CHAPITRE II
l'art de la composition et du style.
Dès son apparition, l'œuvre de La Bruyère obtint un succès de vogue ; c'est que, sans parler des mérites qui nous la font toujours goûter, elle donna aux lecteurs de ce temps le plaisir de la surprise. On n'avait pas encore connu d'observateur si libre, si complet, si net et si incisif; surtout on était étonné et ravi de voir un écrivain de talent s'affranchir des formes consacrées.
Depuis trente années, point d'ouvrage qui n'eût été jeté dans le moule d'une composition, sinon forte, au moins régulière. Quiconque publiait un livre tâchait d'approcher, autant que possible, de l'idéal proposé par Descartes, « ce grand géomètre, qui, devenu grand écrivain, avait traité des vérités les plus essentielles à l'homme avec les habitudes rigoureuses de l'algébriste, posant ces vérités comme des problèmes, au moyen de mots exacts comme des chiffres, et les résolvant par
un enchaînement de propositions évidentes » (1). A défaut de cette logique de génie, « on metdans le discours», suivant le mot de La Bruyère, « tout l'ordre... dont il est capable ».
Or cette ordonnance, cette régularité a disparu dans les Caractères. Boileau, un ami, mais qui tenait pour la rhétorique traditionnelle, reproche à La Bruyère de s'être dispensé des transitions. Les rédacteurs du Mercure galant disent que son ouvrage « ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces détachées. » Seuls les Port-Royalistes s'avisent d'y reconnaître une économie. La Bruyère, il est vrai, accepta comme sien ce plan qu'on lui prêtait généreusement ; mais il était au fort de sa querelle avec les Théobalde qui lui faisaient un crime de n'avoir point ce l'art de lier ses pensées », et il nous semble, comme nous l'avons dit, qu'il se laissa attribuer un dessein auquel il n'avait guère songé. En admettant même qu'il y ait songé un peu, il est clair qu'il ne s'est point
(1) N isard. — Hist. de la littérature française.
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asireint à le poursuivre avec ordre et méthode. De nos jours, Sainte-Beuve, moins logicien et plus arliste que M-M. de Port-Royal, a cherché à nous persuader que le livre de La Bruyère était construit suivant une architecture trèsingénieuse. a La composition, dil-il, pour être dissimulée, n'en est point absente... Il entre et débute en plein sujet par une suite de chapitres dont on ne voit pas très bien d'abord le lien et l'enchaînement : des Ouvrages de Vesprit, du Mérite i:)ersonnel^ des Femmes^ du Cœur, de la Société et de la Conversation. Mais les quatre chapitres qui suivent vont nous peindre successivement les mœurs des principales classes de la société, des gens de finance et de Fortune, des gens de la Ville, des gens de la Cour, des Grands proprement dits et princes du sang, héros ou demi-dieux : le tout se couronnera par un chapitre du Souverain ou de la République, avec le buste ou la statue de Louis XIV tout au bout en perspective. La Bruyère, en grand artiste, a disposé les choses de telle façon qu'on arrive à cette image par des degrés successifs, et comme par une longue 'avenue.
L'autel est au centre et au cœur de l'œuvre, un
peu plus près de la fin que du commencement et à un endroit élevé d'où il est en vue de toutes parts. Après quoi, Ton passe incontinent au chapitre de l'Homme. Des sublimités de Louis le Grand à l'homme vu au naturel, le saut est brusque : La Bruyère est bien capable de l'avoir fait exprès, et, pour mon compte, je ne doute pas de l'intention philosophique qu'il y a mise. Vous êtes violemment secoué sans que rien vous ait averti : c'est ce qu'il a voulu. Chez lui, le manque absolu de transition est souvent un calcul de l'art. Après avoir peint dans toutes les conditions, et depuis les plus sordides jusqu'aux plus hautes, les mœurs de son temps, l'auteur en vient donc à considérer l'humanité en général ; on voit la gradation. Mais bientôt son dessein paraît s'interrompre et s'oublier dans plusieurs chapitres mêlés et qui ont pour titres : Des Jugements, de laMode^ de Quelques Usages; on va à droite, ou à gauche, à l'aventure, on revient en arrière. Il a cependant à cœur de terminer par ce qu'il y a de plus élevé dans la société comme dans l'homme, la Religion. Avant de montrer et de caractériser la vraie, il avait commencé par flétrir courageu-
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sèment la fausse, dans le chapitre de la Mode. Le chapitre delà Chaire, l'avant-dernier du livre, bien qu'essentiellement littéraire, et relevant surtout de la rhétorique, achemine pourtant, par la nature même du sujet, au dernier chapitre tout religieux, intitulé des Esprits forts ; et celui-ci, trop poussé et trop développé certainement pour devoir être considéré comme une simple précaution, termine l'œuvre par une espèce de traité à peu près complet de philosophie spiritualiste et religieuse (1). »
Ce n'est certes pas l'esprit qui manque à cette restitution conjecturale du plan de La Bruyère ; mais ne trouvez-vous pas que ce prétendu plan est quelque peu compliqué et apprêté ? ne trouvezvous pas surtout que, malgré toute l'ingéniosité de Sainte-Beuve, il y a bien de la place encore pour le caprice ?
On a tort de vouloir faire violence aux choses : et, sur cette question du plan des Caractères, le mieux est sans doute de s'en rapporter à l'auteur lui-même, lorsqu'il parle de son livre en toule.
