‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 2 sur 54 · ENFANCE ET ADOLESCENCE DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET ADOLESCENCE DE LA BRUYÈRE

Louis !"■ de La Bruyère et Elisabeth Hamonyn avaient, lors de leur mariage, installé leur foyer au centre de la Cité, à proximité de Féglise Saint-Clnistophe, probablement pour ne s'éloigner point de leurs affaires et de leur famille. Ce quartier était fort mélancolique, traversé par des rues étroites, jalonné de chapelles et de couvents. A l'horizon, Notre-Dame, protégeant les bâtiments de l'archevêché et la multitude des maisons qui \ivaient de son clergé, tendait vers le ciel ses hautes tours ajourées. Voisinant avec elle, penché sur le bord de la Seine, se dressait l'Hôtel-Dieu,

Louis P^ n'avait que quelques pas à fau'e, le pont Notre- Dame traversé, pour se rendre à l'Hôtel de Ville, où l'appelait son contrôle général des rentes. Forcé, par la modestie de sa condition, de se priver des plaisirs réservés aux gens fortunés, du moins s'accorda-t-il libéralement les joies cîe la famille. Treize mois après son mariage, le 17 août 1645, le cui'é de Saint-Christophe baptisait, en effet, son premier enfant, Jean III, notre héros, sans se douter qu'il versait l'eau lustrale sur un front prédestiné à la gloh'e. Les parrahi et marraine furent Jean II, l'oncle du côté paternel, et Geneviève Dubois, femme de Daniel Hamonyn, la tante du côté maternel.

Onze mois i)lus tard (18 juillet 1646), le même prêtre bHj)tisait un second, e1 treize mois ensuivants (2 août 1647), un troisième enfant de messhe Louis de La Bruyère. La venue au monde de ces garçons paraît être les seuls événements qui aient mouvementé l'existence du jeune ménage. En 1650, la maison de la paroisse Saint-Chris-

toplie étaut devenue trop étroite pom* ses hôtes, ceux-ci déménagèrent. Us traversèrent la Seine et allèrent, sur la rive droite, gîter aux aleutoiu's de Saint-Merry. Ils se rapprochaient encore de l'Hôtel de VOle, mais ils entraient dans un quartier de négoce aux ruelles tortueuses et sales. Sans doute avaient-ils découvert là im logement plus vaste et de prix modéré. Deux nouveaux enfants, une fille et un garçon, y naissaient successivement.

Père, dès lors, de cmq rejetons, Louis de La Bruyère aurait difficilement supporté, avec ses maigres subsides, une telle charge, si trois d'entre eux n'étaient morts à quelques mois d'intervalle. Considéra-t-il que la maison de la paroisse Saint-^Ierry portait malheur à sa lignée? Ou bien s'entendit-il avec sou frère Jean II, cpii désirait avoir un logis où il pût trouver une atmosphère sympathique? Toujours est-il qu'en 1652 il transporte ses pénates rue du Grenier-Saint-Lazare. Et il est probable que ce domicile le satisfait désormais, par sa vastitude et sa conmiodité, car U l'occupe jusqu'à sa mort. En 1653 et 1655, deux autres enfants y naissent encore.

A cette dernière date, la famille se compose donc du père, de la mère, de l'oncle, de cpiatre enfants, Jean III, Louis II, Robert-Pierre, Éhsabeth-Marguerite et des domestiques. Les ressources sont, nous l'avons dit, extrêmement réduites. Louis I^^ possède, en effet, un capital de douze miUe livres et les revenus annuels de sa fonction. H traverse des périodes de gêne douloureuse. Parfois, pour fau'e face à ses dépenses, il est obligé d'emprunter. Son fi'ère, financier retors, cpii, dit-on, lui paie pension pom' sa chambre, sa nomiiture et son entretien, lui prête certaines sommes et jusqu'à quatre miUc livres.

