CHAPITRE
La vie de La Bruyère, on vient de le voir, a été celle d'un sage ; il ne fut et ne voulut être qu'un homme de lettres ; point d'autre événement dans sa carrière que la publication de son livre.
A bien prendre les choses, cela peut suffire pour faire apprécier très favorablement son caractère.
Mais, avec lui, nous avons affaire à un moraliste, c'est-à-dire à un homme qui se mêle de « déployer.... les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes », de « découvrir le principe de leurs malices et de leurs faiblesses (1) », en un mot, de les juger. Or, qui ne sait que pour juger autrui, nous n'avons, au vrai et en dernière analyse, d'autre mesure que nousmêmes? que nous donnons à tout, de façon plus
(1) Discours sur Théophraste,
OU moins marquée, la couleur et la forme de notre âme ? La Bruyère a bien senti cela, quand il écrivait : « Nous n'approuvons les autres que parles rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes ; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi » (1). Il vaut donc la peine de chercher à connaître en détail et de près le caractère de notre auteur.
Sa vie, si unie et comme cachée, ne nous apportera guère de clartés en cet examen. « Si, dit Sainte-Beuve, il n'y a pas une ligne de son livre unique, qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en pleine lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé. » Les contemporains n'ont parlé de La Bruyère qu'en passant, et souvent d'une manière vague. Ce que nous pouvons apprendre sur lui de plus significatif et de plus intéressant, c'est encore dans les pages qu'il a
(1) Des Jugements.
u4 LA BRUYÈRE.
écrites que nous le trouverons ; car quelques-unes ont un accent si personnel, qu'elles sont, on ne peut s'y méprendre, de véritables confidences.
Avant tout il importe de prévenir contre une erreur où il serait aisé de se laisser induire par l'œuvre même de La Bruyère. Les Caractères ne nous peiguent que les vices, les travers, les sottises de l'homme ; on pourrait donc être tenté de croire que l'auteur de ce livre n'avait que dureté et dédain pour l'humanité. C'est une méprise, 011 Voltaire est tombé quand il parle de l'amertume, de la misanthropie forcée de La Bruyère. Est-on donc misanthrope, pour savoir discerner les défauts des hommes, lorsque d'ailleurs on a dans l'âme de quoi ressentir leurs misères et les plaindre ? Et n'y a-t-il pas place dans cette œuvre d'une observation si aiguë, pour des accents venus du cœur et pleins d'une pitié tendre et profonde ?
« Il y a une espèce de honle d'être heureux à la vue « de certaines misères '1). »
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles el « des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides
(IJ De l'Homme.
a et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouil- « lent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible '» « ils ont comme une voix articulée, et quaijd ils se lèvent « sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en « effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans « des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de a racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de « semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méri- « tent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont « semé (1) ! »
« Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur; « il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments ; ils a redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on « mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre « et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples « bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont a eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture a de cent familles. Tienne qui voudra contre de si « grandes extrémités: je ne veux être, si je le puis, « heureux ni malheureux ; je me jette et me réfugie dans « la médiocrité (2). »
Est-ce là le langage d'un ennemi des hommes ? Et cette pitié ne restait pas stérile ; elle se traduisait en bonté et en bienfaisance, nous en avons pour garant ce passage où La Bruyère se montre si heureux de tout laisser pour rendre un
(1) De l'Homme.
(2) Des Biens de fortune.
service : « Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes Vous m'apportez quelque chose de plus
précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. »
Et ailleurs :
« Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de man- « quer aux misérables (1). »
« C'est assez pour soi d'un fidèle ami ; c'est même « beaucoup de l'avoir rencontré ; on ne peut en avoir « trop pour le service des autres (2). »
« Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui « l'on vient de donner (3). »
Bien plus, cette bonté va jusqu'à la tendresse. N'est-ce pas La Bruyère qui regrette que la source de nos larmes ne soit pas inépuisable, et qu'on n'ait point dans le cœur « de quoi toujours pleurer et toujours aimer (4) ? »
Voltaire s'est donc mépris ; et Sainte-Beuve voit plus juste quand il remarque « combien la beauté humaine du cœur de La Bruyère se déclare énergiquement à travers la science inexorable
({) Du Cœur,
(2) Id
(3) Id.
