DISCOURS A L'ACADEMIE
vus le plus fortement imprimés ! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité (1). Hélas ! avaient -ils péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions pas : on s'interrogeait, on se promettait réciproquement les premières nouvelles qui viendi'aient sur un événement si lamentable. Ce n'était plus une affaire publique, mais domestique ; on n'en dormait plus, on s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris. Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt, eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, était-ce assez? ne faUait-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais ! On y versait des larmes d'admiration et de joie. Ce prince (2) n'a pas plus de gTâce, lorsque, à la tête de ses camps et de ses armées, il foudroie une ville qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de son approche.
S'il soutient cette longue guerre (3), n'en doutons pas, c'est pour nous donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient justes et qui fassent honneur à la nation, qui ôtent pour toujours à l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostihtés. Que d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont toute l'Em'ope est ébranlée : ils ont un sujet vaste et qui les exercera longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne. Je ne parle que de son cœur, que de la pureté et de la droiture de ses intentions : elles sont connues, elles lui échappent. Ou le féhcite sur des titres d'honneur dont il vient de gratifier quelques grands de son Etat : que dit-il? qu'il ne peut être content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudrait. Il sait, messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses frontières, d'être craint de
(1) La Bruj'ère évoque ici la révolution d'Angleterre.
(2) Louis XIV.
(3) Contre la ligue d'Augsbourg.
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ses eimeniis ; mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le cœur, et par le coeur tout ce qu'ils possèdent. Pro\ances éloignées, provinces voisines, ce prince luuuaiu et bienfaisant, que les peintres et les statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des yeux tendi'es et pleins de douceur ; c'est Là son attitude : il veut voir vos habitants, vos bergers danser au son d'une flûte champêtre sous les saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les louanges de celui qui avec la paix et les fi'uits de la paix leur aura rendu la joie et la sérénité.
C'est poiu: arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il essuie l'inclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, qu'il risque une vie heureuse : voilà son secret et les vues qui le font agk ; on les pénètre, ou les discerne par les seules quaUtés de ceux qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage lem' modestie : qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne de^^ne point les projets de ce sage prince ; qu'on devine, au contraire, qu'on nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. H ne se décharge pas entièrement siu* eux du poids de ses affaires ; lui-même, si je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours apphqué à nos besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées : déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son palais, les astres brillent au ciel et font leur course ; toute la natm-e repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres ; nous reposons aussi, tandis que ce^ roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur tout l'Etat. Tel est, messiem's, le protecteur que vous vous êtes procuré, celui de ses peuples.
Vous m'avez admis dans une Compagnie illustrée par une si haute protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, je veux dire de la devoir à votre seul choix ; et j'ai mis votre choix à tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleiurer la libezté, par une importune sollicitation. J'avais d'aillems une juste défiance de moi-même, je sentais de la répugnance à demander d'être préféré à d'autres qui pouvaient être choisis. J'avais cru entrevoir, messieiu"s, une chose que je ne devais avoir aucune peine à croire, que vos inchnations se toiunaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un
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homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui était tel avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il ne l'occupait plus (1). Je me sens touché, non de sa déférence, je sais celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée, jusques às'oubher en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle : la foule y est grande, la porte est assiégée ; il est haut et robuste, il fend la presse ; et comme il ^st près d'entrer, il pousse son fils devant lui, qui, sans cette précaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard. Cette démarche d'avoir supphé quelques-uns de vous, comme il a fait, de détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller à lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix seules, toujours hbres et arbitrages, donnent une place dans l'Académie française.
Vous me l'avez accordée, messieurs, et de si bonne grâce, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule magnificence. D n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur qui aient pu vous plier à faire ce choix : je n'ai rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et malignes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir écrit?
Avant même de parler, La Bruyère pouvait considérer, à la contenance de certains de ses collègues et d'une partie de l'assemblée, quels étaient ses amis et quels étaient ses ennemis. Xul discours n'est moins enflammé que le sien. Selon Donneau de Visé, on le jugea « directement audessous de rien )>. Mais les propos du gazetier démentent la réalité des faits. A la vérité, ce discours produisit un effet intense. On n'était point, jusqu'à l'heiu-e, accoutumé à entendre louer les anciens protecteurs de l'Académie,
(1) Simon de la Loubère, précepteur de Jérôme Phélippeaux. Il avait retiré sa candidature devant celle de LaBruvère.
