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CHAPITRE IX

LA BRUYÈRE GENTILHOMME DE M. LE DUC SES AMITIÉS. — SES TRAVAUX. — SA MORT

Depuis le jour où La Bruyère avait été nommé gentilhomme de M. le Duc, il vivait, semhle-t-il, quasiment en parasite, sans devoirs définis. Le jjrince et son père ne se doutaient nullement quïls abritaient un homme de génie. Ils admh'aient médiocrement les Caractères. Ils n'en appréciaient que Tesprit satirique, surtout quand il s'attaquait à leurs ennemis personnels. La publication de ce livre et son succès ne les avaient point engagés à ])rotéger son auteur. Pour eux, celui-ci, même devenu, sans leur secours, académicien, était un domestique comme les autres, moins cher assurément qu'un Gourville, expert en matière de diplomatie et de finances, ou qu'un Sauteul, habile en bouffonneries.

Cependant La Bruyère, sentant son inutilité et que, peut-être, un jour, on le trouverait à charge, cherchait à se faire supporter. Au com'S de ses lettres qui. pensait-il, seraient communiquées aux intéressés, il semait parfois de lourdes louanges. Il lui arriva, par exemple, de considéi'er M. le Prince comme « le plus fin et le plus redoutable critique de l'univers » et de feindre de ne pouvok avantageusement disputer avec lui. Il s'ingéniait aussi àplah'e par tous les moyens en sa possession.

Or, ces moyens étaient faibles. Il était « fort laid », disent les vaude\illistes. D'ordmaiï-e la laideur n'est point avenante. Mais peut-être les vaude\àUistes exagèrent-ils. Il reste trois portraits du philosophe dont on ne peut affu-mer s'ils sont réellement authentiques. L'un, peint par Saint-

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Jean, gi'avé par Drevet, présente, sous une al)ondante et solennelle perruque, un ^^sage dont le front plissé, les yeux inexjiiessil's, 1p nez iiids. la honclie un peu é]);ii?se attestent (|iiH roiioinal soidTrait de' (|ii("l([iie \ nlgiirité. L'iintre, peint ])ar 1111 .inonyme et eonser\é .-in Musée de \'ersailles, offre, sous uiu' loison négligée, une image plus séduisanle du moraliste. Ici le front large et uni décèle l'intelligence, que les yeux fort beaux, quoique imprégnés de tristesse, précisent. La bouche mélange, dans son somire indiqué, Tironie à l'amertume. Le troisième enfin, attribué à Tournières, toujours chargé de mélancolie, respire, en outre, la douceur, la franchise, la sérénité. Ni celui-ci, ni les autres ne donnent le sentiment qu'au physique La Bruyère fût affligé d'une laideur quelconque. Il a été, sur ce point, calomnié.

Il était morose ; il était taciturne. Voilà, sans doute, les défauts qui les aliénèrent, les sots brOlants dont la :î0ciété du dix-septième siècle faisait ses délices. Encore ?i"était-il point aussi taciturne que l'affirment certains d.e ses contemporains. Le maniérisme ef la puérilité l'exaspéraient. Il ne savait point parler dans les groupes où les mots n'étaient pas au service des idées. Partout oii la conversation prenait un tom* savant ou manifestait quelque jn'ofondeur, il enchantait ses auditeurs par l'agrément de ses propos. Il préférait aux salons gonflés de nouvellistes et de femmes frivoles les réunions de gens pondérés et sages. L'mtimité. illuminée par l'amitié, le prédisposait même à l'éloquence. Saint-Simon, qui le rencontra assnlément dans les cercles de doctes personnages, conserva de lui un souvenir délectable. « C'était, dit-il. un fort honnête homme, de très bonne compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. » L'abbé d'Olivet, qui en j)arle d'après le rapport de gens qui le connurent, écrit : « On me l'a dépeint comme un philosophe qui ne songeait ([u"cà vivre tranquillement avec des amis et des li\Tes, taisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ui lie fiiyani le ])laisir ; toujours disposé à une joie modeste cl ingéiiiciix à la faire naître: poli daus ses manières et

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