(4) Id.
de son esprit ». Son âme fut sans illusions, mais non pas sans amour.
On aimerait savoir comment il vécut avec les siens. N'est-ce pas dans la famille que l'homme se montre, pour ainsi dire, avec son cœur de tous les jours ? Par malheur, ses parents étaient de trop petites gens pour qu'on ait parlé d'eux. Son père mort, il habita avec sa mère, plus de vingt années durant, et ne la quitta que lorsqu'il dut aller loger à l'hôtel de Condé. Il s'acquitta très exactement de ses obligations vis-à-vis de ses frères ; et même, avec l'un d'eux, nommé Louis, il paraît avoir fait plus que son devoir, A la mort de leur père, il lui laissa prendre l'office paternel, et, bien que ce frère semble avoir été un personnage un peu vaniteux et léger, La Bruyère en plus d'une circonstance s'eflaça devant lui. Au reste, même après que Louis se fut marié, les deux frères continuèrent à vivre sous le même toit. Assurément il n'y a en tout ceci que des indices ; ils nous engagent pourtant à penser que le respect et l'amour de la famille tenaient solidement au cœur de La Bruyère. Il estimait en tout cas que les discor,des
domestiques sont chose fort triste et fort laide, comme une plaie qu'on cache soigneusement,
« L'intérieur des familles est souvent troublé par les « défiances, par les jalousies et par Tantipathie, pen- « dant que des dehors contents, paisibles et enjoués a nous trompent, et nous y font supposer une paix qui « n'y est point ; il y en a peu qui gagnent à être approa fondies. Cette visite que vous rendez vient de sus- « pendre une querelle domestique, qui n'attend que « votre retraite pour recommencer » (1).
Ce qui pourrait donner l'idée la moins avantageuse de la sensibilité de La Bruyère, c'est son opinion sur les enfants.
€ Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, en- « vieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, a miempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleu- « rent facilement ; ils ont des joies immodérées et des af- « dictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent a point souffrir de mal, et aiment à en faire. Ils sont « déjà des hommes.
« Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne « nous arrive guère, ils jouissent du présent.
« Le caractère de l'enfance paraît unique; les mœurs, c dans cet âge, sont assez les mêmes ; et ce n'est, qu'avec {< une curieuse attention qu'on en pénètre la différence; a elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle-ci
(1) De la Société et de la conversation.
« croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les « hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à « eux-mêmes.
« Les enfants ont déjà de leur âme Timagination et la a mémoire, c'est-à-dire, ce que les vieillards n'ont plus; a et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits « jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils « répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce « qu'ils ont vu faire ; qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils « s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils « imitent les divers artisans, par le mouvement et pdr « le geste ; qu'ils se trouvent à un grand festin, et y font a bonne chère; qu'ils se transportent dans des palais et a dans des lieux enchantés; que, bien que seuls, ils se «c voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils « conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du «t plaisir de la victoire; qu'ils parlent aux rois et aux plus c( grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des a sujets, possèdent des trésors qu'ils peuvent faire de « feuilles d'arbres ou de grains de sable ; et, ce qu'ils « ignorent dans la suite de leur vie, savent à cet âge être « les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur a propre félicité.
a II n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps a qui ne soient aperçus par les enfants ; ils les saisissent « d'une première vue, et ils savent les exprimer par des « mots convenables; on ne nomme point plus heureuse- « ment. Devenus hommes, ils sont chargés, à leur tour. « de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.
« L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faia ble de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont « soumis. Dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le
« dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne per- « dent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de « cette supériorité à leur égard, est toujours ce qui nous « empêche de la recouvrer.
« La paresse, l'indolence et Toisivelé, vices si naturels « aux enfants, disparaissent dans leurs jeux, où ils sont « vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la « symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns « aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois « une seule chose qu'ils ont manquée: présages certains « qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais « qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs.
