‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 9 sur 54 · LA BRUYÈRE PRÉCEPTEUR · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE PRÉCEPTEUR

De 1670 à 1681, années pendant lesquelles il assuma la responsabilité d'éduquer le daupliin, Bossuet mena, à la cour, une existence ])lutôt retirée. Il se plaisait davantage dans la compagnie des savants que dans le commerce du monde. L'abbé Le Dieu, son secrétaii'e, cite parmi ses lamiliers de cette époque un Toulousain, Tabbé de La Broue, })rédicateur remarquable, ])lus tard évêque de Mii'epoix, Tabbé de Saint-I^uc, aumônier du roi, l'abbé (■lande Fleury, auteur d'une nmltitude de volumes et, en particulier, d'une Histoire ecclésiastique, Géraud de Cordemoy, avocat réputé dont on a deux ouvrages imprégnés de la doctrine cartésienne et une Histoire de France depuis les Gaulois jusqu'en 987, Antoine Galland, alors secrétaire du roi, orientaliste, antiquaire et premier traducteur des Mille et une Nuits, Paul Pellisson, métliocre ])oète, ancien alcôviste de Madeleine de Scudéry, énergique défenseur du surintendant Fouquet, historiographe de France et historien de l'Académie française, l'abbé Renaudot, frère du gazetier, théologien qui laissa, entre autres dissertations farcies de latin, la Perpétuité de la Foi de V Eglise touchard V Eucharistie, les sacrements, etc., le marquis de Fénelon et son neveu, le futur archevêque de Cambrai.

De nombreux nu*nd)res du clergé, des gens de lettres, des seigneurs, i\v;^ magistrats grossissaient, en outre, le cortège de Bossuet lorsc^ue cehù-ci se ]>romenait dans les jardins de Saint-Germain, de Fontainebleau ou bien, dans l'allée dite des Philosophes, parmi les verdures

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tailléi's du parc de Versailles, Souvent cette <( ca))ale » ïv réunissait eu son propre logis pour y conunenter les Ecritures. Elle se divisait en « ])ères ecclésiastiques » et en « pères laïcpies ». Elle abandonnait parfois ses occupations pieuses pour d'autres qui étaient plus profanes. Volontiers, par exemple, elle se plongeait dans l'étude d'Homère. Parfois même elle s'offrait des divertissements que l'Église autorisait à peine. Le médecin Duverney faisait devant elle des leçons d'anatomie. Robault, physicien et médecin, Olaiis Roehmer, François Blondcl, le duc de Montausier, Huet, plus tard évêque d'Awanches, le duc de Chevreuse, le Père La Chaise, le sieur Dodart se joignaient alors à l'assistance ordinaire.

Car Bossuct contribua beaucoup à rendre à Fétude du corj)s humain, peu à ])cu tombée dans le discrédit, son ancienne illustration. Il disait : « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croh'e les choses parce qu'on veut qu'elles soient et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » n invoquait à l'exemple de Descartes, dont il admirait la pensée, le précepte évangélicpie : « Considérez-vous attentivement vous-même. » Il fonda, dit le professeur Le Double, « sa psychologie sm' l'observation de l'homme, innovation grave, contraire à la dialectique scolastique (1) ».

Avec Duverney, qui portait à Versailles ses pièces auatomiques, Sténon, autre physiologiste, initia Bossuet aux sciences profanes. Bientôt celui-ci devint l'émule de ses maîtres et écrivit, pour l'instruction du daupliin, le fameux traité : La Connaissance de Dieu et de soi-rnême, que des éditeurs inconsidérés attribuèrent à Fénelon,

L'évêque de Meaux avait donc fait de son domicile à la cour un centre d'études actives où n'étaient admis que des esprits distingués. La Bruyère trouva, on ne sait par quelle entremise, le moyen de s'y introduire. Nul ne le nomme, à la vérité, de ceux qui nous découvi'ent les j)iati([ues savantes de ce milieu. Il est probable que là,

(1) A.-F. Lk Double, Bosauel analoudsle et yhjsiologide. Paris, Vigot frères, 1913, in-8°.

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coiiinio partout où il est passé, le trésorier des finances jiailait peu, écoutait beaucoup, se signalait ]tai- son assi iliiilé, non par son astuce.

Bossuet lui témoignait certaineiiieiit de la considération et de la sympathie. 11 avait <Iû, au cours de conversations intimes, chercher ((iielles pensées rendaieul si grave le front de ce visiteur discret, de cet auditeur attentif. .Et il avait sans doute découvert que sous ce silencieux se cachait lui homme d'ime vaste érudition dont les qualités intellectuelles le frap])èrent. Il s'en souvhit quelques années plus tard, lorsque le grand Coudé, M. le Prince, lui demanda de lui découvrir un maître capable d'instruire son petitfils, Louis, duc de Bourbon, sur la tête duquel il plaçait des espérances que son propre fils Henry-Jules, duc d'Enghien, M. le Duc, avait déçues.

