‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 7 sur 54 · VIE INTIME DE LA BRUYERE · texte numérisé non relu

VIE INTIME DE LA BRUYERE

pu évidemment montrer son désaveu en rompant avec cet homme sans honneur. Il ne le fit point. Craignit-il, en quittant le toit familial, de propager la certitude qu'un La Bruyère s'y livrait à un commerce coupable ? Voulut-il éviter à sa mère un chagrin dont elle aurait douloureusement ressenti l'amertume? Appréhenda-t-il, éloigné de ce logis, les difficultés de l'existence et la mélancolie de la solitude? Sans doute, plusieurs de ces raisons l'incitèrent-elles à garder le silence.

Mais visiblement son oncle lui inspirait de l'antipathie. Lorsqu'il parle, dans la suite, de ces gens a\ddes qui exigeraient « un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière ou qui marchent sur la terre ferme », c'est à lui cpi'il pense aussi bien qu'à tel personnage désigné par les clefs de ses Caractères. C'est à lui également qu'il pense lorsqu'il écrit, avec une véhémence où perce sa mésestime :

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seule volupté, qui est ceUe d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes siu le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent.

Il considère qu'ils ont acheté trop cher, au prix de leur « repos, leur santé, leur honneur et leur conscience », la jouissance de leiu" richesse.

De fait, l'oncle Jean II dut, vers la fin de sa vie, ajouter, pour se rendre tout à fait odieux à son entourage, l'avarice à la cupidité. Il cadenassa ses coffres pleins d'or, les défendit contre toute entreprise, porta sur lui ses clefs comme un ))ien précieux et entretint la crainte perpétuelle « d'un vol domestique ». Il soupçonna tout le monde autour de lui de vouloir- lui ravii' ses écus.

Or, en réalité, personne, dans la maison, ne songeait à s'emparer de son trésor. Mais, dans la médiocrité où tous

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vivaient, sœur, belle-sœur, neveux et nièces envisageaient comme interminable la carrière de ce célibataire inutile. El inconsciemment ils souhaitaient sa mort. Et La Bruyère, t|ui entendait ce souhait, par une sorte d'intuition ou de di\'ination, souffrait qu'il ait pu naître dans l'âme de ses proches. « H n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, écrira-t-il plus tard, ou cjui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte. »

Du reste, Jean II de La Bruyère ne prolongea pas, au delà de ciuelci[ues années, lïmpatience et la convoitise de ses parents. Il s'éteignit le 27 décembre 1671. Mais, comme il était un homme ordonné, il avait eu soin, cpielques jours avant sa mort, d'appeler un notaire. H ne voulait pas que sa famille se partageât équitablement sa succession. Il souhaitait que celle-ci fût répartie selon le degré d'affection qu'il accordait aux uns et aux autres. Bien qu'il n'eût point vécu en leur compagnie, et peut-être à cause de cela, il avantagea sa sœur 'Mme de la Guyottière et les enfants de celle-ci. Il avait tout d'abord légué à sa belle-sœm*, ]\Ime de La Bruyère, une rente de quatre cents livres. A la dernière heure, par un codicille, il lui enlevait cette pau\Te donation. pour se venger assurément de quelque parole déplaisante ou de quelque acte, à son avis désobligeant.

n fut peu regretté. Et c'est, incontestablement, son oraison funèbre que Jean III de La Bruyère plaça dans son œuvre, sous la brève forme suivante :

Les partisans nous font sentir toutes les passions Tune apiès l'autre : l'on commeuce par le mépris à cause de leur obscurité : on les envie ensuite, on les liait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte : l'on vit a'^sez pour finir à leur égard par la compassion.

Peu après son enterrement, les héritiers procédèrent au partage de ses biens. En cette circonstance encore, La Bruyère assista à d'affligeants spectacles. Car Mme de la fJuvottière vint en personne levendiquer sa part. Et l'on se querella poiu' les hardes du défunt. La possession de quehpu's luanuites et casseroles fut âpicmetit disj)ulée.

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Cela ne contribua pas à atténuer les mésintelligences existant dans la famille. Sans doute cette dame avait-elle envisagé sans plaisir l'installation de son frère rue du Grenier-Saint-Lazare. Elle considérait que, de cette sorte, elle serait frustrée des sonmies que le célibataii'e dépenserait au profit de ses hôtes. Elle le supposait plus généreux qu'il n'était en réalité. Tous ces faits contribuent à donner la conviction que le milieu où végétait notre héros était composé d'assez pauvres esprits.