« Aux enfants tout parait grand, les cours, les jardins, o les édifices, les meubles, les hommes, les animaux: aux « hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j'ose « dire, par la même raison, parce qu'ils sont petits.
«Les enfants commencent entre eux par l'état popu- « laire, chacun y est le maître ; et, ce qui est bien natu- « rel, ils ne s'en accommodent pas longtemps et passent « au monarchique. Quelqu un se distingue, ou par une « plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition a du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux « difï'érents et des petites lois qui les composent; les au- « très lui défèrent, et il se forme alors un gouvernea ment absolu qui ne roule que sur le plaisir. »(1)
Certes, dans ce portrait, La Bruyère ne prête pas aux enfants plus de défauts qu'ils n'en ont ; mais il est bien véritable qu'il les juge sans
(l) De l'Homme.
complaisance» Nous avons aujourd'hui, pour cet âge, des tendresses un peu mièvres, qui s'effarouchent des paroles tranchantes du moraliste. Mais il faut nous dire qu'il n'était peut-être pas aussi rude qu'il nous le paraît : souvenons-nous qu'il aimait la petite Michallel, jouait avec elle et l'appelait sa petite amie. Songeons d'ailleurs que ses pensées sur les enfants, il ne les a écrites que lorsqu'il était déjà un vieux garçon, irrévocablement condam)ié au célibat ; elles n'ont en effet paru pour la première fois que dans la quatrième édition. Or, qui sait si le célibat ne fut point une des tristesses de la vie de La Bruyère ? Ne lit-on pas ces lignes mystérieuses et émues à la fin du chapitre du Cœur ?
« Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers « plaisirs et de si tendres engagements que Ton nous dé- « fend, qu'il est naturel de désirer dumoins qu'ils fussent 1 permis ; de si grands charmes ne peuvent être surpas- « ses que par celui de savoir y renoncer par vertu. >
Il n'a connu que les enfants des autres et leur a été peu indulgent. En pareil cas, c'est assez l'ordinaire ; et cela s'explique chez lui comme chez d'autres, par un peu d'envie et beaucoup de
regrets, mais ne prouve rien contre son cœur. Il se peut que l'amitié Tait consolé de la solitude de son foyer. Il s'en faisait une très haute idée et une idée très délicieuse :
« Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent « atteindre ceux qui sont nés médiocres (1). »
« Etre avec des gens qu'on aime, cela suffît; rêver, « leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser <r à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, « tout est égal (2). »
Tout ce qu'il a dit de ce sentiment montre qu'il l'a profondément et délicatement senti, qu il l'a comme épuisé. Dans le beau chapitre de Montaigne sur VAmitié, il y a sans doute plus d'eftusion ; mais on n'y trouve rien qui aille plus avant que des traits comme ceux qui suivent :
c Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de « cBux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre « pour eux, et avoir la générosité de recevoir (3). »
« L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en « avoir le cœur. Celui qui aie cœur n'a pas besoin de « révélation ou de confiance ; tout lui est ouvert (4). »
(i) Du Cœur,
(2) Id.
(3) Id.
(4) Id.
On devine par là ce qu'il dut être pour ses amis; mais il le faut deviner. Car sur ce point encore les renseignements nous manquent. Nous savons tout au plus quels sont ceux qui vécurent en relations avec La Bruyère. Leurs noms du moins nous apprennent que, comme Molière, il pense que
Avec lumière et choix cette union veut naître.
Car ses amis se nomment Bossuet, le plus ancien et, malgré son grand nom, le plus intime de tous, Malezieu, Boileau, Racine. Dans la maison des Condé, il avait aussi connu Santeul, qui écrivait avec talent des poésies latines et se livrait, pour égayer ses maîtres, à toute sorte de bouffonneries. Entre La Bruyère et « cet enfant à cheveux gris », quelle difîérence d'humeur ! Mais Santeul était « bon homme, plaisant homme, excellent homme » (1). Cela suffît pour lui attacher La Bruyère, qui le loua avec justesse, le peignit sans flatterie, mais avec complaisance, et qui lui donnait sur un ton d'affectueuse gronderie des avis
(1/ Des Jugements.
