DU SOUVERAIN
Quand Ton parcomt, sans la prévention de son pays, toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir : il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr est d'es imcr celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre.
Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain.
L'un des malhems du prince est d'être souvent trop plein de son secret, par le péril qu'il y a à le répandre ; son bonJieur est de rencontrer une persomie sûi'e qui l'en décharge.
n ne manque rien à un roi que les doucem's d'une ^^e privée; il ne peut être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié et par la fidéhté de ses amis.
Le plaisir dun roi qui est digne de l'être est d'être moins roi quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de soie et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus famiher.
Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.
fl ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique qui ne consiste qu'à répandi-e le sang esî fort bornée et de nul raffinement ; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière la plus homble et la plus grossière de'se maintenir ou de s'agTandir.
Il y a peu de règles générales et de mesm'es certaines pour bien' gouverner ; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la prudence et sur les vues de ceux C[ui régnent ; aussi le chef-d'œuvre de l'esprit, c'est le parfait gouvernement, et ce ne serait peut-être pas une chose possible si les peuples, par l'habitude où ils sont de la dépendance et de la soumission^ ne faisaient la moitié de rou%Tage.
Sous un très gi'and roi, ceux qui tiennent les premières places
== Li:S CARACTKKES OU LES MOEURS = 109
n'ont que des devoirs faciles et que l'on remplit sans nulle peine : tout coule de source ; l'autorité et le génie du prince leiu" aplanissent les chemins, lem* épargnent les difficultés et font tout prospérer au delà de leur attente : ils ont le mérite de subalternes.
Que de dons du ciel ne faut-il point pour bien régner ! Une naissance auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans le courtisan ; une parfaite égalité d"humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre'point ; ne faire jamais ni menaces ni reproches, ne point céder à la colère, et être toujours obéi ; l'esprit facile, insinuant ; le cœur ouvert, sincère et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à se faire des amis, des créatures et des alliés ; être secret, toutefois profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets ; du sérieux et de la gxa^ité dans le pubhc ; de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de thgnité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils ; uue manière de faire des gnâces qui est comme un second bienfait, le choix des personnes que Ton gratifie ; le discernement des esprits, des talents et des complexions pour la distribution des postes et des emplois ; le choix des généraux et des ministres ; un jugement ferme, sohde, décisif dans les affaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droitiu-e et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des aUiés, des ennemis ; une mémoire hetu'euse et très présente, qui rappelle les besoins des sujets, leurs noms, leurs requêtes ; une vaste capacité qtii s'étende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d'État, aux vues de la pohtique, au reculement des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles, mais qui sache aussi se renfermer au dedans et comme dans les détails de tout un roj-aume ; qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontre ; qui abohsse des usages cruels et impies, s'ils y régnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remphes d'abus ; qui donne aux ^^lles plus de sûreté et plus de commochtés par le renouveUement d'une exacte pohce, plus d'éclat et plus de majesté pardes édifices somptueux ; punir sévèrement les vices scandaleux ; donner, par son autorité et par son exemple, du crédit à la piété
et à la vertu ; protéger l'Église, ses ininistres, ses droits, ses libertés ; ménager ses peuples comme ses enfants ; être toujours occupé de la pensée de les soulager, de rendi'e les subsides légers et tels qu'ils se lèvent sur les provinces sans les appauvrir ; de grands talents ponr la guerre ; êtro vigilant, appliqué, laborieux ; avoir des armées nombreuses, les commander en personne, être froid dans le péril, ne ménager sa vie que pour le bien de son État, aimer le bien de son État et sa gloire plus que sa ^ie ; une puissance très absolue qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les gi'ands et les petits, qui les rapproche et sous qui tous plient également, qui ne laisse point d'occasions aux brigues, à l'intrigue et à la cabale ; qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par luimême ; qui fait que ses généraux ne sont, quoiqu" élo'gnés de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres ; une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire, qui sait faire la paix, qui sait la rompre, qui sait quelquefois, et selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition et sait jusques où l'on doit conquérir ; au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles ; cultiver les arts et les sciences ; former et exécuter des projets d'édifices surprenants ; un génie enfin supérieur et puissant qui se fait aimer et révérer des siens, craindre des étrangers ; qui fait d'une cour, et même de tout un royaume, comme une seule famille unie parfaitement sous un même chef, dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces 'admirables vertus me semblent renfermées dans l'idée d'un souverain ; il est vrai qu'il est rare de les voir ensemble dans un même sujet ; il faut que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le tempérament : de là vient que le monarque qui les rassemble toutes en sa personne ne mérite rien de moins que le nom de grand.
