CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE LA BRUYÈrvE
Vers la fin du dix-soptième siècle, il y eut, parmi les godelureaux de ruelles, un sing-ulier penchant à s'attribuer la noblesse. Molière railla les marquis nouveau-nés auxquels les titres venaient comme les champignons viennent, en une nuit, sur un soliveau pourri. D'autres moralistes, moins écoutés que le poète, ridiculisèrent à son exem])le ces coquets honteux de leur origine.
En ce temps-là, Jean III de La Bruyère, paisiblement, sans mot dire, peu considéré, passant peut-être pour un sot, traversait la société, écoutant, observant, notant. Il affronta l'escouade fanfaronne des marquis, les entendit louer leur race, \'it sur leurs carrosses, leurs maisons et sur tous les objets où il était possible de les placer, leurs armes chimériques s'étaler. Et, rentrant dans son cabinet solitaire, il écrivit :
« Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare et C[ue personne un jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais cpie quelque grand me trouve digne de ses soins, si je .fais enfin une belle fortune, il y a un Godefroy de La Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivh'ent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre Sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe. »
Sans doute La Bruyère eut-il tort de se mettre en scène,
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sachant que, même parvenu à la fortune et à la célébrité, il était inc<-i|);il)le de renier son ascentlance l)our<i;eoise. II avait évidemment le dessein, Iraçaut ces phrases, de persifler ses contemporains férus île noblesse et dont plus tard d'Hozier, le généalogiste, bafouera les prétentions. Mais ce dessein fut mal interprété. Bonaventure d'Argonne, coimu sous le pseudonyme de YJgueul-Marville, ne manqua point, examinant les Caractères avec acrimonie, de relever, sans en comprendre le sens, ce passage. H accusa le moraliste d'être « un gentilhomme à louer, qui met enseigne à sa porte et avertit le siècle présent et les siècles à venu- de l'antiquité de sa noblesse ». Il incrimina même son « ton de Don Quichotte ». Un simple mot, contenu dans le paragraphe de La Bruyère, le mot alors, eut dû convaincre Vigneul-Marville de son erreur. Mais il ne voulait point être convaincu.
C'ertes, La Bruyère savait mieux que personne qu'aucun de ses ancêtres n'avait, du moins avec quelque renonnnée, ])articipé aux croisades et qu'interrogées, les chroniques demeureraient muettes. Des érudits, à notre époque, ont vainement cherché la présence, autour de Godefroy de Bouillon, de ce guerrier imaginaire. Ils ne sont guère parvenus à découvrir les ascendants de La Bruyère au delà du seizième siècle. Du moins ceux-là seuls laissèrent quelques traces de leur existence.
Ils étaient de simples « bourgeois de Paris ». Le ])remier s'appelait Mathieu. Il avait épousé une certaine Médaide Dragon et possédait quelques biens. On ignore tout de sa\àe, sauf peut-être qu'il eut un fils, Jean P^de La Bruyère. Celui-ci nous est mieux connu. Il administrait, rue Saint- Denis, à l'enseigne du Pefit-Cerf, une importante boutique d'apothicau'e et d'épicier. Il était un des notables de celte voie étroite et pittoresque où gîtait le gros négoce parisien. Homme habile, entreprenant, actif, il avait réussi à obtenir la fourniture de la ville.
Kn ces tem|)S, le ])révôt des marchauds et les échevins donnaient des fêtes nombreuses et ne reculaient point devant la dépense. Les bals étaient fréquents dans les
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salles de la maison cuniimiiie et, sur la place de (liè\e, toutes les occasions étaient bonnes pour bâtir des éehafauds d'où l'on contemplait la féerie des feux d'artifices. Ces divertissements eussent été incomplets si réclievinai;(; n'eût offert à ses invités des collations savoureuses. Jean de La Bruyère se chargeait de joréparer ces dernières. Ses galopins de cuisine et ses commis couvraient les tables de messieurs de la ville de friandises, confiseries, dragées, confitures, pomiues d'ajii, oranges de la Chine, citrons doux, poires de bon chrétien et autres « singularité/, sucrées ». Il débitait aussi les nuùds de cervoise et d'hypocras. On lui louait également les vaisselles, les chandeliers d'argent avec leurs chandelles et toutes sortes d'olijels servant à la décoration des salles de fêtes. C'était chez lui de même que l'on s'ap})rovisionnait de ces cadeaux conu'stibles que la ville offrait aux princes de passage et aux ambassadeurs extraordinaires.
