‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 39 sur 54 · LA HI'.UYKKE. — C H A P . IX · texte numérisé non relu

LA HI'.UYKKE. — C H A P . IX

ot, comme elle dit, d'entendie la {Miole de Dieu. (Si je vous vnis rarement, mon Père, je profite du moins de vos instructions.) Elle a su aussi que je m'étais enfermée tout un dimanclie matin, et elle s'est doutée que j'avais perdu la messe.

Le directeur. — Ne feignîtes-vous pas du inoins, sur le midi, d'en aller chercher quelqu'une à l'égUse la plus proche? car il faut prévenir les grands scandales par bienséance.

La pénitente. — Oh ! oui, mon Pèr(>.

Le directeur. — Vous n'entendîtes donc pas la messe?

La pénitente. — Non, Dieu merci, car on n'en disait plus.

Le directeur. — Vous aviez vos raisons?

La pénitente. — Et de pressantes, mon Père. J'étais ce jour-là exposée à entendi'C la messe sans goût, sans attrait, sans la moindi'e motion divine. Ce fut le jour qu'en suivant votre conseil, je me livi-ai à Dieu pour la première fois de ma vie, par le parfait abandon ; et après trois bonnes heures de simple regard, j'en sortis comme j'y étais entrée, c'est-à-dire dans ime sécheresse et une dureté de cœur pour le sacrifice, telle que je me crus fort hem'euse de trouver toutes les messes dites ; car autrement, étant à l'éghse toute portée, je pouvais succomber, ce qui m'aurait fort éloignée de Dieu.

Le directeur. — Hélas ! oui, ma chère dame, et vous êtes au contraire une âme bien chérie de Dieu, d'avoir, comme on (ht, perdu la messe ce dimanche-là, en l'état oii vous étiez, sans motion divine et sans aucune inspiration extraordinaii'e (1). Hé bien ! ils vous diront, ces bons cathoUques, ces diseurs de prières vocales, ces gens qui récitent lem's psaumes et lem's matines (je parle de monsieur votre mari et de madame votre belle-mère), ils vous diront que toute bonne pensée et toute bonne action ^ient de Dieu, et est un effet de la grâce prévenante, qui tantôt agit sur le cœm- des hommes et leur fait vouloir le bien par voie de douceur et d'insinuation, tantôt -va jusqu'à vaincre en eux la résistance quïls apportent aux saints

sur le recueillement de Vàme pour arriver à la contemplation du simple regard de Dieu par les lumières de la foi, Paris, 1676 ;

10° Règle des associés à Venjance de Jésus, modèle de perfection pour ions les étals, Lyon, 1685.

(1) L'âme... doit se laisser inouvok par l'esprit vivifiant qui est eu elle, en suivant le mouvement de son action et n'en suivant point d'autre... 11 faut nécessaùement entrer dans cette voie, qui est la motion divme... Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que quand Dieu nous meut. {Moyen court, § 21, p. 80 et suiv.)

= 1)IAIJ)(;UI-:S, SUR I.E OIMKTISME = 19I

mouvements' et aux bonnes inspirations, quelquefois aussi foilide leur volonté contre le mal et contre les occasions du jin-lit''; car voilà leui' doctrine. Et qui m\ dirait pas, madame, (jifeUe aj)procli(ï Tort dr. la pun^té de la noire, lois surtout qu'ils veulent bien appeler celte grâce jtrévonante un mouvement divin, et, même une motion divim-, si la. phrase était plus française? car ils avouent que r]u)mme n'étant point natui-ellement et de lui-même porté au bien, capable au contraire de tout mal, cette grâce qui le dispose à la vertu et qui la lui fait pratiquer, est surnaturelle ; que c'est un mouvement qui ne vient point de la natiure, mais qui est extraordinaire et divin.

La pénitente. — En quoi donc, mon Père, différons-nous en ce point de ces bons catholiques? que je le sache enfin une fois pour toutes.

Le directeur. — Les plus parfaits d'entre eux, avec ces dépendances al)solues de la grâce, où ils se croient être, au lieu de FattendrB paisiblement, sans trouble et sous le nom de motion divine (l), et de Dieu seul, ils la demandent à Dieu sous ce seul nom de grâce, par des prières ferventes et continuelles, dans les larmes, dans les gémissements ; ils jeûnent, veillent, psalmodient, usent leur corps par des austérités extérieures, s'excitent à la vertu, font de grands efforts vers la sainteté, ignorant parfaitement en quoi elle consiste. Chez nous au contraire, sans s'arrêter à toutes ces inimitiés (2) (mais vous le

(1) S'il faut que l'esprit qui est eu nous, à la motion duquel nous nous abandonnons, le demande pour nous, ne devons-nous pas le laisser faire?... Pourquoi, après cela, nous accabler de soins superflus et nous fatiguer dans la multiplicité de nos actes, sans jamais demeurer au repos? {Moyen court, § 21, p. 95 et suiv.)

