CHAPITRE PREMIER
En 1781, Suard écrivait sur La Bruyère une Notice qui est devenue classique. Voici comme il faisait la biographie de notre auteur :
« Jean de La Bruyère naquit à Dourdan en 1 639. Il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc ; et il resta jusqu'à la fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme de lettres, avec mille écus de pension. Il publia son livre des Caractères en 1687,
LA PRUYÈRH.
fut reçu à l'Académie française en 1693, et mourut en 1096. »
Et ceci dit, Suard, sans plus tarder, en venait à l'étude de l'œuvre et du talent de La Bruyère.
Les lecteurs de noire temps, même, et surtout peut-être, les jeunes lecteurs ne se contentent pas de renseignements biographiques si sommaires. Avec une curiosité, où il entre de la piété sans doute, ils veulent tout connaître de la vie des grands hommes; en pareille matière, il leur faut des informations exactes et complètes; quand les faits manquent, que les documents font défaut, ils ne répugnent même pas aux conjectures ; ils aiment qu'on leur parle non seulement de ce qu'ont fait les personnages illustres, mais de ce qu'ils auraient pu taire, de ceux qu'ils ont connus, mais de ceux qu'ils auraient pu connaître; et, ainsi, la biographie de La Bruyère, que Suard faisait tenir en six lignes, prend 168 pages in-S" dans l'édition de M. Servois (1).
Nous tâcherons de résumer exactement ce que
(1) Collection des Grands Ecrivains, chez Hachette et C'% éditeurs.
l'on sait de certain et d'essentiel sur l'auteur des Caractères.
Jean de la Bruyère, ou plutôt (comme il signait), Delabruycre, naquit à Paris — au cœur même de Paris, — dans la Cité, et non pas à Dourdan, comme longtemps on l'avait cru ; il fut baptisé le 17 août 1645, le lendemain sans doute de sa naissance. Son père, Louis de la Bruyère, contrôleur des rentes de l'Hôtel-de-Ville, appartenait à une famille bourgeoise qui, à la fin du xvf siècle , avait fait parler d'elle ; un Jean de la Bruyère et son fils Mathias figurèrent en effet parmi les plus ardents partisans de la Ligue. Mais ces ligueurs, à tout prendre, n'ont été peut-être que des brouillons naïfs, comme il s'en est trouvé dans la classe moyenne à toutes les époques troublées, et il se peut que la hardiesse d'esprit de leur illustre descendant ne doive rien, quoi qu'on en ait pu dire, à leurs ardeurs révolutionnaires. En tout cas, le père du moraliste, Louis de la Bruyère, sa mère, Elisabeth Hamonyn, ont été de simples gens, qui n'ont point d'histoire.
Leur fortune était à peine médiocre : un capital de douze mille livres, les revenus de la char-e de
contrôleur des rentes de la ville de Paris : c'était tout. Avec cela ils élevèrent cinq entants, trois garçons et deux filles, sur huit qui leur étaient nés; humble mérite, j'y consens, et pourtant réel mérite. Louis de la Bruyère eut beau être aidé par un frère, Jean de la Bruyère, qui s'enrichit on ne sait comment et qui fut le parrain de notre auteur ; ses charges de famille passèrent ses ressources. L'ordre put bien aussi lui faire défaut ; on sait que ses enfants renoncèrent à sa succession comme à celle de leur mère. A ces indices, je serais tenté d'imaginer que la famille de La Bruyère fut une de ces familles, comme il y en a tant à Paris, où l'on connaît la gêne sans l'embarras, où l'on est gueux et généreux, où l'esprit est ouvert comme la bourse. Si je ne me trompe point, un futur moraliste pouvait trouver son compte dans un pareil milieu.
Il reçut certainement une éducation très complète et de premier ordre. Où se firent ses études?— a Dans des mémoires particuliers, on marque que ce célèbre auteur avait été de l'Oratoire », écrit un oratorien du xviii* siècle, le Père Adry. De ce texte on a conclu que La Bruyère
fut un des élèves de la célèbre congrégation ; en fait, rien n'empêche qu'on le croie. Comme les Port-Royalistes, les Oratoriens, au xvii" siècle, furent d'excellents éducateurs; ils se déclaraient ouvertement admirateurs de Descartes; dans leurs écoles, ils faisaient une place à l'enseignement du français ; c'étaient de plus de bons hellénistes, propres à former des écoliers capables d'entendre et de traduire Théophraste.
Quoi qu'il en soit, La Bruyère, ses humanités achevées, se prépara au barreau ; en 1665, à vingt ans, il passait ses thèses de licence devant les docteurs régents de l'Université d'Orléans. Plaidat-il? on ne sait. S'il parut au palais, il ne dut qu'y passer. Il avait pourtant bonne idée de la fonction de l'avocat.
« La fonction deFavocat, dit-il dans son chapitre delà « Chaire, est pénible, laborieuse, et suppose dans celui a qui Texerce un riche fonds et de grandes ressources... « Il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui « peuvent lui imposer silence et contre des adversaires « qui l'interrompent. Il doit être prêt sur la réplique ; il « parle en un même jour, dans divers tribunaux, de diffé- « rentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de « repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs; « elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de
a leurs questions et de leurs doutes Il se délasse d'un
« long discours par de plus longs écrits, il ne fuit que « changer de travaux et de fatigues: j'ose dire qu'il est « dans son genre ce qu'étaient dans le leur les premiers « hommes apostoliques (1). »
Noble ministère, à coup sûr; mais combien absorbant, combiea- inconciliable avec celte oisiveté du sage, qui consiste à « méditer, parler, lire et être tranquille » (2), et dont La Bruyère était sans doute dès lors épris.
Huit années durant, de 1665 à 1673, il eut la bonne fortune de s'y pouvoir livrer sans souci et sans contrainte. Son oncle et parrain, Jean de la Bruyère, celui qui avait fait fortune, devenu chef de la famille, à la mort de son frère Louis, vint habiter sous le même toit que sa belle-sœur ; il semble qu'il ait mis autour de lui un air d'aisance. Après sa mort, en 1671, sa succession permit quelque temps à ses neveux de vivre commodément et d'user « des biens de fortune ». Ils eurent en commun ses gens, ses chevaux, son carrosse, et notre La Bruyère habitait alors une chambre carrelée à neuf, et ornée d'une belle pièce de tapis- Ci) De la Chaire.
(2) Du Mérite personnel.
série de Flandre, qui valait plus de 1,400 livres. Pour qui veut bien juger la vie, il est bon, ce semble, d'avoir eu une jeunesse sans affaires, libre des tracas et des servitudes d'un métier, et qui, dans le monde, garde ses coudées franches ; la pauvreté peut former des hommes d'action ; estelle une aussi bonne école pour l'observateur ? J'ai idée que La Bruyère eût consenti moins aisément « à demeurer chez soi et à ne rien faire »{{], cest-à-dire à « méditer >>, si, au lieu de sa belle chambre, son logis eût été un grenier.
En 1673 cependant, il parut vouloir renoncer à cette vie indépendante; il acquit la charge de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Caen. Comme il donnait peu de soins à l'administration de sa fortune, d'ailleurs modeste, peut-être voulait-il s'assurer ainsi contre des revers possibles. Au reste, en devenant trésorier général, il prenait une charge, mais non un emploi. Après deux mois passés en Normandie pour remplir les formalités de son installation, jamais plus La Bruyère ne reparut à son poste.
(1) Du Mérite personnel.
Ea payant 18,000 livres un titre qui lui rapportait environ 2,300 livres de revenu, il avait pourvu à sa sécurité ; mais on voit que sa liberté ne fut point aliénée.
