DR QUELQUES USAGES
n y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles (1).
Il y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles (2).
Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles.
Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !
Tel abandonne son père qui est connu, et dont l'on cite le greffe ou la boutic|ue, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise ;il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque que les titres.
Réhabilitations (3), mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gotliique celui de lettres de noUesse, autrefois si français et si usité ; se faire réJialiliter suppose qu'un homme devenu riche, originairement est noble, qu'il est d'une nécessité plus que morale qu'il le soit ; qu'à la vérité son père a pu déroger, ou par la charrue, ou par la houe, ou par la malle, ou par les livrées (4) ; mais qu'il ne s'agit pour lui que de rentrer dans les
(1) « Le moyen d'être nobles. » Secrétaires du roi. (Notes de -La Bruyère.) — « Cette note était dans les (juatre premières éditions, et a été supprimée dans les suivantes. Tout le monde sait que ces charges de secrétaires du roi s'achetaient et domuiient la noblesse, et qu'on les nommait des savonnettes à vilain. » (Wai.ckenaer.)
(2) Étaient nobles. » Vétérans. {Note, de La Bruyère.) — On appelait vétéran le conseiller qui avait exercé vmgt ans de charge, et s'en était défait en conservant les privilèges qui y étaient attachés.
(3) La Lettre de nolitcsse avait pour objet d'ennoblir les roturiers ; la réhahilitation rétablissait dans leurs droits les nobles qui avaient dérogé.
(4) En devenant laboureurs, colporteurs, laquais, métiers qui dérogeaient.
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premiers droits de ses ancêtres, et de couliiiuer les armes (1) de sa maison, les mêmes pourtant qu'il a l'abriquées, et tout autres que celles de sa vaisselle d'étain ; qu'en un mot, les lettres de noblesse ne lui conviennent plus ; qu'elles n'honorent que le roturier, c'est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir riche.
Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son âge pense enhn lui-même être aussi jeune quil veut le faire croire aux autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.
Quelle est la roture un peu heureuse et étabhe à qui il manque des armes, et dans ces armes une pièce honorable (2), des suppôts (3), un cimier, une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction des casques et des heaumes, {-i)? Le nom et l'usage en sont abolis ; il ne s'agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et ceux-ci de tant ou de tant de grilles : on n'aime pas les minuties, on passe di'oit aux couronnes, cela est plus simple ; on s'en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, irop satisfaits de la comtale : quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.
Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la canqDagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage, et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.
Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. Un grand seigneur alïecte la principauté, et il use de tant de précautions, cju'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les préséances, de nouvelles armes, et d'une
(1) Armohies.
(2) « Pièce honorable. » Pièce réservée aux armes de la grande noblesse.
(3) « Suppôts. » Figures peintes aux côtés de l'écu comme pour le supporter. — « Cimier. « Ornement placé au-dessus du casque.
(4) « Heaumes. » Le heaume recouvrait le visage, ne laissant qu'une ouverture à l'endroit des yeux. Le casque ouvert et de face dans les amioiries était réservé k la haute noblesse.
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généalogie que d'Hozier ne lui a pas faite, il devient enfin un petit prince.
Les glands, en toutes choses, se forment et se moulent sur de plus grands, qui, de leur' part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honnems et de distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette servitude une vie plus hbre et plus commode. Ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie : tous ainsi se réduiront par hautem' à vivre naturellement et comme le peuple. Horàble inconvénient !
Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer ; ils en ont pour la campagne et pour la viUe, pour les heux de leur service ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des particules dès que leur fortune devient meillem-e. Celui-ci, par la suppression d'une syllabe, fait de son nom obscm* un nom illustre ; celui-là, par le changement d'une lettre en une autre, se travestit, et de Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pomTaient conserver sans honte, pom* en adopter de plus beaux, oîi ils n'ont qu'à perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veident être Flamands ou Itahens, eoimne si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms français d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin.
Le besoin d'argent a réconcihé la noblesse avec la rotm^e, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.
A combien d'enfants serait utile la loi qui déciderait que c'est le ventre qui anobht ! mais à combien d'autres serait-elle contraire !
H y a peu de famiUes dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple.
H n'y a rien à perdre à être noble : francliises, immunités, exemptions, privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des sohtaires (1) se sont faits nobles? ils ne sont pas si vains : c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer
(1) « Des solitaires. « !^L'lison religieuse, secrétaire du roi. {Note de La Bruyère.) — Plusieurs maisons religieuses avaient acheté cette charge de secrétaire du roi qui leur conférait les immunités de la noblesse.