Un âpre sentiment de dignité dont on sent cet homun; ])oiu'^*u et C|ui survit aux humiliations de la pauvreté, lui commande d'élever ses enfants conmic il fui lui-nu'>m('. élevé, c'est-à-dire dans le goût de la ])olitesse et de la culture. Les quatre gamins ne seront pohit livrés à eux-mêmes. On croit qu'ils firent, étant encore en bas âge, un long séjour à la campagne, peut-être dans les propriétés de

EXFAXCR, ADOLESCENCE DE LA MRUYEUE H

ronde. Fortifiés dès lors par l'aii- sain du Vendômois, ils pouvaient entreprendre des études.. On les mit dans les meilleures écoles du temps. Jean HT, notre héros, entra chez les Pères de l'Oratoire. Le révérend Sénault dirigeait leur collège. H descendait du sieur Sénault, ancien membre du conseil des Seize, et l'Oratoire était, au dh-e d'Edouard Fournier, <c le refuge des débris de la Ligue. Es y avaient porté, ajoute cet écrivain, avec une grande ardeur de catholicisme, je ne sais cpielle indépendance, dont la société moins libre des jésuites ne se fût pas accommodée. Il existait entre les deux ordres communauté dans la foi, mais vif antagonisme pom* le reste, même pour l'éducation des enfants et les choses à lem* apprendre. Chez les jésuites dominaient les études latines ; à l'Oratou-e, comme à Port-Royal, les études greccpies s'y mêlaient à part presque égale et apportaient, avec Ai'istote et Platon, un peu plus de cette philosophie et de ce libre penser dont s'effrayait la Société de Jésus, CorneiUe, qui fut élève des jésuites, savait à peine le grec, et Bossuet ne l'apprit qu'après être sorti de leurs mains, tandis que Racine, cpii était de Port-Royal, et La Bruyère, qui était de l'Oratoh'e, furent d'abord, et sans avoir besoin d'une instruction complémentake, de fort bons Grecs, comme on disait ».

La Bruyère, chez les Pères de l'Oratoire, apprit donc le grec d'une manière excellente, selon les uns, insuffisante, selon les autres. Il devait utiliser à traduire Théophraste sa (Connaissance de cette langue, mais, dans le monde, elle ne lui donnait d'autre avantage que celui d'être méprisé comme « un grimaud » et comme « un philosophe ».

On serait heureux de savoir comment se forma son esprit et quelles influences s'y manifestèrent tour à tom'. Or, on est réduit à de simples conjectm'es. Les Caractères ne contiennent à peu près rien sur cette jeunesse studieuse.. On se représente clifficilement l'adolescent sous l'aspect d'un garçon joufflu et exubérant. On le voit, au contrah-e, maigTe et ])âle, silencieux et observateur. On surprend en lui une sensibilité aiguë et qui, froissée par les mille spectacles de l'égoïsme humain, tourne peu à peu son

di' LA BMUYKIÎE. — CHAP. II

âme vers lo pessimisme. Il est fier, et llmmilité de sa situation sociale l'expose à de nombreux déboires. De sorte qu'il se considère davantage dans son élément, et bien près de la fraternité, dans ce peuple laborieux, plein de générosité et de patience, qui fPu\Te autour de sa maison. il le connaît admirablement, ce peuple. Et lorsque Donneau de Visé, fondant le Mercure galant, espère trouver en lui des admirateurs et des acheteurs en lui offrant des vers précieux ou des renseignements sur la mode : « C'est, lui dit-il sans ambages, ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder de grandes fadaises. » Il l'a vu un peu sous toutes ses physionomies dans le gi'and quartier retentissant du tintamarre de son travail, ou sur le Pont-Neuf, ou parmi les baraquements des foii'es Saint-Germain et Saint-Lam^ent. Là, devant les tréteaux des bateleurs et des chanteurs ambulants, il a compris ciuelle était sa littérature de prédilection et poiu'quoi les Gaultier-Garguille, les Bruscambille et Molière luimême conquh'ent son suffrage.

Au théâti-e, à l'époque où l'on représentait VŒdipe de Corneille, l'une des admhations de sa cpiinzième année, souventes fois, perdu dans la confusion du parterre, il l'examinait, stupéfié de sa naïveté :

Certains poètes, écrira-t-il plus tard, sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux qui semblent forts, élevés et remplis de gi-ands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît et, à mesure quïl y comprend moins, l'admire davantage ; il n"a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premièie jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pom' les acteure, pour le parteiTe et pour ramphithéâtre, que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute TattenTion que je donnais à leur lécit, j'avais tort de n'y rien entendre : je suis détrompé.

Dans sa ])ropre famille, La limyère enfant reti'oiivait un autre aspect de ce peuple, aspeci |)eu ri;int en vérité.

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