Xéanmoins, il ne jugea point utile de s'en séparer. Après la mort de Jean II, le ménage collectif subsiste sous la dh'ection de JVIme de La Bruyère. Celle-ci — les documents le laissent entrevok — est à peu près dénuée de fortune. Ses enfants.de leur côté, ne possèdent guère, en outre (\e^ biens laissés ])ar leur oncle, (jue les revenus de leurs emplois. La Bruyère retire-t-il quelque ])écune de son cabinet d'avocat? On lïgnore. Son frère Louis a pris, dans tous les cas, la survivance de la charge paternelle à l'Hôtel de Ville. Robert-Pierre, clerc du diocèse de "Paris, ne jouissant d'aucun bénéfice ecclésiastique et Elisabeth-Marguerite, non mariée, se contentent de leurs maigres rentes et ne cherelient pas à les augmenter. Tous se méfient de la gÊStuui de leur mère, cpii paraît être une femme d'intelligence moyenne. Es ne lui abandonnent ])as la libre dis- ])Osition (le leurs capitaux, cprils administrent eux-mêmes. Ils adoptent, dès Torigine, l'habitude de lui ])ayer pension.

La Bruyère donne, au dire de M. Servois, « pour son logement, sa nomiiture, celle de ses gens, neuf cents livres ])ar an et, de plus, la moitié du prix du loyer de l'écurie ». Mme de La Bruyère tient un compte exact et minutieux de ses dé])enses. C'est grâce à l'un de ces comptes, conservé dans les archives d'un notaire })arisien, que l'on peut imaginer le genre d'existence du ménage. Or, à la vérité, les habitants de la rue du Grenier-Saint-Lazare ne semblent aucunement pâth'. Ils se sont partagés en deux groupes, selon leurs connnunautés de désh's ou de sympathie : La Bruyère et son frère Louis d"une part, Robert- Pierre et sa sœur Ëlisabeth-Marouerite de l'autre. Les

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premiers mènent un train ([uasi luxueux. Ils ont domestiques, chevaux et carrosse, dont ils usent tour à tour et supportent les frais. Les seconds entretiennent un valet, pour leur double ser\ace, mais renoncent à tout faste extérieur.

n est pour nous évident que La Bruyère, s"il dédaignait les riches et affectait de mépriser la riciiesse, goûtait cependant ^ivenlent Tatmosphère agréable que cette dernière procure. Il aimait notamment que le décor de son intimité fût en harmonie avec ses goûts esthétiques. A la vente des biens de son oncle, il avait acheté, ])ourles sommes de quatorze cents livres d'une part et de trente-six livres de l'autiT, une magnifique « tenture de tapisserie de verdm"e de Flandres » et quelques autres x meubles et hcuxles » dont il avait orné sa cliambre. Cette chambre devait être très confortable. On l'y voit, à différentes reprises, procéder à des réparations ou des transformations qui ont pour but de Terabellir. Tel jour, Jean Tassier, nuiître potier de terre, y remplace, moyennant un prix de dix livres huit sols, le carrelage délabré. Tel autre jour, Etienne Hutain, menuisier, reçoit ^dngt li%Tes pour y avoir exécuté des « ouvrages » de menuiserie et de vitrages.

Peines inutiles, d'ailleurs, car le ménage, volontiers, vagabonde à travers Paris. Successivement il habita, ayant quitté, avant 1676, le Grenier-Saint-Lazare, la rue Chapon, puis la rue des Grands- Augustins. Jusqu'en 1684 il demeurera uni. Ce n'est guère qu'à partir de cette date que les deux groupes se sépareront. La Bmyère sui\Ta son frère Louis rue des Charités-Saint-Denis, ]\Ime de La Bruyère se réfugiera auprès de Robert-Pierre et d'Éhsabeth- Marguerite, rue des Fontaines. Les nécessités de la vie impliqueront cette obligation de rupture matérielle. L'affection et la solidarité des deux foyers n'en seront pas pour cela diminuées.

rHAPTTRE V

IwV BRUYÈRE TRESORIER GÉNÉRAL DES FINANCES

On ne doit point exagérer le désintéressement de La Bruyère, et penser que, les jugeant, il planait au-dessus des hommes. Bien que, par certains endroits de son caractère, il leiu- fût supérieur, il en partageait néanmoins, sur beaucou]) d'autres, leurs défauts.