(1) Nouveaux Lundis, t. î.
sincérilé. A l'heure où il n'avait point d'attaques à repousser, point d'adversaires à combattre, point de préoccupations de polémiste, à l'heure où il présentait son livre au public, voici comme il s'exprime sans déguisement :
« Il ne tend qu'à rendre Thomme raisonnable, mais par « des voies simples et communes, et en l'examinant in- « différemment, sans beaucoup de méthode et selon que les a divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes et o les conditions, et par les vices, les faiblesses et les « ridicules qui y sont attachés (1). »
Qu'est-ce à dire sinon que la composition du livre est nulle, qu'il s'est fait tout seul, pour ainsi parler, jour par jour, heure par heure, et non point sur un plan longuement médité et patiemment suivi ?
Malgré tout, La Bruyère ne dut pas regretter cet aveu ; car cette absence de plan, qui provoquait les critiques des hommes de lettres, fut sans doute, pour la plupart des lecteurs, un des agréments qui leur firent goûter les Caractères^ On commençait à se lasser des majestueuses proportions des œuvres savamment agencées ; le
(\) D isco urssur Théoph ras te.
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goût changeait insensiblement: aux jardins solennels de Le Nostre beaucoup déjà préléraient les capricieux parterres de Dufresny. A cette fin du grand siècle, qui avait vu tant « de pompeuses merveilles », un art plus libre, plus souple, plus dégagé de l'appareil de la logique et de l'apparat de la rhétorique, pouvait être très bienvenu. Le livre de La Bruyère, en ne s'assujetlissant point à une ordonnance étudiée, répondait à ce désir vague encore, mais qui devait bientôt se préciser. Celte indépendance avec laquelle il échappait à la tradition littéraire pouvait avoir du piquant, mais n'eût point été im mérite, si elle ne lui avait permis de déployer la qualité qui est la grande nouveauté de son livre et la marque de son talent d'écrivain : je veux dire, l'esprit dans le style. « L'on a mis, disait-il, dans les discours, tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. » Et Sainte-Beuve ajoute : « Cet esprit que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou
d'originalité, il l'y voulut donc introduire. » Il est vrai, en effet, que les meilleurs écrivains du xvii^ siècle, même les plus grands, ne furent pas spirituels ; on a le droit de les en louer, de dire qu'ils ont été, ce qui vaut mieux, ingénieux et plaisants à l'occasion ; cela tant que l'on voudra ; mais spirituels ? non pas. Et pourquoi ? c'est que l'esprit, fait avant tout de soudaineté et d'imprévu, ne peut guère s'accommoder d'une composition régulière. L'homme qui compose bien exerce sur ses idées une sévère discipline ; il les fait évoluer comme des soldats dans le rang ; en est-il qui se refusent à y rentrer, il faut les congédier, quoi qu'il en coûte. La régularité ne va pas sans sacrifices. — Bien plus, dans une œuvre composée suivant les règles, les idées sont condamnées, pour ainsi dire,à porter l'uniforme; elles doivent arborer les mêmes couleurs ; on ne tolère pas même la variété des nuances. Or, les nuances, n'est-ce point à les saisir et à les fixer que consiste surtout l'esprit ?
Tout cela, Doudan l'a compris et exprimé à merveille dans un joli passage qui éclairera ce que nous voudrions ici faire entendre : a Les gens de
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plus d'esprit, dit-il, sont très sujets à manquer d'ordre. Ils omettent les liaisons, les conciliations entre les idées, parce qu'ils ne croient pas le lecteur assez bête pour n'y pas suppléer. Le fond de l'art d'écrire, c'est de tenir le lecteur pour un idiot, et les personnes dont le goût et l'intelligence sont exercés reprennent, avec raison, comme un défaut, qu'on ne les traite pas ainsi. Il y a bien des motifs secrets de cette exigence. L'extrême clarté ne sert pas seulement à se faire bien entendre ; elle est aussi comme la preuve d'une addition de démonstration pour l'auteur lui-même qu'il ne se laisse pas entraîner par des aperçus confus. C'est pour cela même qu'en rangeant ses idées dans leur ordre véritable, on est tristement forcé de renoncer à une foule de choses qu'on voudrait dire, et que le bon arrangement, à lui tout seul, réfute et repousse, comme contradictoires à ce qu'on entend prouver. »
Comme il n'avait point de visée systématique, comme il n'entreprenait point de démonstration, La Bruyère fit fort bien de se passer d'écrire un ouvrage régulier. La composition est comme un miroir oii l'intelligence concentre sur un point
toute sa lumière. L'esprit, qui rayonne en tout sens, n'en a que faire. Et l'auteur des Caractères eut raison de se contenter de cadres très larges, très souples, où il pût faire entrer tant de choses qu'un plan rigoureux eût écartées. — Ainsi il ne laissait rien perdre de ce que son regard aigu et malin avait noté ; sans craindre la confusion, il pouvait fixer les nuances et exprimer la vérité, non seulement dans sa force, mais aussi dans sa délicatesse. Cette liberté d'allures, qui permet d'avoir de l'esprit, ne permet pas aussi qu'on en manque. Dans un livre écrit méthodiquement, le lecteur se trouve soutenu, guidé, sinon entraîné, et il suit l'auteur, parfois sans plaisir, du moins toujours sans peine. Mais lorsqu'on lui présente des observations, des réflexions sans lien accusé, des peintures sans suite marquée, il est à craindre qu'il ne se lasse assez vite. Si l'on veut qu'il ne se dérobe point, il faut sans cesse le stimuler, le tenir en haleine, renouveler son intérêt par des surprises habilement variées. La Bruyère sentit cette nécessité. On a dit de lui avec justesse qu'il avait eu toutes les sortes d'esprit : ce qui revient à dire, si l'on veut caractériser l'esprit qu'il
l'art de la composition et du style. 209
a mis dans son œuvre, que la variété en est le trait éminent. « Des portraits, des observations de mœurs, des maximes générales, qui se succèdent sans liaison, voilà les matériaux de son livre. » Voyons comment s'y prit La Bruyère pour les tourner et les retourner en mille façons.
