‹ La BruyèreChapitre 8 sur 9 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On se rappelle le mot de Brillon que nous avons déjà cité : « Je surprendrais, disait-il, bien des personnes si je leur disais que l'auteur de l'ouvrage en ce siècle le plus admiré a été dix ans au moins à le faire et presque autant à balancer s'il le produirait.» Brillon était avocat et il y paraît; son propos porte la marque de l'exagération professionnelle.[Alais le chapitre des Ouvrages de l'esprit nous laisse clairement voir que La Bruyère passa par bien des perplexités avant de se décidera publier son livre. Il se déliait de lui-même; car^

« la même justesse d'esprit qui nous fait écrire de « bonnes choses, nous fait appréhender qu'elles ne le « soient pas assez pour mériter d'être lues. ^

Il se défiait aussi de l'accueil que lui réservait

un public qui avait vu se succéder tant de chefsd'œuvre, qui s'habituait à ne plus se livrer et prenait goût à la critique. Or

« le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vive- « ment touchés de très belles choses (1). »

Conquérir ce public était une affaire. Que de catégories de lecteurs difficiles, dédaigneux ou indifférents ! Et La Bruyère les énumère non sans inquiétude, non sans irritation.

Ce sont les auteurs jaloux comme ZoÏÏe, ou pleins d'eux-mêmes comme Théocrine, personnage « abstrait, dédaigneux » et

« qui semble toujours rire en lui-même de ceux qu'il « croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui lis tt mon ouvrage. Il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. « Et du vôtre, me direz- vous, qu'en pense-t-il? Je vous « l'ai déjà dit, il me parle du sien. »

Ce sont encore les timorés, qui, comme Zélotes^ lorsqu'il s'agit d'une œuvre nouvelle,

« ne hasardent point leurs suffrages et... veulent être « portés par la foule et entraînés par la multitude. »

(1) La plupart des citations faites dans les pages qui suivent sont empruntées au chapitre des Ouvrages de l'esprit. Nous ne donnerons de renvois que pour celles qui sont prises dans d'autres chapitres.

Viennent ensuite les hypercritiques, comme Arsène^ qui,

a occupé et rempli de ses sublimes idées, se donne à t peine le loisir de prononcer quelques oracles. »

Et le groupe dangereux de ceux qui s'engagent dans les coleries :

« Que dites-vous du livre d' Hermodore? — Qu'il est a mauvais, répond Anthime. — Qu'il est mauvais? — « Qu'il est tel, continue-t-il, que ce n'est pas un livre, « ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais « Tavez-vous lu ? — Non, dit Anthime. Que n'ajoute- t-il « que Fulvie et Méianie l'ont condamné sans l'avoir lu, « et qu'il est l'ami de Fulvie et de Méianie? »

Enfin par où pénétrer la grande fouie des indifférents ?

« Ceux qui, par leur condition, se trouvent exempts de « la jalousie d'auteur, ont ou des passions ou des be- « soins qui les distraient et les rendent froids sur les con- « ceptions d'autrui ; personne, presque, par la disposition « de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n'est en « état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un a ouvrage. »

Surtout La Bruyère s'inquiétait à la pensée d'avoir pour juges

« ces personnes d'esprit qui ont en eux les semences de « toutes les vérités et de tous les sentiments. »

De pareils lecteurs, il le savait, « admirent peu, ils approuvent ». Quelle entreprise que de mériter leur approbation ! Sainte-Beuve, en quelques ligues, a évoqué ce sourcilleux aréopage : « Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres restaient là rangés. Quels noms ! quel auditoire auguste, consommé, déjà un peu sombre de front et un peu silencieux ! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides connaisseurs de l'esprit ! Et Chantilly, écueil des mauvais ouvrages ! Et ce roi, retiré dans son balustre, qui les domine tous ! Quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient aussi demander la gloire ! » La Bruyère hésita donc longtemps avant d'affronter la publicité, et le mot de Brillon n'est point faux, mais seulement excessif.

■^\Si LA BRUYÈRE.