Au dire de Fonten(41e. Bossuet « fournissait ordmairement aux ])rince,-^ les gens de nK''rite dans les lettres dont ils avaient besoin )>. L'éducation du daujiliin lui avait procuré l'estime et l'admiration générales. De là le crédit dont il jouissait. Il avait, en outre, présidé à ])lusieurs choix heureux en les personnes des abbés Fleury et Caton de Court et de M. de Malézieu qui, sur ses indications, furent chargés de diriger l'esjDrit et le cœur des ducs de Vermandois et du Maine. Ce fut donc avec sa recommandation qu'en 1684 La Bruyère entra, à titre de précepteui*, dans la maison de Coudé. On ne peut guère en douter. Un mot du Père Léonard, confirmé par un autre mot de l'abbé d'Olivet, en donnent la certitude. De ])lus, la correspondance de l'évêcpie et celle de son frère, Ayntoine Bossuet, prouvent qu'en 1684 et 1685 des relations existent entre eux et La Bruyère (1).

On s'explique difficilement pour quelles raisons ce dei'nier abandonna sa- belle indépendance et se résigna à subir une sujétion. Eprouvait-il, à ce moment, des clia-

(1) Correspondance de Bossuet, édit. Charles Urbain et E. Levesque, Paris, TIachette, 1910, t. III, p. 102, 588, Bossuet au prince de Condé, 11 iuillet ICicS"); Antoine Bossuet au prince de Condé. 14 octobre 1G84.

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orins (loiiiostiquos dont il avait bosnin d'être distrait? Son lïère Louis, après avoir épousé une j)aren1e éloignée, de Boileau, Claude- Angélique Targas. avait rompu le pacte d'union qui le liait à sa mère et était allé habiter à part, rue des Charités-Saint-Denis. La Bruyère l"avait smvi daais ce nouveau domicile et, de cette sorte, rompait avec l'ancienne communauté. D'où l'on peut conclm*e que de graves événements étaient survenus dans la famille.

D'aucuns croient caie l'ambition surtout inclina le moraliste à accepter la charge offerte par Bossuet. D'autres enfin imaginent rpril s'attacha aux fondé dans le but unicjue de com])léter la documentation ])sychologic|ue de son livre. 11 n'avait ])as eu, jusqu'à l'heure, disent-ils. la possibilité d'étudier la cour et les grands, les antichambres du Louvre et les portes des hôtels lui restant fermées.

De ces trois hypothèses, la dernière nous semble la moins ])robante. On exagère un ])eu, à notre sens, la difficulté de pénétrer dans le monde au dix-septième siècle. Les palais royaux ne sont point clos à la curiosité, même populah'e. Toutes sortes de gens y sont logés, et l'on y pénètre sans entraves. Le roi s'y donne volontiers en spectacle avec ses orands-officiers. et tel obscur marchand de la rue Quincampoix témoignerait, par exemple, que Sa ^lajesté Louis XIV mange avec une extrême gloutonnerie.

Les grands ne se soustraient pas davantage à l'examen du public. Nul n'ignore leurs intrigues, leurs amom's et de cpielles frivolités s'emplit leur existence. Un lourdaud de Xormandie, le gazettier Loret. s'introduit, sans aucune gêne, jusque dans leurs alcôves. Un menuisier de Xevers, M^ Adam Billaut, lorsqu'il Went à Paris pour un bref séjour, est reçu par le cardinal de Richelieu et fêté dans les salons oii l'on s'étonne qu'un manieur de varlope puisse, si dextrement, pincer les cordes de la lyre. Un émailleur, le sieur Grillet. trouve auprès des plus altières dames et des princesses même un accueil assez bienveillant, ])our oser leur colloquer, en échange de quelques plates rimes, sa

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momie marcliaiidiso do vorro. T.os ^Toiosqiios ot los roturiers pullulent à l'hôtel de Rambouillet. Tout blondiii susceptible de tourner avec grâce nn compliment .et d'aligné]les quelques fadeurs d'un madrigal est admis dans le cercle maniéré des précieuses.

Les salons ne goûtent guère, mais recherchent pourtant les gens doctes. Ceux-ci leur donnent de l'éclat. La Bruyère n'aurait donc eu aucune peine à s'insinuer à la cour et parmi les personnages les plus superbes de raristocratie. Ce n'est point, en conséquence, le désir d'approcher la noblesse qui le ])ousse à grossir la- « domesticité » des Condé. D'ailleurs, la majeure partie des personnages silhouettés dans sa galerie des Caractères est exclue du palais du Luxembourg et du château de Chantilly. L'homriie qui a écrit les lignes suivantes : « La liberté n'est ])as oisiveté ; c'est un usage libre du temps, c'est le choix du travail et de l'exercice. Etre libre, en un mot, n'est pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté ! » L'homme qui a écrit ces lignes avait de graves motifs d'aliéner sa jiropre liberté. Pour nous, il faut les chercher dans la vanité ou dans la pauvreté.

