LA BRUYERE GENTILHOMME DE M. LE DUC
volontiers le précepteur grossier de tout le monde ; suprêmement noir, et aimant le mal précisément pour le mal ; jaloux jusque de son père, qui s'en plaignait amèrement à ses plus intimes amis * tyran cruel jusque de sa femme, qui, avec beaucoup d'esprit, était l'agrément, la douceur, la complaisance, la vertu môme et l'idole de la cour ; barbare jusqu'avec sa mère ; un monstre, en un mot, qui ne tenait au roi que par l'horreur de ses délations. ^ .kÀJaU-^ --9 ■ .__ CI
Peut-être Saint-Simon avait-il des griefs contre Jérôme Phélippeaux. Il ne ménage guère, comme on sait, ses ennemis. D'autres présentent ce secrétaire d'État avec des traits plus sympathiques. Il est probable, dans tous les cas, que les Phélippeaux, comme Bussy, soutenaient avec acharnement La Bruyère. On peut même imaginer sans peine qu'ils lui insinuèrent la pensée de poser sa candidature à l'Académie française. Sa célébrité et la dignité de sa vie rendaient cette candidature naturelle. Bussy était membre de cette compagnie. Phélippeaux le père y jouissait d'une grosse influence. Volontiers il y faisait triompher les gens de lettres dont il goûtait les écrits. On disait communément que là aussi le contrôleur général levait, de temps à autre, un impôt qui, pour être moral, n'en était pas moins lourd.
On croit, sans en être très sûr, que La Bruyère fit acte de candidature en avril 1691. Villayer, créateur des « chaises volantes », première forme de nos ascenseurs, était mort à cette date, laissant ime place vacante. Fontenelle était l'adversaire du moraliste. Il y eut lutte ardente. Benserade, poète de cour, auteur de ces ballets que Lully mettait en musique, entra en campagne en faveur de Fontenelle et, par ses manœuvres habiles, parvint à gagner la majorité de l'Assemblée. La Bruyère s'en vengea en raillant, sous le nom d'Hermippe, le mort dont il eût dû, étant élu, faù-e l'éloge, et, sous le nom de Théobalde, Benserade, dont les ouvrages, satiriques et galants, prêtaient aisément au persiflage.
En novembre de la même année d'ailleurs, Benserade mourait à son tour. Le principal antagoniste de La Bruyère
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disparu, il semblait que son élection fût désonnais assurée. H éprouvait une certaine satisfaction à se présenter au fauteuil de cet homme intraitable. Il n'avait pour rival qu'un pau^Te pédant nommé Jacque- de TomTeil. Les ^< académistes » procédèrent à Texamen des titres. Ils étaient partagés en deux cabales à peu près égales, et il paraissait improbable qu'une entente se fit au profit de l'un ou de l'autre candidat, lorsque l'abbé Paul Tallemant lança dans la dispute le nom d'un troisième personnage, Etienne Pa^-illon.
Dès que je l'eus nommé, écrit-il, il se fit un applaudissement général ; on abandonna ies deux partis auxquels on paraissait si attaché, et tout se réunit, en un moment, en faveur d'un mérite qui parut supérieur à tout autre. Cette élection peu usitée étonna tout le monde, et IVL PaviUon, à qui j'en portai la nouvelle, en fut lui-même dans une smprise qui n'est pas croyable.
On s'ex]5licpie difficilement, à notre époque, ime telle influence de l'abbé Tallemant. Cet homme était entré à l'Académie pour avoir publié, aux beaux jours de la société précieuse. Le Voijage de VI sied' amour, relation galante d'une extrême fadeur. De-ci, de-là, les recueils conservent ses œu\Tes, pau^Tes versicidets sans fond et sans forme qui les désignent spécialement à l'attention publique. II est vrai, il recueillait alors les Remarques et décisions de V Académie française, auxquelles il devait, plus tard (1698). donner les doucetirs de la publicité.
Il avait une admh'ation toute particulière pour Etienne Pa\illon dont il écrka l'éloge posthume, cet auteur réalisant, à ses yeux, la perfection dans la puérilité, perfection qu'il sotihaitait atteindre. Xombreuses étaient, en effet, les poésies vantant la féhcité du chien, que telle coquette choyait aux dépens de ses amants, qu'Etienne Pa^illon avait écrites avec im soin minutieux. On connaissait aussi de lui des Jouissances divines et une j)arodie incongrue de la Métamorphose des yeux de Philis en astres, fantaisie célèbre de l'abbé de Cérisv. Enfin, Etienne Pavillon