Il avait, on peut le présumer, toujours considéré sa situation d'avocat au Parlement comme transitoire. Elle le ])réservait d'une oisiveté cpii conduit à la mollesse. Elle lui omTait quelcpies portes closes aux désœuvrés, celles, ])ar exemple, de confrères célèbres, comme Jean de Gomont et Georges du Hamel. Elle lui procurait la considération de contemporains intelligents, érudits ou hommes de lettres.

Mais il n'avait pas l'intention de la conserver toute sa vie. De plus en plus incliné par son tempérament à l'existence méditative, il cherchait « un office lucratif, qui rendît la vie aimable, qui fît prêter à ses amis et donner à ceux qui ne peuvent rendre ». En d'autres termes, il était en quête d'une grasse smécure. Or, les grasses sinécures s'achetaient chèrement et étaient, en outre, assez recherchées pour que les vacances en fussent rares. Les fils, le plus souvent, obtenaient la survivance des pères décédés.

La Bruyère dut l'attendre longtemps pour deux raisons, dont la première fut qu'il n'avait pas de préférence marcpiée et la seconde qu'il n'avait pas d'argent. L'argent lui vint à la mort de son oncle. Dès lors, il put ambitionner de jeter aux orties la robe d'avocat. Par une bizarrerie à laquelle on ne s'attendrait pas, cet homme qui exécrait la finance et tout ce qui, en principe, touchait à cette

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richesso qui pervortit les raoilleiu's d'entro los o?prits, cet liouiinc oiienta son enquête du côté de cette cjinière. Il voulut être trésorier général des linances.

Voilà, tout au moins, de la singularité. Désonnais il s'eniijloya à. acquérir la charge cpii lui apportera la tranquillité dorée et, par surcroît, îa noblesse. Or. en mars 1 672. cette charge fut vacante en la généralité de ('aen, par la mort de son titulaire Pierre Roussel. JMais un sieur Joseph Métezeau s'en emparait aussitôt, au prix d'environ dix-huit mUle livres. C'était un bourgeois de Paris qui n'avait nullement l'intention de s'établir en iSormandie, mais sim])lement de revendre l'office avec de notables bénéfices. Il en arriva de cette sorte. En novembre 1673, en effet, La Bruyère en devenait ])ossesseur à son tour après avoir désintéressé libéi'alement son détenteur éphémère. Le 29 mars 1674, des lettres patentes lui en donnaient la disposition officielle.

Cette charge rapportait \m levenu annuel d'environ deux mille quatre cents livres, lequel pouvait être doublé pour les trésoriers séjournant à Caen et assistant aux assemblées des officiers royaux. Le désh* formel dp La Bruyère était évidemment de ne point quitter Paris, quelles que fussent ses obligations. A s'ensevelk dans la morne province, il préférait renoncer à tous les droits. H avait d'ailleurs cela de commun avec la plupart des Parisiens et même des pro\'inciaux qui jouissaient de quelque considération en la capitale, ou qui l'aimaient assez pour ne vouloir ]ilus en être exilés. Les gens nantis de bénéfices ecclésiasticpies, comme Boisrobert ou Scarron, se refusaient presque toujours à accomplir leur temps de rigoureuse résidence. Tel était La Bruyère.

Il attendit cinq mois avant de se soumettre aux formalités indispensables de la réception. En août 1674, il se présenta cà Rouen devant la Chambre des comptes de Normandie. M. Servois, d'après Eugène Chatel, a conté quels furent ses déboires en cette -sille. « Les semestres d'été, dit-il, c'est-à-dire les magistrats qui étaient de service pendant les six derniers mois de l'année, avaient été

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('oiiv()(|ués pour ontondre, le 23, le rappori du ooiiseillcMiiKiîtio Robert, cluiioé de rinformation sur les âge, vie. mœurs, vocation, leligiou. exti-action, comportements et moyens du récipiendaire ; mais les conseillers ne s'étant pas rendus, ce jour-là, en nombre suffisant à la chambre, le rapport ne l'ut entendu (pie dix-neuf jours plus tard, le Jl septembre.