Quoi qu'il en soit, La Bruyère débute, comme professeur d'histoire du duc de Bourbon, à la date du 15 août 1684, aux appointem nts annuels de quinze cents livres. Sa tâche est, dès l'origine, extrêmement délicate. On ne commence guère à connaître l'intimité de la famille Condé que de nos jours. Jusqu'à l'heure, les historiens s'étaient peu souciés de recourir aux sources originales. Ils avaient créé des personnages chimériques, doués de toutes les vertus et dotés de toutes les grandeurs. Les documents, peu à peu exhumés des archives où ils reposaient, nous permettent de considérer dans leur réalité ces personnages. Le duc d'Aumale lui-même, pourtant si réservé sur les actes de ses ascendants du seizième et du dix-septième siècle, nous démontre que ces actes ne sont pas toujours conformes à l'honneur. Il n'a pas osé en\'isager les Condé du dix-huitième siècle, redoutant d'avoir à révéler la dégé-

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néresceiiee morale de la famille. D'antres se sont chargés de cette ))e-^oo-no (1).

A la véiité, Lonis 11 de Bmuixtn, inince de Coudé, le grand (Jondé, est raboutissenient glorieux de cette race. U l'illustre par son incontestable valt^ur guerrière. Avant Ini comme après lui, on chercherait vahunnent, eu cette maison, un homme de niéi-ite. M. le Prince, son j)ère, est un pleutre, surtout })réoccu])é de sa fortune et capable de toutes les bassesses pour l'arrondir. Mme la princesse, sa mère, fut, toute sa vie, une cocpiette. Elle excita la passion sénile de Henri IV. Elle fut, pendant de nombreuses années, la maîtresse avouée et cynique du cardinal de La Valette. Le grand Condé devait ])rofiter de tels exemples. Marié contre son gré à Claire-Clémence de Maillé-Brézé, nièce du cardinal de Richelieu, il fit endurer à cette jeune femme, au demeurant charmante et fort dévouée, le plus atroce des marbres. Il la dédaigna, il la trompa, il î'injnria, il finit par reni])risonner. Personne, au dix-septième siècle, ne fut ]:)lus débauché que lui. H dirigeait la bande des « petits-maîtres », et l'on sait par quels exploits elle se distinguait. Il était totalement amoral et athée. Le blasphème ne lui coûtait guère. N'imsistons pas. Ses victoires rachètent à peine sa trahison au sortir de la Fronde. Car on oublie un peu trop qu'il commanda, contre la France, les troui)es espagnoles.

A l'époque qui nous occupe, ce conquérant vieilli ressemble singulièrement à son père. IL a toujours, à son exemple, mxontré quelque avarice. Il est devenu Harpagon et, de môme que son père, Har])agon en souquenille. Il est malpropre et l'on a toutes les peines du monde, lors(pi'ii se rend à la cour, à lui faire endosser un habit qui. ])ar quelque richesse, indique qu'un prince le porte. On s'efforce, pour magnifier ses dernières années, de prouver qu'il se livre, entouré d'artistes et de savants, à des occupations nobles, qu'il enrichit Chantilly de (luelqnes ouvrages de ])ieiTe, ([n'il se ])laît à conviM'ser snr de liantes

(1) NofainiiHMit le gôiK'Tal de Pirpapo.

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ot «raves inatièies. A la véiité, il tue le temps, ayant épuisé toutes les joies de la vie et ue parvenant pas à en déeou- \Tir de nouvelles dans la religion. Le chevalier de Lignières, petit poète satiiique, qui vit dans sa familiarité, ne se gêne pas pour lui reprocher son oisiveté.

Il s'est peu à peu désintéressé de sa famille collatérale. Des nombreux enfants de sa sœur, Mme de Longuevillc, un seul subsiste. Il est abbé et fort riche. Il vit à part, craignant toujours qu'on ne lui dérobe sa fortune. Des enfants de son frère, le prince de Conti, deux sont vivants, livrés à la débauche et àPintrigue. Ces Altesses se contentent de satisfah'c leurs appétits. M. le Prince n'attend ])oint. (relies qu'elles perpétuent sa gloire. Il aurait, du moins, voulu que son propre fils, Henry- Jules, prît à cœur de jouer un rôle militaire. H s'évertua à l'y déterminer.