DE UUliLUUES USACES = 273
clans les gabelles? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la connuunauté.
Je le déclare nettement, afin que l'on s'y i)répare, et que personne un jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre sainte : voilà alors de qui je descends en ligne cUrecte.
Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce (jui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.
Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en effet que certains abbés à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui l'emportent sur tous les deux, qu'eux-mêmes soient originairement, et dans l'étymologie de leur nom les pères et les chefs des saints moines et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient être l'exemple? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage ! Et, sans parler de plus grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé en velours gris et à ramages comme une éminence, ou avec des mouches et du rouge comme une femme?
Que Ici saletés des dieux, la Vénus, le Ganymède, et les autres nudités du Carrache, aient été faites pour des princes de l'Eglise, et qui se disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse en est la preuve.
Les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l'on n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans 'un sermon des tons de théâtre ; l'on ne voit point d'images profanes (1) dans les temples, un Christ, par exemple, et le Jugement de Paris dans le même sanctuaire, ni à des personnes consacrées à l'Eglise le train et l'équipage d'un cavalier.
Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et payées, des livres (2) distribués comme au théâtre,
(1) « D'images profanes. » Tapisseries. {Note de La Bruyère.)
(2) « Des livres. » Le motet traduit en vers français par L. L***. {Note de La Bruyère.) — II s'agit de Lorenzani.
La Bruhèiie. 1 1
274 = LA BRUYERE. — CONCLUSION
les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu'un monté sui' une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un orchestre, le diraije? et des voix qui concertent (1) depuis longtemps se fassent entendre ? Est'-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui cou\Te les mystères, témoins d'une telle indécence? Quoi ! paix-e qu'on ne danse pas encore aux TT** (2), me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle ofi&ce d'éghse?
L'on ne voit point faire de vœux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus recoimaissante, d'être plus équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de lïnquiétude et de la mauvaise raillerie.
Quelle idée plus^bizaiie que de se représenter une foule de cmétiens de l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une salle, pom' y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? il me semble qu'il faudi"ait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.
Dans ces joui'S qu'on appelle saints, le moine confesse, pendant que le cm^é tonne en chaire contre le moine et ses adhérents ; telle femme pieuse sort de l'autel, qui entend au prône qu'elle vient de faire un sacrilège. 2\'y a-t-il point dans l'éghse ime puissance à qui il appartienne, ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre poiu' un temps le pouvoir du harnabite (3)?
Il y a plus de rétribution dans les pai'oisses pour un mariage que pour un baptême, et plus pour un baptême que pom* la confession : l'on dirait que ce soit un taux sm* les sacrements, qui semblent par là être appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage ; et ceux qui reçoivent pom* les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui donnent ne pensent point à les acheter : ce sont peut-être des appai'ences qu'on pourrait épargner aux simples et aux indévots.
(1) « Qui concertent. » « Concerter, c'est fane l'essai, la répétition des pièces qu'on doit jouer dans un concert, avant de le faire entendre en pubUc. Ces musiciens ont plusieurs fois concerté ensemble ces mêmes
pièces. » (FURETlÈRE.j
(2) « TT**. » Les Théatius ; ils occupaient sur le quai Malaquais une maison que leur avait achetée Mazarin eu 1G48.
(3; « Baniabite. » « Clerc régulier de la congrégation de Saint- Paul. »
===== L)i': ou1':lul)1':s usa ci; s == ii7o
Un pasteur frais et en parfaite santé, en linge fin et en point de Venise (1), a sa place dans l'œuvre (2) auprès les pourpres (3) et les fourrures ; il y acliève sa digestion, pendant qiie le feuillant (4) ou le récollet (5) quitte sa cellule et son désert, où il est lié par ses vœux et par la bienséance, pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire, comme d'une pièce d'étoffe. Vous m'interrompez, et vous dites : Quelle censure ! et combien elle est nouvelle et peu attendue ! Ne voudriez-vous point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le pain de l'Evangile? Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les places, sur les toits, et que nul ne prétendît à un emploi si grand, si laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables de lui mériter les belles offrandes et les riches rétributions qui y sont attachées. Je suis forcé, il est vi"ai, d'excuser un curé sur cette conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son successeur ; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour ses droits, pour sa présence, pour son assistance.
Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n'est pas encore digne de la première, qui est vacante : m ses talents, ni sa doctrine, ni une vie exemplaire, ni les vœux des paroissiens ne sauraient l'y faire asseoir. Jl naît de dessous terre un autre clerc (6) pour la remplir. Tite est reculé ou congédié : il ne se plaint pas ; c'est l'usage.
