LA FORME DEFINITIVE DES « CARACTERES
Kegardons maintenant la forme dernière qu'a prise, après tant de longs enrichissements, le chef-d'œuvre.
Pour le fond même des idées, pour la ])hilosopliie morale, la dernière édition des Caractères ne diffère pas beaucoup de la première ; et c'est toujom's le mince petit volume paru en 1G88 qui constitue l'armature du livre infiniment plus gros de 1696 : La Bruyère, quand il a pour la première fois commencé à écrire sur l'homme, avait déjà ses idées faites, et ses conclusions générales étaient arrêtées pour toujours.
Mais l'artiste, l'écrivain, le peintre ont réalisé d'étonnants progrès ; ils n'ont pas cessé de recouvrk et d'animer, avec les ornements les plus variés, le dessin un peu sec des premiers Caractères. De telle sorte que La Bruyère, après nous avoir paru un moraliste à la façon de La Rochefoucauld et de Pascal, va nous paraître désormais — et particulièrement dans les deux chapitres que nous donnons ici pour fake connaître la forme définitive de son œuvre — le plus pittoresque des peintres d'histoire, en même temps que le plus pénétrant des historiens des mœurs. Si l'on veut bien comparer ces deux chapitres : De la Mode et De quelques usages, tels qu'on va les lire, avec les deux paragraphes, de deux pages chacun, qui en contenaient toute la substance dans la première édition, on comprendra, mieux que par aucune dissertation, l'originalité de La Bruyère vis-à-^ds des autres écrivains et, pourrait-on dire, vis-à-vis de lui-même.
Une chose folle et qui découvi'e bien notre petitesse, c'est rassujettissement aux modes quand on Tétend à ce qui concerne le goiit, le vivTe, la santé et la conscience. La viande noii'e est hors de mode, et par cette raison insipide ; ce serait pécher contre la mode que de guérh* de la ûèvre par la saignée. De même, l'on ne mourait plus depuis longtemps par Théofime; ses tendi-es exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur.
La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à Tambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas yne passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.
Le fleuriste a un jardin dans un fauboiu'g, il y court au lever du soleil, et il en re\ient à son coucher ; vous le voj-ez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tuHpes et devant la Solitaire ; il ou\Te de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour VOrientale ; de là il va à la Veuve; il passe au Drap d'Or, de celle-ci à VAgalhe, d'où il retient enfin à la Solitaire, où il se fixe, oii il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau cahce : il la contemple, il
radiuire : Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon iW sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il doniu'i-a pour rien quand les tulipes seront néa,'lioées et que les œillets auront jn-évalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une reliiiion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tuHpes.
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange ; il est curieux de fruits, vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance ; c'est pour lui un idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous réjiond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers, il n'a de l'amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer ; il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre. «Quelle chair ! dit-il ; goûtez-vous cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs » : et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec lieihe sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. 0 l'honnue divin, en effet ! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit ; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !
Un troisième, que vous allez voir, vous parle des curieux ses confrères, et- surtout de Diognète. Je l'admire, dit-il, et je le compreiuls moins que jamais : pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles, et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. Vous croyez })eut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une médaille le fruste, le flou et la fleur de coin; il a une tablette dont toutes les places sont garnies, à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre potir le remplir, qu'il emploie son bien et sa vie.
Vous voulez, ajoute Démocède, voh" mes estampes? et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être
gardée dans un cabinet qu'à tapisser un jour de fête le Petit- Pont ou la rue Neuve : il con\àent qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouwages ; au contraire, c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Callot. Je travaille depuis ^ingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude !
Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquié- 'tude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes, qui vont pour voir et qui ne voient pas, ou qui oubhent ce qu'ils ont vu, qui désirent seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste, et se fait écouter.
Mais quand il ajoute que les li\Tes en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprencke par ses discours qu'il a une bibliothèque, je souhaite de la. voir : je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses li\Tes sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreiUes, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'im après l'autre, dire que sa galerie est remphe, à quelques endi'oits près qui sont peints de manière qu'on les prend pour de ^Tais li\Tes arrangés sur des tablettes, et que l'œil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y \iendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibhothèque.
Quelques-uns, par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudi'e à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent toutes et n'en possèdent aucune : ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences, que d'être sCu-s et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est
leur maître et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d'une i^noranco crasse.