Car Henry-Jules, tout d'abord bon élève, intelligent, ]n-écoce, montra de réelles qualités. Elles furent peu durables. Confié, au sortir du collège des Jésuites, àl'abbémédecin Bourdelot, épicurien sans scrupule, il entra dans la société comme un faune furieux, multipliant les scandales autour de ses aventures d'alcôve. On le maria à vingt ans, pensant l'assagù", avec la princesse Anne de Bavière, fille de la fameuse princesse palatine. C'était bien mal le comprendre. Son père lui avait prouvé que l'on peut se conduire en bourreau avec son épouse sous le couvert des lois monarchiques. Il lui avait même confié le soin de claquemurer Claire-Clémence de Maillé-Brézé, non sans lui avoir volé sa fortune. Après cela, Henry-Jules pouvait se prévalok de l'exemple paternel pour excuser ses propres brutalités conjugales. Mme la Duchesse, au dire de Saint-Simon, était « laide, vertueuse et sotte, un ])eu bossue... avec cela un gousset fin qui la faisait suivre ;i la piste, même de loin ». En définitive, elle ofi'rait peu d'attraits. Henry-Jules eût pu se contenter de la tromper publiquement, comme d'ailleurs il le fit; il ne trouva ])oint suffisante cette injure. Ce dégénéré, épileptique, fantasque, sinistre, y ajoutait les ignominies de bouche et les coups de poing et de pied. La pitoyable princesse devait,

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à SOU caprice, et sous la menace, accomplir sans " murmure tous les actes que lui imposait ce gnome à demi fou.

Hemy-Jules, dit Saint-Simon, était un petit homme très mince et très maigre, dont le visage d'assez petite mine ne laissait pas d'imposer par le feu et Taudace de ses yeux, et un composé des plus rares qui se soit guère rencontré. Personne n'a eu plus d'esprit, et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir en presque tous les genres et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, avec un goût exquis et universel. Jamais encore une valeur plus franche et ])lus naturelle, ni une plus grande en\ie de faire ; et quand il voulait plaire, jamais tant de discernement, de gi-âces, de gentillesse, de pditesse, de noblesse, tant dart caché coulant connue de source. Personne aussi n'a jamais porté si loin l'invention, rexécutioii, l'industrie, les agréments ni la magnificence des fêtes, dont il savait surprendre et enclianter, et dans toutes les espèces imaginables.

Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage, tant et si continuelle, et si vive imagination, uniquement propre à être son bourreau et le fléau des autres ; jamais tant d'épines et de danger dans le commerce, tant et de si sordide avarice, et de ménages bas et honteux, d'injustices, de rapines, de violences ; jamais encore tant de hauteui", de j)rétentions sourdes, nouvelles, adroitement conduites, de sul)tilité d'usages, d'artifice à les introduire imperceptiblement, puis de s'en avantager, d'entreprises hardies et inouïes, de conquêtes à force ouverte ; jamais, en même temps, une si vile bassesse, bassesse sans mesure aux plus petits besoins, ou possibihté d'en avoir ; de là cette cour rampante aux gens de robe et des finances, aux commis et aux valets principaux, cette attention servile aux ministres, ce raffinement abject de courtisan auprès du roi ; de là encore ses hauts et ses bas continuels avec tout le reste. Fils dénaturé, cruel i)ère, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux, inquiet sans aucun relâche, plein de manèges et d'artifices à découvrir et à scruter tout, à quoi il était occupé sans cesse, aidé dune vivacité extrême et d'uiupénétration surprenante, colère et d'un emportement à se porter aux dernieis excès sur des bagal elles, difficile en tout à ^ l'excès, jamais d'accord avec lui-même, et tenant tout chez lui

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dans lo Iromblement ; à tout prendre, la foujiue était ses maîtres (|iii le i;niirmaiidaient toujours.

Lp marquis de Lassay a tracé d'Henry- Jules un portrait moins satirique peut-être, mais non moins repoussant. Mlle de Mont))ensier, son jjeintre également, exécra sa « mine basse » qui contraste si vivement avec le profil d'aigle de son père.

M. le Prince, avec douleur constata, sur les champs de bataille où il le conduisit, que cet impétueux adolescent ne décelait que des mérites de second ordre. Aux fondé, Henry-Jules n'empruntait que la souplesse d'échiné. La cour était son théâtre favori. C'est vers l'intrigue que sa nature le poussait. Conquérir la faveur de Louis XIV, amasser les sacs d'écus, cumuler les gouvernements des provinces, telle était son ambition principale. Dès lors, M. le Prince l'abandonna à son destin et il y eut, entre le père et le fils, hostilité sourde.

En l'an 1680, Henry-Jules avait eu de sa femme dix enfants dont cinq survivaient, quatre filles et un garçon, Louis, duc de Bourbon. Ce dernier avait été mis, comme son père et comme son grand-père, chez les Jésuites. Il suivait, juché sur un trône, les cours du collège Louis-le- Grand. M. le Prmce espérait que les Pères tourneraient son cerveau vers l'enthousiasme guerrier ; M. le Duc voulait fermement que ces hommes habiles en fissent, selon leur propre exem])le, un courtisan ]3arfait. Tous deux, sans l'exprimer, insinuèrent leur réciproque désir. Les Pères se contentèrent de cou\Tir l'auguste élève de louanges hyperboliques. Un prodige, à leurs dires, s'annonçait, qui étonnerait le monde.

