DIALOGUE III
Propriété et activité, source de tout le mai selon les quiétistes. Ubscarité, embarras et contradictions de cette doctrine. Qu'elle riruie la hberté de l'homme et sa coopération à la grâce ; erreur condamnée d'anathème par le concile de Trente.
La pénitente. — Que j'ai i)erdu,mon Père, de ne vous avoir jias encore entendu thscourir à fond de ce principe corrompu de toutes nos actions, que vous appelez propriété et activité !
l)IALO(iUES SUU LE QUIIITISME = 197
Le directeur. — Pourquoi, madame?
La pénitente. — Parce, mon Père, que ce que vous nren auiiez appris m'aurait été d'un grand secours dans une conversation que j'eus avant-liier avec mon beau-frère.
Le directeur. - Qui? M. l'abbé?
i,A PÉNITENTE. — Lui-mêuu', le docteur de Sorbonne.
Le DIRECTEUR. — Voilà, madame, un nom fort respectable. N'êtes-vous point encore toute émue, quand vous pensez que vous avez osé tenir contre un docteur? Que serait-ce si vous aviez disputé contre votre curé, ce personnage si éclairé, cet homme de bien? Mais contre votre évêque, quelle rébellion !
Apprenez, ma fille, que chez nous on ne fait aucune acception du plus ou du moins des dignités ecclésiastiques, et que la mesiu'e de notre estime, de nos déférences et de notre vénération est celle de l'union plus intime et plus essentielle d'une âme avec Dieu pai* l'oraison de simple regard.
Mais sans sortir de notre sujet, sachons, je vous supplie, ma chère fille, quelle a été l'occasion, le progrès et les suites de l'entretien que vous avez eu avec M. le docteur?
La PÉNITENTE. — Ce fut, mon Père, jeudi dernier, qu'on apporta le chanteau au logis, pour rendre demain le pain bénit.
Le DIRECTEUR. — Comment cela nous mènera-t-il à la propriété et à l'activité?
La PÉNITENTE. - — Vous le verrez, mon Père. Nous venions de dîner quand les bedeaux entrèrent. Ils furent à peine sortis, que mon beau-frère me souriant : « Hé bien ! ma sœur, me dit-il, vous rendrez le pain bénit dimanche prochain? — Il y a apparence, lui dis-je. — Si l'on en juge par les apparences, repartit-il, j'oserais bien assurer que vous ne le rendrez pas. — Que voulezvous dire, mon frère? lui répondis-je ; dans quelle pieuse distraction êtes-vous? hé ! ne voyez-vous pas le chanteau que les bedeaux de notre paroisse ont laissé sur la table? — Le chanteau n'est rien, continua-t-il, et les bedeaux encore moins. — Oh! oh ! lui dis-je, à qui en avez-vous donc? cela est fort plaisant, je vous assure. — Phis plaisant, reprit mon beau-frère, que vous ne pensez, et que vous ne sauriez dire ; mais je persiste à vous soutenir que vous ne rendrez pas dimanche le pain bénit.
— Vous avez donc révélation que je mourrai avant dimanche?
— Vous ne mourrez point pour cela, me dit-il ; mais vous serez à la vérité fort embarrassée. — Hé, de quoi? lui dis-je, embarrassée : c'est vraiment un m-and embarras que de rendre un pain bénit! — Vous avez donc, me demanda-t-il, une grande
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envie de le rendre? — Fort gi'ande, lui dis-je. — Vous songerez à l'ordonner dès aujourd'hui ! — Moi, ou mes gens, ajoutai-je. — Et s'ils y manquaient, vous en seriez fâchée? — Oui, en vérité. — Et dimanche, poursui\'it-il, vous vous préparerez à aller à l'église, vous choisirez votre offrande selon votre dévotion, et vous rendrez votre pain bénit? ■ — Qui en doute? — Moi, me dit-il en riant ; et ma raison est que je ne saurais me persuader que ma belle-sœur s'expose à faire un péché, plutôt que de manquer à ime pm-e cérémonie, et où il n'y am'a plus qu'une obhgation de bienséance. — Comment, mon frère, un péché? je suis bien simple et je m'aperçois bien tard que vous plaisantez, sans voir néanmoins, je vous l'avoue, sur quoi peut rouler la plaisanterie. — Je parle, dit -il, fort sérieusement, ma sœur ; et je vous soutiens, que songer à faire un pain bénit, songer à l'aller présenter à l'autel avec une pièce d'or, telle que vous la jugez convenable, se soumettre soi et son offrande à la bénédiction du prêtre, que tout cela est une action qui part de notre volonté pure ; que l'on n'en userait pas ainsi, si l'on ne s'y était absolument déterminé soi-même; qu'il n'y a donc point là d'évacuation de notre propre action ; que l'esprit d'Adam se retrouve là tout entier; et que si vous en étiez tout à fait dépouillée, vous demem'eriez.sur cela dans une parfaite indifférence, et ne feriez jamais la démarche de rendre le pain bénit. ))
Le directeur. — Ne trouvâtes-vous pas, ma fille, aisément ce qu'il fallait lui répondre?
La pénitente. — Je vous avoue, mon Père, que je ne m'attendais pas à cette subtihté de mon beau-frère; je demeurai assez interdite ; mais, ayant un peu repris mes esprits, je crus que je pouvais lui répondre ; et afin que je connaisse si j'ai parlé juste, dites-moi, mon Père, ce que vous lui auriez répondu vousmême.
Le directeur. — Que la coutume, la quahté de paroissienne, l'usage, votre tour qui revenait, le chanteau, étaient des raisons plus que suffisantes pour s'acquitter de ce devoir envers votre curé et votre paroisse ; qu'il ne vous fallait point d'autre indice de la volonté de Dieu que celui-là : qu'ainsi ce gem-e de détermination, surtout poiu- une action de petite importance, ne pouvait que très injustement et même très ignoramment (vous pou\àez aller jusque-là) être quahfié de péché.
La pénitente. — Je ne lui ai presque pas, mon Père, répondu autre chose.
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Le directeur. — Cola lui devait fermer la bouche.
