‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 12 sur 54 · LA !!1U;VHKE C K NTILII OMM K DE M. LE DUC · texte numérisé non relu

LA !!1U;VHKE C K NTILII OMM K DE M. LE DUC

il y est même entré plus délicat emoiit et par des expressions plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés : il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n"ait eu quelqu'un en vue. Pour moi, cpii ai le malheur d'une longue expérience du monde, j'ai trouvé à tous les portraits qu'il m'a faits des ressemblances peut-être aussi justes que ses propres originaux, et je crois que, pour peu cju'on ait vécu, ceux qui liront son livi'e en pourront faire une galerie. Au reste, monsieur, je suis de votre avis sur la destinée de cet ouvi'age qui, dès qu'il paraîtra, plaira fort aux gens qui ont de l'esprit, mais qu'à la longue il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux, c'est-à-dire à l'esprit, à la revision. Tout ce que je viens de vous dire vous fait voir combien je vous suis obligé du présent que vous m'avez fait, et m'engage à vous demander ensuite la connaissance de M. de La Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bien ne soient pas toujours de fort honnêtes gens, celui-ci me paraît avoir dans l'esprit un tour c|ui m'en donne bonne opinion et qui me fait souhaiter de le connaître.

Cet eiithousiasiiie suffit à rassurer La. Bruyère. Bussy- Kabutin ne passait point pour un flatteur. Il l'avait prouvé aux dépens de sa fortune. S'il louait Les Caractères, c'est que ceux-ci lui avaient paru dignes d'une louange. Fort de cette approbation, le moraliste laissa son oeuvre suiyre son destin.

Le succès fut immédiat. Plusieurs auteurs, à la vérité, avaient déjà parlé avec quelque indépendance de la cour, des grands, du clergé, des gens de robe, des financiers et des femmes. Nul ne l'avait fait avec cette vigueur et cette âpreté. C'est cette critique, formulée avec une rudesse qui n'exclut pas l'art des nuances et des images, qui, tout d'abord, séduisit le public. Ménage, pédant qtii, pourtant, semblait mal prédisj^osé à goûter un style si éloigné de son concept de la perfection en cette matière. Ménage, " savantasse )\ étymologiste et furieux exégète, im des premiers proclama son ravissement :

M. de La Bruyère, dit -il, peut passer parmi nous pour auteur d'une numière d'écrire nouvelle. Personne avant lui

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n'avait trouvé la force et la justesse d'expression qui se rencontrent dans son livre. Il dit, en un mot, ce qu'un autre ne dit pas aussi parfaitement en six. Ce qui est encore de beau chez lui, c'est que, nonobstant la hardiesse de ses expressions, il n'y en a point de fausses et qui ne rendent très hem'eusement sa pensée. Je doute fort que cette manière d'écrire soit suivie. On trouve bien mieux son compte à suivi-e le style efféminé. Il faut avoir autant de génie que M. de La Bruyère pour l'imiter et cela est bien difficile. 11 est merveilleux d'aillem-s à attraper le ridicule des hommes et à le développer. Ses caractères sont un peu chargés, mais ils ne laissent pas d'être naturels. Si ce hvi'c avait paru de notre temps, il n'aurait pas eu la vogue et la réputation qu'il a ; la raison est que les femmes y sont maltraitées et que, pour lors, elles étaient en possession de décider de la destinée de ces sortes d'ouvi'ages. Comme, à l'extérieur près, les femmes de ce temps-là ressemblent à celles de celui-ci, il y a apparence que M. de La Bruyère ne les am-ait pas épargnées davantage. La traduction des Caractères de Théoplnaste est bien belle et bien française et montre que son autem' entend parfaitement le grec. Je puis dire que j'y ai vu bien des choses que, peut-être, faute d'attention, je n'avais pas vues dans le grec.

De son côté, dans le numéro de mai 1688 de V Histoire des ouvrages de savants, Basnage analysait minutieusement Les Caractères :

Voici, en disait-il, une matière qui demande une line pénétration d'esprit et une connaissance bien déhcate des mouvements du cœur. 'Assez de gens nous ont débité avec beaucoup de faste des morahtés générales que personne ne prend pour soi parce que personne ne s'y reconnaît ; mais peu ont pu. réussLi' dans cette iaeinture naturelle des passions où chacun s'aperçoit soi-même conmie dans un miroir fidèle, conçoit de la honte de ses propres défauts par le ridicule cpi'il y trouve... Une hberté si vigom'euse est bien rare aujourd'hui ; et cette noble intrépidité fait juger que l'auteur est capable de mettre en usage les préceptes les plus sévères de la morale.