DE l'homme
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour qu'ils ont pour eux-mêmes et l'oubli oii ils sont des autres : ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne pouvoir supporter que la pieiTe tombe ou que le feu s'élève.
= J.liS CARACTKKES OU LKS MOEURS = IH
Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir ; il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obhger et n'en rien faire ; la chose la plus prompte, et qui se présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.
Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit ; un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu ; il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre dans le mauvais comme dans le faux ; l'on cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres, et oîi il ne se reconnaît pas lui-même : ce sont des injures dites à un somxl. Il serait désirable, pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance pubhque, qu'un coquin ne le fiit pas au point d'être privé de tout sentiment.
Les hommes, en un sens, ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses ; ils changent lem's habits, leur langage, les dehors, les bi nséances ; ils changent de goût quelquefois ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et. constants dans le -mal ou dans l'indifférence pour la vertu.
Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l'habitude ; il y en a d'autres que l'on contracte et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance et tout le désir de plaire ; mais, par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures et même de son naturel; l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur* et épineux.
Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie, et elle serait invulnérable si elle ne souffrait par la compassion.
Pénétrant à fond la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis bien plus émerveillé de voir que les miUiers d'hommes qui composent une nation se trouvent rassemblés en un même pays pour parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux d'une même coutume, des mêmes usages et d'un même culte, que de voir diverses nations se cantonner sous les différents chmats qui leiu- sont distribués, et se pai'tager sur toutes ces choses.
Tout est étranger dans l'humem-, les mœurs et les manières de la plupart des hommes ; tel a vécu pendant toute sa vie
chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné de toute bassesse. Les besoins de la \ie, la situation 011 l'on se trouve, la loi de la nécessité, forcent la nature et y causent ces giands changements. Ainsi tel homme au fond, et en lui-même, ne se peut définir : trop de choses sont hors de lui qui l'altèrent, le changent, le bouleversent ; il n'est point précisément ce qu'il est ou ce qu'il paraît être.
La vie est courte et ennuyeuse, elle se passe toute à désirer : l'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens, ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps anive qui nous sm'prend encore dans les désirs : on en est là quand la fièvi'e nous saisit et nous éteint ; si l'on eût guéri, ce n'était que pom* désirer plus longtemps.
H est si ordinaire à l'homme de n'être pas hem'eux, et si essentiel à tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire qui se rend facile devient suspecte. L'on com- . prend à peine ou que ce qui coiite si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se -propose : l'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que fort rai'ement.
Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les aUiances.
Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement, des parents et des amis, les torts qu'ils ont à son égard, que la réflexion qu'il fait sm' les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreuse, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Conmie il connaît lem' portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité ; il peut haïi- les hommes en général, où il y a si peu de vertu, mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une pareille indulgence.
Ceux qui sont foiu'bes croient aisément que les autres le sont ; ils ne peuvent guère être trompés ni tromper.
La mort n'arrive qu'une fois et se fait sentir à tous les moments
LES CARACTKliES OU LES MOEURS = 113
de la vie. H est plus dur de l'appréhender que de la soufhir.
Si la vie est misérable, elle est pénible h supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdi'e. L'un revient à l'autre.
Le regret qu'ont les honunes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit pas toujom's à faire de celui qui leur reste à \nvi"e un meilleur usage.
n devrait y avoir dans le cœm* des fonds inépuisables de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction : l'on plem'e amèrement et l'on est sensiblement touché, mais l'on est ensuite si faible ou si léger que l'on se console.
n y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser, et dont la seule vue fait frémir; s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait.
H y a de certains biens que l'on désire avec emportement et dont ridée seule nous enlève et nous transporte ; s'il nous anive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on eu iouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands.
n n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent moins que leur propre vie.
Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse, qui n'est plus et ne reviendra point, la caducité suivra qui nous fera regretter l'âge viril oii nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez.
L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûi- de pouvoir atteindre.