Lui-même a énuméré, dans la Préface des Caractères^ la plupart des artifices qu'il mit en œuvre pour arriver à diversifier la forme de ses maximes et de ses observations :
« Je sais, dit-il, que j'aurais péché contre l'usage dos « maximes, qui veut qu'à la manière des oracles elles « soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remar- « ques le sont, quelques autres sont plus étendues. On « pense les choses d'une manière différente, et on les exce plique par un tour aussi tout différent, par une sen- « tence, par un raisonnement, par une métaphore ou (i quelque autre figure, par un parallèle, par une simple « comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, « par une description, par une peinture ; de là procède la « longueur ou la brièveté de mes reflexions. »
Peut-être cette liste, assez longue pourtant, n'est-elle pas complète ; en tout cas, La Bruyère n'annonce rien qu'on ne puisse en effet relever dans son livre. Les Sentences, comme il dit, c'est-
à-dire des pensées exprimées en un petit nombre de mots frappés comme des médailles, reviennent assez fréquemment : et, pour en citer, l'on n'a guère que l'embarras du choix. Voici, en ce genre, de brèves formules de haute morale :
« Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre en- « gagement aie faire ; et s'il y a du péril, avec péril : il « inspire le courage, ou il y supplée. »
« Un honnête homme se paye par ses mains de l'ap- « plication qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à « le faire (1) .»
Voici des apophtegmes de morale pratique:
« L'ennui est entré dans le monde par la paresse (2). »
« Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conser- « ver et qu'ils ménagent moins que leur propre vie (3j. »
Voici des maximes politiques :
a Jeunesse du prince, source des belles fortunes (4). t
a Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur « dans la politique (5). »
(1) Du Mérite personnel.
(2) De l'Homme.
(3) Id.
(4) Du Souverain ou de la République,
(5) Des Jugements.
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Ce sont encore des conseils de goût :
« Amas d'épithètes, mauvaises louanges (1). i
OU de rapides et pénétrantes analyses de sentiment :
« L'on confie son secret dans l'amitié, mais il échappe a dans l'amour (2). »
D'autres fois, au lieu de concentrer sa pensée, La Bruyère la déploie en ce qu'il appelle un rai' sonnement, c'est-à-dire un développement. Veut-il faire comprendre tout ce qu'il entre d'illusion dans le stoïcisme, et comment cette philosophie n'est qu'un jeu d'esprit ? ïl rappellera tous les traits qu'elle a prêtés au « fantôme de vertu » qu'elle appelle le sage ; et en regard de cet être de raison il montrera l'homme réel avec la faiblesse de son caractère et la frivolité de son esprit (3).
Quand il veut marquer des nuances délicates, ou distinguer de la réalité des apparences prestigieuses, La Bruyère a recours au procédé parallélique : voyez, au chapitre de l'Homme, le mor-
(1) Des Ouvrages de l'esprit.
(2) Du Cœur.
[2] De VHomme,
ceau très étudié et très poussé sur la jalousie et rémulation, et aussi, dans le chapitre du Mérite personnel, le beau passage sur la vraie et la fausse grandeur.
L'épigramme, le simple trait, comme il dit, est une arme qu'il manie volontiers et en perfection :
« Le devoir des juges est de rendre la justice ; leurmé- « tier, de la différer ; quelques-uns savent leur devoir « et font leur métier. »
Un fait, lorsqu'il est dans sa nouveauté et qu'il se trouve quelqu'un pour l'exprimer avec force, peut donner de saisissantes leçons; il porte en lui une puissance de persuasion que n'obtiendraient pas les maximes les plus vigoureuses et les dissertations les mieux déduites. La Bruyère a vu la ruine lamentable et éclatante de quelques hommes de finance ; et il croit qu'il vaut mieux la retracer d'un trait vif que de moraliser sur la fragilité des richesses.
Voilà parquets moyens La Bruyère sauvait de la monotonie ses observations et ses réflexions morales, les Mœurs, comme disait le titre de son livre ; restait à varier aussi les Caractères,
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Quand il produisit son livre, il le mit, pour ainsi dire, à l'ombre du nom de Théophraste ; mais dès l'abord il déclara qu'il ne voulait point imiter la manière de son devancier. Il y aurait inconvenance, disait-il à peu près, à se mesurer avec un ancien, avec « un auteur d'une grande réputation » ; surtout, la monotonie du procédé de l'auteur grec n'était pas pour l'accommoder. Cela, il ne le disait qu'à mi-voix, de la façon la plus discrète et la plus respectueuse ; cela s'entend pourtant :
« L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre le projet a de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours perni- « cieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si « c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande ré- « putation ; soit encore parce que celte unique figure a qu'on appelle description ou énuméralion, employée « avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des « Caractères (de Théophraste), pourrait en avoir un « beaucoup moindre, si elle était traitée par un génie c fort inférieur à celui de Théophraste (1). »
Aussi, dans les premières éditions (jusqu'à la quatrième), des Caractères ou des Mœurs de ce siècle, ne trouve-t-on presque rien qui rappelle les
(i; Discours sur Théophraste.