La pénitente. — Au contraire, il prit occasion de ce que j'avais dit que rendre le pain bénit était une action presque indifférente, et qui ne méritait point, poiu- s'y résoudre, de mouvement extraordinaire, de me dire que je recoimaissais donc dans les hommes plusieurs genres d'actions ; et il m'expUqua sa pensée, en me demandant si je ne savais pas bien distinguer les actions nécessaires et naturelles, comme manger, dormir, tousser, faire digestion, d'avec les actions libres mais indifférentes, comme parler de nouvelles, de la pluie et du beau temps, se promener dans une allée plutôt que dans une autre ; et celles-ci d'avec les actions libres et mauvaises, comme parler mal de quelqu'un, voler, tuer, s'enivrer ; et ces dernières encore d'avec les actions vertueuses, comme prier Dieu, donner l'aumône, empêcher la médisance, s'humilier, entendi'e la messe, communier. Je lui dis que je connaissais ces différences. Il me demanda si je croyais que les actions vertueuses se pouvaient faire sans la grâce de Dieu. Je n'avais garde, mon Père, de )3aiier contre nos principes, en lui répondant que la gi'âce n'y était pas nécessaire. Je m'avançai de lui dire que j'ignorais quelle gi'âce restait encore à un péchem" qui commet une action mauvaise, mais qu'il me semblait qu'il ne fallait nuUe grâce particidière pom* les actions purement indifférentes, encore moins pom* les natmelles, pour manger, par exemple, si ce n'est, lui dis-je en riant, la grâce du bon appétit, et pour dormir, celle du louable exercice. H parut content de mes réponses, et me pria de m'en souvenir dans l'occasion.
ïl revint après cela coimne sm* ses pas. « Trouvez-vous, me dit-il, votre propriété et activité dans les actions nécessaires et naturelles? » Je lui répondis par un sourire.
« Est-elle dans les actions indifférentes? — Non, lui dis-je, car elle les rendi'ait mauvaises, et vous parlez des indifférentes. »
Le directeur. — Ce que vous dites, ma fille, est très vrai par la seule énonciation des termes.
La pénitente. ■ — Il continua de m'iuterroger sm' les mau- ^•aises : savoir, si elles n'étaient pas telles parce qu'elles partaient d'un principe corrompu, c[u'elles se faisaient sans di'oites intentions, et que le fond même souvent n'en valait rien, ou pour n'être pas selon l'esprit de Dieu, ou pour être formellement contraires à sa loi et à ses préceptes. Je convins de tout cela. " Eeconnaissez-vous, me dit-il, de la propriété et de l'activité dans ces actions mauvaises? — Et où seraient-elles donc.
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lui repaitis-je? irest-ce pas ce principe de corruption qui attire sui' toutes les actions des hommes le propre esprit dont il faut se \'ider, cette propre action, ce vieil Adam qu'il faut évacuer (1)?
— Fort bien, dit-il ; mais s'il se trouvait des actions qui partissent dim bon principe, qui se fissent avec des intentions di'pites, qui fussent contraires à la loi de Dieu et à l'esprit de FEvangile, seraient-elles, selon vous, des actions mauvaises? « Je lui dis que non. — « Ni indifférentes? » J'y consentis. Il conclut de là qu'elles étaient bonnes. Je croj'ais qu'il me demanderait si j'admettais aussi dans ces actions vertueuses de la propriété, et je songeais à lui répondre ; mais voulant me donner des exemples, il parla ainsi : « Un prédicateur annonce la parole de Dieu, pom* avoir occasion d'y mêler la sienne ; ou bien il prêche pieusement et apostohquement, afin que tous lui rendent ce témoignage, qu'il est un homme apostolique ; il fait des conversions, afin de passer pom* convertisseiu* : pèche-t-il? ne pèche-t-il point? agit-il ou non par propriété ou activité? » Je lui dis que ce prédicateur péchait, qu'il était remph de propriété ; que c'était un homme vain et hypocrite. — « Et celui, poursui^^t-il, qui prêche uniquement pour exciter les grands et le peuple à la componction et à la pénitence, sans autre soin que de rendre nument les pai'oles et la doctrine de l'Evangile?
— Il ne pèche pas », lui dis-je. Comment aurais-je pu lui répondi'e autrement? — « Un directeiu", continua-t-il, dirige des femmes, et ne dirige qu'elles ; il n'a d'attraits que pom" ces sortes de directions ; il aime ce sexe : il est touché du son de lem* voix, et des sottes confidences qu'elles lui font ; eUes l'amusent, elles remphssent sa curiosité ; il ne conduit pas néamnoins ses pénitentes au dérèglement... — Une laisse pas de pécher, m'écriai-je ; il est tout plein de propriété. — Et le directeur, me cht-il, qui touché de l'horreur du péril oii s'exposent ces âmes chrétiennes par leurs crimes, reçoit indiiïéremment et sans acception- de sexe tous ceux qui se confient à sa charité, conduite et éclairée par la science, quel péché, ma sœur, commet -il? et de quelle
(1) ... Kieii n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de rhonime est dans cette propriété, comme dans la source de sa malice... Cette impureté, si imposée à Funion, est la propriété i.'t l'activité : la propriété, parce qu'elle est la source de la réelle impureté, qui ne peut êtrt! alliée avec la pureté essentielle : l'activité, parce que, IDieu étant dans un repos infini, il faut ({ue l'âme, pour être unie à lui, participe à son repos : sans quoi il ne peut y avoir d'union, à cause de la dissemblable. {Moyen court, § 21, p. 122-124.)
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propriété l'accusez-vous? » Je ne sus en vérité lui répondi'o. — « Ne vous lassez pas, ajouta-t-il. Vn homme qui s'étant éprouvé, selon la règle de saint Paul, comnmnic pour communier, {)Our cueillir et goûter le fruit de ce sacrement, pèche-t-il? » Je n'hésitai point : « Il fait, mon frère, la plus grande chose qu'il y ait dans la l'ehgion, après Toraison de simple regard. — Vous êtes folle », me dit mon mari, qui était présent à toute cette conversation. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire ; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là, qui ne me permet pas de me modérer sur son cliapitrc.
Le directeur. — Mais, ma fille, il ne faut haïr persoiuu', pas même son mari, quelque déi'aisonnable qu'il soit.
La pénitente. • — Je le hais, mon Père, en Jésus-Christ, et je ne voudrais pour rien au monde lui nuire ; je ne lui veux aucun mal.
La discussion continue entre la pénitente et le docteur. A la fin, celui-ci déclare sa belle-sœur mal instruite.
