DU MÉRITE PERSONNEL
Qui peut, avec les plus rares talents et le ])lus excellent mérite, n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il
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laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer?
De bien des gens il n'y a que le nom qui vale quelque chose ; quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien ; de loin ils imposent.
Combien d'hommes admirables et qui avaient de très beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé? Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais?
Quelle horrible peine à un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve et venir au niveau d'un fat qui est en crédit?
Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.
Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres ; de là vient qu'avec un grand mérite et une plus gTande modestie, l'on peut être longtemps ignoré.
Le génie et les grands talents manquent souvent ; quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait.
Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom ; la vie s'achève, que l'on a à peine ébauché son ouvi'age.
Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et ne rien faire ; personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps sans ce que le vulgaire appelle des affaires. H ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, hre et être tranquille, s'appelât travailler.
Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa vanité ; il s"étouidit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humihé par un plus grand qu'il ne renipUt pas, et dont il se croit digne. Plus capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne pèse qu'à soi-même.
Un honnête homme se paye par ses mains de l'apphcation qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance, qui lui manquent quelquefois.
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Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait inéo-ales, je dirais qu'un homme de cœur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur songe à couvrir; ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril ; la mort, pour eux, est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle ; le premier aussi n'est gu(M-e plus vain d'avoir paru cà la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de hautes combles ou sur la pointe d'un clocher. Us ne sont tous deux appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait.
Quand on excelle dans son art, et que l'on lui donne toute la perfection dont il est capable, l'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale à ce qu'il y a de plus noble et d? plus relevé. V... est un peintre. C... un musicien, et l'auteur de Pip-ame est un poète ; mais IVIignard est Mignard, Lully est LuUy, et Corneille e&t Corneille.
Un homme libre et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé : il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroqm'n, la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil ; qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu ; cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevehe dans le cabinet, qui a mé.lité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. Chez nous, le soldat est brave, et l'homme de robe est savant ; nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains, l'homme de robe était brave et le soldat était savant ; un Romain était tout ensemble et le soldat et l'homme de robe, i n semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l'épée, ou du cabinet, ou de la cour : l'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien.
Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate ; toutes les vertus militaires font l'un et
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l'autre. Il semble néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, cFune haute valem", ferme dans les périls, intrépide ; que l'autre excelle par un grand sens, une vaste prévo3"ance, une haute capacité et une longue expérience. Peut-être qu'Alexandi'e n'était qu'un héros, et que César était un gi'and homme.
J'é\nterai avec soin d'offenser personne, si je suis équitable ; mais sur toutes choses un honmie d'esprit, si j'aime le moins du monde mes intérêts.
Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans quelque piège ; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser et le clioisir pour être sa dupe ; cette confiance le rend moins précautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet encb'oit. Il n'y a qu'cà perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge : il n'est trompé qu'une fois.
Le sage quelquefois évite le monde de peur d'être eimuyé.
Il n'y a rien de si débé, de si simple et de si imperceptible, où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se taît, ni n'est sur ses jambes, comme un homme d'esprit.