« Le jeudi lo eut lieu la séance de réception. Introduit par le greffier, I^a Bruyère s'avança jusqu'au banc des ])résidents, fit les salutations d'usage, supplia la Chambre, dans une harangue en fi'ançais, de le recevoir au serment et répondit aux questions que lui adressèrent les présidents et conseillers-maîtres (( sur les fonctions de sa charge « et les finances ». L'examen achevé, il se retira au parquet, où il attendit le 'résultat de la délibération de la Chambre. Introduit de nouveau, il prêta serment, les deux mains étendues « sur le livre ouvert des Saints Évangiles », puis il prit place sur le dernier banc des conseillei-s-maîtres, où le conduisit leur doyen.

« A Caen, les formalités furent rapidement remplies. N'eût été la fête de Saint-Mathieu, il eût requis son installation le vendredi 21 septembre, et le bureau des finances y aiu-ait procédé le jour même ; il ne fut installé que le lendemain, en présence de ses collègues, MM. de Bonne- ^'ille, de Fontenay, du Bocage, de Ëotot, de Gavrus, de Fourmentin, de Bachelier et de Boismotte. »

La Bruyère rapporta un assez mauvais souvenir de la Normandie. Il ne sut nullement en apprécier le charme, et ses Aolles aux monuments magnifiques le laissèrent indifférent. Ce Parisien s'était probablement heurté à ces étroits personnages de province dont il a dit : « Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux ou cju'on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit. » En outre, il ne pardonnait point aux magistrats rouennais de l'avoir, durant plusieurs semaines, obligé à lanterner dans une cité où il avait peu de relations.

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De retour à Paris, il était décidé à ne plus remettre les pieds dans cette région hostile, où de gros hommes réjouis parlaient a\'ec un accent si bizarre. Kéussit-il à se iahe dispenser de la lésidence? Les trésoriers généraux des finances n'avaient droit qu'à trois mois de congé par an. Us devaient, à tour de rôle, participer aux travaux de leur charge, et ceux qui n'en étaient point régulièrement exemptés étaient ex}30sés à des remontrances et à des peines. Or La Bruyère ne semble avoir jamais accompli le moindre de ses devoirs. Poiu' payer même le droit annuel de trois cents li\Tes qu'il était tenu d'accpiitter, il avait à Caen, en trois de ses confrères, les sieurs Clément, de Gavrus et de Fontenay, des mandataires bénévoles (1).

Les fonctionnaires du dix-septième siècle étaient des

(1) Les Archives nationales, P. 3821, Taxes sur les trésoriers de France. Années 1684, 1685 et 1686, conservent plusieurs reçus relatifs à la charge de La Bruyère que ne semblent pas avoii' connus ses biographes. Ils sont libellés ainsi : « J'ai reçu de JL Jean de La Bruyère, conseiller du roi, trésorier de France et général de ses finances en la généralité de Caen, de deniers provenant de ses gages de l'année 1684, par les mains de ^I. Doublet, receveur général des finances en ladite généralité, la somme de dix-huit cent vingt livres, seize sols, huit deniers, pour le quart de celle de trois mille six cent quaranteune livre, treize sols, quatre deniers et le premier des trois payements cpii doivent être faits pour l'année 1684 faisant partie de celle de soixante-tlix mille livres portée par le rôle arrêté au Conseil le 13 mai 1684. dont moitié montant à celle de trente-cinq mille livres a été distribuée à chaque officier dudit bureau des finances par état arrêté au Conseil le quatorze avril dernier dans lequel ledit de La Bruyère est compris pour ladite somme de dix -huit cent vingt livres, seize sols, quatre [sic) deniers ordonnée être payée des deniers provenant de ses gages de ladite année pour jouir par lui du bénéfice de la déclaration du 20 avril dernier et de la faculté, accordée aux officiers dudit bureau de finances, d'être admis au droit annuel pendant neuf années qui ont commencé au 1^''' janvier 1684 et qui finiront au dernier décembre 1692, sans payer aucun prêt ni avance durant ledit temps, dont Sa Majesté les a déchargés ; au moyen duquel annuel lesdits officiers, ensemble leurs veuves, enfants, héritiers et ayants cause jouii'ont de la dispense des quarante jours en l'année qu'ils auront payé le droit annuel et des avantages portés par la déclaration du 30 octobre 1683, etc.. Fait à Paris, le I''' jour de juin 168."). i Voir aussi même registre, p. 84 v''.