A la vérité Louis III de Bourbon, gouverné par CfOurville, bizarre factotum des Condé, jadis pendu en effigie, plus tard ambassadeur officieux de la couronne, était un assez piètre élève. Un sieur Deschamps, à qui était confiée « la surveillance générale » de ses études, manifestait sans ambages son mécontentement. Pour lui, le jeune duc était un « despote ». Il avait certainement hérité la brutalité

de son père. Il battait ses eamarades. Il iiijunait ses «eus. Des bagatelles rocctipaient sans cesse. On n'arrivait jamais à fixer son attention. Il manifestait nne répulsion ]jouitontes les sciences. Et, dans les dispntes pulîliqnes snr d»v-^ matières de philosophie ou (riiistoire, il se moiiti-ait foil inférieur à ses condisciples.

M. Deschamps, aidé par le médecin Bourdelot qui avait la charge de la santé du jeune prmce, ne cachait point que les panégyriques des jésuites pervertissaient l'adolescent, n préconisait avec opiniâtreté « de le jeter dans le monde ». Le « collège et les pédants, écrivait-il, ne sont pas de grande utilité ». Il espérait que le contact avec des personnes indé])endantes et i-aisonnables refrénerait l'incivilité et la violence de son élève. Il y eut entre lui et les jésuites, qui sentaient sa désapprobation, lutte furieuse d'influences. Mais M. Deschamps ne pouvait combattre avec avantage de si puissants adversaires. M. le Prince et M. le Duc se souvenaient cpi'ils avaient été l'un et l'autre initiés aux lettres et aux sciences par la Société de Jésus. Cela les inclinait à ménager des Pères dont ils conservaient bon souvenir. Le duc de Bourbon demem'a donc au collège Louis-le-Grand.

M. Deschamps, de santé précake, peut-être aussi dégoûté de constater cpie ses soins restaient sans résultat appréciable, fit prévoiï' cpi'il se retirerait bientôt. Diverses circonstances le déterminèrent à la retraite prématurée. M. le Duc avait souhaité que son fils vît le monde et y ])rît les manières indispensables. j\I. Deschamps le conduisit donc chez Mme de La Fayette cpii réunit en son houneiir quelques personnages illustres. Le duc de Richelieu et sa femme, cette demoiselle Anne du Vigean qui participa jadis aux bavardages de l'Hôtel de Rambouillet, accoururent chez leur amie pour l'aider à apprivoiser le petit ])rince. Mais celui-ci n'était ])as encore décrassé de sa grossièreté coutumière. On lui arracha difficilement quelques phrases et, contre l'évidence, il s'obstina à nier que le nom même de Richelieu lui fût connu.

Dès lors, M. Deschamps désespéra. En toute circons-

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tance son élève lui faisait Taffront de ne rien connaître des choses dont il avait gonflé sa mémoù-e. Il n'était pas le seul à désespérer. M. le Duc voulut, un beau jour, produire à la cour le jeune phénomène. Des maîtres s'évertuèrent à lui apprendre la danse. Ils n'y pamnrent point, et vainement M. le Duc menaça, injuria, fouetta le garçon entêté.

Il advint donc ce qui devait advenir. M. Deschamps renonça à prolonger sa peine. E demanda à M. le Prince un congé. On le lui accorda. Le duc de Bourbon d'ailleurs venait de terminer ses études au collège Louis-le-Grand. On songeait déjà, bien qu'il n^eût que seize ans, à le marier. Cependant M. le Prince, s'.étant aperçu qu'il ne possédait (|ue les rudiments de l'histoire et des mathématiques, exigeait que son éducation fût continuée. La Bruyère eut donc pour mission de lui enseigner l'une, et le siem* Joseph Sauveur les autres.

La Bruyère avait espéré cpi'on lui abandonnerait toute la besogne de cette éducation incomplète et que, par suite, il en aurait le profit et l'honnem'. La présence de Joseph Sauvem* commença à le désillusionner. Les jésuites, en outre, montrèrent qu'ils n'avaient point le dessein de se désintéresser de leur élève. Deux d'entre eux, les Pères Alleaume et du Rosel, obtinrent de lui qu'il sollicitât, ])our quelque tonq)s encore, leur concours. Ils s'installèrent, (h''s que l'autorisation leur en fut donnée, au château de Cluintilly ou, comme ils disaient, « au collège de Chantilly ». La Bruyère considéra comme al)usivc leur ingérence dans son domaine. Il se garda d'exprinun- ses sentiments. Il fit même bon ménage avec ses collaborateurs, d'ailleurs pleins d'aménité. Sa chambre voisinait avec la leur. Il leur dut de connaître h Père La Chaise, ([u'il silhoiiott;!, sous le luuu de Meuopliik', dans les Caractères.