Le directeur. — Mon étonnement, ma chère Mlle, est que vous le soyez au point d'avoir su lui résister sur cet article fort délicat, et où il vous a dit ce qu'il y a de passable selon les principes de la Sorbonne.
La pénitente. — Je vous souhaitais aussi de tout mon cœur à cette conférence.
Le directeur. — Je lui aurais expliqué notre doctrine sur les actions divines, qu'ils ne connaissent point, faute d'être initiés dans les mystères du simple regard et de l'union essentielle, d'où nos actions, qui ne sont plus nos actions, mais uniquement celles de Dieu, tirent leur divinité, comme je vous l'expliquai dernièrement par occasion, et dont je vous donnerai quelque jour une connaissance plus parfaite.
La pénitente. — Vous me ferez, mon Père, un extrême plaisir ; mais il faut achever de vous l'endre compte de la suite de cet entretien. Il ajouta (|ue ce n'était pas h"i tout ce (pt'il avait à me dire sur ce sujet, et qu'il voulait me pousser à bout, sans me laisser même de ((noi répondre. Il s'enqnit de moi si la différence (pie je mettais entre les actions divines et les vertueuses, accompagnées de la, grâce, ne coJisistait pas en ce(|ue les premières étaient de Dieu seul, (pii agissait |)our et dans la créai ure ; el (\m' dans les autres, au contraire, la grâce de -lésus-Christ concourait seulement avec l'actioii de la créature, qui en fai-
>0i> ■^=^ La BRUYKHE. — CHAP. IX
sait rimpiiretc et rimperfection. J'en demeurai daccord, admirant en moi-même combien il était instruit de nos dogmes. « Il faut donc, dit-il, pour exempter du péché de propriété ces actions vertueuses, et les élever à la qualité de divines, que la grâce seule agisse sur la créature, qui demeure passive, qui fait, comme vous dites, cessation de propre action, qui laisse faire Dieu tout seul (1). — Vous l'entendez à cette heure. — J'entends, répondit-il, que vous voulez que la créature ne corres])onde, ne concoure, ne coopère en rien à la grâce qui agit en elle (2). —
(1) L'âme coopère avec Dieu, en recevant volontaii'ement et sans résistance les effets de Dieu en elle. (Malaval, Pratique facile, 1''' part., p. 104.)
L'âme est appelée passive lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi, (le telle sorte qu'elle ne contribue en rien à la production, mais seulement à la réception. Dans les choses de Dieu, l'âme peut être considérée passive en deux manières : l'une quant au pruicipe, l'autre quant à l'action. L'âme est passive au regard de la grâce qui la fait agk, comme un prmcipe non acquis, mais infus ; elle est aussi passive au regard de la foi, parce que la foi est une lumière hifuse, et non produite par l'opération. (Malaval. Pratique facile, 2'' part., p. 78 et 79.)
(2) Les actions faites par un principe divin sont des actions divines, au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes qu'elles paraissent, sout des actions humaines, ou tout au plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce. {Moyen court, § 21, p. 88-89.)
L'homme est réparé, non en agissant, niais en souffrant l'action de celui (|ui le veut réparer. {Ihidem, p. 88.)
Ihie âme ne se doit mouvoir que quand l'esprit de Dieu la reiiuu;. {Iliidon, p. 80.)
Il suffit (|ue l'homme ait un consentement passif à sa propre destruction, afin (|u'il ait une entière et pleine liberté. {Ihidcrn, § 24, p. 130.)
11 suffit <(ue riionune concoure passivement à toutes les opérations actives de Dieu. [Ibidem, p. 131.)
Dieu ne se communique; à l'homme qu'autant que sa capacité passive est grande, noble et étendue. [Ihidcm, § 24, p. 134.)
L'homme ne ])eut être uni à Dieu sans la passiveté. {Ibidan,
Il reste a résoudre une ditticulti' iginjrée des siècles passés, savoir s'il y aura une contemplation acquise, comme une infuse, et la difféjw ce entre Tune et l'autre. (La Comck, Analyse de Voraison vientale.)
La passive se fait par des actes très simples iufus, qui ne dépendent pas du libre arbitre, à laquelle les puissances de l'âme concourent. L'âme, sans qu'elle le sache et y pense, se trouve enlevée vei"s Dieu. (La CoMBi;, Analyse de l'oraison incntalc.)
DIALOrillKS SUR LE OUIlilTISME ^=203
( '"est co que je vous dis. — J'en! ouds donc, ma sœur, et comprend Irrs clairomonl que vous êtes héréti(iue. Vous en fieriez- vous ail concile de Trente? » Puis, en s'interronipiint lui-même : " l'oui- nuii, j'admire comment île certaines i^ens, gâtés par leuis adulai eui's et par leuis sectaires, se croyant ])lus fins ou plus |)rofoiuls (jue le reste des fidèles, dédaignani pai- un l'ond d"or* gueil de penser comme eux, et comme on a toujours pensé dans le christianisme, ne parviennent enfin, par tous les raffinements de leur esprit, et par une affectation de découverte et de nouveauté, ,qu'à imaginer une vieille erreur déjà condamnée par toute l'Eglise, qu'à devenir calvinistes ou luthériens, frappés d'anathème dans le concile de Trente. » Et, passant dans son cabinet, rjui est proche de la salle où nous mangeons, il en revint avec cette traduction d\i concile...
Il disait, mon Père, toutes ces choses d'un ton fort passionné, mais qui ne m'irritait en aucune manière : mon frère le docteui' est le meilleur homme du monde, et qui m'a rendu auprès de ma belle-mère et de mon mari tous les bons offices dont il s'est pu aviser. Je sais qu'il est catholique de bonne foi ; il passe d'ailleurs, comme vous savez, pour fort savant sur la religion, qu'il sait accommoder à la portée de ceux à qui il en parle. Tout cela, je l'avoue, me donnait une grande attention pour tout ce qu'il me disait ; je n'en perdais pas une seule parole, et ayant. Dieu merci, de la mémoire...
Le directeur. — Oh! prothgieuse.
La pénitente. — Avec ce que j'avais envie de vous rendi'e un fidèle compte de tout l'entretien, pour avoir sur cela des éclaircissements avec vous qui me pussent affermir dans notre doctrine, il ne faut pas s'étonner qu'il ne me soit prescpie rien échappé : jusque-là, mon cher Père, qu'il m'en reste des scrupules et bien de petites peines sur la plupart des choses qui m'ont été dites. Je ne sais, mon Père, si ma mémoire me les pourra fournir sans un nouveau recueillement qui m'en rappelle l'idée.