Il ne souffrait point, comme il adviendra plus tard à la gent apothicaire, de la persécution de la Faculté de médecine. Les médecins, au contraire, lui envoyaient une clientèle nombreuse, à laquelle il livrait, à haut prix, les médicaments. L'échevinage, de son côté, lui adressait les malades, particulièrement les soldats, auxquels il donnait asile dans les hôpitaux.
Sa situation matérielle était donc extrêmement prospère, bien que la ville payât ses dettes avec quelque irrégularité. Ce qui l'indique le mieux, c'est qu'il acquittait l'impôt annuel énorme de cent soixante livi'es. Il avait pu, en outre, acquérh* différentes terres à Ivry et à Plailly, près Senlis, et, pour cinquante mille livi'es, le droit de péage et travers de Vernon, en Vexin normand. Peu à peu les honneurs lui étaient échus. Il avait été élu, en 1578, juge consulaire et, vers 1580, était devenu « l'un des maîtres et gouverneurs de chapelle, hôpital et confrérie du Saint-Esprit ».
Marié à Claude Séguier, tille sans doute d'un autre apothicahe de la rue Saint-Honoré, il en avait eu un fils : Mathias, né en 1516 ou 1517. Il n'avait point voulu en fauc
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iiu négociant comme lui. Le jeune homme, doté cVun riche revenu, après avoir pris ses grades à l'Université de Paris et exercé les fonctions d'avocat du roi en la Corn* des aides jusqu'en 1671, épousa Louise Aubert d' Avanton, dont le ]3cre était président au présidial de Poitiers (6 mai 1671). Cette adolescente lui apportait quatorze mille livres de dot qui correspondait à sa propre dot de douze mille li^Tes à la([uelle s'ajoutait le revenu du domaine, dit Fief royal, de Plailly. A l'aide de ces sommes, Mathias put acheter la charge de lieutenant particulier de la prévôté et vicomte de Paris. Désormais la lignée des commerçants était rompue chez les La Bruyère. Nous verrons cependant (jue l'esprit nu'rcantile subsistera ])armi eux.
11 est prcjbable que le père et le lils dilîéraient de caractère, du moins par certains côtés. L'un paraît avoir été surtout un homme d'affaires, préoccupé de ses intérêts et sachant, ])ar des placements excellents, gérer avec intelligence sa fortune. L'autre était plus frivole et volontiei's consacrait à la débauche un budget important. Tous deux cependant avaient des idées comnumes en matière de politi([ue. Ils ne se contentaient point de bavarder sur la place publique. Us voulaient jouer un rôle dans la lutte des partis ([ui se disputaient l'autorité en cette éi)oque trouble. Ils avaient la haine d'un i)ouvoir royal auquel Henri 111, par sa faiblesse et ses débordements, avait fait perdre toute dignité. Ils étaient délibérément entrés dans le mouvement de la Ligue. Jean, dont on distingue à peine les menées dans la terrible confusion des appétits déchaînés, particijia avec ardeur à la formation de la « Sainte Union )>. 11 entra au conseil des « Seize » et, parmi les ligueurs, on le connut sous le surnom de « sire safranier de la Ligue ». Ses convictions étaient-elles j)rofondes^? On peut le supposer, car il n'hésita j)as à. faire de sa nuiison le centre de Tagitation. Ses caves, ])leines de marchandises, cachaienl les armes ([ue Ton avait réunies en granch' ([uanlité. et ses appartements donnaient asile au conseil transformé en chambre ardente, c'est-à-dire en tribunal révolutionnaue chargé de « connaître du fait des hérétiques, fauteurs et adhérents.