Dès lors, La Bruyère comprit que son effort de vingt ans n'avait pas été inutile. 1/a faveur du public lui était désormais ac([nise. Le succès se numifestail par la vente, en (piinzc joiiis. (le la première édition des Caradcres, dont

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le libraire Michallet faisait, dans lo coui'aiit de .1688, deux nouveaux tirages.

Je me trouvai à la cour, dit Doniieau dt; Visé, le premier jour que les Caractères parurent, et je remarquai de tous côtés des pelotons où l'on éclatait de rire. Les uns disaient : « Ce portrait est outré » ; les autres : « En voilà un qui l'est encore davantage. » On dit telle chose de Mme Une Telle, disait un autre, el M. Un Tel, quoique le plus honnête homme du monde, est très mal traité dans un autre endroit. Enfin la-conclusion était qu'il fallait acheter au plus tôt ce livi^e pour voir les portraits dont il est rempli, de crainte que le hbraire n'eût ordre d'en retrancher la meillem-e partie.

Mais Donneau de Visé, dont La Bruyère ridiculise le Mercure galant, ne peut être cru sur parole. Le succès des Caractères ne fut point, à l'origine, comme il l'insinue, un succès de scandale. Les portraits s'y trouvaient en très petit nombre. Il nous semble cpie la clientèle du moraliste se recruta surtout dans deux parties bien distinctes de la société. L'une était celle qui garnissait les églises où prêchaient les Bossuet et les Bourdaloue. Celle-ci goûtait le verbe qui la flagellait de sarcasmes. Par une sorte de sadisme moral, elle éprouvait une volupté à s'entendre reprocher ses turpitudes et ses vices, et son intention n'était nullement de s'en corriger, mais, au contraire, de les pratiquer avec une fureur plus vive. L'autre était celle qui fomentait les désordres dans le royaume, la masse compacte des libertins, des opprimés et des frondeurs. I^a Bruyère, exerçant, au dire de M. Lange, une sorte d'apostolat, satisfaisait l'une et l'autre, car à la seconde il offrait de terribles arguments, de ces arguments qui, maniés plus tard par les philosoplies, précipiteront le peuple, avide d'égalité et de liberté, à la conquête de toutes les Bastilles.

Des différentes éditions des Caractères, il nous a paru ])lus ])rofitable de donner ici la première, dans sa sévèi'e nudité. Le travail de revision n'a pas été accompli. Le texte est tel que le lurent, en 1688, les courtisans et les lettrés.

Je rends au public ce quil m"a prêté ; ya\ empnxnté do lui la matière de cet ou^Tage. il est juste que. l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut re^jarder avec loisir ce portrait cjue j'ai fait de lui d'après natm-e, et, s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger. Ce ne sont point de'^ maximes que j'ai voulu écrire ; elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur : je sais même c^ue j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la manière des oracles, elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues : l'on pense les choses d'une manière différente, et on les exjjrime par un tour aussi tout différent, par une définition, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un trait, par une description, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes remarques. Ceux d'ailleurs qui font des maximes veulent être crus ; je consens au contraire que l'on dise de moi que je n"ai pa>< quelquefois bien reinar(|ué. pourvu (|ue l'on i-omarque mieux.

DES or vrac; ES de l'esprit

Tout est dit, et Ton vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a de-; hommes et (|ui pensent. Sur ce qui concerne

les lud'ius, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes.

H faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments : c'est une trop grande entreprise.

C'est un métier que de faire un livi'e, conmie de fah'e une pendule. Il faut plus que de Tesprit pom* être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité, il était homme délié et pratique dans les affaires, il a fait imprimer un ouvi'age moral qui est rare par le ridicide.

Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait ciue d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.

Un ouvi'age satirique, ou qui a des faits, qui est donné eu feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est médiocre, passe pour merveilleux ; l'impression est l'écueil.

Si l'on ôte de beaucoup d'ouvi'ages de morale l'avertissement au lectem-, Fépître décUcatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livi'e.

Quel supplice que celui d'entendi'e prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un mauvais poète !

H y a* de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, la peintme, le discours pubhc.

L'on n'a giière vu jusqu'à présent un chef-d'œuvi-e d'esprit qui soit l'ouvrage de plusiem's. Homère a fait Vlliade, Vii'gile VEnéide, Tite-Live ses Décades, et l'Orateur Romain ses Oraisons.

n y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de matm'ité dans la nature ; celui qui le sent et c^ui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.