Hâtons-nous de dire que ses hésitations vinrent moins encore d'une préoccupation intéressée de succès personnel que du long travail par lequel il se forma à l'art d'écrire et de la conception qu'il s'en fît. Certes, on le verra, dans ses traits essentiels, cette conception n'est point nouvelle ; c'est celle même de l'art classique ou, pour parler avec plus de précision, c'est celle de l'art de la seconde moitié du xvii® siècle. Mais, si elle ne lui appartient pas en propre, il ne l'a pas reçue toute faite ; les idées qu'il exprime, il a voulu les repense^- ; et, quand il formule un principe, son accent a cette autorité qui ne manque jamais à ce qui part d'une conviction sincère et pleine. Ne cherchons point d'ailleurs dans son livre l'exposition suivie d'une doctrine littéraire : quelle place y avait-il pour une exposition de ce genre dans un ouvrage sur les mœurs ? Marquons seulement après lui les traits principaux de son idéal.

Comme les grands écrivains, ses contemporains, La Bruyère met très haut le but de l'art. Il sait bien qu'en flattant les goûts du jour on peut obtenir des succès aisés et brillants ; mais ces succès sont, à ses yeux, de nulle valeur ;

SES IDÉKS ET SES JL'GRMr^NTS UTTl^PATHES. 18!

« Celui qui en écrivant n'a égard quau goût de son « siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits. »

Si l'on n'a d'autre ambition que d'écrire des œuvres agréables, on ne peut prétendre à faire œuvre d'art ; car

« Tagrément est arbitraire ; la beauté est quelque chose a de plus réel et de plus indépendant du goût et de « l'opinion (1). »

Le véritable artiste ne saurait jamais se contenter àdemi, et doit écrire non pour aujourd'hui, ni pour demain, mais pour tous les siècles:

« Il faut toujours tendre à la perfection; et alors cetto « justice qui nous est quelquefois refusée par nos cona temporains, la postérité sait nous la rendre. »

Si, pour atteindre à la perfection, il faut visera ce qui ne passe point, le premier objet de celui qui fait profession d'écrire ne peut être que la vérité. Où la vérité manque, rien que d'éphémère ; toute œuvre durable est nécessairement fondée sur le vrai et procède avant tout de la raison :

(1) Des Femmes,

« Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos « conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit sou- « vent que des idées vaines et puériles, qui ne servent « point à perfectionner le goût, et à nous rendre meil- « leurs ; nos pensées doivent être prises dans le bon <i sens et la droite raison, et doivent être un effet de « notre jugement (1). »

Ce n'est point assez, d'ailleurs, de connaître et de comprendre le vrai; à moins de n'être qu'un savant, et non pas un artiste, il est nécessaire par surcroît de l'aimer et de sentir la beauté qui lui est propre, ce par quoi il est aimable, comme disait Boileau :

« Il y a dans l'art un point de perfection, comme de a bonté ou de maturité dans la nature ; celui qui le « sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le « sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût dé- « fectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et a l'on dispute des goûts avec fondement. »

Ainsi une belle œuvre est celle où le goût fait resplendir la beauté du vrai distingué et compris par la raison. Point de goût sans la raison ; mais aussi point d*art où le goût fait défaut.

(1) De la Société et de la Conversation>

Le Bienn'étant qu'une forme pratique du Vrai, il y aura toujours avantage pour l'écrivain à chercher à le faire aimer, et celui-là méritera le plus d'estime qui saura donner des œuvres à la fois bonnes et belles:

« Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous « inspire des sentiments nobles et courageux, ne cher- « chez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage; il « est bon et fait de main d'ouvrier. »

Tels sont les principes généraux d'où dérivent les opinions de La Bruyère sur les diverses questions de critique et de littérature.

Dédaigneux de ce qui ne saurait résister à l'œuvre du temps, il se garde bien de songera se faire à tout prix une réputation d'originalité. Le plaisir de dire du nouveau contraint parfois à sacrifier quelque chose de la vérité ; à son gré c'est un sacrifice onéreux et coupable. Il n'y consent jamais :

« Entre dire de mauvaises choses et en dire de bonnes « que tout le monde sait, et les donner pour nouvelles, a je n'ai pas à choisir (1). »

(1) lie la Société et de la Conversation.