Le directeur. ■ — C'est bien dit, madame : remettons le reste à demain, s'il vous plaît à la même heure qu'aujourd'hui ; car il n'y a rien à perdre d'une conversation aussi curieuse.
La pénitente. — A demain, puiscpie vous le voulez ainsi, et je serai exacte au rendez-vous.
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DTALOGTTE TV
Vie et actions d'un saint opposées aux maximes et aux pratiques des quiétistes. Qu'il n'attend point des motions et des inspirations extraordinaii'es pour faii'e le bien. Examen de conscience devient un péché de propriété selon les quiétistes. Célébration des fêtes, prières, assistance à la messe. Réception des sacrements et autres pratiques de piété commandées par l'Église, indifférentes ou nuisibles selon les mêmes principes.
Le directeur. — J'ai renvoyé le comte de ***, et Mme la marquise de ***, et Mme la présidente de ***, pour vous tenir ma parole. Je vous avoue que je souffre beaucoup dans leurs fades conversations : ce sont des gens ennuyeux qui ne font que des questions grossières et embarrassées. Si je leur propose (|uelques-imes de nos maximes, ils me répondent avec un froid et une insipidité qui marquent le peu de progrès qu'ils font dans nos mystères. Croiriez-vous que la présidente, depuis an an, ne peut comprendre Tévacuation de Tesprit d'Adam? Cependant on veut dans le monde qu'elle ait de l'esprit.
La pénitente. — De l'esprit ! ce sont des gens qui jugent bien légèrement, et qui ne la voient guère : pour moi, je vous avoue qu'en trois différentes visites elle m'a paru fort bornée. Convenez d'ailleurs, mon Père, qu'elle n'a ni vivacité ni mémoire.
Le directeur. — Il vous est fort aisé, ma fille, de trouver qu'on manque de mémoire, vous qui en êtes un prodige : il faut vous l'avouer, j'ai repassé toute la nuit avec admiration le récit fidèle que vous me fîtes hier de la longue et docte conversation de monsieur votre beau-frère. ^
La pénitente. — Il est vrai, mon Père, que j'ai la- mémoire assez heureuse ; je n'en ai jamais tant senti le besoin que dans ce cpii me reste à vous dire de tout notre entretien.
Le directeur. — Je serai ravi d'en apprenth'e la suite.
La pénitente. — La suite est ([u'après y avoir un peu pensé, j'ai dit à mon beau-frère que, (pielque homme saint qu'il vouhlt choisir à sa fantaisie, il n'aurait pu être tel sans le dépniiilleineiif de toute propriété, c'est-à-dire de propre action, et sans motion
niAI.OCUES SUR LK (JUIKTISME = 205
divine qull aurait sentie en soi en consé(iuenee tle l'oiaisnii de simple regard, et (jui l'aurait réglé dans toute sa conduite. H me dit sur cela que j'avançais cette ])roposition en l'air et sans preuve, et ajouta qu'il m'allait convaincre ([ue les niouveinents extraordinaires n'étaient pas ])lus nécessaires à un homme né dans le christianisme, qu'à jnoi une motion divine pour me faire rendre mon pain bénit : en un mot, qu'il ferait vivre et mourir son saint, sans qu'on pût, avec le moindre fondement, relever aucune circonstance de sa vie oîi il eût besoin des conditions que je proi)osais : ni de dépouillement de pi'opre action, ni de ce que j'appelais contemplation acquise, ni de motion divine, et continua de cette manière : « Je suppose seulement que mon saint est baptisé ; je n'appréhende pas, dit-il, que vous jue souteniez d'aboi'd (pi'il eût besoin, ({ueUpies heures après sa naissance, de sinij)le regard et de motion divine pour se préparer à recevoir ce sacrement : peut-être me direz-vous (pie le simple regai'd a été nécessaire à ses parrain et marraine, avant ([u'ils aient répondu pour lui de sa foi au [)rétre et à l'P^glise? (Vt enfant, dis-je, à peine a l'usage de raison, ([u'il enirnd parler de Dieu, d'Église, de religion. Dans l'âge de l'adolescence, et ensuite dans sa jeunesse, il apprend de ses parents et de ses maîtres les cérémonies, les mystères, les maximes de cette religion ; il sait ce que Dieu ordonne et ce (pi'il défend, ce (pii lui plaît et ce (pii lui déplaît ; bientôt il sent, il goûte les preuves de cette religion ; Ty voilà confirmé par la lecture de l'Évangile, (pi'il trouve dans une Église (pii porte en soi les caractères de vérité et de sainteté, })ar la doctriiu^ unanime de tous les fidèles, par la tradition ; il est plein de la connaissance de ses devoirs ; il est prévenu qu'il faut éviter le péché ; il sait où est le péché et où il n'est pas ; il connaît la grâce, son efficacité ; il n'ignore ])as qu'elle lui est nécessaire pour fuir le péché et pratiquer la vertu, qu'il faut vouloir cette grâce, la désirer, la demander, y acqu'escer, y coopérer. — Prenez garde, lui dis-je, mon frère, que pour la coopération, vous la suppose;^, et elle est en (juestion entre nous. -le la sup|)ose, me répondit-il, connue la dtictrine de l'Église universelle, déclarée dans le concile de Trente, au canon IV de la sixième session : vous ne vous en souvenez plus, mais ayez patience, s'il vous plaît : suivons le saint et ne le perdons pas de vue. Que voulez-vous (ju'il fasse pendant le cours de sa vie? Lui défendrons-nous la prière? Je n'en serais ])as le maître, ni vous non plus : il s'abstiendrait aussitôt de croire en Dieu, que de le prier ; il sait par mémoire tout l'Évan-
206==- l.A l'.llUVKUK. — CHAP. I\