D'autres ont la clof des sciences, où ils n'entrent jamais : ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se ])arle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus maoiques, sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail ; ils plaignent ceux qui se bornent inoénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens lisent toutes les histoires, et ignorent l'histoire ; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun ; c'est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus gi-ande, mais, à la vérité, la meilleure récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer : ils plient sous le faix ; leur mémoire en est accaljlée, pendant que leur esprit demeure vide.
Un bourîïeois aime les bâtiments ; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné, qu'il est inhabitable. Le maître, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires, se retire au galetas, oii il achève sa vie, pendant que l'enfilade et les planchers de rapport (1) sont en proie aux Ana;lais et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L. G... (2) et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte ; tous demandent à voir la maison, et personne à voir Monsieur.
On en sait d'autres qui ont des fiUes devant leurs yeux à qui ils ne peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries ; qui se refusent un tour de lit (3) et du linge blanc, qui sont pauvres ; et la source de leur misère n'est pas fort loin, c'est un garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne peuvent se résoudi'e à mettre en vente.
DipMïe commence par un oiseau et finit par mille : sa maison n'en est pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l'escaher, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière ; ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme : les vents d'automne et les
(1) « De rapport. » en marqueterie.
(2) « Du palais L. G... » L'hôtel Langlée.
(3) « Tour de lit, » garniture de Lt suspendue, mais immobile.
258 = LA BRUYERE. — CONCLUSION
eaux, dans leurs plus gTandes crues, ne font pas un bruit si perçant et si aigu ; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits cliiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. H passe les jours, ces jours qui échappent et c[ui ne re\iennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet, et de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce cpi'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le son*, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. H retrouve ses oiseaux dans son sommeil : lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.
Qui pourrait épuiser tous, les différents genres de curieux? De\ineriez-vous, à entencke parler celui-ci de son léopard (1), de sa plume, de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or?
Cet autre aime les insectes, il en fait tous les jours de nouvelles emplettes : c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les papillons ; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rencke visite? il est plongé dans une amère douleur ; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute sa famille souffre ; aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de YÏe et qui ^^ent d'exph'er ; c'est une chenille, et quelle chenille !
Le duel est le triomphe de la mode, et l'enth-oit où elle a exercé sa t\Tannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la liberté de ^'i^Te, il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi, et l'a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion, à le pratiquer ; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux ; il s'était enfin si profondément enraciné
(1) « Léopard, etc. » Noms de coquUlages. (Note de La Bruyère.)
I)l<: LA MODE — — 259
dans roj)inion des pcMi[ilos, et s'était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu'un des jjlus beaux endroits de la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette folie.
Tel a été à la mode, ou pour le commandement des armées et la négociation, ou pour l'éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils fm'ent autrefois? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l'on avait pour eux?
Un homme à la mode dure peu, car les modes passent : s'il est par hasard homme de mérite, il n'est pas anéanti, et il subsiste encore par cpielque endroit : également estimable, il est seulement moins estimé.
La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs ; le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l'épure et la rend parfaite ; qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.
Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la vertu, ils vous disent : Qu'il la garde ! qu'il a bien de l'esprit, de celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent : Tant mieux pour lui ; qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est, ou quel temps il fait. Mais si vous leur apprenez qu'il y a un Tigillin (1) qui souffle- ou qui jette en sahle un verre d'eau-de-vie (2), et, chose merveilleuse ! qui y revient à plusieurs fois en un repas, alors ils disent : Où est-il? amenez-le-moi demain, ce soir ; me l'amènerez-vous? On le leur amène ; et cet homme, propre à parer les avenues d'une foire et à être montré en chambre pour de l'argent, ils l'admettent dans leur famiharité.
Il n"y a riea qui mette plus subitement un honnueà la mode, et qui le soulève davantage, que le grand jeu : cela va du pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme ])oli, enjoué, spirituel, fût-il un CatuUe ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en ime séance.
Une personne à la mode ressemble à une fleur lieue (3) qui croît
(1) « Tigillm, » favori de Néron, célèbre par ses débauches, sou avarice et sa cruauté.
(2) « En sable, » l'avaler d'un trait.