188 LA RRUYÈRE.

Trop cultivé pour igaorer les découvertes faites dès longtemps dans l'étude de la nature humaine, il croit que a tout est dit » et « que l'on vient trop tard depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent ». Et c'est pourquoi il ne lui paraît point nécessaire d'être neuf pour être original; ce qui vautn'estpas seulement, juge-t-il, de trouver des idées nouvelles, mais d'avoir ses prises propres sur des vérités déjà anciennes: ^

« Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. — Je le crois « sur votre parole ; mais je l'ai dit comme mien. Ne puisce je pas penser après eux une chose vraie, et que « d'autres encore penseront après moi ? »

Les œuvres antiques, qui ont un fond si solide de vérité éternelle et qui laissent sentir à plein la sincérité de leurs auteurs, offraient à La Bruyère des exemplaires de ce qu'il concevait comme la perfection dans l'art d'écrire. Aussi prit-il résolument les anciens, sinon pour modèles, au moins pour guides, et l'antiquité lui parut la meilleure institutrice de la raison et du goût. Dans la fameuse querelle qui s'émut alors, bien qu'il n'ait point pris part aux polémiques, on sait de quel côté il se rangea ; et peut-être est-ce lui qui porta

SES IDÉES ET SES JUGEMEiNTS LITTÉRAIRES. 189

aux modernes le coup le plus sensible quand il leur donnait à entendre que, ce qu'ils pouvaient avoir de bon, ils en étaient redevables aux anciens :

« Oa se nourrit des anciens et des habiles modernes; « on les presse, on en lire le plus que Ton peut, on en « renfle ses ouvrages ; et quand enfin l'on est auteur, et « que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre « eux, on les maltraite, semblables à ces enfants drus a et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur « nourrice. »

Pour lui, sachant que

« c'est un métier de faire un livre, comme de faire une « pendule »,

c'est près des anciens qu'il voulut aller en apprentissage ; il jugea que leur école était la meilleure, et n'en conseilla point d'autre. Homère, Platon, Virgile, Horace sont des maîtres dans l'art « de bien définir et de bien peindre » en quoi consiste tout l'esprit d'un auteur. C'est à eux qu'il faut demander des leçons ; à négliger leurs enseignements ou à les mal comprendre, on n'a jamais manqué de faire fausse route, comme le prouve l'expérience ; car

« combien de siècles se sont écoulés avant que les

« hommes, dans les sciences et dans les arts, aient « pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le a simple et le naturel ! »

Ce goût du simple et du naturel dicte à La Bruyère tous les jugements critiques que l'on peut lire au chapitre des Ouvrages de l'esprit sur les hommes du xvi^ et du xvii^ siècle. Réserve laite de la licence de quelques-uns de ses vers, il a pour Marot une sympathie déclarée : c'est que les ouvrages de ce vieux poète sont « si naturels et si faciles» ! En dernière analyse, il condamne Rabelais ; pourquoi ? parce qu'en fin de compte il est « incompréhensible » et que dans son livre, « énigme, quoi qu'on en veuille dire, inexplicable », on ne trouve pas assez de naturel et de simplicité. Malgré tout son talent, Théophile est sacrifié à Malherbe ; car Théophile « passe le vrai dans la nature,.. .il en fait le roman », tandis que Malherbe « montre à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple ». Les devanciers et les contemporains illustres de La Bruyère, — Molière, La Fontaine, Roileau (1), — il les loue à proportion qu'ils ont

(1) Voir le discours de La Bruyère à l'Académie.