On a quelques raisons de penser que les dix années durant lesquelles il garda cette sinécure turent les plus fécondes de sa vie. En 1674 il touchait à ses trente ans ; la première jeunesse était passée, et avec elle, les goûts de dissipation. îl arrivait à l'âge où l'on éprouve le besoin de se recueillir, de prendre possession de soi-même, et oii la vocation de l'écrivain se décide, parce qu'on sent bien qu'on ne saurait devenir maître de sa pensée, si on ne l'achève par l'expression. La Bruyère vit alors à l'écart, avec ses livres^ devant sa table de travail. Il ne se dérange plus que pour rendre service à ceux qui lui en offrent l'occasion.
« 0 homme important et chargé d'affaires qui, à votre « tour, avez besoin de mes offices, venez dans la solitude ({ de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne K vous remettrai pointa un autre jour. Vous me trouve- « rez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritua- K lité de l'âme,... ou la plume à la main pour calculer « les distances de Saturne et de Jupiter... Entrez, toutes
« les portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n'est « pas faite pour s'y ennuyer en attendant, passez jusqu'à « moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque a chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une a occasion de vous obliger... Faut-il quitter mes livres, « mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est com- « mencée ? Quelle interruption heureuse pour moi que « celle qui vous est utile !... (1). »
Ce n'est point là un tableau de fantaisie, oiiun auteur se peint en la posture qui lui convient. Un ennemi de La Bruyère, le chartreux Bonaventur^ d'Argonne, qui a écrit sous le nom de Vigneul- Marville,nous a représenté, dans le même temps, l'intérieur du philosophe :
«... Sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de^M. de La Bruyère avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de... (Condé). Il n'y avait qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivaient, levait adroitement la tapisserie, et laissait
(1) Des Biens de fortune.
i6 r aRUYÈnE.
voirie philosophe, le visage riant et bien content d'avoir l'occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations. » Ne retrouvons-nous pas là aussi l'homme studieux et obligeant? Le témoignage que La Bruyère s'est rendu discrètement n'est-il pas confirmé par celui de son détracteur ? A vrai dire, Bonaventure d'Argonne place son personnage dans un cadre peu riche. Il ne nie point que La Bruyère, dans sa retraite, fut laborieux et avenant ; mais il fait entendre que cette retraite n'était guère confortable et que les vents coulis y régnaient. C'estlà l'eflort de sa malice ; ne disputons pas avec elle et reconnaissons qu'à ce moment la situation de La Bruyère était peu brillante. Peut-être n'avait-il d'autres revenus que ceux de sa charge, et il payait très fidèlement une pension de 900 livres à sa mère, avec laquelle il habitait. On conçoit que la belle verdure de Flandre avait dû céder la place à la légère tapisserie dont nous parle d'Argonne. Il n'y avait point là, pensons-nous, de quoi troubler un homme qui s'est déclaré prêt à « sejeter, à se réfugier dans la médiocrité » (1), et qui pouvait conserver ce
(1) Des Biens de fortune.
qui lui était le plus cher certainement, « le libre emploi du temps , le choix du travail et de l'exercice... le droit d'être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point » (1). Comment donc et pourquoi, après un si long temps d'indépendance, accepta-t-il la lâche, honorable sans doute, mais à coup sûr assujettissante d'achever l'instruction du petit-fils du grand Condé ? — Il est probable qu'il ne sut pas résister aux instances de Bossuet, avec lequel il était entré en relations dès longtemps, dont il était devenu l'admirateur et le familier, et qui voulait mettre à Chantilly quelqu'un de sa main? Que sait-on d'ailleurs ? N'est-il pas fort vraisemblable que, son livre des Caractères étant déjà projeté ci même commencé à cette date de 1G84, il pressentit tout ce qu'il pourrait voir et apprendre dans ce milieu nouveau ? Rappelons-nous ce que dit Sainte-Beuve : « Qu'aurait-il été sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le plus grand monde, sans cette place decom qu'il occupa dans une première loge au grand spectacle de la vie
{i)Des Jugements,
humaine et de la haute comédie de son temps ? 11 aurait été comme un chasseur à qui le gibier manque, le gros gibier, etqui est obligé de se contenter d'un pauvre lièvre qu'il rencontre en plaine. La Bruyère,, réduit à observer la bourgeoisie, les lettrés, s'en serait tiré encore ; mais qu'il y aurait perdu, et que nous y aurions perdu avec lui ! •
Et puis, dans tout moraliste, n'y a-t-il point, de nécessité, un pédagogue plus ou moins déterminé ? Quelle tentation : faire une éducation, bien plus, l'éducation d'un prince !