Caractères grecs ; à part un ou deux portraits (Arfure, Dorinne), on n'y voit guère ue ce que La Bruyère appelle des remarques^ c'est-à-dire des réflexions et des maximes.
Une fois que la preuve de son originalité fut ainsi faite, il craignit moins de donner des « caractères» proprement dits ; et, sa traduction ayant fait connaître l'œuvre de son prédécesseur, on put voir comme il avait su disposer ses tableaux dans des cadres plus souples et plus variés.
C'étaient d'abord des peintures d'un caractère général, des éthopées, comme on dit dans les vieux manuels de rhétorique; La Bruyère, procédant surtout par généralisation, traçait l'image abstraite d'une passion, d'un ridicule, d'une condition sociale. Les morceaux de ce genre sont d'ordinaire composés à la façon classique ; ils se développent régulièrement et ont, pour ainsi dire, une allure démonstrative. Pour en avoir une idée, il faut lire au chapitre de l'Homme le morceau sur l'avarice des vieillards, ou encore, au chapitre des Ouvrages de l'esprit, une page spirituelle sur le pédantisme.
C'estpar des passages de ce genre queLaBruyère
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justifie la difiérence qu'il avait prétendu établir entre ses Caractères et les Caractères grecs : a L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du cœur et à tout l'intérieur de l'homme, que n'a fait Théophraste (1). » Mais, dans son livre, ces pages ne sont point les plus nombreuses, il s'en faut de beaucoup. Il semble même qu'il ne se sente pas tout à fait à l'aise dans ces généralités ; et le plus souvent, alors même qu'il veut exprimer le type de tel ou tel vice, de tel ou tel ridicule, il aime mieux dessiner une figure que composer un groupe.
Dans ces cas, il lui arrive parfois de procéder comme avait fait Théophraste. A la rencontre, le moraliste ancien notait, chez ses contemporains, des traits de flatterie ou d'avarice ; puis, quand il jugeait que sa récolte était assez abondante, il réunissait toutes ses notes et l'on avait le chapitre de la flatterie ou de l'épargne sordide. La Bruyère en a usé ainsi quand il écrivit son caractère de i^/ena/^we, dont il a dit que c'était « un recueil défaits de distraction ».
(1) Discours sur Théophraste . (Voir tout le passage.)
Mais cette méthode lui paraît par trop aisée ; il voit bien l'avantage de récolter des notes prises sur le vif, mais il veut mieux lier sa gerbe que Théophraste. Aussi, quand il imite ses « énuméralions w, il les dispose avec plus d'art. On s'aperçoit moins que ses observations ont été faites à des moments différents et sur diverses personnes; elles sont plus fondues ; elles ont plus d'unité, elles concourent mieux à donner l'idée, sinon d'un personnage, au moins d'une personnification. La vie sans doute manque encore aux types que La Bruyère exprime ainsi, mais ils sont du moins comme des allégories expressives, et nous ne nous étonnons pas de leur voir porter des noms. Nous en avons une impression analogue à celle que font des figures au trait. Qu'on relise les caractères de Giton, le riche, de Phédon^ le pauvre, de Basilide, le nouvelliste tant-mieux, de Démophile, le nouvelliste tant-pis ; l'on aura des spécimens accomplis de la catégorie de Caractères que nous venons d'essayer de faire connaître.
Dans sa galerie, La Bruyère a placé encore des peintures qui tiennent le milieu entre le type et
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le portrait. De celles-là, sans nous préoccuper de savoir si elles ont un original, avant d'avoir lu les mémoires du temps, avant d'avoir consulté les clefs, nous sommes tenté de dire : Gomme elles sont ressemblantes ! C'est que l'art de l'écrivain, en leur laissant leur généralité, a su faire disparaître toute trace d'abstraction et leur donner la vie; après avoir observé un individu, il a pu rendre tout le relief de sa physionomie, bien qu'il l'ait modifiée en vue d'une application générale. Ménippe, à coup sûr, caractérise à merveille l'incapacité vaniteuse ; et pourtant nous sentons bien qu'avec lui nous n'avons point affaire à une simple personnification ; il nous paraît un être en chair et en os ; nous ne serions pas surpris de le rencontrer dans le monde, et nous pourrions l'y reconnaître sans faute :
« Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne « sont pas à lui ; il ne parle pas, il ne sent pas ; il répète « des sentiments et des discours, se sert même si natu- « Tellement de l'esprit des autres, qu'il y est le premier « trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expli- « quer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un
« qu'il vient de quitter Incapable de savoir jusqu'où
« l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce « qu'ilena est tout ce que leshommesensauraientavoir.
LA BRUYÈRE. iO
a lise parle souvent à soi-même et il ne s'en cache pas, ceux « guipassent le voient^ et qu'il semble toujours prendre un
« parti, ou décider qu une telle chose est sans réplique
tt L'on juge en le voyant qu'il n'est occupé que de sa per- « sonne, qu'Usait que tout lui sied bien, et que sa parure « est assortie ; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts « sur lui, et que les hommes se relayent pour le con- « templer (1). »
Enfin, à côté des Caractères se placent de véritables portraits. Quelques-uns, représentant de grands personnages, le prince de Condé, le roi Louis XIV, sont peints avec fermeté, mais non sans quelques retouches flatteusespour le modèle; d'autres, comme celui de Santeul [Théodas), nous offrent de fidèles et plaisantes images de leurs originaux. Parfois même La Bruyère n'a pas craint de faire des caricatures (2). L'abbé Fleury, son successeur à l'Académie, veut voir en cela une preuve de sa bonté d'âme ; d'après lui, ces peintures auraient été « quelquefois chargées exprès pour ne pas les faire trop ressemblantes w. On peut douter que La Bruyère ait éprouvé ce
(1) Du Mérite personnel.