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quelques membres ^-ivallts de la compagnie et le mort dont on prenait la place. Les personnages passés sous silence reprochèrent amèrement au récipiendaii'e d'avoir, sm' cette scène nouvelle, tracé des Caractères inédits. On l'accusa, en outre, de n'avoir encensé que ses partisans. D'aucuns vii'ent, dans un passage, une critique de Louvois.
Au dii"e du Père Léonard, l'Académie aurait, à la suite de ce discom's, \àolemment gourmande Torateiu* et délibéré sur plusieurs questions. Il fut d'abord décidé que les futurs récipiendaires soumettraient leurs harangues, avant de les ])rononcer, à Texamen de la Compagnie. Ensuite on s'occupa du parallèle que La Bruyère avait fait entre Eacine et Corneille, dormant au premier la supériorité sur l'autre. Thomas Corneille et Fontenelle, frère et neveu du second, s'étaient vivement formalisés de ce parallèle et en avaient demandé la suppression. Racine, de son côté, avait menacé de déserter l'Académie et d'adi'esser au roi une protestation si l'on supprimait les éloges cpii lui étaient accordés. L'écho de la dispute était parvenu au public et les vaude^illistes chantèrent sur l'air : D'une main je tiens mon pot :
Les quarante beaux esprits Grâce à Racine ont pris L'excellent et beau La Bruyère, Dont le discom-s ne fut pas bon.
Du dernier je vous en réponds, Mais de l'autre, non, non.
Avec un air de soldat.
Bien qu'il soit un pied-plat.
Devant les maîtres du langage, Il parla presque bas-breton.
Du dernier, etc..
Dans son fichu comphment H dit effrontément Qu'il n'avait pas brigué sa place, Cet endroit fut assez bouffon...
Du dernier, etc..
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Quelques-uns, s'adressant spécialement à Racine, disaient :
Suis re que je te eouseiUe :
Saus t'en vmildir plaiudre au roi, SdulTie (|ue Je. j^i'and Coiiieille Soil luis au-dessus de toi...
— Jenesaïu'ais
— Qu'il soit en place pareille...
— J'en mourrais.
Ta vanité me chagi-ine.
Loin d'être friand d'honneiu",
La dévotion, Racine,
Veut qu'on soit humble de cœur...
— Je ne saurais
— Fais-en du moins quelque mine.
— J'en mourais !...
La discussion s'aggrava d'une autre complication. Dédaignant les coutumes de l'Académie, La Bruyère avait confié l'impression de son discom's à son propre libraùe, Etienne Michallet, et non au libraire assermenté de la compagnie, J.-B. CoigTiard. Celui-ci avait probablement invoqué ses droits. Finalement les choses s'arrangèrent, avec l'intervention de l'abbé Bignon et de Bossuet. Les suppressions ne furent pas faites et les deux libraii'es imprimèrent la harangue simultanément.
Mais La Bruyère demeurait suspect à beaucoup de ses collègues. On le considérait avec la même animosité que jadis Fiu'etière, lequel, pour avoir concurrencé l'Académie et fait paraître avant elle un Dictionnaire de la langue française, fut chassé de son sein. Boileau désapprouvait ses actes et ne cachait point qu'à son a^ds le disconrs incriminé était mauvais. Bossuet, pour atténuer les froissements réciproques et rapprocher les adversaires, offrit un dîner où toute la Compagnie fut invitée. L'entente ne parut pas s'être faite après cette agape.
Car si, comme le prétend le moraliste, son discours imprimé fut apprécié par Louis XIV, applaudi par les princes
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à CJiantilly, loué par quelques savants, comme Basnage et Bayle, il continua à soulever les blâmes de la ville. Le Mercuri' giûavi caniYWnvAM à provoquer ces blâmes. Thomas Corneille e1 Doiiiieaii de Visé y a\aieiil inséié un article lorl ijujiertinenl. Le jiiorabste soulïiail impaliemmenl la, médisance de ses ennemis. Il eut, dit-on, le désir ardent de s'en venger. II se renseigna auprès de quelques a^'ocats sur les chances d'un procès. On le dissuada de l'intenter. Il avait, en effet, les premiers torts. Il songea ensuite à lancer une « lettre à un ami sur son différend avec r Académie)). Puis il y renonça. Il parut même avoh" oublié ses griefs. Mais il n'avait rien oublié. La huitième édition des Caractères, parue en 1694, contenait un portrait de Thomas Corneille dont ramour-jjropre de celui-ci dut cruellement soulTiir :