été plus naturels et plus vrais. On a cité bien des fois son parallèle de Corneille et de Racine, et l'on a remarqué que, tout en rendant hommage à la fécondité et à l'élévation du premier, c'est au second que vont ses préférences. Et la raison ? La Bruyère la dit à la dernière ligne de ce morceau fameux : « Corneille est plus moral, — Racine plus naturel. »

Dans les Caractères, nous voyons vivement pourchassés tous ceux qui corrompent la vérité et qui défigurent la nature. Tout entier le beau chapitre de la Chaire est une protestation contre les ornements équivoques dont on farde la divine simplicité de l'Évangile : La Bruyère couvre de ridicule les prédicateurs à la mode, énumérateurs^ portraitistes, dédamateurs, et il appelle de ses vœux un homme qui,

« avec un style nourri des saintes Ecritures, explique atl « peuple la parole divine uniment et familièrement (1). »

Au théâtre, il proscrit le genre romanesque, qui fausse tout pour vouloir tout embellir:

(1) De la Chaire.

« Le poème tragique vous serre le cœur dès son corn- « mencement, vous laisse à peine dans tout son progrès

« la liberté de respirer et le temps de vous remettre

« Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de dé- « clarations tendres, d'entretiens galants, de portraits « agréables, de mots doucereux,... suivi, à la vérité, d'une « dernière scène où les mutins n'entendent aucune rai- « son, et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang ré- « pandu, et quelque malheureux à qui il en coûte la vie. »

Les amateurs du burlesque, au lieu d'embellir la nature, la dégradent, la font grimacer ; voici l'arrêt qui les condamne :

« L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la « conversation, de ces choses froides, qu'à la vérité l'on « donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que « parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette maa nière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle « appartient, jusque dans une grande partie de la jeu- « nesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il « y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir « craindre qu'elle s'étende plus loin et qu'elle fasse de « plus grands progrès dans un pays qui est le centre du « bon goût et de la politesse; l'on doit cependant en ins- « pirer le dégoût à ceux qui la pratiquent ; car, bien que « ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de « tenir la place, dans leur esprit et dans le commercft « ordinaire, de quelque chose de meilleur (1). »

(1) De la Société et de la Conversation.

Les précieux (il y en avait encore au temps de La Bruyère) répugnent à toute naïveté ; ils sont jugés et sans appel :

« L'on a vu, iJ n'y a pas longtemps, un cercle de pera sonnes des deux sexes, liées ensemble par la conversa- « tion et par un commerce d'esprit, lis laissaient au vulct gaire l'art de parler d'une manière intelligible ; une « chose dite entre eux peu clairement en entraînait une « autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait a par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applau" « dissements : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, « sentiment, tour et finesse d'expression, ils étaient enfin « parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas « eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, a ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre a capacité ; il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, « mais de celui qui est faux et où l'imagination a trop de « part (1). »

En somme, on le voit, en matière de littérature, les idées de La Bruyère ressemblent fort à celles de Boileau : tous les deux ont les mêmes opinions, les mêmes admirations ; qui est contre l'un est contre l'autre. Pourtant il semble que l'auteur du chapitre des Ouvrages de l'esprit ait dans le goût plus de largeur, moins de rigueur doctrinaire et,

(1) Delà Société et de la Conversation.

comme nous dirions, plus d'intelligence que le législateur de VArt poétique.

Pris tout entier par sa dévotion à l'antiquité, Boileau ne s'est guère occupé de notre littérature du xvf siècle que pour la condamner. Il a quelque indulgence pourMarot:

Marot, bientôt après, fit fleurir les ballades, Tourna des triolets, rima des mascarades

Mais, à la façon dont il en parle, on voit qu'il le juge sans conséquence et que, peut-être, il ne l'a guère lu. Quant à Ronsard, il l'accable de tout son poids ; ce n'est rien, à ses yeux, qu'un grotesque pédant. Tout ce qu'il y a de sève généreuse et de belles ardeurs dans les œuvres imparfaites du chef de la Pléiade, Boileau ne l'a pas senti.