(21 Voir les portraits des maniaques au début du chapitre de la Moue. Ce sont des caricatures de personnages contemporains de La Bruyère et que chacun reconnut.
l'art de la composition et du style. 219
scrupule cliarilable ; il y a plus d'apparence que ces charges avaient pour but de donnera son livre plus de nouveauté et de gaîté piquante.
Plus encore que dans les tours si nombreux où il jette ses réflexions et ses remarques, plus que dans la facture si habilement renouvelée de ses peintures, c'est dans son style que se marque son goût et sa préoccupation de variété.
Sa prose, et c'est là ce qui frappe tout d'abord,
peut se mettre à toutes les allures, prendre tous
les mouvements. Tantôt il déduit posément ses
idées, comme quelqu'un dont la conviction est
pleine et sûre, et qui n'admet pas de réplique ;
tantôt, se souvenant de l'ironie socratique, il
interroge son lecteur, le presse de questions,
jusqu'à ce qu'il l'ait contraint de faire une réponse
à son gré. Parfois, dès le début d'un morceau, il
interpelle brusquement le personnage auquel il a
affaire et le prend directement à partie :
« Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains ; si « vous le devenez par faiblesse pour ceux qui ont intérêt « que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous cor- « rompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, a souffrez que je vous méprise (1). »
[h) Des Grands.
Ailleurs , après avoir présenté une réflexion sous la forme la plus générale et dans le langage le plus calme, on le voit s'échapper soudain en une vive apostrophe, comme s'il se trouvait en présence des hommes et des circonstances qui ont provoqué sa remarque :
« Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un « manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en « sa faveur, jusques à ce qu'ils aient vu le cours qu'il
« aura dans le monde par l'impression Un bel
« ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ou- « vrage, l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, « il n'a rien qui prévienne en sa faveur; il ne s'agit « point de faire sa cour ou de flatter les grands en « applaudissant à ses écrits : on ne vous demande pas, « Zélotes, de vous récrier (1) », etc.
Il arrive aussi à La Bruyère de prêter à ses héros des monologues ; en ce cas, d'ordinaire, il veut faire ressortir la contradiction qu'ils mettent entre leurs actes et leurs paroles, entre leurs projets et leur conduite :
a Les deux tiers de ma vie sont écoulés : pourquoi tant « m'inquiéler sur ce qu'il m'en reste? La plus briU
(1) Des Ouvrages de l'esprit
l'art de la composition et du style. 221
« lante fortune ne mérite point ni le tourment que je me « donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les
« humiliations, ni les hontes que j'essuie etc
« iS'*** a pensé cela dans sa disgrâce et l'a oublié dans « la prospérité (1). »
Ou bien, tandis qu'il nous représente un original en action, il le fait parler tout à coup, sans nous en prévenir par rien, mais de façon que nous ne puissions pas nous y méprendre, et l'accent du langage complète ainsi la vérité des gestes et des attitudes. Voyez ces hommes vains , légers^ familiers^ délibérés, qui font les importants dans le monde:
« Ils font taire celui qui commence à conter une nou-
« velle pour la dire de leur façon ils s'approchent
« de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée pour lui « dire une histoire ; vous désirez la savoir, vous les « pressez de vous la répéter : peine perdue. Il y a des « choses qu'ils ne diront pas ; il y a des gens qu'ils ne « sauraient nommer, leur parole y est engagée ; c'est a le dernier secret, c'est un mystère (2). »
N'est-il pas vrai qu'après avoir assisté à leur manège, nous entendons leur voix ? — Il y a aussi
(1) Delà Cour.
(2) De la Société et de la Conversotion.
des dialogues dans les Caractères ; l'auteur, dans certains, est un des interlocuteurs; dans d'autres, comme dans la scène d'Jrlme à Epidaure, il fait converser deux personnages de sa façon .
a Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue, et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit ; l'oracle lui ordonne de dîner peu; elle ajoute quelle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit: elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher ; elle lui déclare que le vin lui estnuisible ; l'oracle lui dit déboire de l'eau ; qu'elle a des indigestions, et il ajoute qu'elle fasse diète. Ma vue s'afTaibUt, dit Irène : Prenez des lunettes, dit Esculape. Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été : C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? Le plus court, Irène, c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre a'ieul. Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? Et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez ? Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage?
l'art de la composition et du style. 223
La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie : il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir (1). »
C'est enfin un de ses procédés familiers que de concentrer en quelques mots rapides, comme en un faisceau, tous les traits d'une description ou d'un développement :
« Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure,
« éprises du gain et de l'intérêt, etc De telles gens
« ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, « ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent (2). »
Ce style prend tous les tons comme toutes les allures, mais c'est le ton de la satire qui domine : il se plie à bien des inflexions diverses.
Surtout La Bruyère aime à donner à son langage l'accent ironique ; c'est par l'ironie qu'il trahit l'amertume dont le spectacle de certaines bassesses emplit son âme :
a Quand je vois de certaines gens, qui me prévenaient a autrefois par leurs civilités, attendre au contraire que « je les salue, et en être avec moi sur le plus ou le « moins, je dis en moi-même : Fort bien, j'en suis ravi ; « tant mieux pour eux : vous verrez que cet homme-ci
(1) De l'Homme.
(2) Des Biens de fortune.