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trnîti'os et coiispirn tours contre la rolio-inn. l'Étnl ot In villo (lo Paris ^\
Mathias était tenu à j)lus de rései've. Néanmoins, il est certain cjue la Ligue avait en lui un fonctionnaire désireux de la ser\àr et cjui, effectivement, la servit. On sait à quels excès se livrèrent les Seize, bientôt sélectionnés en un conseil des Dix. Un régime de terreur plana sur Paris. Le jirésident du Parlement Brisson et deux conseillers, Larcher et Tardif, ayant été soupçonnés de modérantisme, furent incontinent pendus et lem's corps exposés en place de Grève. Le duc de Mayenne, chef de la fraction aristocratique de la Ligue, combattu par la fraction démocratique, de retour à Paris, mit heureusement un frein à cette férocité. Par son ordre, rpiatre des Seize furent décapités et le conseil dispersé.
Il est très malaisé d'apporter quelque lumière sur les actes de personnages perdus dans une multitude. H paraît cependant à peu près établi que Jean et Mathias trempèrent dans le complot à la suite duquel furent assassinés le président Brisson et les deux conseillers susdits. En outre» Jean ne semble point avoir joui, de la part de ses collègues du conseil des Seize, d'une confiance illhnitée. A plusieurs reprises, il fut considéré comme traître à son parti, et l'on insinua que différents jjrojets d'entreprises et d'émeutes avaient été dévoilés par lui, dans un intérêt personnel, aux agents royaux.
La situation des La Bruyère était donc extrêmement délicate, lorsque, après la mort de Henri III, Henri IV, vainqueur de la Ligue, entra dans Paris. A la vérité, ils eussent pu, en prêtant le serment de fidélité qu'exigeait le nouveau roi, conserver leurs biens et leurs charges et vi^Te avec tranciuillité du revenu de ces derniers en quelque ville de province. Ils montrèrent plus de dignité. Ils préférèrent l'exil. Ils avaient dû, en prévision de leur départ, réaliser au moins la partie réalisable de leurs propriétés, sachant qu'ils s'exposaient volontairement à la confiscation.
Ils se réfugièrent à Anvers, disent les uns, à Bruxelles, assurent les autres. D'aucuns prétendent même qu'ils
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allèrent habiter à Naples et qu'ils y conspirèrent contre la vie de Henri IV. Mais cette dernière hy^jotlièse est erronée. A la vérité, ils s'étaient définitivement établis à Bruxelles, où les avait rejoints la fille de Mathias, Marie, femme de Jean Lescellier, receveur à la recette des consio:nations de la prévôté et vicomte de Paris. Us y jouissaient encore d'une certaine aisance. Mais assurément ils durent y renoncer à toute manœu^'Te politique. Jean d'ailleurs y mourait vers 1595. Mathias, tout à fait assagi, y écrivait un petit volume : Le Rosaire de la très heureuse Vierge Marie, gonflé de ver^^ français et latins et d'un « brief discours contenant la forme de prier et d'observer les saints mystères dudict Eosaire », dont on ne connaît qu'une édition posthume (1604). Il ne tarda pas à suiwe son père dans la mort. Il avait disparu de ce monde avant 1602, laissant à ses deux enfants, Guillaume et Marie, déjà nommée, une situation difficile.
Car les biens que Jean et Mathias possédaient en France avaient été, comme on pouvait le prévoir, confisqués au profit du domaine royal. Il était habituel que le monarque ne conservât point ces biens venus à la com'onne par autorité de justice. On en citerait maints exemples. Le plus souvent il les donnait, en récompense de leurs ser^dces, à ses officiers ou à quelque personnage auquel il portait affection. En vertu de ce principe, par lettres patentes et brevet de mai 1597, Henri IV concéda à des domestiques du prince de Conti : François de Bréville, sieur du Léal, de Saint-Martin, de Villiers et de Laborde, la fortune des La Bruyère.
Guillaume et Marie, héritiers naturels, se trouvaient donc lésés dans leurs intérêts. Ils n'acceptèrent point cette spoliation déguisée. Guillaume avait hérité de son grandpère le tempérament processif ; il intenta une action devant le Châtelet de Paris, puis devant le Parlement. Après de longues chicanes, au cours desquelles intervint en sa faveur l'avocat général Louis Servin, il parvint à l'écupérer quelques bribes de l'héritage.