L'on ne vit point assez pour profiter de ses fautes ; l'on en commet pendant tout le cours de sa vie, et tout ce que l'on peut faire, à force de faiUir, c'est de mourir corrigé.
n n'y a rien qui rafraîchisse le sang conmie d'avoir su éviter de faire une sottise.
Le récit de ses fautes est pénible ; on aime au contraire à les couvrir et en charger quelque autre : c'est ce qui donne le pas au directeur sm* le confessem*.
L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.
n est également difficile d'étouffer dans les commencements les sentiments des injm'es et de les conserver après un certain nombre d'années.
La BiiLvtKE.
lli LA BUUYÈRE, — CIIAP. VII ==^
Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la ûèwe qu'il a gagnée à veiller sa fenmie, qu'il n'aimait point.
C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d'improuver et de mépriser les autres, et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous iniprouvent et nous méprisent.
Le monde est plein de gens qui, faisant intérieurement et par habitude la comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de leur propre mérite et agissent conséquemment.
Il faut aux enfants les verges et la férule ; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hocquetons. La raison et la justice, dénuées de tous leurs ornements, ni ne persuadent ni n'intimident : l'homme, qui est esprit, se mène par les yeux et les oreilles.
^v** gg^ moins affaibU par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans ; mais il a la goutte et il est sujet à une cohque néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre et qui menace ruine. Il fait bâtir dans la rue *** une maison solide de pierre de taille, raffermie dans les encognures par des mains de fer, et dont il assure qu'on ne verra jamais la hn. Il se promène tous les jours dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le soulage. Ce n'est point pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point ; ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillé, s avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain.
L'esprit s'use comme toutes choses ; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument.
Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles : ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre.
L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides ; l'on en voit encore moins qui soient subhmes et transcendants ; le commun des hommes nage entre ces deux extrémités : l'int-ervalle est remph par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la Répubhque et renferment en soi l'utile et l'agréable : comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, le bon conseil, l'esprit du jeu, celui de société et de la conversation.
Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids
= LES CAMACTERES OU LES MOEURS = ld5
de la faveur et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux au contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans modération ; leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès, marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes et de se voir si éminents, et ils deviennent si farouches que leur chute seule peut les apprivoiser.
Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit, qu'il est sûr de se méprendre si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui, par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres qui ont commencé leur vie par les plaisirs, et qui ont rais ce qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendus rehgieux, sages, tempérants : ces derniws sont pour l'ordinaire de grands sujets et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune.
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, ren\ne, l'oubh de soi-même et de Dieu.
Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus que de se corriger d'un seul défaut ; ils sont même si malheureux que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule ; il affaiblit l'éclat de leurs grandes quahtés, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. L'on ne leur demande point qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien pubUc, plus graves : l'on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux.
L'homme semble quelquefois ne se pas suffire à soi-même ; les ténèbres, la solitude, le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines ten-eurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer.
no :=^ LA BRUYi;i;i: — chap. yii =^=^=-
La plupart des hommes emploient la première partie de leur \\Q à rendre l'autre im'sérable.
Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nousmêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est point. Une personne modeste n'a point cette délicatesse.
Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes et dans l'opinion des hommes, que nous connaissons flattem's, peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions : quelle bizaiTerie !
H semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules ; l'on voit néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il vous échappe devant eux quelque impertinence ils rient de vous ; si vous êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton qu'il les faut dire, ils rient de même.
Les hommes en un même jour ouvrenlileur âme à de petites joies et se laissent dominer par de petits chagrins : rien n'est plus inégal et moins suiW que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans lem* esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde précisément que^ce qu'elles valent.
H est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux qu'un homme modeste qui se croie trop mallieureux.
Le destin du vigneron, du soldat et du tailleiu" de pieiTe m'empêche de m' estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me manque.
H y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus mal nom-ris ; qui essuient les rigueurs des saisons, qui se privent eux-mêmes de la société des hommes et passent lem-s jours dans la sohtude ; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir ; dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares.
Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d'être réduit à viwe famihèrement avec ses égaux. ^ La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions ; il faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique.
L'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant
LES c \i;a(:ti;i!I' S ou lks mokuus = m
dans les passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infiiinités qui affligent leur corps ; en cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre : de là vient que celui qui se porte bien et qui désire peu de cliose est moins facile à gouverner.
C'est une grande difformité dans la nature qu'un Aneillard amoureux.
Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur était difficile d"être chastes et tempérants ; la première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les antres. H entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter ; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fût plus aussi pour le reste du monde : c'est un sentiment de jalousie.
Ce n'est point le besoin d'ai'gent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds ciu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs, comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus gi'andes richesses à lem's enfants, car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce ^^ce est plutôt l'effet de l'âge et de la complexiou des vieillards, qui s'y abandonnent aussi natm'eUement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans lemjeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril ; il ne faut ni viguem*, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; et l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus ; il faut seulement laisser son bien dans ses coffi'es et se priver de tout : cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu'ils sont hommes.
Le souvenir de la jeunesse est tendi'e dans les vieillards ; ils aiment les Ueux où ils Font passée ; les personnes qu'ils ont commencé de connaître dans ce temps leur sont chères ; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé, ils tiennent pom' l'ancienne manière de chanter et pom* la vieille danse, ils vantent les modes qui régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages ; ils ne peuvent encore désapprouver des choses Cjui servaient h leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs., et qui en rappellent la mémoire. Comment pom*raient-ils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes
418 = LA BRUYERE. — CHAP. YIl ==
récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faitp" et dont ils tirent à leur toui" de si grands avantages contre la vieillesse?
Une trop grande négligence, comme une excessive parure, dans les vieillards, multiplient leurs rides et font mieux voir leur caducité.
Un vieillard est fier, dédaigneux et d'un commerce difficile, s'il n'a beaucoup d'esprit.
Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et ime mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits et de maximes ; l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très curieuses et qui ne se lisent nulle part ; l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûjTS, parce qu'elles sont fondées sur l'expérience.
Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'acconmiodent mieux de la solitude que les vieillards.
Il faut des saisies de terres et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue ; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes.
Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et qui nous ôtent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous ; mais ils ne nous convainquent pas également qu'ils aient perdu à notre égard toute sorte d'estime : aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retom- pom- eux et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie, au contraire, est, de toutes les injures, celle qui se pardonne le moins ; elle est le langage du mépris et l'une des manières dont il se fait le mieux ententh-e ; elle attaque l'honmie dans son dernier retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même ; elle veut le rendre ridicule à ses propres yeux, et ainsi elle ne le laisse pas douter un moment de la plus mauvaise disposition oit l'on puisse être pour lui, et le rend irréconcihable.
Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosoplue (1) ; elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes et à toutes les conditions ; elle nous console du bonheur d'autrui, des
(1) L'on ne peut phis cntendi'e que celle qui est dépendante de la Rel. Chr.
=--= LES CAHACTKKKS OU L 1- S MOEUUS = 11)
indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté ; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs ; eUe nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.
11 n'y a pom- riiomme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute et d'avoir quelque chose à se reproclier.
La plupart des liommes, pour arriver à leurs lins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance : leur paresse ou leur inconstance leur fait perdi'e le fruit des meilleurs commencements ; ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.
Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite ou plutôt une vanité de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur état, ni à leur caractère.
L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois été capables d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que, sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avaient acquise ; que, se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à l'indifférence et peut-être au mépris.
C'est se venger contre soi-même, et donner tm trop grand avantage à ses ennemis, que de leur imputer des choses qui ne sont pas vraies, et de mentir poiu* les décrier.
Il n'y a guère qu'une naissance honnête ou tme bonne édtication qui rende les hommes capables de secret.
Si les hommes ne vont pas ordinairement dans le bien jusque» où ils poiuTaient aller, c'est par le vice de leur première instruction.
11 y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages.
Tels hommes passent une longue vie à se défendi'e des uns et à nuire aux autres, et ils meurent, consumés de vieillesse, après avoir causé autant de maux qu'ils en ont soufferts.
Les haines sont si longues et si opiniâcrées que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconcihation.
12U = LA BRUYERE. — CllAP. VU
11 y a d'étranges pères, et dont toute la vie semble n'être occupée qu'à préparer à lem^s enfants des raisons de se consoler de leur mort.
L'alïectation dans le geste, dans le parler et dans les manières est souvent une suite de l'oisiveté ou de Findifférence, et il semble qu'un grand attachement ou de sérieuses affaires jettent riioimne dans son naturel. . ., ",
Tout le monde dit d'un sot qu'il est mi sot ; personne n'ose le lui dire à lui-même ; il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.