« est mieux logé, mieux meublé et mieux nourri qu'à « l'ordinaire ; qu'il sera entré depuis quelques mois a dans quelque affaire, où il aura déjà fait un gain a raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne, dans peu de « temps, jusqu'à me mépriser (1)! »
Et c'est aussi quelquefois par l'ironie que La Bruyère exprime la gaieté malicieuse, mais non maligne, où il entre à la vue de ridicules inoffensifs. N'est-il pas vrai qu'il faut lire sur un ton presque bouffon certains passages des Ca^ ractères^ par exemple le portrait de l'amateur de prunes ?
« 0 Thomme divin, en effet ! homme qu'on ne peut jaa mais assez louer et admirer ! homme dont il sera « parlé dans plusieurs siècles ! Que je voie sa taille et « son visage pendant qu'il vit ; que j'observe les traits a et la contenance d'un homme qui seul entre les « mortels possède une telle prune (2) ! »
Enfin, dans ce livre qui, par la nature même de son sujet, devait être surtout agressif, il y a parfois pourtant des notes attendries et d'une mélancolie pénétrante. Sainte-Beuve, qui goûtait très fort le beau portrait d'Arté?iice (3), disait
(1 ) Des Biens de fortune»
(2) De la Mode.
(3 Des Jugements
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qu'il ne le pouvait lire sans songer à André Chénier. « Je dis André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms, et chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable,
Elle a vécu Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
ne revient en mémoire et se met à chanter en moi. » Et, en vérité, la page du prosateur n'est pas moins gracieuse que les vers du poète ; l'on y sent même une émotion plus pleine et plus sincère.
Il ne suffit pas à La Bruyère d'inventer, pour ses maximes ou ses peintures, des cadres multiformes, de renouveler sans cesse l'allure de sa pensée et le ton de son langage ; dans les détails de son élocution on trouve, à un degré au moins égal, cette multiplicité de ressources, cette variété de son esprit si agile et si vif.
Venu à la fin d'un siècle très épris du bien dire, 011 chaque écrivain avait fait ou s'était fait soigneusement une rhétorique, oii les questions de grammaire ne cessaient pas d'être à l'ordre du jour, il vit à merveille les voies que l'on avait suivies, celles dont on s'était détourné et qu'on pouvait
reprendre, celles aussi qu'il était possible d'ouvrir.
Il lui paraissait que, depuis vingt années, l'on était devenu trop puriste ; tout en reconnaissant que (c l'on a enrichi la langue de nouveaux mots », il regrette qu'on ait appauvri le vocabulaire de bien des termes anciens^ qui avaient rendu de longs services, « sans qu'on sût quel mot leur substituer ». Il serait, quant à lui, assez disposé à ce se commettre pour eux dans son ouvrage » ; mais il connaît la toute-puissance de l'usage, et ce n'est qu'avec une grande prudence qu'il se risque à s'y dérober. Les vieux mots sont assez rares dans son livre ; quand on a cité jovial, recru, péciinieuœ, on est tout près d'en avoir fait le compte ; encore La Bruyère prend-il soin de les faire imprimer en italiques. Pourtant, si timide qu'elle soit, cette tentative a sa valeur; ce fut comme un signal ; et l'on sait comme, depuis La Bruyère, on a remis en honneur les termes de notre vieux langage.
Il a montré plus de hardiesse en employant, dans là langue littéraire, quantité de mots techniques qu'eût bannis la délicatesse des Bouhours et des Fléchier. Il fait des emprunts au vocabu-
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laire du droit et de la procédure; il écrit obmettre, apparoir^ il appert; en plus d'une rencontre, il ne craint pas de laisser voir qu'il a passé par le Palais. Les lexiques de l'art militaire et du blason sont aussi mis à contribution : ne voyons-nous pas, dans les Caractères, de faux braves qui nous
0 étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de « fausse-braie, de courtines et de chemin couvert ? »
Et, quand La Bruyère met les Saunions en scène, ne nous dit-il pas que
a ceux-là portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un
« lambel qu'ils ont avec les Bourbons, sur une même
« couleur, un même métal ; qu'ils portent, comme eux « deux et une ? »
De même il use de la terminologie de l'agriculture : il sait ce que sont « guérets, baliveaux, provins et regains ». A l'occasion même, il donne l'hospitalité à des mots venus des boutiques des marchands ou des ateliers des artisans. Nous avons dit ailleurs qu'il aimait à se servir des expressions à la mode, des mots aventuriers^ comme il dit. Et, si l'on songe, enfin, qu'une habile mise en œuvre lui permet de donner un sens nouveau à
des termes déjà connus, qu'il en est même de créés heureusement par lui (le dédain et le rengorgement dans la société attirent précisément le contraire de ce que l'on cherche), l'on comprendra quel service il rendit à la langue, en réagissant contre un purisme qui aurait enlevé à notre vocabulaire toute richesse et toute variété.
Les puristes, à son gré, commettaient une erreur du même genre quand, uniquement préoccupés de régularité, ils rendaient notre syntaxe raide et uniforme.
0 L'on écrit régulièrement depuis vingt années, dit-il;
c Ton est esclave de la construction ; l'on a secoué le
« joug du latinisme et réduit le style à la phrase purea ment française. »
Voilà, ce semble, des éloges ; mais il faut lire les réserves, et même les critiques, entre les lignes. On voit bien en effet, dans la pratique de La Bruyère, qu'il ne consentit point à se faire « esclave de la construction » et à se réduire :» « la phrase purement française. » Sa culture classique ne l'engageait point à se priver des ressources que lui offraient les syntaxes latine et grecque, en ce qu'elles ont de compatible avec le
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génie de notre langue. On pourrait sur ce point faire une curieuse étude. Mais nous n'avons pas ici tant de loisir, et quelques exemples suffiront à montrer ce que nous voulons faire entendre. N'est-ce point un hellénisme que le tour, cher à La Bruyère, qui consiste à employer substantivement les adjectifs ?