Cette tâche une fois entreprise, quels que soient les motifs qui l'aient décidé à s'en charger, La Bruyère ne s'y épargna pas. Ce n'était point besogne aisée : un programme d'enseignement très chargé et qui embrassait la philosophie, l'histoire, la géographie, l'administration, la mythologie et même le blason ! Et quel élève ! Lorsque La Bruyère lui commença ses leçons, le jeune duc de Bourbon avait seize ans et sortait du Collège de Clerniont (aujourd'hui Louis-le-Grand), où il venait d'achever sa philosophie. Les bons Pères, fiers d'avoir un tel écolier et qui n'ont jamais
ménagé leurs complaisances aux grands et aux fils des grands, l'avaient choyé, flatté à l'excès. Point d'enfant qui n'eût été gâté par de pareilles adulations : qu'avaient-elles dû faire du rejeton de cette race eflrénée des Condé ? Au portrait que trace Saint-Simon de ce prince devenu homme, on entrevoit ce qu'il put être dans son adolescence : « C'était un homme très considérablement plus petit que les plus petits hommes, qui, sans être gras, était gros de partout, la tête grosse à surprendre et un visage qui faisait peur. . . Il était d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais, en tout temps, si fier, si audacieux, qu'on avait peine à s'accoutumer à lui... Sa férocité était extrême, et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air, qui faisait tuir devant elle, et dontses amis n'étaientjamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chansons qu'il savait faire sur-le-champ, qui emportaient la pièce et
qui ne s'effaçaient jamais Les insultes et les
sorties étaient ses délassements, dont son extrême orgueil s'était fait une habitude et dans laquelle il se complaisait. »
Malgré tant de difficultés, et quelles difficultés ! Ld Bruyère fit son métier de précepteur en conscience. Son terrible écolier ne découragea pas son zèle. Le grand Condé voulut qu'il lui fût rendu un compte très exact des études de son petit-fils ; La Bruyère déféra à ce désir, et 17 lettres écrites par lui en 1686 et qui nous ont été conservées, nous le montrent à l'œuvre. Il y a intérêt à en citer au moins une.
La Bruyère à Condé,
a Monseigneur,
« Comme mon unique application est d'avancer les « études de M. le duc de Bourbon, et que je travaille à a cela à Versailles du matin au soir sans nul relàclie- « ment, ma plus grande joie aussi est d'en rendre compte « à Votre Altesse Sérénissime. Je m'abstiens souvent de <( lui écrire afin de ne point tomber en des redites, et « j'attends quelquefois que nous ayons passé à des choses « nouvelles, afin qu elle en soit exactement informée, et « de tout le chemin que nous faisons. J'entrerai demain « dans Ihistoire de Charles VIII... »
Suit un compte rendu très détaillé des matières qui ont été récemment vues et de celles qui doivent être prochainement étudiées. Après quoi La Bruyère reprend ainsi :
« Une lettre qu'elle (Votre Altesse) a écrite il y a bien « quinze jours à Monsieur le Duc a fait ici le mieux di;
Sa diograpuié. 21
« monde. Je m'en suis trouvé soulagé par un renouvel- « lement d'attention qui m'a fait deviner, Monseigneur, « que vous aviez parlé sur le ton qu'il faut, et Monsieur « le Duc me l'a confirmé. Dès que l'application tombera, « je vous en avertirai ingénument, car je sens de la « peine à tromper ceux qui se reposent sur moi de quela ques soins,etjenecommenceraipoint par Voire Musse « Sérénissime à faire un effort qui me coûte et qui lui « déplaise. Je voudrais de toute mon inclination avoir « six grandes heures parjour à bien employer auprcsde « Son Altesse ; je vous annoncerais d'étranges progrès, « du moins pour mon fait et sur les choses qui me « regardent. Et si j'avais l'honneur d'être chargé de « tout, comme j'ai eu l'honneur de le croire, j'en répon- « drais aussi sûrement; mais j'ai des collègues, et qui « font mieux que moi et avec autant de zèle. Vous devez a du moins être très persuadé. Monseigneur, que le peu « de temps que j'use auprès de Monsieur le duc de Boura bon lui est fort utile, qu'il sait très bien ce que je lui « ai appris, qu'il n'est pas aisé même de le mieux savoir, « et que je viserai toujours à ce qu'il emporte de toutes « mes études ce qu'il y a de moins épineux et qui con- « vient davantage à un grand prince. Je suis... etc. »
A travers les atfénualions et les réserves imposées, celte lettre laisse deviner combien le rôle de La Bruyère était malaisé à tenir, quelle peine il dut avoir à obtenir l'attention ou même la docilité de son élève, et comment son action tait mal secondée par les autres maîtres du jeune
duc, qui, pour la plupart, étaient des Jésuite?. N'importe : il se donnait tout entier à sa tâche ; loin d'éprouver de la fatigue ou de la répugnance, on voit par certains passages de cette lettre qu'il regrettait qu'elle ne fût pas plus lourde et que sa responsabilité fût partagée. Surtout on sent la probité absolue, les scrupules de sincérité 'qu'il apportait dans son œuvre d'éducateur, et comment il n'était point homme à se tenir quitte, la leçon donnée, devant sa conscience.
Un témoignage précieux entre tous fut rendu d'ailleurs à la valeur de son enseignement. Un jour, Bossuet vint assister à une des leçons de La Bruyère au moment où il expliquait les Principes de Descartes. La nouvelle se répandit dans l'hôtel de Condé que le grand évêque s'était retiré fort content. Bien plus, l'élève de La Bruyère déposa en faveur de son maître : « Il avait, dit Saint-Simon, de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation. » Assurément La Bruyère fut un maître accompli, et ce qu'il n'obtint pas ne pouvais sans doute pas s'obtenir.
Cette éducation laborieuse prit fin, après deux années, vers le mois de décembre 1686 ; le jeune
duc de Bourbon était déjà marié ; son grand -père^ le grand Condé, mourut à cette époque, et le jeune homme devenait ainsi Monsieur le Duc. La Bruyère ne quitta point pourtant la maison de Condé. « Il y demeura, dit l'abbé d'Olivet, en qualité d'homme de lettres, avec mille écus de pension. » Preuve qu'on avait été satisfait de ses services ; comme précepteur, il ne touchait que 1 ,500 livres.
Qu'était-ce que cette situation nouvelle ? 11 est malaisé de le dire précisément ; La Bruyère faisait sans doute office de bibliothécaire et de secrétaire, à l'occasion. Certainement il retrouva alors le loisir et la liberté d'esprit qui, durant son préceptorat, avaient dû très fort lui manquer.
Aussi ne tarda-t-il point à songer à publier le livre que, depuis longtemps sans doute, il mûrissait en secret. Le 19 mai 1687, Boileauécrivait à Racine : « Maximilien (c'est un sobriquet qu'il donnait, on ne sait pourquoi, à La Bruyère) m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son Théophraste. » L'année suivante, 1688, « Les Caractères de Théophraste tra^ duitsdugrec a\e€ les Caractères ou les Mœurs de ce siècle » paraissaient à Paris, chez Estienne Michallet,