i;i!(' ','( loiit saint l'aul ; les livres divins ne lui [laiieiit (|iie de loi eu .Jésus-Christ, (jue de soumissions de l'entendement sous le joug de la foi, que de justifications par la foi ; il a été allaité, il est nourri de ces maximes ; il ne délibère point s"il croira ou s'il ne croira pas : il ci'oit, et parce qu'il croit, il prie. La prière lui est marquée aussi souvent, aussi expressément que la foi : Veillez, priez, pour ne point entrer en tentation; cherchez, et vont; trouverez, etc.; frappez, et on vous ouvrira, etc. Bien ])lus, il trouve dans les livi-es saints une ju'ière toute faite, l'oraison dominicale, le Pater noster, que Jésus-Christ a dictée et composée i)our notie usjxge, pour nous êti'e la formule ou le modèle de toute pi'ière. Voulez-vous, ma sœur, tant qu'elle subsistera, ({ue mon saint la néolige ])our l'oraison de simple regard? qu'il suive une motion extiaoïdinaire pour la prononcer dans son cœur? qu'il attende (pu' Dieu lui dise formellement : « Dites mon oraison »,. ou : M Ne la dites pas... Priez-moi de la manière (pie mon Fils vous « a prescrite » ; ou : « N'ayez seulement qu'une vue confuse et M indistincte de mon être, ou tout au ])lus de ma présence en 1 ous lieux, comme l'enseignent les quiétistes? « Il en est de même de laumône. Quel- besoin d'inspiration extraordinaire pour la faire? Un pauvre la demande à noti'e saint : il la lui donne comme ;"i -lésus-Christ lui-même, qui a dit (ju'il réputerait ce que le clwétien aura fait pour le pau\Te, connue s'il était fait à sa ])ersonne. Ailleurs, il dit : J'avais faim, vous m'avez donné à manger; f avais soif, vous m'avez donné à boire. Venez, le royaume des eieux est à vous. Quand Jésus-Christ pourra-t-il et voudra-t-il mieux s'expliquer, plus nettement, dans l'oraison de simple regard? C'aurait été, sans mentir, une action bien édifiante dans ces derniers temps de misère publique causée par la stérihté de la terre, de remettre un misérable qui mourait de faim, après la motion divine, de peur de le secourir par propriété et par activité, c'est-à-dire par des mouvements de pure charité chrétienne ! Ne voyez-vous pas, ma sœur, jusqu'à quel point de ridicule et d'absurdité vos principes vous peuvent conduire? Revenons au saint lionune. Il n'ignore pas, il est vrai, (juevos directeurs vous insinuent (jue l'austérité réveille la concupiscence, qu'elle met les sens en vigueur, loin de les amortir; mais il ignore encore moins que la vie de Jésus-Cluist- n'a été (|u"un tissu d'austérités, d'humiliations, de pauvreté, de jeûnes, de mortifications, de s'ouffrances, qui s'est enfin terminée à une mort infâme et douloureuse : ([u'il doit y avoir au moins une grande conformité de la vie des membres à celle de leur chef, à
DIALOCUKS SUll I.L: n U I KTISM E == 207
iiKiins (h vouloir faire de la religion chrétienne un tout informe, et un ciMiiiiosr' MionsInieuK de pièce» tout à fait désassorties; que le piéceplc du léoislaleur y est formel : rV//w ijui vmd veair diJiùs moi dnil mioiirer à t<oi-rnènu\ porter sa croix et me siu'ric: et dans un autre endroit : Lt' royaume des fieux souffre tic la riiilciifr; e'est-à-dire, comnie il l'a expli((ué ensuite, qu'il n y a (pu' ceux (pii se font violence à eux-nu''mes (pii soient capables de remporlei'. Ces paroles seules, à votre avis, ne sontelles ])as assez piécises et assez claires pour imposer au saint honnue la loi du jeûne, de la haire, du cilice, des veilles, des austérités, pour le régler ensuite sans aucune motion divine dans toutes les actions de sa vie et dans la manière de sa mort? Je veux vous dire davantage : le saint qui se croit pécheur n'irat-il point à confesse (1)? » Je répondis que cela lui était aussi permis qu'à un autre.
Le directeur. — Cela n'est pas, ma fille, tout à fait comme vous le dites ; mais poursuivez.
La pénitentte. — Il me dit ([ue non seulement cela lui était nerniis, mais qu'il le devait faire. « Oui, lui dis-je, si, a])rès avoir consulté Dieu dans l'oraison de vue confuse et indistincte, il en sort. avec un mouvement extraordinaire d'aller se jeter aux pieds du prêtre. » Il s'échauffa un peu sur ma réponse et me dit ((ue je me moquais de lui et de toute la compagnie, de parler de la sorte : qu'à un homme éclairé dans les voies de Dieu, comme nous supposions lui et moi qu'était le saint homme, le sentiment seul de sa conscience, qui lui reprochait le moindre ])éché de vam'té par exemple, et de complaisance sur son état, ou de relâchement dans ses exercices de piété, lui était une détermination, une raison pour s'en confesser ; que faire dépendre cette démarche d'une inspiration extraordinaire, c'était s'exposer à n'user })as une seule fois en toute sa vie du sacrement de la pénitence. Et en élevant sa voix : « Que serait-ce, me dit-il, des grands pécheurs, s'ils attendaient ime inspii'ation pour aller à confesse? Sont-ils sûrs d'être inspirés à la mort d'appeler leur confessem'? Et s'ils le font, ne sera-ce point par l'appréhen-
(1) Si l'on dit à ces ànips aijaudoimées de se confesser, elles le font ; car elles sont très suamises ; mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire, comnie à un petit enfant à qui l'on dirait: « Il faut vous confesser de cela. » Il le dit sans connaître ce qu'il dit, sans savoir si cela est nu non. {Livre den Torrents, l'"-' ])art., ciiap. ir, n" 3, p. 253.)
Ces âmes dont je |)ar!e ne pcuviMit |)r('S(|uc- jamais se cniifesser, {It)iitnii, p. 208.)
