‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 37 sur 54 · I. A liUUVIvUE GENTIMIOMMK l>K M. LE DUC · texte numérisé non relu

I. A liUUVIvUE GENTIMIOMMK l>K M. LE DUC

plaie sociale de cette époque, et tonne contre ces personnages qui, insinués partout, dépositaii'es de tous les secrets, jjourrissent les âmes qu'ils prétendent conduire vers la I)erfection. Mais lorsqu'il rencontre, par aventure, la femme telle qu'il la souhaite, charmante au physique, libre, cultivée, sans apprêt au moral, sa joie éclate sans réticences :

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et riiai'monie la plus douce est le son de la voix de celle que l'on aime.

Une belle femme qui a les qualités tl'uu hunnête lioaune est, ce qu'il y a au monde d'un commerce plus déUcieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.

Etre avec des gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.

On a affirmé qu'il avait contracté un mariage secret. On n'a point apporté la preuve de cette union clandestine. On lui a aussi donné, comme maîtresse, Mlle de Saillans du Terrail, qui était encore une enfant à l'heure de sa mort et qui fut, en réalité, liée à un sieur Jean-François de La Bruyère, conseiller au Parlement de Paris. La vérité est que sa vie sentimentale échajîpa, à l'indiscrétion des contemporains. On ne relève, dans cette vie sentimentale, (pie deux présences féminines. Marie-Renée de Belleforière, femme de Timoléon-Gilbert de Seigiière, seigncnir de Boisfranc, "la première entoura d'affection le solitaire. C'était une sage et charmante personne. Elle avait les lignes vaporeuses, les blonds cheveux, les yeux céruléens et le clair sourire des fées. Elle s'émouvait aisément devant la grâce des mots enveloppant la, délicatesse de bi pensée. Klle était musicienne, sachant, sur le clavecin, évoquer les images sonores. Elle était malheureuse, ayant pour époux un vilain d'une^ honnêteté contestable. F^Ue fut, dans l'ombre, la confidente et bi consolatrice du moraliste. Tl n'en a rien dit, peut-être parce (pi'elle fut considérée comme sa collaboratrice.

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Il ira |)u voOer tout à fait le goût que lui iuspii'ait Catherine Turgot, femme de Gilles d' Aligre de Boislandry :

ARTHEXICE

On ne sait, écrivit-il de celle-ci, si on Taime ou si ou Tadmire ; il y a, en elle, de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux homjnes que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, elle a encore de ces saillies heureuses qui, entre autres plaishs qu'elles font, dispensent toujours de la réphque. Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir ; et elle vous écoute comme ceUe qui sait beaucoup, <|ui connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour une femme ^^ve que marquer du bon sens et cle la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit : vous êtes content de vous d'avoir j)ensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit cju'elle parle, soit qu'elle écrive : elle oublie les traits oii il faut des raisons ; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Ehdi'e les jolis discours et les belles -lettres, qu'elle met à tous usages, Arthénice n'emploie auprès de vous que la sincérité; l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des persomies de nom et de ié{)utati()n, moins pour en être connue que pour les connaître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse (prelle aura un jour, et de tout le jiiéritf qu'elle so prépare par les années, puisque avec une boiuie conduite elle a de meilleures intentions, des principes sûrs, .utiles k celles qui sont comme elle exposées aux soins et à la flatterie; et qu'étant assez particulière sans pourtant être farouclie, avant uu'muc un peu de penchant pour la retraite, il ne lui saurait peut-être maïupier

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(|ii(' les occasions, ou ce (lu'on a[)i)ellc un gnuid théâtre, pour y i'aii'c briller toutes ses vertus.

On avait marié, à treize ans, cette merveille à un homme (jui jKissait pour un sot et pour un piecl-plat. 11 est vraisemblable (pie La Bruyère fréquenta leur logis, rue de la Perle, où la zizanie ne tarda point h s'installer. Eut-il de la tendresse, jjour cette jeune f ennne, ou de l'amitié ? On est réduit à des conjectures. La mésintelligence d'Arthénice avec son mari éclata au grand jour, provoqua des scandales et une séparation que les vaude^dllistes commentèrent ordurièrement. On a dit que le moraliste publia, en 1694, dans la huitième édition des Caractères, ce portrait laudatif ))Our ré])ondi'e aux outrages qui accablaient Mme de Boislandry. D'aucuns voient dans son acte un blâme, ce portrait débutant par quelques jDhrases bizarrement mises au l)assé. La Bruyère aurait, de cette sorte, marqué que son ami^e était telle dans le temps où il écrivait cette prose.