... EUe ne saurait... rien demander ni rien désùer de lui, à moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le mouvement. (ExpUration (lu Cantique des cantiques, chap. viii, verset 44, p. 208.)

(2) Lorsque l'âme... s'élève jusqu'au Créateur, alors Dieu la prend par la main..., et la mène, sans l'aide du raisomiement, par le chemin de la pure foi. Alors il fait que l'entendement abandonne toutes les réfle.xions et tous les raisonnements ; il fait avancer l'âme, et la retire de l'état sensible et matériel où elle était, par le moyeu île la connaissance obscure d'ime foi simple..., sans qu'elle ait besoin, pour l'aimei-, de la persuasion ni de l'instruction de l'entendement: parce que de cette manière son amour serait fort imparfait, et (pi'il dépendrait troj) des créatures... (Moijnos, Introduction à la ( laide spirituelle, section 1, n° 2.)

... ]j'âme... dans la contemjdatidu ddit laisser tons les raisoniu*-

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savez comme moi, et c'est, ma chère fille, me faire parler plus d'une fois sur le même sujet), cliez nous, dis-je, il n'en coriic autre chose que de se mettre en la présence de Dieu, se pl()uy,<'r dans l'oraison de/iimple regard, écouter Dieu dans le regard intérieur, dans un saint et doux repos et dans une quiétude parfaite, sans plus Fimportuner par des prières vocales, sans s'user l'esprit pai- des mentales, sans se perdi'e les yeux par des lectm-es de l'Ancien et du Nouveau Testament. Encore une fois, on écoute Dieu lui-même, on est attentif à sa parole ; et les choses que l'on sent dans la suite de sa vie qu'il nous commande ou qu'il nous défend, sont celles sans aucun doute qu'il faut faire ou laisser. Sans cette précaution, ma fille, tenez poirr une chose assm'ée que plus vous vous sentirez de pente à faire une bonne action, je dis très bonne et très vertueuse action, conforme à la loi de Dieu et aux préceptes de l'ÉgUse, plus vous devez vous défier de vous-même, et regarder cette sorte d'inclination à une telle pratique clu'étienne comme un écueil de votre perfection et comme un piège dangereux que le démon tend à votre sainteté.

Ainsi en use le commun des chréfiens : il sont tentés de jeûner au pain et à l'eau, ils jeûnent ; de donner l'aumône, ils la donnent ; de visiter les pauvres dans les hôpitaux, ils les visitent. Ont-ils consulté Dieu dans l'oraison de simple regard? jamais. Ont -ils attendu quïl leur ait parlé plus sensiblement que si c'était une voix articulée? point du tout. Ds vous disent froidement qu'il lem- suffit en cette rencontre de savoir que ces choses sont de l'esprit de Jésus-Cluist, selon la doctrine de

ments, demeurer dans le silence, repousser toutes les imaginations et se fixer toute à Dieu. (Molinos, Guide spirituelle, section II, n° 13, p. 19.)

Il y a deux sortes de sphituels, des intérieurs et des extérieurs : ceux-ci cheiclient Dieu au dehors par le secours du raisonnement, (le l'imagination et des réflexions ; ils tâchent d'acquérir la vertu à force d'abstinences, de macérations et d'austérités ; ils revêtent le cilice, se donnent la discipline, se tiemient dans le silence, et se mettent en la présence de Dieu, en se le figurant tantôt sous l'idée d'un pasteur, tantôt sous celle d'un médecin, quelquefois sous celle d'un père ou d'un maître... C'est le chemin extérieur et la voie de ceux qui commencent... Mais les vrais spirituels, retirés dans le fond de leur âme, se recueillent sans tout cela. (Ibidem, livre III, chap. i'"'', n"' 1 et 3, p. 132-133.)

Il n'y a plus rien pour l'âme, plus de règlements, plus d'austérités. (Livre des Torrents, V partie, cliap. viii, n" 13, p. 224.)