Moi, dit [le] chevecier (7), je suis maître du chœur ; qui me forcera d'aller à matines? Mon prédécesseur n'y allait point : suis-je de pire condition? dois-je laisser avilir ma dignité entre
(1) « Point de Venise. » Dentelles.
(2) « L'œuvre » est un banc ou une construction de menuiserie dans la nef des paroisses, où se mettent les marguilliers et où s'exposent les reliques. Quand un évêquc vient au sermon, on le place dans V œuvre au-dessus des marguilliers. » (Furetière.)
(3) « Pourpres. » La justice. — « Fourrures. » L'Université.
(4) « Feuillant. » Eeligieux vivant sous l'observance de la règle de saint Bernard.
(5) « RécoUet. » Religieux de l'ordre de saint François.
(6) « Clerc. » Ecclésiastique. (Note de La Bruyère.)
(7) « Le chevecier. » Celui qui a la première dignité dans plusieurs édises collégriales : il est ordinau-ement trésorier.
276 = LA BRUYHKli:. — CONCLUSION ==
mes mains, ou la laisser telle que je Tai reçue? Ce n'est point, dit Técolâtre (1), mon intérêt (|ui me mène, mais celui de la prébende (2) : il serait bien dur quun prand chanoine fût sujet au chœur, pendant que le trésorier, l'archicUacre, le pénitencier et le gi'and \icaire s'en croient exempts. Je suis bien fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à l'office : il y a \nngt années entières que je suis en possession de dormir les nuits : je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra point déroger à mon titre : que me servirait d'être à la tête d'un chapitre? mon exemple ne tire point à conséquence. Enfin, c'est entre eux tous à qui ne louera point Dieu, à qui fera voir, par un long usage, qu'il n'est point obligé de le faire : l'émulation de ne se point rendre aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranquille : et leur mélodie, (pii réveille les chantres et les enfants de chœur, endort les chanoines, les plonge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux songes ; ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir dormi.
Qui pourrait s'imaginer, si Texpérience ne nous le mettait devant les yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à leur propre félicité, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui, par un discours préparé, tentb-e et pathé tique, par de certaines inflexions de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et qui les jettent dans l'épuisement, fassent enfin consentir un homme ckrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se point perdre et à faire son salut?
La fille d'Aristippe est malade et en péril ; elle envoie vers son père, veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes gi'âces. Cet honmie si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-même cette démarche si raisonnable? y entraînera-t-il sa femme? ne faudra-t-il point, pour les remuer tous deux, la machine du directeur?
Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se sauve.
(1) '<■ L'écolâtre. » Chanoine qui enseigne à ses confrères la philosophie et les humanités.
(2) « Prébende. » Droit qu'a un ecclésiastique, dans une église où il dessert, de jouir de certain revenu.
= lilC (JUELUUES USAliES == l'77
Un lioiuino joue et so ruine : il mario néanmoins rainée de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville (ï) ; la cadette est sur le point de faire ses vœux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son père.
Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur, et une bonne vocation ; mais (|ui n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté.
Celle qui déhbère sur le choix d'une abbaj^e ou d'un simple monastère pour s'y renfermer agite l'ancienne question de l'état populaire et du despotique.
Faire une foUe et se marier par amourette,- c'est épouser Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien ciii'J^gine qu'on vous propose, et qui, avec une riche dot, apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.
Il était déhcat autrefois de se marier ; c'était un long étabhssement, une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât ; l'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même lit ; l'on n'en était point quitte pour une pension ; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les déhces du célibat.
Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne, voilà une pudeur qui est bien placée : qu'on sente quelque peine à se trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est attaquée, cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société ; avec celle qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le mérite, la vertu, l'alUance lui font honneur? Que ne commence-t-il par rougir de son. mariage?
Je connais la force de la coutume, et jusqu'oili elle maîtrise les esprits et contraint les mœurs, dans les choses même les plus dénuées de raison et de fondement ; je sens néanmoins que j'aurais lïmpudence de me promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait ma femme.
Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d'épouser une femme avancée en âge ; c'est quelcjuefois pru-
(1) « Un Ambreville. » Un fripon.
278 = LA BRUYERE. — CONCLUSION
dence, c'est précaution. L'infaniio est de se jouer de sa bienfaitrice par des traitements indignes, et qui lui découvi"ent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est oii il faut feindi'e de l'amitié ; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y am'ait de la dureté à être sincère. Mais elle vit longtemps. Aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus, après ce gi"and omTage, qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë? A-t-elle tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements, en est-elle responsable?