La Bruyère, lui aussi, au nom du goût et de la raison, rend des jugements sévères sur les excès et les fautes de cette littérature du xvi® siècle ; mais comme il comprend mieux ce qui les excuse et les explique ! surtout comme il connaît mieux ces devanciers d'hier ! comme il sent que, malgré tout, il y a de l'ingratitude à les mépriser ! Il s'enchante de la langue savoureuse de ce temps et

regrette qu'on ait laissé perdre quelques-uns de ses trésors (1) ; il étudie Montaigne avec délices et le pastiche à merveille (2). Les folies de la fantaisie de Rabelais le choquent sans doute ; mais ce qu'elle a parfois d'ailé et de charmant n'est point perdu pour lui ; « oîiil estbon, dit-il, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Dans Ronsard même, pourtant si décrié, il sait distinguer « qu'il y a eu assez de bon pour former après lui de très grands poètes » , et il reconnaît hautement qu'il est u plein de verve et d'enthousiasme, t)

Pas plus en littérature qu'en morale, La Bruyère n'a voulu faire le législateur ; assurément ses principes sont très fermes ; mais il ne paraît point tenté de les réduire en prescriptions rigoureuses. Je n'aurai garde de vouloir prêter à Boileau une mine de régent qu'il n'eut jamais ; mais enfin il est certainement plus autoritaire et plus dogmatique que ne fut La Bruyère. Il a rédigé, il a voulu rédiger un code ; il lui a fallu trouver des formules, et les formules ont l'inconvénient d'être

(1) Voir le chapitre De Quelques Usages, à la fin.

(2) De la Société et de la Conversation.

exclusives; il n'a pu y échapper. A ses yeux, les règles qu'il donne prennent la valeur d'articles de foi ; hors d'elles point de salut. — Le goût de La Bruyère a le même idéal ; mais il se contente d'indiquer les limites qu'il y a avantage à respecter ; il ne croit pas que tout soit perdu, si l'on vient à les franchir. Avec un sens très fin et très juste, il réserve l'indépendance du génie, même du talent, et reconnaît que leurs fautes peuvent être des fautes heureuses ou splendides :

« Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est a aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent ; ils « lui rendent avec avantage, par le génie et par Tinven- « tion, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes ; ils « sortent de Fart pour l'ennoblir, s'écartent des règles, si « elles ne les conduisent pas au grand et au sublime ; ils « marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort « haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés a par le succès des avantages que l'on tire quelquefois « de l'irrégularité. »

Ajoutons enfin que, malgré certains passages pittoresques que l'on pourrait citer dans les Satires et le Lutrin, l'art, au jugement de Boileau, a pour objet, non le réel, mais le vrai, et, partant, doit surtout vivre d'abstraction. La Bruyère, lui

aussi, est avant tout épris de vérité ; mais son livre tout entier prouve qu'il ne peut admettre l'élimination du réel. Que l'écrivain vise à exprimer la nature généralisée : rien de mieux, rien de plus haut, à son sens ; mais il doit avoir aussi le droit de peindre cette même nature vue d'aussi près que possible, avec tous les traits de physionomie, tous les détails de caractère que révèle une observation préoccupée d'exactitude. Si, de nos jours, Boileau se fût entendu traiter de réaliste^ j'imagine que, malgré toutes les explications qu'on eût pu lui donner, il aurait protesté très fort; La Bruyère point. Voilà pourquoi, si persuadé qu'il soit de la précellence de la raison, quelque défiance qu'il conçoive des écarts de la sensibilité et de l'imagination, la raison lui paraît exiger la subordination, mais non l'asservissement, moins encore la suppression des autres facultés.

\imez donc la raison

Ce mot, il y eût souscrit, il y a souscrit. Mais il n'eût pas ajouté :

Que toujours \ 05 écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Ne nous a-t-ilpas fait entendre qu'il était de ceux « qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier? » Un écrivain de cette sorte ne pouvait s'en tenir aux généralisations d'un art abstrait.

Ce point est essentiel; c'est l'endroit précis où La Bruyère s'éloigne le plus de Boileau et de la doctrine qui prévalait alors. C'est par là que s'explique le choix qu'il a fait de la matière de son livre, et aussi ce qu'il y a de nouveau dans la façon dont il l'a mise en œuvre.

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