DIALOGUES SUK LE nlJIÉTISME = 193

l'Évangile et selon la. pratique des saints, pour s'y abantlonnor (le tout leur cœur et y trouver, avec la grâce de Dieu, leur sanctification. Voilà comme ils raisonnent.

La pénitente. — Pauvi-es gens, et bien à plaindre, moii Père, à la vérité !

Le directeur. - Encore plus, ma fille, que vous ne pouvez penser, puisque dans toutes ces pratiques si pénibles et si spécieuses, n'attendant point pour se remuer que Dieu les remue (1), ne songeant ])oint à faire mourir leur propre acti<?n, remplis au contraire, comme nous disons, de propriété et d'activité, ils ne t'ont toutes choses, les meilleures du monde, si yous le voulez, et les plus vertueuses actions, que parce qu'ils les veulent faire ; ils n'évitent le péclié que parce qu'ils ont résolu de l'éviter. Ainsi, comme ils ne se vident jamais de leur propre esprit, ils sont toujours fort éloignés de se remplir de l'esprit de Dieu.

La pénitente. — En un mot, mon Père, ils travaillent beaucoup pendant toute leur vie à ne rien faire.

Le directeur. — Justement, ma fille.

La pénitente. — Vous dites donc, mon Père, que la propriété et l'activité cpu' se mêlent dans nos actions en font toute rimpureté (2)?

Le directeur. — Je le dis ainsi.

La pénitente. — C'est-à-dire que plus nous nous a.ffection-

(1) L'âme doit se laisser mouvoir et porter par l'esprit vivifiant qui est en elle, en suivant le mouvement de sou action et n'en suivant point d'autre. {Moyen court, § 21, p. 81.)

Marthe faisait de bonnes choses, mais parce qu'elle les faisait par son propre esprit, Jésus-Christ l'en reprit : ... « Marie [fht-il]* « a choisi la meilleure part « : la paix, la tranquillité et le repos ; elle cesse d'agir en apparence pour se laisser mouvoir par l'esprit de Jésus-Christ..., et c'est pourc[uoi il est nécessaire de renoncer... à ses opérations propres pour suivre Jésus-Christ. (Ibidefn, § 21, p. 90- 91.)

Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que lorsqu'il nous meut. {Ibidem, § 21, p. 87.)

(2) ... Rien n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l'homme y est posée. {Ibidem, § 24, p. 122.)

L'impureté, si opposée à l'union divine, est la propriété et l'activité. {Ibidem, § 24, p. 124.)

La seule propriété peut causer le péché. {Livre des Torrents, 2' partie, chap. II, n" 2, p. 263.)

* Et non, dit-on.

nons à une telle vertu, à un certain exercice de piété, plus nous péelious?

Le directeur. - Sans doute.

La pénitente. — Que s'il m'airivait, par exemple, d'être portée violemment à donner l'aumône à un pauvre, ce serait alors que je devrais m'abstenir de la lui donner?

Le directeur. — Continuez.

La pénitente. — Que je devi-ais regarder cela comme une tentation?

Le directeur. — Vous concluez juste.

La pénitente. — Il semble donc, mon Père, que si je sentais quelque répugnance à secourir ce pauvi-e, ce serait une raison pour lui ouvrir ma bourse?

Le directeur. — Il le semble, eu effet.

La pénitente. • — Car, mon Père, je ne saurais soupçonner dans une pareille action le moindre attachement, ni la moindre propriété?

Le directeur. — Cela est vrai, ma fille.

La pénitente. — Oh ! mon Père, cela est vrai. Pardonnez-moi, s'il vous plaît, mais vous me jetez dans d'Iuirribles scrupules.

Le directeur. — Comment donc?

La pénitente. — Viens-je pas de vous dire que dimanche dernier je n'entendis pas la messe?

Le directeur. — Hé bien?

La pénitente. — Parce que je ne me sentais nuUe inclination, nulle pente, rien au contraire que de la répugnance à entendre la messe, et même à me trouver à l'église ce dimanche-là?

Le directeur. — Je l'ai compris de cette manière.

La pénitente. — J'ai donc commis devant Dieu un grand péché?

Le directeur. — Point du tout.

La pénitente. — Ah ! mon Père, ne me flattez poini ; rassurez-moi, je vous en ccnjure.

Le directeur. — Ne m'avez-vous pas dit, ma chère fille, que cefut le jour que vous entrâtes dans l'oraison de simple regard?