« Où ils voient le solide, ils en excluent l'agréable. »
Ne retrouve-t-on pas les habitudes de la langue grecque, dans cette construction de la préposition avec un infinitif?
« Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être « fourbe par être stupide et passer pour tel. »
Ne relève-t-on pas dans lesCaractères des exemples de cet idiotisme que les hellénistes appellent attraction ?
« Comment voulez-vous qu'Erophile, à qui le manque « de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin a de nuire, ont mérité des grâces ? » etc.
A qui, dans cette phrase, sert à la fois de complément indirect à nuire et à ont mérité. Nous écririons aujourd'hui : bien loin de lui
nuire. Il semble vraiment que nous pourrions, sans dommage, nous passer de ce pronom. C'est ce que pensait La Bruyère, et, moins préoccupé de la régularité que de la concision, il construisait sa phrase à la façon des Grecs. Variété, rapidité, concision, voilà les qualités que vise la syntaxe propre à notre auteur ; bien entendu, les droits de la clarté sont toujours réservés. C'est ce qui explique que l'on remarque chez lui un si grand nombre de ces faits que les grammairiens nomment ellipses, syllepses, anacoluthes; et sans doute c'est à cela que pensait Voltaire quand il disait que La Bruyère « avait fait un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles. »
Pour ces raisons purement grammaticales, il devait substituer à la phrase périodique, très en faveur chez ses contemporains, la phrase coupée, alerte, armée à la légère et sans bagages. Qu'eût fait d'ailleurs la période dans son livre ? La période est par essence un instrument de persuasion. Or La Bruyère n'a pas de doctrine à développer, pas de démonstration à faire. Il songe moins à exposer toute sa pensée qu'à susciter la pensée
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de son lecteur ; et il est si loin de vouloir tout dire que souvent au contraire il use, comme l'a dit La Harpe, d'une sorte de réticence « qui ne produit pas l'embarras de comprendre, mais le plaisir de deviner. »
Quant aux qualités plus intimes du style proprement dit, La Bruyère, en une formule excellente, nous a dit comment il les concevait :
« Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à « bien peindre. »
Bien définir, c'était, pour lui, non pas seulement faire connaître les objets par leurs caractères les plus généraux, mais plutôt en saisir et en fixer les nuances les plus délicates. Aussi jugeait-il qu'
<: entre toutes les expressions qui peuvent rendre une « seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la « bonne. »
Mais pour atteindre à cette extrême précision, il' faut passer par bien des degrés, et cette marche de Tesprit, La Bruyère ne croit pas indifférent de la marquer : delà l'emploi qu'il fait des synonymes,
qui, dans son style, n'expriment point simplement une même idée, mais plutôt ses aspects divers. Il atteint ainsi une justesse délicate qu'on ne rencontre peut-être au même degré chez aucun autre écrivain, dont aucun, à coup sûr, n'offre des exemples si fréquents et si continus.
Bien peindre, c'était, à son gré, la seconde condition de l'art d'écrire ; et, en passant, on ne peut s'empêcher de remarquer combien cette idée était nouvelle en un temps où l'abstraction règne dans la plupart des écrits. Aussi les métaphores abondent-elles, plus que toutes les autres figures de style, dans l'ouvrage de La Bruyère. Il sentait bien que l'expression propre ne rend que l'idée, mais ne peut traduire l'impression, le sentiment qui l'accompagnent, que, pour les exprimer, il faut des images.
f Les esprits justes, dit-il, et qui aiment à faire des a images qui soient précises, donnent naturellement dans « la comparaison et la métaphore. »
Il semble même que son goût du pittoresque lui ait attiré certaines critiques. Les lignes suivantes ont l'air de répondre à une attaque :
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« L'on peut, en une sorte d'écrits, hasarder de certaines « expressions, user de termes transposés et qui peignent « vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir « qu'il y a à s'en servir ou à les entendre. »
Si d'ailleurs on voulait caractériser les images que nous offre le style de La Bruyère, on pourrait dire qu'elles sont toujours proportionnées aux idées, aux vérités qu'il veut faire entendre. La pensée, l'observation de l'auteur des Caractères se tiennent, nous l'avons remarqué, dans les régions tempérées : aussi ne rencontrera-t-on point chez luid'images poétiques, comme dans Vauvenargues, par exemple: « Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage. » Comme il a vu la vie telle qu'elle est, sansillusion, sans mirage, les métaphores deLa Bruyère nesont jamais éclatantes, et, pour être vives, n'en gardent pas moins toujours une couleur bourgeoise. Pour l'homme qui n'est point en place, l'intrigant ne trouve pas un mot d'éloge ; La Bruyère dira de lui qu'il a une sécheresse de pulmonique. Ces métaphores, quelquefois aussi, lorsque l'écrivain se laisse aller au dégoût ou à la colère en présence
des vilenies et des turpitudes humaines, sont marquées d'une trivialité violente :
a II est vieux et usé, dit un grand ; il s'est crevé à mon « service. Qu'en faire? » — « La raillerie, l'injure, l'in- V. s\i\iQ Xenv découlent des lèvres comme leur salive. »
On voit, en somme, qu'à bien des égards Là Bruyère apportait dans la prose française une manière nouvelle ; il se dispensait de donner à son livre les formes de composition traditionnelles ; il refusait de faire entrer sa phrase dans le moule consacré de la période ; enfin il voulait mettre dans le style, non plus seulement de la lumière, mais aussi de la couleur. Mais ces tentatives de renouvellement, nullement timides, restaient mesurées. En se débarrassant des formes logiques, il conservait à la raison tous ses droits, tout son empire. Sa phrase, coupée, concise et nerveuse, se garde toujours d'être tronquée, estropiée ; et, quand il s'efforce de donner à son style une couleur vive et saisissante, ce n'est point à la façon de ceux qui montrent f un feu grégeois » qui surprend les lecteurs ou « des éclairs qui les éblouissent. »
« Heureux homme... que La Bruyère ! écrivait Sainte-Beuve à la fin d'un article de ses Nouveaux Lundis. Son talent regarde deux siècles, sa figure appartient à tous les deux ; il termine l'un ; on dirait qu'il commence et introduit l'autre. »
On ne saurait mieux marquer la place qu'occupe La Bruyère dans l'histoire de notre littérature. Par bien des côtés, en effet, il dépasse le temps où il a vécu, et semble aller au-devant du siècle qui s'avance.