Mais incontostnblomont ronulenco de la famille décroît
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à partir de cette c})oquc. Car Guillaume ne partage poiiit, avec ses ascendants, le sens conmiercial. C'est un assez bizarre sii'e. En 1601, occupant la charge de secrétaire de l'évêque de Paris, qu'il devait, dans la suite, abandonner pour celle de secrétaire ordinaire de la chambre du roi, il avait épousé Diane de la Mare, fille de Jean de la Mare, capitaine du château de Meudon. Il fit, avec cette jouvencelle, assez mauvais ménage. Elle lui reprochait de ne se complaire que parmi les procès. Il en fomentait de toutes sortes, particulièrement contre ses voisins de propriété en Vendômois. Ces procès duraient éternellement et absorbaient les revenus des conjaints. On croit même que Guillaume subit la prison pour dettes. Il eut, dans tous les cas, le don d'exaspérer sa femme, qui craignait, avec raison, de n'avok plus sou ni maille pour établk' les trois enfants venus au cours des années. Et l'épouse engagea contre l'époux une instance en séparation de biens. Les juges lui donnèrent d'aillem'S gain de cause.
On suppose, sans en être assuré, que Guillaume écrivaillait, comme son père Mathias. Deux opuscules d'un mérite médiocre : Résurrection et triomphe de la Polette (Paris, 1615) et Réplique à Vantimalice ou Défense des femmes (Paris, 1617) pourraient lui être attribués. Ils n'ajouteraient aucune renommée au nom des La Bruyère.
Ce procédurier et sa femme décédèrent à des dates imprécises. Ils laissaient, nous l'avons indiqué, trois enfants. L'aîné, Louis, contrôleur général des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, alla chercher fennne dans un milieu éti'iqué et minable de paperassiers. Ayant six mille livres de dot, il ne pouvait, il est vrai, ambitionner la main d'ime princesse. Elisabeth Hamonyn, qu'il épousa le 25 juillet 1644, était la fille d'un procureur au Châtelet. Elle avait, six sœurs et six frères. Pour hii constituer une dot équivalente à celle de son nuiri, on fut obligé de vpn(h*(' (\r. pâmées terrains et d'em])runter.
Le second fils de Guillaume s apjjolait Jean IL Eu lui se continue la lignée trafiquante et mercantile du vieux ligueur. Il demeura célibataire. Jl paraît n'avoir eu, en ce
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monde, d'autre amour que celui des ])istoles. C'est une curieuse figure de partisan. Il tripota en maintes afïaii'es louches et parvint à amasser une ronde fortune. Sur la fin de sa vie, pour se donner Cjuelque apparence d'honnêteté, il acheta une charge de secrétaire du roi qui conférait la noblesse à son détenteur.
Le troisième enfant.de Guillaume était une fille, Louise. On ne sait presque rien d'elle, sinon qu'elle épousa le sieur Martin de la Guyottière, chirurgien ordinaire du duc d'Anjou, frère de Louis XIV.
Jean III de La Bruyère, notre héros, va naître de Louis et d'Elisabeth Hamonyn. Nous avons, à dessein, insisté sur ses origines. Elles sont piètres. Petits officiers du roi, notables commerçants, gens de peu d'esprit et de maigre culture, volontiers frondeurs, indisciplinés, chicaniers, les représentants de cette famille ne semblent point, unis à des femmes dont aucune ne se signale par une intelligence supérieure, préparer l'éclosion d'un génie. Pourtant psychologiquement Jean III est le descendant direct de l'apothicaire-épicier. Il préférera, voilà tout, l'acte écrit à l'acte agi, ayant, plus que l'autre, nourri son cerveau. Le philosophe est de la même trempe que le ligueur. A travers le temps et les avatars, les hommes qui le séparent de lui, lui transmettent le goût latent de la rébellion. Le v"eux sanglier, tapi dans sa boutique de la rue Saint-Denis, donnait du boutok contre la royauté défaillante. Le pessimiste opprimé par les sots fera, dans la société qu'ils composent, un carnage aveugle et sans pitié. Si l'on eût pu entendre parler l'aïeul, on se fût aperçu que le style même de La Bruyère n'a cette forme savoureuse et vivante que p;u"ce qu'il emprunte sa moelle d'expressions pittoresques au vert langage de l'ancien confiturier.