On ne sait à peu près rien des premières leçons (Ui nonveau maître. Etienne Alhiire et le R. P. Chérot (1 ) ten-

(1) Étif'iino \\A.\mv., La Bmijàr dmi^ la maison de Coude, Paris, Fiiuiin-Didot, 18SG, 2 vol. iii-8" ; Iv. P. Ciikkot, Trou éducations

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tèreiit d'élucider le mystère de son enseignement. Le premier de ces auteurs surtout donna, au milieu dim énorme fatras de digressions, c[uelques renseignements utiles, tii'és en partie des arcliives de Chantilly, en partie des lettres de La Bruyère.

Les Pères Alleaume et du Rosel présidaient à la culture religieuse du jeune prince, Finstruisant sur Tliistoire sainte. Joseph Sauvem' professait les sciences militaires, l'arithméticpie et la géométrie que suivrait bientôt la fortification. 11 y avait, en outre, des maîtres de danse, d'armes, d'équitation et, comme professeur de dessin, le fameux Perelle.

La Bruyère, de son côté, enseignait l'histoire politique et la géographie, sans laquelle la première demeurerait incompréhensible, la généalogie de la maison de France et des principales maisons étrangères. Il prodiguait, à l'aide de VEtat de la France, les lumières sur le gouvernement et Tadministration du royaume et sur le cérémonial de la cour. Il initiait son élève, en traduisant avec lui les Métamorphoses d'O^dde, à la mythologie. Enfin, en lui lisant et commentant les Principes de Descartes, il lui fournissait la possibilité de raisonner avec clarté et méthode et de penser avec quelque profondem*.

En somme, son rôle était-il le plus important. Il avait même quelque contrôle, ce semble, sur l'enseignement de Joseph Sauveur. Son système d'éducation était peu complexe : il lui avait été indiqué ])ar M. le Prince : «Je ^^serai toujours, écrivait-il, à ce qu'il (le duc de Bourbon) emporte de toutes mes études ce qu'il y a de moins épineux et qui con^'ient davantage à un grand prince. » Il avait tout de suite vu que le jeune duc entendait plus volontiers et '( sans peine tout ce qui est de pure pratique ou, du moins, ce où il y a ])lus de pratique que de spéculation )>. Il devait donc adoucir l'amertume des études théori(|ues. les embellir, les insinuer dm\>^ ce cerveau rebelle en leur couuuiinicinanl de rattrait.

liilnrièn:.-< au dix-xcpliciue sied':. Lilk', Desflt'o. do Bioiiwer c' C" IS'M, in-«".

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Mais, pour y arriver, il eût souhaité avoir la direction entière de cet esprit brouillon et inattentif.

Je vuucli-ais, dit-il à M. le Prince, de toute mon inclination avoir six gi-andes heures par jour à bien employer auprès de Son Altesse : je vous annoncerais d'étranges progrès, du moins pour mon fait et sur les choses qui me regardent. Et si j'avais l'honneur d'être chargé de tout, comme j'ai eu le plaisir de le croire, j'en répondrais aussi sûrement ; mais j'ai des collaborateurs, et qui font mieux ({ue moi et avec autant de zèle.

Or M. le Prince, non plus que M. le Duc ne se souciaient de lui marquer, surtout à l'origine, tant de confiance. Le premier lui impose même un programme dont il ne devra ])oint s'écarter. Le lundi, le mardi et le mercredi, « géographie jointe aux gouvernements » ; le jeudi, le vendredi et le samedi, histoire et généalogie ; le dimanche, histoh'e et fable. M. le Prince surveille étroitement la nouvelle éducation de son petit- fils, du moins autant que cela lui est possible, éloigné de lui. Souvent, il rectifie les propositions du précepteur. Celui-ci ne proteste pas : « Quelque idée qui me vienne, écrit-il, et quelque nouvel établissement que je fasse au sujet des études de M. le duc de Bourbon, je déménage sans peine pour aller là où il plaît à Votre Altesse. » Peut-être eût-il préféré qu'on lui laissât plus de liberté. On le force un peu trop, en effet, à rendre des comptes perpétuels. Tantôt M. le Prince, tantôt M. le Duc, tantôt Mme la Duchesse interrogent l'élève sur les leçons apprises. Ils se plaignent si La Bruyère néglige de leur indiquer, par lettre, les matières examinées et les résultats obtenus.

Cette persécution énerve visiblement le précepteur. Il a besoin, pour patienter, d'avoir, de temps à autre, des satisfactions venues du dehors. Deux hommes, heureusement, les lui procurent. Le Père La Chaise, un jour, lui rapporte avoir entendu dire au roi a que M. le duc- de HourboH n'a auprès de lui que d'honmHes gens et des gens connus ». La certitude d'être apprécié de Louis XIV est douce au cœur de La Bruyère. Mais peut-être le Pôi'c La

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Chaise n'a-t-il voulu lui donner qu'un encouragement. Comment ajouter foi aux paroles d'un homme qu'il a caractérisé de cette sorte :

Ménopliile emprunte ses mœurs d'une profession et d'une autre son habit ; il masque toute l'année, quoique à visage découvert ; il paraît à la cour, à la ville, aillems, toujours sous un certain nom et sous le même déguisement. On le reconnaît et on sait quel il est à son visage.

La sollicitude de Bossuet lui est bien davantage précieuse. Lorsque, par hasard, le prélat quitte, pour Paris, son évêché, il vient écouter les leçons de La Bruyère. Il les trouve excellentes et il le dit. Et ce que dit l'ancien préceptem* du dauphin est considéré comme parole d'évangile. M. le Prmce, M. le Duc et tous les courtisans à la suite sont sur l'heure prêts à témoigner que le moraliste est le meilleur maître de France. Puis ils oublient l'approbation de l'évêque, et la vie reprend son train ordinarre.

Et La Bruyère se replonge dans l'écœurement de sa besogne monotone, espionnée, raillée, mésestimée par beaucoup. H a une peine extrême à cultiver la mémoire du jeune duc. Il doit pcr})étuellement répéter, ressasser, rabâcher les mêmes choses pour que l'autre ait quelque chance de les retenir. Il doit vaincre des distractions, des inapplications, une frivolité difficilement refrénées. Parfois, il n'y parvient ])as.Il sui)plie alors M. le Prince d'intervenir. La plume autoritaire fait des remontrances violentes. Le jeune honinu^ redoute des châtiments. Il montre, pour (pu'kpio temps, une attention moins disj)ersée :

Une lettre que (Votre Altesse) a écrite il y a bien (piinze jours à M. le Duc a fait ici le mieux du monde : je m'en suis trouvé soulagé par un re]U)uvellemeiU, d"attention qui m'a fait deviner, Monseigneur, que vous aviez ])ai-lé siu- le tnii qu'il faut et M. le Duc me l'a coufiim»'.

P)u^ tard, La Bruyère écrit encore :

La distraction diminue de jour à autre et (Son .\ltesse) m'a promis anjouicriuii de s'en corriger entièrement et de ne pas

LA niUIYKUE ri{ÉCEPTK(jrr 59

pordii^ le moiuch-c niomcut destiné à nos étndes ; c'esl, sur fjiioi je nf opiniâtre et ne me rends point.

Le jeune hunnne sait, d'ailleiirs que son précepteur, responsahle de sou savoii', n'est pas disposé à lui marqueiune indulgence coupable. La Bruyère dit, en effet, à Condé : « Quand je le serai moins (content), je ne vous le dissimulerai pas ; je le lui ai déclaré (au duc de Bourbon) nettement, et cela a fait très bon effet. »

Malheureusement la sagesse et les bonnes résolutions ne durent guère. L'élève s'intéresse à l'histoii'e et y prend « quelque goût ». De-ci, de-là, La Bruyère indique aussi que quelques bribes des matières qu'il lui apprend lui demeurent dans la cervelle. Mais, le plus souvent, ses éloges modérés cachent de douloureux mécomptes. Et, de nouveau, il est obligé d'en appeler aux semonces du grandpère : « Il me faut, pour le réduire, une mutinerie qui ne se comprend pas sans l'avoh- vue. Son Altesse a besoin que vous lui déclariez, monseigneur, que vous voulez très absolument qu'il sache très bien la géographie. Cela peutêtre me soulagera. »

M. le Prince comprend-il cette sévérité? N'en veut-il point à La Bruyère d'être le seul à se plaindre dans l'entourage du duc de Bourbon? Car, comme pour donner tort au précepteur, les jésuites et tous ceux qui approchent son élève peignent avec des dithyrambes la conduite de ce dernier. ï^e Père La Chaise l'a trouvé « crû, bien fait, honnête et judicieux ». Les élogistes pullulent. Le petit prodige demeure, en dépit de ses impertinences et des soufflets qu'il distribue prodigalement, un petit prodige.