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iu mimes peu endurants. Ils supportaient malaisément que

I un de leurs collègues, pour jouir de son indépendance totale, se déchargeât sur eux de sa besogne. Leurs revendications, leurs conflits et leurs plaintes sont iimombrables dans les registres du ministère des Mfaires étrangères ou des Archives nationales. H serait exceptionnel qu'ils eussent accceptc sans murmure l'absence per])étuelle de La Bruyère. Si cehii-ci n'obtint pas l'autorisation, par arrêt du (.'onseil d'État, de négliger sa tâche nornuinde, il suivit certainement les persécutions du bureau caennais. Vn passage des Caractères le laisse volontiers entendre, ce II y a, dit ce passage, dans l'Europe un endroit d'une province maritime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le bourgeois au contrahe et le magistrat grossiers, et dont la rusticité est héréditake. »

Le bureau s'accoutuma cependant, à la longue, à le considérer comme une sorte de personnage chimérique ou encore comme un fonctionnaire honoraire auquel des appointements étaient versés par aménité pure de la compagnie.

II arriva même, lorsque La Bruyère eut cédé, non sans tribulations, sa charge à Charles-François de la Bonde, sieur d'IbervUle, que des plumitifs ne purent croire qu'un trésorier, à leur avis fantomatique, eût un remplaçant en chah' et en os. Lorsque M. d'Iberville, absent lui-même, envoya chercher ses gages, on les donna bien, en réalité, à son messager, mais on continua à les attribuer à La Bruyère.

Cependant celui-ci vivait à Paris, sans souci de ce que pensaient de son indolence ses détracteurs normands. Il avait réalisé son vœu de tranquillité et il ne demandait point davantage. Ou, du moins, il n'osait point demander davantage. Il était ambitieux ; il ne le laissait pas voh\ Sa vie ne sera qu'une longue ambition muette et déçue. Car il se croyait capable de briller dans les plus hauts emplois. Mais il ne les sollicitait d'aucune façon, par timidité peut-être, ou encore par orgueil.

Puis, malgré les deux mille quatre cents livres de sa charge, il était pauvre. Son frère Louis, en 1676, avait

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abandonné le contrôle général des rentes de THôtel de Ville et s'était, à son tour, établi avocat au Parlement. Peut-être avait-il perdu sa fortune et La Bruyère était-il obligé de lui venir en aide. Toujours est-il que, soit rue ( 'hapon, soit rue des Grands- Augustins, IVIme de La Bruyère et ses enfants ])araissent avoir" diminué leurs dépenses. Xotre héros lui-même a renoncé au luxe de sa chambre. Celle-ci, au dire de Vigneul-Mar ville, était plus proche du ciel que de la terre. Une « légère tapisserie )> la séparait « en deux ». « Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivaient, levait adroitement la tapisserie, et laissait voir le ])hilosophe, le \dsage riant et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le coeur des survenants l'élixir de ses méditations. )>

En cette chambre qui q|fre toute l'apparence d'une mansarde, le futur moraliste ne s'ennuyait aucunement jiuiscjue, au témoignage même d'un de ses plus rudes ennemis, il conservait le visage riant. Il y demeurait aussi souvent qu'il le pouvait, dans la solitude et dans le silence. 11 y connaissait délicieusement ce qu'il a appelé « l'oisiveté du sage ». Son travail consistait à « méditer, parler, Ih'e ». H assemblait déjà, peut-être sans en avoir conscience, les matériaux des Caractères. 11 s'efforçait « de jouer ce rôle » de sage « avec dignité », apprenant à ses dépens, par les quolibets de sa famille ou des étrangers, qu'il faut, pour le remplir. « beaucou]) de fermeté ». De temps à autre, il quittait cette retraite pour se rendre « sur les bancs du Luxembourg et des Tuileries » où il étudiait « la cour et la ville ». Dans ces endroits publics, et au cours la Keine, et au jardin de l'Ai'senal, oii se réunissaient, à certaines heures de la journée, pour le plaish* de (c galantiser », la noblesse (^t la bourgeoisie, il puisait aussi les éléments de certains chapitres do son livre, en particulier du chapitre de la Ville.

Le jardin de l'Arseiud était situé sur hi rive droite de la Seine, en face de l'île Saint-Louis et de l'île des Louviers, aujourd'hui disparue. 11 environnait de son maU, oii se divertissaient les joueurs de boules, de ses vei'ts gazons

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et de ses parterres en broderie le sévère palais des maîtres de l'artillerie et les bâtiments oii d'innombrables artisans fabrifjnaient canons, eouleuvrines, boîtes et autres engins de gnerre. Il était fort fréquenté par les oisifs du dixseptième siècle, surtout par les oisifs de la bourgeoisie. Il y régnait une aimable liberté de mœurs et d'allures. Les nouvellistes volontiers y reformaient les pelotons préoccupés d'affaires d'Etat, de poésie ou de galanterie que nous avons montrés se formant, aux heures d'audience, sous les piliers de la Grand'Salle, au Palais de Justice. Les femmes y venaient en groupes, certaines d'y trouver des distractions amoureuses. Elles s'asseyaient, bientôt entourées de goéelureaux, sur les gazons. Ce n'étaient point, pour la plupart, des prudes. Volontiers elles répondaient aux œillades qui leur étaient adressées et acceptaient les friandises, pains d'épices et dariolettes, arrosées de vin clairet, que leur offraient des soupirants a^^des d'emplir d'une intrigue leurs journées désœuvi'ées.

Le cours la Reine était une promenade plus élégante, également située au bord de la Seine, au delà du jardin des Tuileries. On y voyait un grand concours de carrosses, de litières, de cavaliers et de piétons. On ne s'y rendait point pour respirer un aii* sain sous les allées ombragées cpii suivaient les berges de la ri^dère, mais pour admirer « le combat des belles jupes et des chars dorés ». Là, l'assistance était composée de la haute société parisienne, gens de cour, gens de robe, riches bourgeois et financiers opulents. Tous s'y réunissaient dans un but d'ostentation. On y rivalisait de magnificence, et les femmes, parées de fastueux atours, y livraient des combats de coquetterie. Il y avait parfois des cours officiels, ordonnés par le roi, pour honorer quelque prince de passage et le stupéfier par la splendeur que l'on y déployait. Six cents carrosses et litières y cheminaient alors dans un étroit es])ace. sur plusieurs rangées, revêtus de brocart d'or et d'ornements d'argent massif. En temps ordinaire, d'ailleurs, la somptuosité n'était pas moins grande.

La Bruyère n'a })as considéré l'atmosphère galante

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même de ces réunion? et leur extrême licence. E lui a paru plus important de montrer quel était l'état d'âme de cliaciue promeneur figurant dans ce lent et, en apparence, solennel défilé, si souveni raillé par les poètes et les pamphlétaires.

L'on se donne, écrit-il, à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au com-s ou aux Tuileries, pom* se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres... L'on s'attend au passage réciproquement dans une promenade publicpie ; Ton y passe en revue l'un devant l'autre: can^osse, chevaux, h^Tées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou mahgnement observé ; et selon le plus ou le moins de l'équipage, ou Yoif respecte les personnes, ou on les dédaigne.

Dans ces heux d'un concoiu's général, oii les fenmies se rassemblent poiu- montrer une belle étoffe et pom recueiUir le fruit de lem- toilette, on ne se promène pas avec une compagne par la nécessité de la conversation ; on se joint ensemble pomse rassmer sur le théâtre, s'apprivoiser avec le pubhc et se raffernùr contre la critique: c'est là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle pom- les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse sa voix, l'on gesticule et l'on badine, l'on penche uégUgemment la tête, l'on passe et l'on repasse.

La Bruyère, comme on l'a bien souvent constaté, ne possède pas le sens descriptif. Par lui nous n'apprenons rien du décor oii se meuvent les acteurs de la comédie humaine. H représente ceux-ci en scène, sans se préoccuper des choses extérieures. Il les situe dans le temps, non di\m le milieu. Il eût complicpié, il est wai. singulièrement son travail, s'il eût voulu donner des cadres à ses portraits. Car, selon la waisemblance et d'après maints passages des Caractères, on se rend compte cpie toutes les promenades de Paris \irent passer ce flâneur indifférent, eût-on dit, mais en réalité tout tendu par l'attention et la curiosité, n allait tantôt à Vincenues, tantôt à Chaillot, tantôt à Saint-Cloud. Les jardins de la Folie-Rambouillet, près Bercy, furent pour lui un but de sortie, et aussi la place

