‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 23 sur 54 · DE QUELQUES USAGES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES USAGES

Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles (1).

Il y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de letu'S créanciers, ils étaient nobles (2).

Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles (3).

Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !

Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chau ■ mière répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.

Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.

Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.

Que les saletés des dieux, la Vénus, le Ganimède et les autres

(1) Secrétah'es (lu roi.

(2) Vétérans.

(3) Vétérans.

nuditéo du Carache aient été faites pour les princes de l'Église et les successeurs des apôtres, le palais Farnèse en est la preuve.

Il y a plus de rétribution dans les paroisses pour un mariage que pour un baptêïne, et plus pour un baptême que pour la confessior. : l'on dirait que ce soit un taux sur les Sacrements, qui semblent par là être appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage, et ceux qui reçoivent pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui donnent ne pensent point à les acheter. Ce sont peut-être de mauvaises apparences et qui choquent quelques esprits.

Les belles choses le sont moins hors de leur place : les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l'on n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de théâtre ; l'on ne voit point d'images (1) profanes dans les temples, ni à des personnes consacrées à l'Eglise le train et l'équipage d'un cavalier.

L'on ne voit point faire de vœux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus juste, l'âme plus reconnaissante ; d'être plus équitable et moins malfaisant ; d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude d'esprit et de la mauvaise raillerie.

Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en sert ; le théâire et la satire ne touchent point à leurs pensions ; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux Parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.

Il était déhcat autrefois de se marier : c'était un long établissement, une affaire sérieuse et qui méritait qu'on y pensât. L'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même ht, l'on n'en était point quitte pour une pension ; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les déhces du céhbat.

Dans ces jours qu'en appelle saints, le moine confesse pendant que le curé tonne en chaire contre le moine et ses adhérents ; telle femme pieuse sort de l'autel, qui apprend au prône qu'elle vient de faire un sacrilège. N'y a-t-il point dans l'Eghse

(1) Tapisseries.

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une puissance à qui il appartienne ou de faire taire le Paetenr, ou de suspendre pour un temps le pouvoir du Barnabite?

Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe, qui se rasBemblent à certains jours dans une salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et dont ils sont déjà payés d'avance? H me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.

n y a depuis longtemps dans le monde une manière (1) de faire valoir son bien qui continue toujom's d'être pratiquée par d'honnêtes gens et d'être condamné > par d'habiles docteurs.

Le devoir des juges est de rendi'e la justice, leur métier de la différer : quelques-uns savent leur devoir et font leur métier.

Celui qui solhcite son juge ne lui fait pas honneur, car ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou il lui demande une injustice.

Une belle maxime pour le Palais, utile au pubhc, remphe de raison, de sagesse et d'équité, ce serait précisément la contradictoire de celle qui cUt que la forme emporte le fond.

n n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.

L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son apphcation à l'en instruire. Elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ou^nrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n"a pas celle d'y persévérer ; et si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire ; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin et qui demande des choses ; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fond ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément ; que la mémoire est neuve, prompte et fidèle ; que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'ha-

(1) Billets et obligations.

=^^= LES CARACTÈRES OU LES MOEURS = i29

biles <^t le grand nombre de gens superficiels vient de l'oubli de cette pratique.

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