4i LA BRUYÈRE.
sensés dont Saateul eut le malheur de ne point profiter. Nous avons une lettre où, avec une bonne v grâce souriante, il le tance de ses enfantillages. Cette pièce confirme certains témoignages des contemporains qui nous représentent La Bruyère comme empressé de plaire à ses amis : ce On me l'a dépeint, dit l'abbé d'OIivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon .choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître. » Et Boileau : « C'est un fort bon homme, à qui il ne manquerait rien si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. » Passons sur la réserve maligne de Boileau ; ne retenons que ces deux traits : bonté et souci de plaire ; nous serons assurés que La Bruyère sut aimer ses amis comme il faut, et se faire payer de retour.
Ainsi les détails que nous avons sur lui ont beau être rares : ils suffisent à ne point nous laisser douter qu'il eut dans l'âme un fond d'humanité, et que, dans la vie pratique, il se montrait obligeant et doux. Mais ce que l'on sait mieux
Son caractère. 45
encore, c'est avec quelle fierté jalouse il prit soin de garder toujours sa dignité saine et sauve. Il y parut dans ses rapports avec les grands, surtout pendant son séjour dans la maison des Condé.
Nousavons dit l'exactitude et le zèle qu'il mit à remplir son devoir de précepteur. Il ne semble pas qu'il ait eu, en accomplissant si bien sa tâche, d'autre préoccupation que de satisfaire sa cons- ''.ience. Certainement, il ne tenait point à l'argent; on se rappelle avec quelle généreuse insouciance il abandonna la propriété de son manuscrit au libraire Michallet. Rien sans doute chez lui ne révèle le désordre ou la prodigalité ; mais tout atteste aussi qu'il ne thésaurisait pas et n'avait nul souci du lendemain. Après sa mort, on ne trouva dans son appartement que quelques meubles et quelques nippes et, dispersée dans plusieurs tiroirs, une somme de 2, i 29 livres! A vrai dire, un passage de son livre pourrait faire croire qu'il se dt^)itait de la pauvreté où étaient condamnés les gens de lettres et qu'il s'y résignait mal:
a ... Béryll". tombe en syncope à la vue d'un chat, et •<■ moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus tt lourdement vêtu? suis-je dans ma chambre à l'abri du
« nord ? ai-je un lit de plumes, après vingt ans entiers « qu'on me débite dans la place ? J'ai un grand nom, « dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beau- « coup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce « métal qui procure toutes choses? .. Sans parler que « des gains licites, on paye au tuilier sa tuile, et à Tou- « vrier son temps et s'on ouvrage, paie-t-on à un auteur « ce qu'il pense et ce qu'il écrit ? et s'il pense très bien, le « paie-t-on très largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il a à force de penser et d'écrire juste ? Il faut que les « hommes soient habillés, qu'ils soient rasés ; il faut que, « retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui a ferme bien. Est-il nécessaire qu'ils soient instruits? a Folie, simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de « mettre l'enseigne d'auteur ou de philosophe ! Avoir, 0 s'il se peut, un office lucratifs qui rende la vie aimable, « qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui ne a peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et « comme Tityre siffle ou joue de la flûte ; cela ou rien ; « j'écris à ces conditions... (1). »
A la vivacité du ton, ne croirait-on pas entendre un homme qui expose des griefs personnels? Pourtant La Bruyère ne chercha point cet of^ce lucratif doniil parle, et écrivit pour rien, pour le plaisir, — ou plutôt pour la gloire. Dans ces lignes, il n'y a rien autre, rien plus qu'une spirituelle boutade; il ne fait point de retour sur lui-
(1) Des Jugements.
même. Il regrette pour les autres que le talent soit si malreaté; mais, à son compte, la postérité le dédommage suffisamment.