24 LA BUUYÈUE.
premier imprimeur du roi. Au d're d'un contemporain, La Bruyère n'affronta point la publicité d'un cœur léger : « Je surprendrais bien des personnes, écrit en 1695 ou 1696 l'avocat Brilion, si je leur disais que l'auteur de l'ouvrage en ce siècle le plus admiré a été dix ans au moins à le faire et presque autant à balancer s'il le produirait. » Drillon exagère peut-être quelque peu ; mais il est vrai que La Bruyère, en consultant ses amis les plus sûrs, ne trouvait que des encouragements équivoques : « Voilà, lui disait le grave M. de Malezieu, qui avait tant d'autorité dans la société de Bossuet, voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. » Sur un pareil mot, comment ne pas rester en suspens ? — Au xviii® siècle, Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin, a conté une anecdote qu'on aimerait à croire vraie ; car , en ce cas , La Bruyère eût triomphé de ses hésitations prudentes, non par amour de la réputation, mais par un sentiment de générosité délicate et de tendresse pour l'enfance. Il faut citer ce joli trait.
« M. d3 La Bruyère venait presque journellement s'asàcoir chez un libraire nommé Michallet,
OÙ il feuilletait les nouveautés, et s'amusait avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. Un jour, il tira un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ceci (c'était les Caractères) ? Je ne sais si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de succès, le produit sera la dot de ma petite amie ». Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édilion ; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer, plusieurs fois de suite, ce livre qui lui valut deux ou trois cent mille francs ; et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit, dans la suite 'le mariage le plus avantageux. »
Ce livre, qui, d'un coup, rendit son auteur célèbre, et le mit au premier rang, n'était pourtant qu'un mince volume ; cette première édition, de format in-1 2, ne contenait, y compris la traduction de Théophraste, que 360 pages d'un texte fort espacé. Le scandale n'était pour rien non plus dans le bruit qu'il fit ; car il ne donnait encore aucun de ces portraits qui vinrent plus tard et dont la malignité publique s'amusait à chercher les originaux. Mais, à cette fin d'un siè-
cle qui avait produit tant de chefs-d'œuvre, quand les grands hommes avaient disparu ou se taisaient, le public fit fête à cet écrivain d'un tour d'esprit si neuf et d'une forme si originale.
La réussite donna à La Bruyère de la confiance et même de l'audace : en moins de deux ans, cinq éditions avaient été épuisées ; et chacune d'elles était revue et surtout considérablement augmentée par l'auteur. De plus, ce succès de vogue était soutenu et relevé par des approbations flatteuses venues de bonne part. A moins d'une modestie exagérée, La Bruyère pouvait donc se croire digne des honneurs académiques, qui, alors, semblaient être la suprême consécration du mérite littéraire.
Une première fois il se présenta en 1G91 ; il s'agissait de remplacer Benserade. En présence des deux candidats, Tourreil, traducteur de Démosthène, et La Bruyère, les académiciens n'arrivaient pas à se départager. Quelqu'un proposa de nommer un certain Pavillon, auteur de poésies légères ; on se mit d'accord aisément sur cette candidature imprévue et cet homme inoffensif. La Bruyère dut attendre une autre occasion ; du
moins il avait été fidèlement soutenu par sept académiciens, au nombre desquels on sait qu'il faut compter le spirituel BussyRabutin ; ce n'était point un mince suffrage.
En 1693, il y eut deux nouvelles vacances : l'abbé de la Chambre et Bussy venaient de mourir. La Bruyère, cette fois, fut élu en remplacement de l'abbé delà Chambre, et l'abbé Bignon succédait à Bussy. Notre auteur avait eu pour patrons les hommes les plus éminents : Bossuet, llacine, le secrétaire perpétuel de la compagnie, llégnier-Desmarais. Ce qui n'empêcha pas que son élection provoqua une clameur. Suivant le mot de M. de Malézieu, les Caractères lui avaient fait « beaucoup d'ennemis »,et, en première ligne, les rédacteurs du Mercure Galant, qu'il avait mis « immédiatement au-dessous de rien ». On prétendit que son succès n'avait été obtenu « qu'à l'aide des plus fortes brigues qui aient jamais été faites. »- Il est vrai que le contrôleur général Pontchartrain était intervenu dans l'élection ; mais le billet de recommandation qu'il écrivit à Renaudot, à d'autres peut-être, plaidait la cause de l'un et l'autre candidat, et il est à croire qu'une média-
lion de ce genre était assez dans les usages pour que les gens de bonne foi n'eussent pas de quoi s'en étonner ou s'en indigner. L'élection de La Bruyère ayant été, malgré les clabauderies, approuvée par le roi, il fallut chercher à lui nuire d'autre façon. Le jour de la réception, deux heures avant la séance, si l'on en croit Boursault, Messieurs de l'Académie trouvèrent sur leur table cette épigramme :
Quand pour s'unir à vous, Âlcippe se présente. Pourquoi tant crier haro ?