Il garda jalousement son indépendance dans la vie privée ; il subit avec une résignation fière la condition subordonnée qui lui était faite; et, entre tous les littérateurs de son temps, il tint ainsi une posture peut-être unique. Personne n'eut au même degré que lui le souci de préserver de toute atteinte sa liberté de penseur et sa dignité d'homme ; Boileau lui-même se fit très humble, à certaines heures, devant Louis XIV.
A unmomentde dévotion outrée, La Bruyère ne craignit pas de railler les excès de zèle et la superslition; bien plus, il écrivit un ouvrage de morale où il montre que la religion sans doute est la meilleure garantie et le plus noble couronnement de la moralité, mais oii il laisse voir à qui sait lire que la moralité lui paraît possible en dehors de toute croyance religieuse.
Quand il examine le gouvernement sous lequel il vit, la société qu'il a sous les yeux, on sent qu'il éprouve d'étranges inquiétudes et fait des réserves inconnues jusqu'alors. Ses contemporains ont l'adoration de la monarchie ; lui, la subit, ou, si l'on veut, il l'accepte, mais sans enthousiasme. Autour de lui le roi est un objet d'idolâtrie; il le respecte, il l'admire même, mais, devant lui, n'abdique point son droit de critique. L'organisation sociale de ce temps, fondée sur l'inégalité, ne lui fait concevoir ni l'idée, ni l'espoir d'une révolution ; mais elle froisse les sentiments de justice qu'il a dans l'âme, et blesse la pitié qu'il éprouve pour les humbles.
Son talent d'écrivain nous semble enfin présenter je ne sais quoi de vif et de hardi qui le fait se
détacher sur le fond un peu solennel et un peu compassé de la littérature de ce temps. On sent aisément chez lui quelque chose qui présage la façon d'écrire de Voltaire et de iMontesquieu.
Oui, ce sont là les remarques qu'il faut faire et qui permettent de prétendre qu'il fut en quelque façon un précurseur du xviii^ siècle. Par là La Bruyère se trouve, pour ainsi dire, plus voisin de nous; nous le trouvons ainsi plus accessible; il devient parmi nous plus populaire, et nous sommes disposés à l'aborder comme de plain-pied.
Mais aussi ce qu'on ne doit pas manquer de dire, ce sur quoi il faut insister, c'est que La Bruyère reste attaché au xvif siècle par des liens solides, et qu'il y a en lui la forte sève des vrais écrivains classiques.
Comme penseur, il a pu être sollicité, inquiété par des idées nouvelles ; mais jamais elles ne l'ont agité et dominé au point de lui inspirer des passions révolutionnaires ou de le jeter dans des rêves utopiques. Son âme généreuse s'irrite de l'insolente vanité des grands et de leur dureté, souiïre des misères des humbles et de leur oppression. Il ne va pas pourtant à l'excès où Rousseau se
laissera bientôt emporter; les vices de la noblesse ne l'empêchent pas de voir les défauts du peuple. La passion ne fait point dévier son droit sens, et il sait qu'on ne peut pas attendre de ces misérables toutes les vertus et tous les mérites uniquement parce qu'ils ont souffert. Dans ses plus grandes hardiesses, il ne quitte jamais le terrain solide de la raison.
De même son art, malgré tout ce qu'il a de nouveau, reste, en ses traits essentiels, l'art des grands maîtres du xvif siècle. L'abstraction, chez lui, voit son domaine se restreindre; la rhétorique traditionnelle est abandonnée; les détails du style s'égaient et se colorent. Mais ce qui domine encore, c'est le souci du vrai, le goût du naturel, le sentiment de la mesure. Gardons-nous donc de trop tirer La Bruyère vers le xviii^ siècle, et disons, comme Sainte-Beuve^ qui fut un des premiers à marquer comment il est un écrivain de transition : « La Bruyère en est encore, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût simple. »
Par ce qu'il a d'avenir dans l'esprit, par les séductions de sa forme, par les garanties que présente sa raison solide et son goût mesuré, La Bruyère mérite d'être, comme il l'est en effet, un des auteurs favoris de la jeunesse. Aussi, en terminant ce volume écrit pour de jeunes lecteurs, leur rappellerons-nous le conseil connu sur la façon de lire les Caractères : « Peu à la fois et souvent; suivez la prescription et vous vous en trouverez bien pour le régime de l'esprit. » Nous avons la confiance qu'ils n'y fermeront pas l'oreille.