« Il faut l'avouer, le présent est pour les riches, et « l'avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est « encore et sera toujours: les receveurs de droits, les a publicains ne sont plus ; ont-ils été? leur patrie, leurs « noms sont-ils connus ? y a-t-il eu dans la Grèce des « partisans?
« Que sont devenus ces importants personnages qui a méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la place « qu'à l'éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le « saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer it à leur table, qui le regardaient comme un homme qui « n'était pas riche et qui faisait un livre? Que deviendront « les Fauoonnets ? Iront-ils aussi loin dans la postérité a que Descartes, né Français et mort en Suède (1)? »
Dédaigneux de la richesse, il pouvait être tenté par la faveur. Danscette maison des Condé, n'étaitil pasà la source des grâces? n'avait-il pas vu des gens, de moindre mérite que lui et de condition au moins aussi humble, gagner la confiance des maîtres et s'établir dans leur intimité ? N'avait-ii pas sous les yeux ce Gourville, ancien laquais, devenu le factotum de M. le Prince et tenu pour
(1) Bes Biens de fortune.
un homme indispensable ?Mais La Bruyère n'ignorait pas à quel prix cette faveur avait été achetée ; il n'était pas en fonds de bassesse et d'intrigue pour en faire les frais ; et sa clairvoyance l'avertissait d'ailleurs des risques que l'on court dans cette carrière :
« La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, 0 qui applique ; il faut arranger ses pièces et ses batle- « ries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son « adversaire, hasarder quelquefois et jouer de caprice; « et, après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on « est échec, quelquefois mat ; souvent, avec des pions tt qu'on ménage bien, on va à dame et l'on gagne la « partie: le plus habile l'emporte, ou le plus heua reux (1). »
Quant aux grands emplois, il eût jugé déraisonnable d'y songer. Quelques bourgeois sans doute avaient pu y arriver. Mais ces exceptions lui devaient paraître bien extraordinaires. Car « c'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture et de n'y pas être gentilhomme » (2). Et « quelle horrible peine à un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, qui
(1) Delà Cour.
(2) Id.
èOxN dARACTÈntî. 4y
n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit » (1) !
En somme, en vivant avec les grands, en mettant à leur service toute sa science, en parant leur maison de son beau talent, il se persuada avec raison qu'il n'avait rien à attendre d'eux, et il ne voulut rien leur demander:
« Un honnête homme, disait-il, se paye par ses mains « de Tapplication qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il « sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, Testime « et lareconnaissance qui lui manquent quelquefois (2). »
Par là il s'assurait lindépendance véritable ; et, en renonçant à faire valoir son mérite personnel par la richesse, la faveur ou les emplois, il restait maître d'en garder un sentiment plus vif et plus profond : c'est à quoi il ne manquait pas. Ecoutez de quel ton il parle de lui-même, et des Altesses auxquelles il est^ comme on disait alors:
(1) Du Mérite personnel.
Ci) Id.
50 LA BRUYkRE.
a L'avantage des grands est immense par un endroit : « je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameu- « blemenls, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, <i leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs ; mais je leur M envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui « les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent CI quelquefois (1). »
Que son mérite reste donc sans récompense, il y consent ; mais ce qu'il ne veut pas admettre, c'est qu'on touche à sa dignité. Qu'on ne l'honore pas, soit; qu'on ne le respecte point, non. Obtenir le respect dans le milieu oii il se trouvait n'était pas une mince affaire; ces Condé étaient de terribles gens : qu'on songe à la façon dont ils traitaient le pauvre Santeul. Un jour, Monsieur le duc et son fils le poursuivaient en le bourrant de coups de poings; une autre fois, Madame la duchesse, dont le poète avait omis de chanter les louanges dans une de ses pièces, lui appliquait un soufflet en plein visage, et, comme le pauvre homme faisait mine de se fâcher, elle lui lançait un verre d'eau à la figure, en disant avec un éclat de rire: a C'est la pluie après le tonnerre. » Santeul, il
. (<) Dei Grands.
