qui fit partie de sa succession. Nous n'avons pas, en ce moment*, sous les yeux les documents qui pourraient nous permettre d'évaluer avec précision la fortune mobilière de Jean de la Bruyère: il nous semble qu'elle devait s'élever à plus de looooo livres, ce qui était la richesse. Comme tous les bourgeois aisés de son temps, il avait renoncé au service de table d'étain, ainsi qu'à la mule des « ancêtres, » et ses neveux, sans nul doute, usaient de son argenterie et montaient dans son carrosse; mais on ne saurait sans injustice, je crois, le confondre avec ces bourgeois ridicules dont les habitudes vaniteuses se trouvent dépeintes à la fin du chapitre de la Ville. Nous ne pouvons, à vrai dire, nous défendre d'une certaine prévention défavorable à son égard : s'il fut un homme d'affaires, si surtout on le vit faire fortune dans les partis, quel souvenir a donc gardé de lui le neveu qui a grandi à ses côtés, pour que plus tard il ait flagellé tous les manieurs d'argent avec une si éloquente et si ardente indignation !
« Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, s'écrie la Bruyère', ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter,
1. Voyez ci-dessus, p. xxiir, la fin de la note i de la page xxii. Ce Jean de la Bruyère, qui avait fait assez vite fortune, racheta des créanciers de son père et de sa mère une partie de leurs titres, sinon tous : notons ce trait à son honneur.