‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 6 sur 54 · VIE INTIME DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

VIE INTIME DE LA BRUYÈRE

En l'année 1666, Lonis de La Brnyère, père de notre héros, mournt. Il laissait nne succession embrouillée. Les dettes y étaient probablement plus nombreuses que les titres de rente, car, d'un commun accord, les quatre enfants du défunt se gardèrent de faire actes d'héritiers. Ils ne se séparèrent d'ailleurs nullement. Désormais, l'oncle Jean II prenait la dkection du ménage.

Elle était en bonnes mams. Nous avons dit c[ue cet homme avait longtemps exercé un louche métier de partisan. Il avait acquis, en des spéculations financières, une fortune, que M. Servois évalue à cent ou cent cinciuante mille livi'es. H avait, dès lors, éprouvé le besoin de se donner visage d'homme intègre et vertueux. En 1655, il avait, dans ce but, acheté une charge de secrétaire du roi. Mais nul, et pas même ses neveux, ne croyait à son honnêteté. Il n'avait, à la vérité, aucunement renoncé à son goût des affah'es. Moins jeune, ayant perdu de son acti vite, il avait simplement restreint le domaine de ses opérations. Il ne volait plus les collecti\ités. Il se contentait de voler les particuliers. Le fripon de grande envergure s'était transformé en modeste usurier.

Il aurait pu vivre tranquillement en plaçant ses capitaux sur la pro])riété, sur la ville, sur les hô})itaux, sur l'État. Mais les rentes provenant de ces sources licites étaient sujettes à des accidents nombreux ou, tout au moins, à des variations désagréables. 11 trouvait [)lus de profit à faire des contrats, c'est-à-dh'e à verser à des gens solvables, sur des garanties, des sommes importantes souvent, qui,

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clmque année, lui rapportaient, à des tjvux usuraiies, des revenus appréciables. Il rencontrait parfois des clients dans sa famille même, mais, de piéférence, il prêtait à la noblesse et à la bourgeoisie. En général, il établissait ces contrats à son nom, mais il faisait volontiers de son fi'ère ou de son neveu Louis, gens besogneux, ses prête-noms et ses complices. Il arrivait fréquemment quïl fût obligé de sévir contre les débiteurs insolvables. Peut-être les procurem's et les huissiers de la famille de sa belle-sœm', les Hamonyn, étaient-ils les instruments de ses revendications. La procédm'e était, dans tous les cas, assez simple. Ou le débiteur s'arrangeait pour le désintéresser, non sans payer, en sus des intérêts, les frais de justice, ou il abandonnait au vautour du Grenier-Saint-Lazare les biens meubles et immeubles offerts en garantie. L'insolvabilité de ses obligés était profitable au bonhomme daA-antage peut-être que lem* solvabilité.

A pressm-er les gens gênés, Jean II de La Bruyère gagnait de pouvoir largement subsister, tout en conservant intact et même en accroissant son capital. Anobli par sa charge, il entretenait dans la maison familiale une certame opulence en harmonie avec cette noblesse récente. Il avait chevaux et carrosses et nombreux marcs de vaisselle d'argent. Comme on peut le penser, il était intelligent et volontiers il s'mtéressait à la littérature. Il partageait l'amour des hommes de son temps pour le roman ])astoral et Honoré d'Urfé avait eu' en lui un admhateur passionné. Il goûtait aussi Gomber\ille, dont il possédait La Doctrine des inœurs et probablement le fameux Polexandre. Les histoires cliinuMiques do ces auteurs fertiles en imagination lui permettaient d'oublier ses turpitudes.

Si quelques-uni% parmi ses parents, favorisaient ses (ïuivres fim^ès^l a'autres les désapprouN'aient, sans oser nettement fornuiler leur blâme. Jean III de La Bruyère était le plus déterminé de ces im])robatcurs. Il l'était tacitement, par son attitude jjhitôt ([ue par ses paroles. Il refusait de prêter son nom dans les contrats à l'aid»' desquels, trop souvent, des familles étaient ruinées. Il eût

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