(3) « Une fleur bleue. » Ces barbeaux furent quelque temps à la mode. Les dames en portaient en bouquet.
de soi-même daus les sillons, oii elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur ; qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instar t : aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent ; demain elle est négligée, et rendue au peuple.
Une personne de mérite, au contrah'e, est une fleur qu'on ne désigne pas par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour sa beauté ou pour son odeur ; l'une des grâces de la nature, l'une de ces choses qui embelUssent le monde, qui est de tous les temps, et d'une vogue ancienne et populaire ; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères ; à qui le dégoiit ou l'antipathie de quelques-uns ne sauraient nuire : un lis, une rose.
L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d'un air pur et d'une ciel serein : il avance d'un bon vent, et qui a toutes les apparences de devoh durer ; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvi-e, l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submergée : on voit Eustrate revenir- sur l'eau et faire quelques efforts ; on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l'enfonce, on le tient perdu ; il paraît une seconde fois, et les espérances se réveillent, lorsqu'un flot sur\ient et l'abîme : on ne le revoit plus, il est noyé.
Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps oîi il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard ; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et famihères, les petites parties oîi l'on était admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient re^iwe : ce que je puis faire eu faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelleraient dans un autre gem'e ; mais les femmes sont, de nos jours, ou dévotes-, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, quelques-unes même tout cela à la fois ; le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs, ont pris la place et la défendent contre les gens d'esprit.
Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons (l),des chausses (2) à aiguillettes et des bottines ;
(1) « Ailerons, « petits bords d'étoffe qu'on mettait au pourpomt pour couviir les coutures du haut des manches.
(2) « Chausses. » Partie inférieure de l'habillement des hommes.
il rêve la veille par ovi ot comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter.
L'on blâme une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages, dont l'ordre et la structure changent selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne croissent que pour l'accompagner, qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse ; on se récrie enhn contre une telle ou une telle mode, qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu'on devi'ait seulement admirer l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a'servi de parure grave et d'ornements les plus sérieux ; et que si peu de temps on fasse la différence.
N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures changent et lorsqu'elle y pense le moins et qu'elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode.
IpMs voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode ; il regarde le sien, et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s'y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il regarde ses jambes, il se voit au miroir : l'on ne peut être plus content de personne qu'il l'est de lui-même; il s'est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oubhe pas de s'embellir ;il a une démarche molle, ef le plus joli maintien qu'il est capable de se procurer ; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas habitude. Il est vi'ai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de
Le mot aignilïeUes désignait à la fois le lien qui attachait les chausses, et les touffes de rubans, qui ornaient le bas de ce vêiement.
perles ; aussi ne Tai-je pas mis dans le chapitre des femmes.
Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme s'ils sentaient ou qu'ils pré\dssent l'indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleiu" ou l'agrément de la nouveauté ;ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente, fantaisies du peintre qui ne sont prises ni sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les mœurs ni la personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé et un matamore d'un homme de robe ; une Diane d'une fenmie de ville ; comme d'une femme simple et timide une amazone ou une Pallas ; une La'is dune honnête fille ; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.
Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est al)ohe par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un siècle s'est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus, La mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne : aidée du temps et des années, elle a le même agi'ément dans les portraits qu'a la saye (1) ou l'habit romam sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare (2) dans nos tapisseries et dans nos peintures.
Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes (3), et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien reconnaître cette sorte de bienfait, qu'en traitant de même nos descendants.
Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons (4) et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.
(1) « La saye. » Vêtement des Gaulois, lesquels passaient pour le type de la rusticité.
(2) « La mante, le voile, la tiare. » Habits des Orientaux. (Note de La Bruyère.)
(3) « De leurs armes. « Offensives et défensives. (Ibid.)
(4) « Canons. » Ornement de toile rond fort large, souvent agrémenté de dentelles, qu'on attache au-dessous du genou, et qui pend jusqu'à la moitié de la jambe.
^=r== OE LA MODE = 203
('oliii ([tii depuis ([nclque temps à la cour était dévot, et par là. contre toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il es})érer tle devenir à la mode?
De (}uoi n'est point cai)able un courtisan dans la vue de sa fortune si, pour ne la pas manquer, il devient dévot?
Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête ; mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé ; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prencke dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnaissable, mais la mode presse, il est dévot.
Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu et ce que c'est (jue dévotion (1) : il ne peut ])lus s'y tromper.
Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même ]K)ur le salut, savoir les êtres de la chapelle, connaître le flanc (2), savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu ; rêver dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses ; avoir un directeur mieux écouté que l'Évangile ; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur ; dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut ; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance ; ne s^e repaître que de livi'es de spiritualité, comme s'il n'y avait ni Évangiles, ni Épîtres des Apôtres, ni morale des Pères ; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles ; circonstancier à confesse les défauts d'autrui, y pallier les siens ; s'accuser de ses souffrances, de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme ; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres ; n'estimer que soi et sa cabale, avoir ])our suspecte la vertu même ; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi, ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités : c'est du moins jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.
(1) « Dévotion. » Fausse dévotion. {Note de La Bruyère.)
(2) « Le flanc, » les environs de la chapelle royale.
Un dévot (1) est celui qui, sous un roi athée, serait athée.
Les dévots (2) ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de Fincontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perch'e leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui, avec les vices cachés, fuient encore l'orgueil et l'injustice?
Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l'ambition ; qu'il n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents ; qu'il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers ; qu'il ne sera ni fourbe, ni médisant ; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes ; qu'il priera autrement que des lèvi'es, et même hors de la présence du prince ; quand, d'ailleurs, il ne sera point d'un abord farouche et difficile ; qu'il n'aura point le visage austère et la mine triste ; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif ; 'qu'il saura rendre, par une scrupuleuse attention, divers emplois très compatibles ; qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus étendue pour les peuples et pour tout l'État ; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnaître : alors je dirai de ce personnage : H est dévot, ou plutôt : C'est un homme donné à son siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de l'hypocrite.
Onupkre (3) n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même, il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver ; il porte des chemises très déliées, qu'il a vm très grand soin de bien cacher. Il ne dit point ma haire et ma discipline (4),
(1) « Dévot. » Faux dévot. (Note de La Bruyère.)
(2) « Dévots. 1) Faux dévots. (Ibid.)
(3) C'est la reprise et la rem'se ai pont, après trente ans environ, du portrait que Molière avait tracé de l'hypocrite dans Tartuffe.
(4) « Discipline. » Allusion au vers de Molière (Tartuffe, m, 5) :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline
au contraire, il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu'il l'ait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipHne. Il y a quelques livres répandus dans sa chanii)re indifféremment : ouvrez-les : c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et V Année sainte; d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilh, lui sont famihers : il joue son rôle. S'il entre dans une éghse, il observe d'abord de qui il peut être vu, et, selon la découverte qu'il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs ; si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueilhr, et où tout le monde voit qu'il s'humihe : s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte. Il évite une éghse déserte et sohtaire, où il pourrait entendi'e deux messes de suite, le sermon, vêpres et comphes, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré : il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours ; on n'y manque point son coup, on y est vu. n choisit deux ou trois jours dans toute l'année, où, à propos de rien, il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l'iiiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration ; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de luimême. 11 est encore plus éloigné d'employer, pour la flatter
266 = LA BRUYÈRE. — CONCLU SIOi\
et pour la séduire, le jargon de la dévotion ; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très ridicule, n sait oii se trouvent des femmes plus sociables, et plus dociles que celle de son ami ; il ne les ^andonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que poui- faire dire de soi dans le public qu'il fait des retraites : qui, en effet, pouiTait en douter, cpiand on le revoit paraître avec un visage exténué, et d'un homme qui ne se ménage point? Les femmes, d'ailleurs, qui flem-issent et qui prospèrent à Tombre de la dévotion, lui couN-iennent, seulement avec cette petite différence qu'il néghge celles qui ont \ieiUi et qu'il cultive les jeunes, e4; entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c'est son attrait : elles vont, et il va ; elles reviennent, et il retient ; elles demeurent, et il demeure ; c'est en tous heux et à toutes les heures cpi'il a la consolation de les voir: qui poun-ait n'en être pas édifié? elles sont dévotes, et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il l'a jeté en sa faveur ; tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offi-e : il se fait reprocher de n'avoir pas recom's à ses amis dans ses besoins : quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer ; il dit une autre fois, et d'une certaine manière^ que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme : il vante quelque autre fois pubhquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire à lui faire une gi-ande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agit smtout de les enlever à un fils, le légitime héritier : un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé ; Onuplu-e n'est pas dévot, mais il veut être cru tel et,, par une parfaite quoique fausse imitation de la pié.é, ménager som'dement ses intérêts: aussi ne se joue-t-ilpas à la hgne cUrecte, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à étabhr ; il y a là des droits trop forts et trop inviolables : on ne les traverse point sans faire de l'éclat, (et il l'appréhende), sans cju'une pareille entreprise \ienne aux oreilles du prince, à qui il dérobe sa marche par la crainte cju'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la figue collatérale : on l'attaque plus impunément ; il est la terre lu- des cousins et des cousines, du neveu et de la luèce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait for-
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tune ; il se donne pour l'héntier légitime de tout vieillard qui meurt riclie et sans enfants, et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents recueillent sa succession ; si Onuplire ne trouve pas jour à les en frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisajice lui suffit pour ce pieux dessein, et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection ; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche : on lui parle CCEudoxe, il sourit ou il soupire ; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison : il en a assez dit.