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Royale, où les coquettes du Marais rejoignaient leurs amants, et Ouilles, et Aclicres où le roi passait la revue de ses troupes. Il fréquenta même en été la promenade des Bains. Elle était assez éloignée de Paris, à proximité de Charenton, à l'endroit précis où la Marne se jette dans la Seine. Les femmes, en petit nombre, s'y baignaient sous des tentes élevées dans l'eau. Les hommes y prenaient leurs ébats au gi'and air. Par centaines les carrosses stationnaient sur la rive de la Seine, chargés de spectateurs et particulièrement de spectatrices.

Que nos dames y soient, tu le juges sans peine, dit un poète anonyme de la fin du siècle.

Mais devinerais-tu quel dessein les y mène? La porte Saint -Bernard, fameuse par ses bains, A, pour les attirer, certains Tritons humains Qu'expose à lem's regards, ou l'onde, ou le rivage. Leurs cœurs, vers ces objets, se rendent à la nage ; On y court pour y voir l'homme en son naturel Et tel qu'il est sorti des mains de l'Éternel...

La Bruyère a signalé, d'une manière discrète, cette malsaine curiosité :

Tout le monde, dit-il, connaît cette longue levée qui borne et ([ui resseiTe le lit de la Seine, du côté où eUe entre à Paris avec la Marne, qu'elle vient de recevoir : les hommes s'y baignent à pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l'eau ; on les en voit sortir : c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore ; ot quand elle est passée, elles ne s'y promènent plus.

Durant ces années de méditation, La Bruyère a-t-il fréquenté les salons parisiens? On ne jjeut l'assurer. Les salons n'étaient plus, entre 1670 et 1688, ce qu'ils étaient au début du siècle. Avec ])eine on eût rencontré des conciles de doctes personnages, comme en assemblèrent autour

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creux Mlle de Gournay, Coiirart, Ménage, Chapelain, les frères du Puy et l'alDbé d'Aubignac. Les folâtres réunions de riiôtel de Rambouillet n'avaient point trouvé de continuateiu's en le duc et la duchesse de Montausier, désormais préoccupés de leur fortune et de lem* gloii'e personnelles. Les ruelles galantes, comme celle de la comtesse de la Suze. s'étaient dispersées à la mort de leurs souriantes déesses. Les alcôves précieuses s'étaient closes sous les railleries unanimes. L'unicpie salon littéraire cpii méritât encore cj,uelc|ue attention était celui de Madeleine de Scudéry, d'une Madeleine de Scudéry vieillissante, soucieuse surtout de louanger Louis XIV et de propager les préceptes de morale. La poésie, jadis alerte et vivante, sombrait dans la fadeur. La galanterie n'était point morte, mais elle offi-ait une physionomie plus brutale et qui, parfois, pouvait être confondue avec celle de la luxm'e.

Il y avait é^idemment encore, de-ci, de-là, certaines maisons où se réunissaient, ])our le ])laisir de la conversation, quelques personnes pédantes ou enjouées. Mais elles étaient un reflet de la com- et elles avaient avec elle des attaches étroites. Les deux seuls bureaux d'esprit qui paraissent se signaler, à cette épocpie, par leur vive originalité, sont ceux de Ninon de Lanclos et du duc de Vendôme. L'un était ouvert rue des Tourn elles et l'autre au Tenii)le. Tous deux tendaient au même but, mais par des voies différentes. En eux s'était réfugié l'esprit philosophique ou, pour mieux dire, le libertinage, l'athéisme, la liberté de penser. Us avaient poui- héros ]\Iontaigne et pour ])ères ces poètes, Théophile de Viau, Desbarreaux, Saint- Pavin, Saint-É^Temond, qui forment, à travers le siècle, l'ascendance intellectuelle de Voltaire. Ils préparaient les réactions futures contre l'absolutisme monarchique. Mais en l'un, celui de Xinon, devenue une jihilosophe toute pure, on manifestait cette tendance, peu sensible, à la vérité, mais certaine, par une sorte de ])ropagande verbale, par une censure, fort redoutée à la cour, des actes royaux et |)ar la raillerie de toutes choses touchant à la religion. Vu 1';! litre, celui (\e^ N'eudôme. on joignait les actes aux

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