Dans le nombre de quarante Ne faut-il pas un zéro ?
De plus, on ménagea à l'abbé Bignonun succès très vif et auquel le pauvre homme ne s'attendait guère : il finissait son discours, très banal et très bref, quand l'archevêque de Paris, M. de Harlay, vint à entrer en séance. On pria l'orateur de reprendre; et, s'étant exécuté, il recueillit de bruyants applaudissements. Quand La Bruyère parla à son tour, on l'écouta en silence ; ceux qu'il louait ne pouvaient l'applaudir ; ses ennemis dont il ne disait rien, étaient heureux de pouvoir
SA BIOGRAPIIir:. 2'J
se taire. Pour comble de misère, il dut subir une réponse désobligeante de Charpentier, directeur de l'Académie, qui, bien que fort partisan des modernes, louaThéopliraste aux dépens du récipiendaire. Ce n'est pas tout : les derniers fervents de Corneille essayèrent d'empêcher l'impression du discours de La Bruyère, sous prétexte qu'il avait sacrifié le vieux poète à Racine. Il courut maintes chansons et épigrammes :
Les quarante beaux esprits, Grâce à Racine, ont pris L'excellent et beau La Bruyère, Dont le discours ne l'ut pas bon...
Du dernier, je vous en réponds, Mais de l'autre, non, non
Avec d'assez brillants traits Il fit de faux portraits.
Racine au-dessus de Cor; .eille Pensa faire siffler, dit-on. ..
Du dernier je vous en réponds ; Mais de l'autre, non, non.
Quand au grand Corneille on s'obstine De vouloir préférer l'ambitieux Racine,
Je l'avouerai, je prendrais feu Si quelque grand auteur entrait dans la carrièra; Mais lorsque je n'y vois que le seul La Bruyère,
Je dis : Il m'importe fort peu Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
30 LA BUUYÈRli:.
Malgré tout, la harangue de La Cruyère fut imprimée et admise dans les archives et le recueil de l'Académie. Mais il avait su de quel prix s'achètent les honneurs littéraires ; et, il faut le dire, il n'acquitta pas son tribut de bonne grâce. Quand il publia son discours, il le fit précéder d'une préface, où ses ennemis sont fort malmenés, mais qui ne peut rien ajouter à sa réputation.
Trois ans plus tard, il mourut brusquement. Il avait renoncé à rien ajouter à ses Caractères ; vivant de plus en plus dans la société de Bossuet, préoccupé des questions qui faisaient l'entretien du cercle du grand évêque, il préparait des dialogues sur le Quiétisme ; et l'on comprend que, théologie à part, les écarts de cette doctrine nouvelle pouvaient tenter la verve d'un moraliste satirique. Le 8 mai 169p, l'ouvrage était assez avancé pour qu'il pût en faire une lecture à Antoine Bossuet, frère de l'évêque de Meaux ; dans la nuit du 10 au il mai, il succombait à une attaque d'apoplexie :
a Quatre jours auparavant, dit l'abbé d'Oiivet, il était à Paris dans une compagnie de gens qui
me l'ont conté, où tout à coup il s'aperçut qu'il devenait sourd, mais absolument sourd. Point de douleur cependant. Il s'en retourna à Versailles, où il avait son logement àl'hôtel de Condé ; et une apoplexie d'un quart d'heure l'emporta. »