H y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes, ou, pom* mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût sûi- et d'une critique jucUcieuse.

La vie des héros a emichi l'iiistoire, et l'histoire a embelli les actions des héros. Ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire, à ceux qui lem* en ont fom'ni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.

Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter.

Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien

LA lîHUVKUE. — <;MAI>. Vil

peindre (i\. Moyse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessué des autres écrivains que par leurs expressions et leui's images. Il faut exi^rimer le ^^•ai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.

Combien de siècles se sont écoulés avant cpie les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel.

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendi'e une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toujorn^s en parlant ou en écrivant ; il est \Tai néanmoins qu'elle existe, qiie tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit cpii veut se faire enteuch'e.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que 1 expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la. connaître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvTages ; comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés.

L'on devrait aimer à Ih'e ses ouvrages à ceux c^ui en savent assez pom" les corriger et les estimer.

La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être lues.

Un esprit médiocre croit écrire chvinement ; un bon esprit croit écrire raisonnablement.

L'on m'a engagé, dit Aiiste, à hre mes ouvrages à Zelotes, je l'ai fait ; ils l'ont saisi d'abord, et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver mauvais ; il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas loués depuis devant personne ; je l'excuse et n'en demande pas davantage à un auteur ; je le plains même d'avoir écouté de belles choses qu'il n'a point faites.

Ceux qui, par leur condition, se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des passions ou des besoins qui les thstraient et les rendent froids sur les conceptions d'autrui. Persoime presque, par la disposition de son esprit, de son cœur

(1) Quand niC'iue on ne le considère que comme un homme qui a écrit*

LES CAHACTKIIKS OU J j; S MOKUKS = 7!J

et de sa fortune, n'est en état do se liviTr au plaisir que donne la porfeefion d'un ouvrage.

Le plaisir de la critique iiotis ôlc ('cliii d'êli'e htuchés vivement de très belles choses.

Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit que l'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur jusques h ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son sort parmi les habiles. Us ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude : ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvi'age et que le public est de leur avis.

Le M... G... (1) est immédiatement au-dessous du rien ; il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter ; c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.

L'on voit bien que l'opéra est l'ébauche d'un graïul spectacle : il en donne l'idée.

Je ne sais pas comment l'opéra, avec une musique si parfaite et une dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.

H y a des endroits dans l'opéra qui laissent en désirer d'autres, il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle : c'est faute de théâtre, d'action et de choses qui intéressent.

H semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles ; l'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que, quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.

Corneille ne peut être égalé dans les endroits oîi il exceUe, il a pour lors un caractère original et inimitable ; mais il est inégal : ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût jamais ensuite aUer si loin ; dans quelquesunes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avai1 sublime, auquel il a

(1) Le Mercure guhud.

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été redevable de certains vers les plus heureux qu"on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée et contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements : car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité ; il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès : admirable surtout par Textrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature ; soit pour sa versification, qui est correcte, riche sans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse ; exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simphcité de l'action ; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué ainsi qu'à CorneiUe, ni le touchant, ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Ciel, dans Polyeude et dans les Horaces'^ Quelle grandeur ne se remarque point en Mitkridate, en Porus et en Burrlius? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la ])itié, ont été connues de ces deux poètes : Oreste dans VAndromaque de Racine et Plièdre du même auteur, comme l'Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvi-ages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées. Racine descend jusques aux nôtres. Celu'-là peint les hommes comme ils de^Taient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter ; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier, et par l'autre ce qu'il y a de plus flatteur et de plus déhcat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes ; et dans celui-ci du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est i)lus ébranlé

et plus attendri à celles de Kacine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide.

Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de pai'ler seuls et longtemps, jointe à l'emijortement du geste, à Féclat de la voix et à la force des })oumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots et de la rondeur des périodes.

Il semble que la logique est Fart de convaincre de quelque vérité, et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres, qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.

L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire ; elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois oîi on ne la cherche point.

Un homme né chrétien et français est embarrassé dans la satire ; les grands sujets- lui sont défendus ; il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style.

Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas et à Handburg ; l'on peut au contraire, en une sorte d'écrits, hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les entendre.

Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits. Il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.

n ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point : c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce et d'une manière qui plaise et qui instruise.

Horace ou Despréaux l'a dit avant vous, je le crois sur votre parole ; mais je l'ai dit comme mien : ne puis-je pas penser une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi?

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