Qu'elle l'ait ou non déçu, il éprouva pour elle un sentiment certain, car elle joignait à une beauté de madone une humeur douce et une grande lucidité d'esprit. Elle écrivait, en outre, fort agréablement. Mais le théâtre sur lequel devaient « brUler toutes ses vertus » ne fut point celui qu'avait imaginé le moraliste. Du vivant même de celui-ci, Mme cle Boislandry s'agrégea à la troupe libertine de Mgr de Vendôme et de la duchesse de Bouillon. Elle fut l'une des déesses de la société galante du Temple. L'esprit piquant de Chaulieu la captiva au point qu'elle voua un amour effréné à ce barbon de soixante ans. Elle devait, plus tard, lui préférer un chérubin de seize ans, le marquis de Lassay, auquel, à l'exemple de Mme de Villedieu, dont elle était, dit-on, la disciple en littérature, elle donna des leçons de tendi'es soupù's. Mais, à cette époque, La Bruyère ne pouvait plus souffrir de cette lamentable destinée, pim-e qu'il était disparu de ce monde.

Ce sont, assiirénuMit, les désillusions de cette sorte qui contribuèrent à le détomner île l'amour. VisiblenienI, à ce dernier, il préféra toujours ramitic, le senthnent

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simple à la passion complexe. Le iiionieiit vint Jiième où l'amitié tint dans son cœm* mie place unique et délicieuse. Il était d'ailleurs exigeant et ne se contentait point de tièdes protestations. Il lui fallait de chaudes certitudes et des sécurités. Aussi a-t-il énoncé quelques principes, en matière de commerce amical, que les hommes seraient peu disposés à approuver :

Il y a un goût, dans la puj'e amitié, où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

E est plus ordinane de voh un amour extrême qu'une paifaittamitié.

Quelque déhcat que Ton soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans Famitié.

L'amitié a besoin de secom's : elle périt faute de soins, de confiance, de complaisance.

IS^ous avons nommé la plupart de ceux qui entourèrent ses dernières années et qui comblèrent sa soif d'affection. Bs furent peu nombreux et choisis avec soin. La Bruyère les obligeait volontiers lorsqu'ils éprouvaient quelque infortune, car il était charitable sous ses dehors bourrus. Q leiu' demandait surtout de lui dispenser la douceur de causeries tantôt doctes et tantôt familières.

Ces causeries fm'ent, au déclin d'une \de cpii devait être courte, sa seule distraction avec le travail qui occupait ses journées. Lentement, ])osément, il achevait de perfectionner ses Caractères, se refusant, malgré les invites de ses adndratem's, à pom'suivre, avec un nouvel ouvrage, son apostolat de réformateur social. Le Père Léonard assure qu'il aurait utiHsé ses loisks à tracer les porti'aits de ses collègues les académistes. Il est imjnobablc que cette tâche lui ait paru de quelque utilité ou de quelque agrément. Il avait exhalé toutes ses hames durant la période de condia l (jui suivit son élection. Elles s'étaient, depuis, apaisées.

Mais il subissait toujours la douce influeiice de Bossuet. (,'ette influence si décisive dans Télaboration des Caracthr.s devait ujie fois encore se manifester dans l'œuvre qu'il avait ébauchée au seuil du tombeau. Aous avons dit

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f[iril était animé d'une piété vive. Il avait, avec indignalion, étudié les doctrines de quelques mystiques, les quiélistes, qui, sous l'impulsion de Molinos, prêtre de l'église (le Saragosse, rêvaient d'instaurer, dans la religion catholique, une sorte d'hérésie. Mme Guyon et Fénelon, en l^'rance, avaient repris les erreurs du ])rêtre saragosahi, condamnées à Eome, et s'effo]"çaient de les répandre. L'évêque de Meaux avait entrepris contre ces chimériques une lutte violente, qui devait aboutir à l'emprisonnement de l'une et à la soumission de l'autre.

La Bruyère n'était pas resté indifférent à cette bataille. Sans doute s'était-il entretenu avec Bossuet, au cours de ses séjours à Paris, des singulières œuvres que Mme de Maintenon, du haut de son trône morganatique, patronnait de sa pieuse autorité. Il jugeait, assm'ément, le mal assez considérable pour que tous les hommes susceptibles d'y remédier apportassent à le combattre leur énergie décuplée. Il crut que l'arme la plus terrible dont on pouvait se servir, contre les quiétistes, était le ridicule. Le ridicule arrêterait plus sûrement leurs manœuvres que les mandements des évêques, les excommunications papales, les emprisonnements qui attiraient sur leurs persécutions la pitié publique. Ainsi servù'ait-il la cause orthodoxe et, dans l'ombre, discrètement, aiderait-il au triomphe de Bossuet, Il entama donc une série de Dialogues sur le Quiétis7ne, où il utilisa abondamment, pour en montrer l'absurdité, les propos de Molinos, Falconi, La Combe, Malaval, d'Esti^^al et autres fols, dont Mme Guyon. Il n'avait confié son secret à personne. En mai 1696 seulement, ayant parachevé sept de ces dialogues, à la fin d'un repas où il avait traité Antoine Bossuet, frère aîné de Tévêque, il sortit le manuscrit de sa poche et en lut des extraits à son convive.

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