Il y a depuis longtemps dans le monde une manière (1) de faire valoir son bien, qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens, et d'être condamnée par d'habiles docteiu's.
On a toujours ^ii dans la répubhque de certaines charges qui semblent n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux dépens de plusieurs ; les fonds ou l'argent des particuhers y coule sans fin et sans inteiTuption. Dirai-je qu'il n'eu revient plus, ou qu'il n'en re\ient que tard (2)? C'est un gouffre, c'est une mer qui reçoit les eaux des fleuves et qui ne les rend pas ; ou si elle les rend, c'est par des conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en soit moins grosse et moins enflée ; ce n'est qu'après en avoir joui longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.
Le fonds perdu, autrefois si siu\ si rehgieux et si inviolable, est devenu, avec le temps, et par les soins de ceux qui en étaient chargés, un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de thésauriser? Entrerai- je dans le huitième denier ou dans les aides? serai-je avare, partisan ou administrateur?
Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or; ce n'est pas assez, c'est le nombre qui opère : faites-en, si" vous pouvez, un amas considérable et qui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe? ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre maître, si vous en avez ; il sera même fort émi-
(1) <t LTne manière. » Billets et obligations. {Note de La Bruyère). — Beaucoup de casuistes confondaient encore dans une même condamnation l'usure et le prêt à intérêt.
(2) « Que tard. » Greffe, consignation. {Note de La Bruyère.)
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neut, si avec votre métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne fais en sorte qu'il se découvi'e devant vous.
Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges pour une affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune ; elle saura peut-être, dans cinq années, quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie.
L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes sèches qui étabUssent leurs causes et le di'oit de leurs parties ; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l'éloquence du seul ench'oit oîi elle est en sa place, et va faire du parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide et sans réphque, qui est celle de rexj)édition : il est seulement h désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle réglât, au contrah'e, les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers.
Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier, de la différer. Quelques-uns savent leur devoh' et font leur métier.
Celui qui soUicite son juge ne lui fait pas honneur ; car ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou' il cherche à le prévenu", ou il lui demande une injustice.
Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les tkoits de l'amitié et de l'alhance nuisent à une bonne cause et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.
Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu : celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et Ton ne sait souvent par oii aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par miUe faibles qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire.
n s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la république, et que la magistrature ne consacre les hoimnes comme la prêtrise. L'homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son propre aviUssement ; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus respecté.
Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage ; et, en montant des moindi-es conditions jusqu'aux plus grandes, on
280 = LA BRUYÉHE. — CONCLUSION
remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes sont sans conséquence et mènent au contraire à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, a ses préceptes ; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne, sans Tavoir appris, et Ton s'y tue méthodiquement. Il y a l'école de la guerre : où est l'école du magistrat? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes.
La principale partie de l'orateur, c"est la probité : sans elle, il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle ; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures.
Il est vi"ai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité; s'il 1 oublie, il n'y revient plus, et conséquemment, il perd sa somme, ou il est wcontesiaUement déchu de son droit ; or, il oubliera cette formalité. Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien.
Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce serait précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond.
La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui est né robuste.
Un coupable puni est un exemple pour la canaille ; un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes gens.
Je dirai presque de moi : « Je ne serai pas voleur ou meurtrier. » Je ne serai pas un jour puni comme tel, c'est parler bien hardiment.
Une conchtion lamentable est celle d'un homme innocent, à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime : celle même de son juge peut-elle l'être davantage?
Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt, ou l'un de ces magistrats créés pour poursui\Te les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous dejniis longtemps de nom et de visage, savait leurs vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces affreux mystères qu'il sut rendre
DE QUKLQURS USAGKS ■ 281
à un homme de crédit un h\yn\ qu'on lui avait pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il était sur le point de faire de Téclat, que le Parlement intervint dans cette affaire, et lit le procès à cet officier: je regarderais cet événement connue Tune de ces choses dont Fhistoire se charge et à qui le temps ôte la croyance : comment donc pourrais-je croire qu'on doive présumer par des faits récents, coniius et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume?
Combien d'hommes cpii sont forts contre les faibles, fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qui refusent les petits présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre 1
Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.
Les mourants qui parlent dans leurs testanu'uts peuvent s'attendre à être écoutés comme des oracles ; chacun les tire de son côté et les interprète à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts.