208 LA BRUYKRE — CHAI' I\
sion des jugements de Dieu, que vous appelez une action de la créature, une ^Taie propriété et acti\nté? Mais, poursuivit-il, ce n'est pas où j'en veux venir. Le pieux personnage que nous supposons, sïl songe à se confesser, il se préparera à une action si mainte par toutes les pratiques que sa piété lui pourra suggérer, il n'oubliera pas rexanien de sa conscience, qui est le plus nécessaire. -- Dites, mon frère, le moins nécessaire et souvent menule plus préjudiciable à une bonne confession. — Bon, reprit-il, voilà oii je voulais vous amener. » FA en s'adressant à la compagnie : « Préparez-vous à entench-e d'étranges choses, mais fort curieuses, et qui ont été oubliées dans vos formules de confession. » A ce mot, il se lève, et en me regardant de travers : « Je ne puis, me dit-il, tenir davantage contre de telles sottises ; je veux qu'on me berne, si votre extravagant de directem* ne vous fait courir les rues avant qu'il soit deux mois. « Et. après cette belle décision, il sortit. Ma belle-mère demem^a, et après m'avoir dit qu'il fallait être un turc ou un huguenot pour se confesser sans faire son examen, elle ajouta qu'elle ne partirait point de là que son fils le doctem*, qu'elle rappela, ne m'eût rendue muette comme une carpe. Je continuai, et je dis qu'il n'y avait point d'occasions dans toute la \ie du chrétien, où il fût plus exposé à agir par projjriété et acti\ité que dans celle de l'examen ; cjue ce n'était cpie contentions d'esprit, qu'efforts de nuhnoire pour se ressouvenir de l'espèce, du nombre et des circonstances de ses péchés. « Dites, ma sœur, une torture, une bourrellerie de conscience. Pourquoi ne parleriez-vous pas comme les cahinistes? Vous avez déjà assez de choses communes avec eux. )) Je lui dis qu'il tenait de madame sa mère, quand il parlait ainsi. Il se radoucit, et me dit agréablement que l'examen était une chose aussi facile que nécessaire; qu'on n'était obhgé de rendi'e compte au prêtre dans le tribunal de la pénitence que des péchés mortels ; que ceux-là, "pesant sm' la conscience, sautaient aux yeux dès qu'on pensait seulement à se confesser ; et que pour ce qui est des péchés véniels, que les âmes pieuses éprouvaient dans l'habitude de la confession, qu'un médiocre soin suffisait pour en faire la revue et les rappeler presque tous à la mémoire. Je lui répondis du même ton que. pom* les péchés grands et petits, le meilleur souvent était de les oubher, par deux raisons (1) : la première, parce que cet oubh était une
(1) L'âme oubliera ses défauts et aura peine à s'en souvenir, mais il ne faut pas qu'elle s'en fasse aucune peine pour deux raisons : la
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marque do la jiiirificatioii de sa faute; la seconde, parce que Dieu, quand il se faut confesser, ne man((ue point de faire voir à l'âme ses plus gi-andes fautes, et voulant bien alors le faire luimême, il n'y aurait rien de mieux pour elle que de s'abandonner à sa providence, x Si Dieu, ma sœur, s'en vent mêler tout seul, je conçois fort bien qu'une âme éclairée de la lumière diAane verra plus claii" dans son intérieur que pai" ses propres lumières. — Vous voyez bien, mon frère. — Et si, continua-t-il, Dieu voulait rendi'e présent à la mémoire d'un pénitent tons les péchés de sa vie passée, avec leur nombre et leurs circonstances, et lui mettre en même temps dans le cœur une contrition parfaite, ce serait bien de la peine épargnée, et je ne vois pas quel ])esoin il aurait d'effort pour faire son examen, sans lequel assurément je trouverais sa confession fort bonne, et meilleure qu'il n'eût su en faire en toute sa vie. — N'est-il pas vi'ai, lui disje, que nous ne sommes pas l'un et l'autre si éloignés de sentiments? — Vous le verrez, me dit-il ; mais pour vous faire uiu^ règle de conduite dans un sacrement le plus nécessaire au salut pour les pécheurs qu'il y ait dans l'Église, il faut conclure de ce principe-ci que l'oubh des péchés est une marque qu'ils sont pardonnes, parce que Dieu lui-même en fera l'examen, ou que sa parole y soit engagée, ou que vous ayez droit de compter sur cette lumière divine, qui, sans que vous vous en mettiez autrement en peine, vous découvrira vous-même à vous-même. Je vous demande donc sm' quoi vous établissez ce droit. Qui vous a révélé que vous l'aviez? En quel endroit de l'Evangile Dieu vous a-t-il promis de suppléer à votre négligence les propres soins de sa pro^^deuce et de sa charité infime? Nommez-moi vos garants : saint Pierre? saint Paul? dites, parlez. Si vous me demandez, ma sœur, pom-quoi nous faisons notre examen, je ferai ici ])araître mon filleul votre' fils : il n'a pas huit ans accomplis ; vous lui avez appris les commandements de Dieu et de l'Église ; il les récitera devant vous, et entre autres articles celui-ci qui dit : Tous tes pécMs confesseras, et le reste. Pour confesser ses péchés, il faut s'en souvenir ; pour s'en ressouvenir,
première parce que cet oubli est une marque de la purification delà faute, et que c'est le meilleur, dans ce degré, d'oublier tout ce cjui nous concerne, pour ne se souvenir que de Dieu ; la seconde raison est que Dieu ne manque point, lorsqu'il se faut confesser, de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes ; car alors il fait lui-même son examen. {Moyen corirf, § 15, p. 65.)
il faut les avoir sus ; pour les savoir, il faut faire une sérieuse recherche des actions de sa vie. Cette recherche est un examen, donc cet examen est nécessaire. Mais pour faire une confession de nos péchés qui k-s efface entièrement, et qui nous réconcilie avec Dieu, il faut qu'elle soit accompagnée et précédée d une grande contrition : pour sentir cette douleur anière de nos fautes, il faut en avoir connu profondément et le nombre el l'énonnité; cette connaissance a dû dépendre d'une exacte revue de ces mêmes fautes : une telle revue est lexamen de la conscience ; donc un examen est nécessaire, et préalable à la confession, ^sons raisonnons ainsi. — Mais direz-vous, mon frère, qu'un chi'étien qui, au sortir de Toraison de simple regard. où Dieu lui aura fait connaître la gi-andeur de ses péchés, ira par ime motion divine se jeter aux pieds d'un prêtre, s'il en oubhe un considérable dans la confession, chrez-vous que ce péché ne lui est pas pardonné? — Je dirai plus, ma sœur, nu' répondit-il : c'est que votre chrétien ajoute à son péché, qui lU' lui est point pardonné (parce qu'il ne l'a pas confessé), un autje péché très grief, qui est celai d'une paresse criminelle dans un homme dont la conscience, chargée de crimes, ne Texcite point à examiner l'état de son âme avant que de Texposer au ministie de Jésus-Clu'ist. — ■ Vous comptez donc pour rien le simple regard, mon frère? — Au contraire, dit-il, je le compte pour beaucoup, pour une illusion gi-ossière, et pour une ignorance très coupable. Car que voulez-vous que je pense d'un chrétien qui, pom* toutes précautions avant une confession qui sera peut-être suivie d'une communion, se contentant de regarder dans son oraison Dieu présent en tous heux, présume par là assez de la sainteté de son état pour attendre de Dieu, ou qu'il lui révèle tous les péchés qu'il a commis, ou qu'il lui pardonne ceux qu'il ne lui aura pas révélés? Si ce n'est pas là tenter Dieu, je ne sais plus ni quand ni comment on le peut tenter. Je reviens à mon saint, et je le fais, avec votre permission, solemiiser les mystères de Jésus-Christ tous les jonrs des fêtes qui lui sont consacrées. — Si cela se passe, lui dis-je, sans action vivante de sa part, sans activité et sans propriété, votre saint est le mien de tout mon cœnr: mais antrement, il n'est pas mon saint et ne le peut être de personne. — Vous parlez bien affirmativement, me dit-il : mais, ma sœur, croj^ez-voiis en Jésns-t'hrist? — Voilà une belle question ! — ^Et en son Eglise? — Tout de mênie ! — Et au pouvoir de son Eulise... — Après? lui dis-je. Emané de ,lésus-C-hrist? -le le crois. — V(M1s
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iTuycz clduc. pouisuivit-il, que les fêtes que nous trouvons établies dans l'Église pour célébrer chacun des mystères de la religion, sont bien et religieusement instituées, autorisées même par le Saint-Esprit, qui gouverne TEglise depuis l'Ascension de Jésus-Christ? — Je l'ai appris ainsi. — ■ Où voit-on, dans les jours qu'on appelle des fêtes solennelles, réciter de certaines leçons, de certains psaumes et de certaines homélies, dire de certaines messes, faire de certaines cérémonies, s'appliquer à certaines prières et certaines méditations sur tel et tel mystère? • — Dans l'Église, iiu)n frère. — Qui l'a ordonné ainsi? — L'Église, lui dis-je. — Prenez garde, ma sœur, gouvernée par Jésus- Christ, inspirée par le Saint-Esprit. » Et continuant son discours : « Celui donc qui dans ces jours récite lui tel psaunu', s"aj)plique à une telle uiesse, méchte un tel mystère, ne fait-il pas ce que le Saint-Esprit lui dicte par l'organe de TÉglise, i[ui a ses usages, ses lois, sa tradition? et s'il suit le mouvement du Saint-Esprit, s'il se laisse aller à la pratique de toute l'Église, oii il a reçu le baptême, et dont il fait partie, hé ! ma sœur, pouvez-vous dire qu'il suit sa propre détermination? qu'il agisse par propriété et par activité? que ce soient là des actions vivantes, des actions d'Adam, des péchés qu'il faille confesser? Quand s'est-on jamais confessé de pareils péchés? Quelles sortes de pénitences, à votre avis, lui pourrait-on imposer selon l'esprit de cette même Église? des jeûnes? des psaumes? des prières? des méditations sm- les mystères? Ses propres péchés pour pénitences, qu'il faucka expier jusqu'à l'infini par pénitences qui sont d'autres péchés : de sorte que cela se perpétuant jusqu'à la fin de sa vie, vous faites mourir mon saint dans l'impénitence finale. ^ H y a un bon remède à cela, mon frère. — Hé ! quel peut-il être? — Le simple regard. — Le simple regard, ma sœur? Vous me faites souvenir des charlatans qui n'ont jamais manqué d'un remède à tous maux, et qui ne guérit d'aucun en particuHer. — Ali! mon frère, repris-je, si vous saviez, si vous pouviez expérimenter une fois ce que c'est qu'une âme fervente, élevée par la contemplation acquise jusqu'à la vue confuse et indistincte de l'essence de Dieu, si vous compreniez le plaisir lie cette âme, dans les renoncements à sa propre action, dans les plongements qu'elle fait dans l'océan de la volonté chvine, quelle paix, quel repos, quelles nuits resplendissantes pour cette âme, de ne plus voir en elle qu'un dénuement parfait de toute opération, pour ne plus souffrir que Fciction de Dieu ! Combien alors la distinction des jours lui paraît frivole et mal
212 =^ LA BIUYEIU::. — CHAP. I X
entendue ! combien les fêtes les plus solennelles lui sont peu de chose ! quelle insipidité elle trouverait dans le récit des psaumes, quelle inutilité dans les prédications, et pour ceux qui les font, et pour ceux qui les écoutent ! quelle froideur même souvent, et quelle indifférence pour une messe de paroisse ! quelle sécheresse pour elle de méditer sur la justice de Dieu, ou sur ses miséricordes ! Ah ! mon frère, Dieu présent partout, Dieu présent en tous heux (1). — ■ Vous vous emportez, ma sœur, mais je vais m' emporter à mon tour, et ma patience est enfin poussée à bout par tout ce que je viens d'entendi'e. » Et en élevant sa voix : « Quoi? pendant que toute l'EgUse de Jésus-Christ verse des larmes de tendi'esse sur la naissance d'un enfant qui est Dieu et qui se manifeste aux hommes pour lem' salut, clans le temps et de la manière qu'il a été prédit et annoncé ; ou pendant qu'elle est transportée d'une joie sainte sur une résurrection qu'elle regarde comme le fondement inébranlable de sa foi, de son espérance et de sa sanctification; qu'elle s'assemble dans les temples pour y faire retentir au loin les louanges de Dieu, les mêmes louanges qui ont été autrefois chctées à son prophète par le Saint-Esprit ; pour y solenniser des messes pubhques ; pour y ouvrir les tribunaux de la pénitence, où l'on trouve la rémission de ses péchés ; pour y dresser des tables des sacrés mystères, où sont admis tous les fidèles : le concours du peuple y est universel, le son des cloches, qui s'est fait entendre pendant la nuit, a réveillé la piété des chrétiens, leur a annoncé la grande solennité et les y a 'invités; tous perdent le sommeil, courent aux éghses, y adorent Dieu dans ses mystères : vous seuls, par singularité, ou par un faux sentiment de la subhmité de votre état, dédaignant la maison du Seigneur et ceux qui la fréquentent en ces saints jours, vous présumez que c'est agir
(1) Cet acte : « Je suis ici, Seigneur, dans le dessein de ne vouloir « que vous », peut être bon les premiers jours, lesquels étant passés, vous vous contenterez de la pure foi de Dieu présent, et de la simple intention, que vous avez de vous abandonner à lui, sans en fairt; aucuns nouveaux actes. (Malaval, Pmlique jacile, 1"' part., p. 2(> 27.)
Présence de Dieu sous une idée abstraite consiste à regarder Dieu senl en lui-même, ce qui CDmprend t;)nt. {Ihidem.)
Quand nous regardons Dieu seul en lui-même, en concevant sa simple présence, nous l'envisageons alois avise toutes ses i)ert'ectioiis. C'est pour lors qu'on voit Dieu tel qu'il est eu lui-même, et non pas tel qu'il est représenté par nos idées. {Ibidem, 1" part., p. 69.)
- r)iAh()(;uKS suK lk (juiétismI'] ^ -: 2i:}
par l'esprit de Dieu et par des vues surnaturelles, que de vous renfermer dans un coiu de vos maisons, et là sans y penser, ou ;'i un Dieu fait chair, ou à un Dieu ressuscité (i), de vous boj'ner seulement à ne penser à rien, ou tout au plus à Dieu présent en tous lieux; vous estimez au contraire que ceux qui suivent l'esprit de Dieu et de son Église, en s'unissant aux cérémonies et aux prières de sa liturgie, accommodées à la célébrité du jour, n'agissent que par un principe corrompu, ne font que des actions vivantes, ou (selon votre Père) mortes en effet pour le salut et pour votre justification? Cela est si ridicule et si absurde, ma sœur, je ne vous le dissimule point, que tout autre que moi, sans y répondre, hausserait les épaules et s'en moquerait. — Je ne sais, mon frère, lui réphquai-je, si vous m'avez écoutée quand j'ai dit que les voies extraordinaires n'étaient que pour les parfaits. — Vous vous moquez, me dit-il; je.sais que vos docteurs en font des leçons aux enfants, aux valets, aux artisans ; mais j'empêcherai bien que vous ne gâtiez mes domestiques, et si j'en suis le maître, mon filleul aussi, qu'on m'a dit que vous vouhez, à huit ans au plus, jeter dans la vue confuse et indistincte de Dieu : je crois avec cela que c'est l'âge où il saura mieux s'en tirer qu'en nul autre temps de sa vie. — Mon fils, lui dis-je, n'est pas encore assez parfait pour cela. Quoi? lui, connaître Dieu confusément et indistinctement? — Je vous entends, ma sœur : quand vous le jugerez assez parfait, ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'il doit
(1) Lorsque le Seigneur conduit l'âme à la contemplation, l'esprit devient incapable de méditer la passion de Jésus-Christ ; parce que la méditation n'étant autre chose que l'action de chercher Dieu, (lès que l'âme l'a trouvé une fois, elle s'accoutume à ne le chercher (|uo par le moyen de la volonté, et ne veut phis s'embarrasser de l'entendement. (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle, section JII, n" 24, p. 11.)
Après que nous avons médité tant d'années sur l'humanité du Sauveur du monde, il faut enfin apprendre à nous reposer en Dieu, à qui elle nous conduit. (Malaval, Pratique facile, 1"' part., p. 58.)
|Pour| ceux qui... sont arrivés par la grâce à la pure contemplation, où il n'y a plus de méditation, ni d'actes raisonnes, [ce] souvenir de .Jésus-Christ est de pure foi et conçoit .lésus-Christ homme et Dieu d'une seule vue d'esprit, sans pensée quelconque qui soit distincte, si ce n'est que le Saint-Esprit nous applique quelquefois aux considérations sur la sainte humanité par la volonté divine, et non par hi nôtre, qui n'agit plus, ni par notre choix. (Malaval, Pratique facile, 1"' part., p. 59 et (il».)
aux usages de TÉglise, et à le dégoûter des pratiques clirétieunes. Ainsi la négligence sur ses devoirs sera une induction de la, perfection de son état, et il pourrait même par vos soins monter à un tel degré, que votre directeur le dispenserait pour toujours d'aller à confesse et de commmiier. »
Le directeur. — ("est selon, deviez-vous lui dire ; car, ma fille, si l'on sentait en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacrements, qu'on ne pût les désirer, s'y préparer et les recevoir sans propriété et acti\nté, et qu"on fût ainsi exposé à participer aux mystères de Dieu sans motion di\ane, je tiens, et tous nos docteurs avec moi, qu'il n'y a point de circonstances tirées du jour, du précepte, de la bienséance ou de la nécessité, qui puissent obliger une âme fidèle à commettre un péché en usant de la confession et de la communion, et qu'elle fait mieux de s'en abstenir. Mais vous am^ez, madame, le loisir et l'occasion peut-être d'épuiser cette importante matière. Achevons l'entretien avec votre docteur.
La pénitente. — Un des messieurs de Sorbonne se fit annoncer, comme il en était où je vous ai dit.
Le directeur. — Hé bien?
La pénitente. — H ne voulut pas poursui\Te en présence de son ami, et je crois par des égards pour moi ; je le voulais encore moins que lui, car coimne il est né éloquent et beau parleur, il rend les choses qu'il dit assez plausibles et capables de faire impression. Je voudrais, mon Père, vous le faire connaître : vous lui répondi'iez beaucoup mieux c[ue moi, et je vous avouerai qu'avant de nous séparer, je lui proposai, le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part. Un plaisant mot de ma belle-mère là-dessus : «Vous ne sam-iez mieux faire, ma fille, que de les faire trouver ensemble. Voulez-vous que ce soit ici? J'aurais le plaisir de voir mon fils labbé vous rendre tous deux chrétiens, vous et votre directeur.»
Le directeur. ■ — Nous parlerons, madame, de cette entrevue la première fois.
La pénitente. — J'y consens, mon Père ; aussi bien je crains que le récit de cette conversation ne nous ait menés trop loin, et qu'il ne vous ait peut-être un peu ennuyé. '
Le directeur. — Point du tout, madame; mais puisque vous le voulez ainsi, je vous laisse partir-, pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher à l'avenir de telles aventures.
-^== mALoCuES SUR LK nUlÉTlSMË = 218