La pénitente. — Hélas ! oui.

Le directeur. — Que Dieu, dans le silence de votre oraison, ne vous mut point sensiblement (1) pour soitir.de votre oratoire et aller entendre la messe?

(1) Saint Paul veut que nous nous laissions mouvoir par l'esprit •le I >ien... L'âmt' doit se laisser mouvoir et porter par l'esprit vivifiant

=== IHAL(tfJUi;S SUH LK olIIKTISME = ■IQB

La pénitente. — Je vous l'ai dit ainsi, et il ost vrai.

Le directeur. — Demeurez en repos, ma fille, c'est moi, et par conséquent c'est Dieu qui vous le dit : vous n'avez rien l'ait en cela que n'ait dû faire une âme parfaitement résignée; aux ordres divins. J'admire même à quel point vous avez la conscience tencke et timorée.

La pénitente. — Je respire, mon clier Père, et nuî voilà instruite hi-dessns pour toute jna vie.

Quand donc à l'église, dans les rues d'une ville, dans un voyage ou ailleurs, un pauvre se présentera à moi, qui me conviera même au nom de Jésius-Christ de le secourir, quelque; grande que me paraisse sa misère, si je reconnais en moi une grande pente à le soulager, je prendrai le parti de n'en rien l'aire?

Le directeur. — Assurément, et donnez-vous-en bien do garde, sur peine de propriété et d'activité.

La pénitente. — ^ Et s'il me prend quelque dégoût de lui, si ses demandes réitérées m'importunent, je l'aiderai contre mon gré, quelque éloignement que j'en aie?

Le directeur. — Quoi? sans attrait et sans motion divine?

La pénitente. — Ah ! dans quelle distraction je suis ! Je m'en souviens, mon Père : je l'aiderai encore moins, et le renverrai sans aumône.

Le directeur. — Vous songez à autre chose, ce n'est pas tout à fait comme il en faudrait user. H faut, ma fille, siu' un fait aussi important qu'est celui de faire l'aumône ou de ne la pas faire, consulter Dieu, c'est-à-dire éprouver si l'on a en soi une motion divine de faire l'aumône.

La pénitente. — Comme j'ai fait sur le sujet de la messe?

Le directeur. — Précisément.

La pénitente. — Mais, mon Père, pendant tout le temps de la consultation, où Dieu peut faire attendi'e sm' la réponse, et quelquefois n'en donner aucune, que deviendra le pauvre?

Le directeur. — Ce n'est pas, ma fille, ni votre affaire ni

(|iii est en elle, en suivant le niouvcmeut de son action et n'en suivant point d'autre. {Moyen, court, § 21, p. 80.)

11 faut nécessakement entrer dans cette voie, qui est la motion divine et l'esprit de Jésus-Clnlst... Saint Paul... prouve la nécessité de cette motion divine : « Tous ceux, dit-il, qui sont poussés de l'esprit '< de Dieu, sont enfants de Dieu. » Qui n'est point dans cette oraison, n'est ni juste ni enfant de Dieu. (Ibidem, p. 92-93.)

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la mienne ; vous ue serez pas au moins exposée à rien faire par propriété et par activité, et sans aucune motion divine.

La pénitente. — ■ Cela est bien, mon Père, et j'espère à l'avenir que je ne serai pas assez malheui"euse pour exercer la moindi-e vertu sans toutes les circonstances requises, et celles surtout que vous me prescrivez ; mais comme ce principe que vous venez de toucher est d'une conséquence infinie dans la pratique, ne trouvez pas mauvais, je vous prie, que, dans le premier entretien (pie nous aurons ensemble, je vous en demande encore quelque éclaircissement.

Le directeur. — Quand vous ne m'auriez pas, madame, prévenu par cette demande, mon dessein était d'approfondir avec vous une matière de cette importance pour votre salut : ce sera (juand vous me ferez l'honneur de me venir revoir ; car je vois par ce que vous m'avez dit d'abord de l'état de votre domestique, que, lui étant suspect, je ne puis que difficilement mettre le pied chez vous à l'avenir.

La pénitekte. — J'en ai, mou Père, un regret si sensible, (pie c'est ce qui me rend ainsi malade. Je me recommande à vos prières.

Le directeur. — N'abandonnerez-vous jamais cette petite formule de se quitter?

La pénitente. — Je le àis par habitude.

Le directeur. — Qu'il faut perdre, madame, je vous en conjure, et dire : « Je me recommande à vous. »

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