Il est vi-ai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte, avec la vie, l'irrésolution et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester ; ils s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table ; ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice, ou l'autorité, manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions ; car appeii-W mieux des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire?
S'il n'y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers, je ne sais si l'on aurait besoin de tril)unaux pour régler les différends des hommes : les juges seraient presque réiduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des . chambres (1),
(1) « Lanternes. » Petit cabinet de menuiserie qu'on élève dans quelques auditoires, pour placer quelques persoimes qui veulent
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au parquet, à la porte ou clans la ?alle du magistrat? des héritiers ah intestat? Non, les lois ont pour\'u à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme gi-ave, habile, consciencieux, .et qui a été aidé d'un bon conseil : d'un acte où le praticien n'a rien olnds de son jargon et de ses finesses ordinaires ; il est signé du testateur et des témoins publics, il est paraphé ; et c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul.
Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne ; il y a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles : son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? il se voit officier, logé aux champs et à la \nlle, meublé de même ; il se voit une bonne table et un carrosse : Y avait-il au monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme? H y a un codicille, il faut le hre : il fait Mœvius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied, n essuie ses larmes : c'est à ]\fo\ius à s'affliger.
La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force ouverte, tous les moyens qui peuvent servir à l'homicide? La loi qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement, n'a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner? a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t-elle introduit les fidéicommis, ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne devoir pas rendi-e à la personne à qui en effet l'on veut donner? Faut -il se parler, faut-il s'écrhe, est-il besoin de pacte ou de serments pour former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en
écouter sans être vues. H s'était glissé dans la lanterne de la Grand'- Chambre, quand on rapportait son procès. » (Furetière.)
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cet ]-eiicontre ce qu'ils peuvent espérof les uns des autres? Et si au contraire la propriété d'un tel bien est dévolue au fidéiconimissaire, pourquoi perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satii'e et les vaudevilles? Voudi'ait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, à un domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On aurait tort : y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité, et à conserver pour soi ce qui est à soi? Éti'ange embarras, horrible poids que le hdéicommis ! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est confidentiaire (1), on blesse la loi. Elle cadre donc bien mal avec l'opinion des hommes. Cela peut être ; et il ne me convient pas de dii'e ici : «La loi pèche », ni : «Les hommes se tromj)ent ».
J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques comjjagnies : Tel et tel corj)s se contestent l'un à l'autre la préséance ; le mortier (2) et la pairie se disputent le pas. Il me paraît que celui des deux qui é\ate de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui, sentant son faible, juge lui-même en faveur de, son concurrent.
Typhon fournit un gTand de chiens et de chevaux ; que ne lui fournit-il point ! Sa protection le rend audacieux ; il est impunément dans sa province tout ce qu'il lui plaît d'être, assassin, parjure ; il brûle ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le prince se mêle lui-même de sa punition.
Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devraient être barbares et ininteUigibles en notre langue ; et s'il est vrai qu'ils ne devTaient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège? Où est-il parlé de la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que Mïliiadc, qiCEpaminondas, qu''Agésilas aient fait une chère délicate? Je voudrais qu'on ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire
(1) « Confidentiaire. » « Qui prête son nom pour posséder le titre d'un bénéfice, et en laisser le revenu à un autre, ou la Uberté d'en disposer toutefois et quautes il voudra. » (Furetière.)
(2) « Le mortier. » Les présidents à mortier présidaient les différentes chambres et tout le Parlement en l'absence du roi.
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sur leur sujet, et s'être épuisé sur les cii-constances d'une bataille gagnée et d'une ville prise ; j'aimerais même qu'ils voulussent se priver de cet éloge.
Hermifpe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités ; il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce gem"e une découverte. Il laisse aux autres hoimnes le dîner et le souper, à peine en admet-il les termes ; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porte. Il voit faire son lit : quelle main assez adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir? Il sort rarement de chez soi, il aime la chambre, où il n'est ni oisif, ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui, s'il faut limer, il a une lime ; une scie s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et meilleurs, et plus commodes à son gré que ceux même dont les ou\Tiers se servent : il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, jjroductions de son esprit, et dont il a presque oubhé l'usage. Nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d'une \ie ! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tii'e à soi, et une porte s'ouvre : quelle fatigue ! voilà un mouvement de trop qu'il sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, ])Our celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre ; il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l'escaher, et il cherche celui d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte.
Il y a déjà longtemps que Ton improuve les médecins, et que l'on s'en sert ; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions ; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-niêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien de\iennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront