‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 28 sur 54 · LA BUUYKKI': GENTILHOMME DE M. LE DUC · texte numérisé non relu

LA BUUYKKI': GENTILHOMME DE M. LE DUC

rédigeait, à grand effort d'imagination, une Gazette galante dont les intentions exquises se manifestaient dès les premières lignes :

De risle des Passions, ce l^^' du mois d'Inclination, Un navire, venu du Port de l'Espérance, rapporte que les peuples de cette île se sont soulevés dans la ville d'Amour, qui en est la capitale, et qu'après s'être rendus maîtres de la citadelle Raison, dont ils ont ruiné les défenses et brûlé les magasins, ils avaient obligé le gouverneiu" Bon-Sens de se retirer dans la tour nommée Jalousie, etc..

Évidemment le mérite de cet homme était éclatant et surpassait sans conteste celui de La Bruyère. Au premier scrutin, vingt-cinq académistes présents votèrent. Si, comme nous le croyons, Jacques de Tourreil s'était retiré de la lutte. Papillon bénéficiait de dix-htiit voix. Sept allèrent à La Bruyère. Au second scrutin, celui-ci n'eut plus qu'une voix ; au troisième, toutes se prononcèrent pour le galant gazettier.

Le 9 clécembre 1691, La Bruyère écrivit à Bussy-Rabutin:

Si vous ne cachiez pas vos bienfaits, monsieur, vous atniez eu plus tôt mon remerciement. Je vous le dis sans comphment, la manière dont vous venez de m'obhger m'engage toute ma vie à la plus vive reconnaissance dont je puisse être capable. Vous aiurez bien de la peine à me former la bouche : je ne puis me tahe siu* cette circonstance qui me dédommage de n'avoir pas été reçu dans un corps à qui vous faites tant d'honneur. Les Altesses à qtd je suis seront informées de tout ce que vous avez fait pour moi, monsieur. Les sept voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles sont gratuites ; mais il y a quelque chose à la vôtre qui me flatte plus sensiblement que les autres...

^e 16, Bussy répondait :

Quand je vous ai voulu faire plaisir sans me faire de fête, monsiem', ce n'est pas que j'eusse honte de vous servir, mais c'est qu'il m'a paru qu'un service annoncé avant qu'il soit rendu a perdu son mérite. Les voix que vous avez eues n'ont regardé que vous : vous avez un mérite qui pourrait se passer

de la protection des Altesses, et la protection de ces Altesses poun-ait bien, à mon avis, faire recevoir l'homme du monde le moins recommandable. Jugez combien vous auriez paru avec elles et avec vous-même si vous les aviez employées. Pour moi, je vous trouve digne de l'estime de tout le monde et c'est aussi sur ce pied-là que je suis votre ami sincère...

Évidemment, comme le constatait Bussy, La Bruyère n'avait pas été soutenu. M. le Prince et M. le Duc s'étaient désintéressés de l'élection de leur gentilhomme. Les Phélippeaux, on peut le présumer, n'étaient pas intervenus. Du moins La Bruyère pouvait-il se glorifier d'avoir vu se porter sur son nom les suffrages les plus illustres de l'Académie, ceux de Racine, Bossuet, Régnier-Desmarais, Boileau.

Deux autres académistes moururent en l'année 1692. Vraisemblablement le moraliste ne brigua point leurs fauteuils, qui furent donnés à Jacques de Tomieil et à Fénelon. Il ne se représenta qu'en 1693, Bussy et l'abbé Cureau de la ChamlDre étant décédés. Deux concm-rents étaient avec lui sur les rangs, l'abbé Bignon, parent de Pontchartrain, et La Loubère, gouverneur de Jérôme Phélippeaux. Peu après, ce dernier retirait sa candidature devant celle de La Bruyère. Il semblait donc que celui-ci dût passer sans entraves. Au dernier moment, un sieiu: Goibaud du Bois lui fut opposé. Mais cet homme avait peu de chances de le terrasser. Car, cette fois, sa candidature était appuyée par Bossuet. Dans l'ombre, les Phélippeaux intriguaient également pour lui, car, délibérérement, ilavait renoncé à faii^e la momdie démarche et la moindre visite. On ne peut afiirmer qu'en cette occurrence nouvelle les princes aient consenti à ser\Ti- leur officier, bien que Donneau de Visé prétende que La Bruyère bénéficia « des plus fortes brigues qui aient jamais été faites ».

Le 14 mai 1693, l'Académie déclarait élus, dans deux scrutins préliminaires, l'abbé Bignon au fauteuil de Bussy, La Bruyère au fauteuil de Cureau de la Chambre. Quelques jours plus tard, le roi donnait son approbation indispen-

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