est vrai, par ses originalités, encourageait et provoquait presque ces plaisanteries. Mais bien d'autres que lui devaient les subir. Saint-Simon a dit de Monsieur le duc que ses amis mêmes, exposés à des injures grossières, à des farces cruelles, « n'étaient jamais en sûreté d. Il fallut donc que La Bruyère se tînt constamment en défiance et comme sur la défensive :
« Quelque profonds que soient les grands de la cour, « et quelque art qu'ils aient pour paraître ce qu'ils ne « sont pas et pour ne point paraître ce qu'ils sont, ils ne « peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à a rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent « où il n'y en peut avoir. Ces beaux talents se découvrent « en eux du premier coup d'oeil, admirables sans doute a pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui l'est « déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plai- « sir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui « saurait se tourner et se tourner en mille manières « agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère 0 du courtisan ne l'engageait pas à une fort grande rete- « nue. Il lui oppose un caractère sérieux dans lequel il « se retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec « des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de « se jouer de lui (1). »
En fait, cette attitude lui réussit, comme elle (1) Des Grands.
devait lui réussir. On ne voit pas que, pendant son séjour chez les Condc, La Bruyère ait eu à se plaindre d'aucun manquement ; il semble même que M. le Prince, prompt à discerner le mérite, lui ait témoigné des égards. On dut sentir qu'on se trouvait en face de quelqu'un qui se tenait sous les armes, et j'inclinerais à croire que la réserve de La Bruyère pouvait aller parfois jusqu'à la raideur.
« Vous dites qu'il faut être modeste : les gens bien nés ne demandent pas mieux ; faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient (1). »
Il ne voulait pas être brisé et ne pliait pas.
Cette réserve, ou, pour parler plus juste, cette contrainte lui coûtait certainement. Au témoignage de l'abbé d'Olivet et de quelques contemporains, entre autres de celui qui affirme qu'il « lui prenait des saillies de danser et de chanter », il est clair qu'il était d'humeur naturellement gaie et ouverte. Il ne devint fermé qu'à son corps défendant.
(1) De l'Homme.
« II y a des vices que nous ne devons à personne, que « nous apportons en naissant, et que nous fortifions par X l'habitude ; il y en a d'autres que Ton contracte, et qui K nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des a mœurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de a plaire ; mais parles traitements que l'on reçoit de ceux a avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt « jeté hors de ses mesures, et même de son naturel : l'on « a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait « point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin a étonné de se trouver dur et épineux (1). »
Il est bien vraisemblable que ces lignes contiennent une confidence, et que La Bruyère, forcé de se toujours contraindre, s'assombrit un peu et se fit plus irritable qu'il ne l'était de nature. En tout cas, sa patience parut assez courte dans la polémique qu'il engagea à propos de la publication de son discours à l'Académie ; en cette affaire, il rendit coup pour coup et fit bonne mesure à ses adversaires. Assurément on aurait tort de faire de lui uniquement un modeste et un résigné.
Mais on peut dire^ sans crainte de se tromper, que sa nature était profondément honnête, respectueuse de tous les devoirs, — qu'au désintéressement et à la fierté, qui marquent son respect
(1) De l'Homme,
pour la condition de l'homme, il joignit la pitié pour ses misères, un large sentiment d'humanité. Il se résigna aux injustices sociales et s'y soumit, mais non sans impatience et sans indignation ; elles ne firent de lui ni un révolté, pi même un révolutionnaire, mais elles le froissèrent jusqu'au fond de l'âme. Peut-être a-t-il dit le dernier mot de sa sagesse et comme le secret de son cœur dans ces lignes qui terminent le chapitre du Mérite per^ sonnel :
a Le sage guérit de Tambition par l'ambition même ; « il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner a à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune « et la faveur : il ne voit rien dans de si faibles avantages « qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, a et pour mériter ses soins et ses désirs; il a même « besoin d'eflorts pour ne les pas trop dédaigner. Le « seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire « qui devrait naître de la vertu toute pure et toute a simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il a s'en passe. »