Un homme dévot (1) entre dans un heu saint, perce modestement la foule, choisit un coin pour se recueilUr, et où personne ne voit qu'il s'humilie. S'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, quelque comparaison qu'il fasse de ces personnes avec lui-même, il ne les méprise pas, il ne s'en plaint pas : il prie pour eux.
Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire : qu'est devenue votre joie? Je suis riche, chtes-vous, me voilà au large, et je commence à respirer. Riez plus haut, Zéhe, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre ; ne faites pas dire de vous qu'une nouvelle place ou que quelques mille livi-es de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit. Je m'en doutais, Zéhe ; mais, croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois : ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre ni plus famiher avec vous ; je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste ; je croirai également que vous êtes riche et
(1) « Un homme dévot. » Ce caractère iuséré pour la première fois dans la quatrième édition a été réimprimé dans la cinquième et dans la sixième, et supprimé ensuite dans tontes les autres. La Bruyère, croit-on, prir pour modèle de l'homme dévot François de Beanvilliers, duc de Saint-Aignan. Ce duc, dans la suite, aurait demandé et obtenu la suppression de ce caractère.
268 = LA BRUYERE — CONCLUSION
en faveur. Je suis dévote, ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment d'une bonne conscience étale sur le visage ; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors : elles mènent plus loin, et l'on ne s'étonne plus de voir cpie la dévotion (1) sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse.
L'on a été loin depuis un siècle dans les arts et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusque.^ à celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce cpie l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de plus subhme. La dévotion (2) et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu'on appelle les termes de l'art : celui qui ne les sait pas n'est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même cjui ont été dirigés par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien \ivre.
C'est une chose délicate à un prince rehgieux de réformer la cour et de la rendre pieuse : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps, que de son zèle et de son industrie.
C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des gi'âces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à im complaisant : ils ont un mérite fixe et des talents sûi-s et connus qui amusent les grands, et qui les délassent de leur grandeur ; on sait que Favier est beau danseur, et que Lorenzani (3) fait de beaux motets (4). Qui sait, au contraire, si l'homme dévot a de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne (5), et avec raison : c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était récompensé, exposerait le prince à mettre en honneur la
(1) « La dévotion. » Fausse dévotion. {Note de La Bruyère.)
(2) 0 Dévotion. » Fausse dévotion. (Ibid.)
(3) a Lorenzani » Italien qui devint maître de musique du pape Innocent XII.
(4) » Motets. » Psaume, ou autres paroles latines mises en musique, poiu: être chantées à l'égUse, et C[ui ne font point partie de l'office divin. » (DicT. de l'Académie.)
►: (5) « La cassette. » Le roi faisait des pensions sur sa cassette. — « L'épargne. » Le trésor public de l'État.
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dissimulation et la fourberie, et à payer pension à l'iiypocrite.
L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la résidence.
Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos ; elle fait supporter la vie et rend la mort douce : on n'en tire pas tant de l'hypocrisie.
Cliaque heure en soi, comme à notre égard, est unique : estelle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les miUions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviencbont ces modes quand le temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps.