‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 22 sur 54 · DES JUGEMENTS · texte numérisé non relu

DES JUGEMENTS

Rien ne ressemble mieux à la vive persuasion que le mauvais entêtement : de là les partis, les cabales, les hérésies.

L'on ne pense pas toujom's constamment d'un même sujet : rentêtement et le dégoût se suivent de près.

Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent ; nous nous apprivoisons avec les imes et les autres par l'habitude.

11 n'y a rien de plus bas et qui convienne mieux au peuple que de parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensait très modestement avant leur élévation.

La faveur des princes n'exclut pas le mérite et ne le suppose pas aussi.

11 est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sonuues gonflés et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous néghgions de nous en servir poiu* prononcer sur le mérite des autres ; la vogue, la faveur populaire, celle du prince nous entraînent comme un torrent ; nous louons ce qui est loué, bien plus que ce qui est louable.

Le commun des hcmmes est si encUn au dérèglement et à la bagatelle, et le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirais assez que l'esprit de singularité, s'il pouvait avoir ses bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison et d'une conduite réguhère.

II faut faire comme les autres : maxime suspecte qui signifie presque toujours il faut mal faire, dès qu'on l'étend au delà de ces choses purement cxtériem'es qui n'ont point de suites, qui déjtendent do l'usage, de la mode ou des bienséances.

Tel à un sermon, à une uuisique, ou dans une galerie de pein-

LES (;aiiacti;i{Es ou eks moeurs = isi

tm"es a entendu h, sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés ; cela me ferait dire volontiers que l'on peut hasarder dans tout gem'c d'ou\Tages d'y mettre le bon et le mauvais : le bon plaît aux uns et le mauvais aux autres ; l'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire, il a ses partisans.

Tel connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu réduire cà l'estimer. Tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans Tenceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare et singuher qui lui est accordé par sa famille, dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part.

Quel bonhem' surprenant a accompagné ce favori pendant tout le com"S de sa vie ! Quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindi'e disgrâce? Les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors, une sauté parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a néghgé de donner ou de sui\Te, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par soi-même ou par les autres ; en un mot, de toute sa prospérité?

César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers (1) ; il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le caurs d'une belle vie et un gxand nom après sa mort ; né fier, ambitieux, et se portant bien comme il faisait, il ne pouvais mieux employer son temps qu'à conquérir le mond.e. Alexandre était bien jeune pom- un dessein si sérieux ; il est étonnant que, dans ce premier âge, les femmes ou le vin n'aient pas plutôt rompu son entreprise.

Un jeune prince d'une race auguste, l'amour et l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre, plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjcà montré à l'Univers, par ses divines quahtés et par une vertu anticipée, que les enfants des héros sont plus proches de l'être que les autres hommes (2).

(1) V. les pensées de M. Pascal, chap. xiii, où il dit le contraire.

(2) Contre la maxime latine et triviale.

Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.

Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion : on le voit s'en acquitter avec exactitude ; personne ne le loue ni ne le désapprouve, on n'y pense pas ; tel autre y revient après les avoir négligées dix années entières : on se récrie, on l'exalte. Cela est libre ; moi je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le trouve heureux d'y être rentré.

Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachées aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine. Juger des hommes par les fautes qui lem' échappent en ce geme avant qu'ils soient assez instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux, c'est vouloir un jour être détrompé.

Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort ; ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.

La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes.

Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit et de nos manières que Tindignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils a])prouvent.

Du même fond dont on néglige un homme de mérite, l'on sait encore admirer un sot.

Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pom" être fat.

Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.

Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes, et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi.

C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger.

Rien ne découvi'e mieux quel goût ont les liommes pour les sciences et pour les belles lettres, et de quelle utihté ils les croient dans la République, que le prix qu'ils y ont mis et Fidée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si ^^le condition où les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien

= LES CARACTERES OU LES MOEURS = li:)

couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonj'mes.

Souvent, où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes.

Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition ; l'on trouve chez eux une prévention tout étabhe contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible et qni ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti qui l'emporte sur celui des savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms de Harlay, Bossuet, Séguier, et de tant d'autres personnages également doctes et polis ; s'ils osent même citer les grands noms de Condé, d'Enghien et de Conti, comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint point de leur dire que ce sont des exemples singuhers, et s'ils ont recours à de sohdes raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans des sciences raisonnables, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à être poU.

Il faut très peu de fonds pour la pohtesse dans les manières ; il en faut beaucoup pom' celle de l'esprit.

Si les ambassadetu's des rois étrangers étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière et à se faire entendre par interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étounement que celui que nous donne la justesse de leuis réponses et le bon sens qui paraît quelquefois dans leur discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oubher que la raison est de tous les chmats et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares et, s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous.

Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés ; de même toute campagne n'est pas

agreste (1), et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province maritime d'un grand royaume oii le villageois est doux et insinuant ; le magistrat, au contraire, grossier et dont la rusticité peut passer en proverbe.

Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des mœurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples.

Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une hquem- cpii leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : cela est bien barbare.

Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète, remph de grandes et subhmes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sm- de simples faits ; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprencke qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime ; de même le bacheher, plongé dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre.

Ce prélat se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, on ne le voit point avec des femmes, il ne joue ni à grande ni à petite prime, il n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles, il n'est point homme de cabale, et il n'a point l'esprit d"intrigue ; toujours dans son évêché, où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son peuple par la parole et à l'édifier par son exemple ; il consume son bien en des aumônes, et son ■ corps par la pénitence ; il n'a que l'esprit de régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des apôtres. Les temps sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus éminent.

Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation ; à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent -ils un mérite naissant et une première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession : l'on ne se rend qu'à l'extrémité et après que le prince s'est déclaré par les récompenses. Tous alors se rapprochent de lui, et de ce jom'-là seulement il prend son rang d'homme de mérite. ■ Les enfants des dieux (2), pour ainsi dire, se tirent des règles

(1) Ce terme s'entend ici nu'taphori([neinent. (2j Mis. Petit-Fils. Issus de rois.

de la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'câge. Ils naissent instruits, et ils sont plutôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sert de l'enfance.

Une chose folle et qui découvi'e bien notre petitesse, c'est rassujettissoment aux modes quand on l'étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, et par cette raison insipide ; ce serait pêcher contre la mode que de guérir de la fièvre par la saignée ; de même l'on ne mourait plus depuis longtemps par Theotime : ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Theot. a vu son successeur.

Le duel est le triomphe de la mode et l'endroit oii elle a exercé sa tyrannie avec plus d'éclat ; cet usage n'a pas laissé au poltron la Uberté de vivre, il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi, et l'a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer ; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sm- des crimes capitaux ; il s'était enfin si profondément em-aciné dans l'opinion des peuples, et s'était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu'un des plus beaux endroits de la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette fohe. \ï Tel a été à la mode ou pom" le commandement des armées et la négociation, ou pour l'éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils furent autrefois? est-ce leur mérite qui soit usé, ou le goût que l'on avait pour eux?

Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un pliilosophe se laisse habiller par son taillem'. H y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter.

Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pom'point, portait de larges canons, et il était hbertin ; cela ne sied plus : il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot. Tout se règle par la mode.

d26 =^= LA BRUYERE. — CHAP- VII

Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot; et par là contre toute raison peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à la mode?

De quoi n'est point capable un comtisan dans la vue de sa fortune, si pom* ne la pas manquer il de\ient dévot?

Quand le courtisan sera humble, guéri du faste et de Fambi tion ; qu'il n'établira point sa fortune siu- la ruine de ses conciuTents ; qu'il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers ; qu'il ne sera ni fourbe ni médisant ; qu'il renoncera aux gi-ands repas et aux amours illégitimes ; qu'il priera autrement que des lèvi'es et même hors de la présence du prince, alors il me persuadera qu'il est dévot.

L'on croit que la dévotion de la cour inspirera enfin la résidence.

C'est une chose délicate à un prince rehgieux de réformer la cour et la rendre pieuse. Instruit jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.

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