‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 31 sur 54 · DISCOURS A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

DISCOURS A L'ACADÉMIE

romans qui ont une fin, en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel.

Un autre (1), plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire ; toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise ; qui a été au delà de ses modèles, modèle luimême difficile à imiter.

Celui-ci (2) passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie ; il a dans ce qu'il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris : on y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.

Cet autre (3) vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la scène, qui s'est emparé de tout le théâtre. Il ne l'en dépossède pas, il est vrai ; mais il s'y étabht avec lui : le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison. Quelquesuns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle ; ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse.

Que dirai-je de ce personnage (4) qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire ; qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents? Orateur, liistorien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église, parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église. Que n'est-il point? Nommez, messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.

(1) Jean de La Fontaine.

(2) Nicolas Boileau-Despréaux.

(3) Jean Racine.

(4) Bénigne Bossuet.

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Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous (1)? Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve ! Je m'en sou\iens ; et après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler? comment daignez-vous m'entendre? Avoucns-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation : toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit ; on doit être content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre ! A qui m'associez-vous !

Je voudrais, messiem's, moins pressé par le temps et par les bienséances qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut-on de chserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de l'éloquence, qui, avec une saine morale, aient emploj'é tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous (2). Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans l'oubli, échappées .aux esprits les plus curieux, ignorées des autres hommes ; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir dans ces recherches s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un seul jorn* sur tant de siècles? cette doctrine admirable, vous la possédez ; elle est du moins en quelquesuns de ceux qui forment cette savante assemblée (3). Si l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simphcité que de vérité, des qualités si rai'es ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet (4).

, (1) Fénelon, reçu le 31 mars 1693.

(2) Bossuet, Fénelon, Fléchier.

(3) Daniel Huet, évêque d'Avranches.

(4) Eusèbe Renan dot.

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Si l'on cherche des liomnies liabiles, plein? d"esprit et d'expérience, qni par le privilège de leurs emplois, fassent parler le prince avec dignité et avec justesse ; d'autres qui placent heureusement et avec t^uccès, dans les négociations les plus déhcates, les talents qu'ils ont de bien parler et de bien écrire ; d'autres encore qui prêtent leurs soins et leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir emploj'és aux judiciaires, toujours avec une égale réputation : tous se trouvent au milieu de vous, et je soulïre à ne les pas nommer.

Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, [vous n'attendi^ez pas longtemps : réservez seidement toute votre attention pour celui qui pai'lera après moi (1). Que vous manque-t-il enfin? vous avez des écrivains habiles en l'une et en l'autre oraison ; des poètes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes et enjouées ; des imitateurs des anciens ; des critiques austères ; des esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres h briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à quels grands sujets m'associez-vous !

Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Après qui vous fais-je ce pubhc remerciement (2)? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si louable et si modeste, appréhender que je le loue : si proche de moi, il am'ait autant de facihté que de disposition à m'interrompre. Je vous demanderai plus volontiers : à qui me faites-vous succéder? A un homme qui avait DE LA vertu (3).

Quelc[uefois, messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres morts dont ils remphssent la place, hésitent, partagés entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève. Vous aviez choisi en M. l'abbé de La Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable, si louable par le cœur, qui avait des mœm's si sages et si clirétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs, qu'une de ses moindres quahtés était de bien écrire. De sohdes vertus, qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur son éloquence ; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvi'ages. Je préférerais en effet de prononcer le discours

(1) François Charpentier, doyen de rAcadémie, qui répondit à La Bruyère.

(2) Après l'abbé Bignon.

(3) Pierre Cureau, sieur de la Cliambre, curé de Saint-Barthélémy.

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funèbre de celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son esprit. Le mérite en lui n'était pas une chose acquise, mais un patrimoine, un bien héréditaire, si du moins il en faut juger par le choix de celui qui avait Uvré son cœur, sa confiance, toute sa personne, à cette famille, qui Tavait rendue comme votre aUiée, puisqu'on peut dire qu'il l'avait adoptée, et qu'il l'avait mise avec l'Académie française sous sa protection.

Je parle du chancelier Séguier (1). On s'en sou\ient comme de l'un des plus grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il a laissé à douter en quoi il excellait davantage, ou dans les belles-lettres, ou dans les affaires ; il est ^Tai du moins, et on en convient, qu'il sm-passait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et facile dans le commerce, il a eu natm-ellement ce que tant d'autres veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus rare que la science, et peut-être que la probité, je veux dire de la dignité. H ne la devait point à l'éminence de son poste ; au contraire, il l'a anobh : il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit pas que ceux qui ont su tout réunir en leurs personnes l'aient effacé.

Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur. Vous jetâtes la ^^le autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux qui s'offraient et qui se trouvaient honorés de vous recevoir ; mais le sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous fîtes pom- la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvait vous la faire oublier et la tourner à votre gloire (2). Avec quelle bonté, avec quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus ! lîs'en soyons pas surpris, c'est son caractère : le même, messieurs, que l'on voit éclater dans tontes les actions de sa belle vie, mais que les sm-prenantes révolutions arrivées dans un royaume voisin et aUié de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.

Quelle facilité est la nôtre pour perdi-e tout d'un coup le sentiment et la mémoire des choses dont nous nous sommes

(1) PieiTe Séguier, cliancelier de France, deuxième protecteur de 'Académie.

(2) Louis XIV.

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