De sorte cpie, malgré ses efforts et ses combats continus, La Bruyère n'avance qu'à pas infimes dans sa tâche d'éducateur. Il est, en outre, gêné perpétuellement dans cette tâche par les déplacements multiples auxquels on l'astreint. Sa chambre de Chantilly ne lui appartient pas en propre, 11 doit la céder aux personnages de la suite des princes dès qu'il se produit quelque presse au château. Il séjourne tantôt à Paris, tantôt à. Versailles, tantôt à Fontainebleau,

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Tjà. ]ps études sont entrecoii])éos par les divertissements et leur nuisent. Pendant la ])ériode de carnaval, le dnc de Bourbon est détourné du travail par la préparation des mascarades, des carrousels, des ballets. Tel jour, au milieu d'une leçon, un tailleur sentencieux vient essayer l'habit que Son Altesse portera au ])rochain bal du roi. Quand le jeune homme re\ient à son pupitre, il a oublié l'enseignement de la veille et il songe au plaisir du lendemain. Et comme, par la fréquentation de la cour, il a davantage que La Bruyère saisi le mécanisme de l'étiquette, il lui rit au nez, s'il commet quelque erreur en commentant VEtat de la France. Et des oificiers subalternes font des gorges chaudes des bévues de M. le précepteur.

Celui-ci subit toutes les humiliations sans dire mot. Le ])apier où chaque jour il consigne ses observations est l'unique confident de sa tristesse. Car les jésuites Alleaume et du Rosel qui se vantent de le consoler sont trop désireux de conserver la bienveillance des princes pour pactiser avec lui. Ses relations avec le grand Coudé sont assurément cordiales, faites d'estime réciproque, mais distantes malgré tout et sans affectueuse condescendance de la part du \ieil ermite. lia Bruyère admire ce héros tombé dans la dévotion, bien qu'il en ait reçu maint camouflet. Car M. le Prince ne perdit point jusqu'à la mort son humeur persifleuse, n savait que le précepteur de son petit-fils se défendait âprement, malgré son allure grave, et son mutisme, et sa gaucherie, d'être un pédant et qu'il s'efforçait de dompter son caractère pour ne point paraître dépaysé dans le monde. Il rin\ita, certain jour, à danser devant lui en pinçant de la guitare. Ce dut être un spectacle aussi ridicule que celui de Richelieu voltant en habit de freluquet dans l'alcôve d'Anne d'Autriche. M. le Prince goûta cette comédie, applaudit ]3ar devant et railla par derrière. Le balleur, gonflé de grec, connut la raillerie. Mais, sans doute, M. le Prince sut-il adoucir la blessuie d'amour-])ro])re. car La Bruyère ne semble lui garder point de rancune dans les courts passages des C(iriiHi're>< où il parle de lui.

LA BKUVKI'. K 1' I", KC F. i'TE U i; 61

• Son coimuorce avce M. le Duc dut être infiniment plus ])énible. 11 ne nous eu a rien rapporté que l'on puisse avec certitude utiliser. En somme, dans cette maison brillante, il semble avoir vécu dans une solitude totale, méprisé par d'anciens laquais comme Gourville, à cause de son titre et de son apparence de philosophe, privé d'honneurs, privé même de ces distractions que l'on prodiguait à des sots dénués « d'yeux pour voir... d'oreilles pom* entendre..., d'esprit pour connaître et juger », considéré comme un fou par quelques-uns et, ce qui est pire, comme un rabat-joie par les autres.

Cependant, tandis que les mois passaient, les projets de M. le Duc s'étaient précisés. L'ambition prnicipale de M. le Duc était, en ce monde, d'obtenu- les grandes entrées auprès du roi. Malgré des bassesses et des vilenies sans nombre, il n'était point parvenu à les obtenir. Un tel insuccès le rendait malade de dépit. Il prouvait, en outre, i[ue le crédit des Coudé baissait de plus en plus. Ke [)Ouvant, pour son propre compte, capter cette faveui' royale, du moins voulait-il, à tout prix, la procurer à son fils. Il manœuvrait dans ce dessein depuis de longues semaines, et Gourvàlle, négociateur avisé, s'em})loyait au triomphe de ses désh's.

Tous deux songèrent que le meilleur moyen d'atteindre; à ce ])iètre but était de donner pour t'enmie à Louis Tll de Bourbon une bâtarde de Louis XIV. Ils jetèrent les yeux sur Mlle de Nantes, fille du monarque et de Mme de Montespan. Une telle mésalliance n'honorerait point la maison de Coudé. Mais la maison de Coudé n'avait pas l'habitude de reculer devant ces niaiseries en perspective d'un bel établissement ou de quelque accroissement de fortune. Elle avait jadis accepté une nièce du cardinal de Richelieu, de noblesse inférieure, mais qui apportait des écus et la profitable protection du ministre. Elle pouvait donc se lancer dans une aventure qui la ferait assurément moins déchok.

Louis XIV avait ])our ses enfants naturels une tendi'essc toute particulière. Il déskait leur donner une situation

62 LA l}Hl!Vi:i{E. — CIIAl'. \ I

(lu'i les mit à iaïuats à l'abri des embûches de la vie. li accueillit avec bénignité les ouvertures que lui firent M. le Duc et ]VIme de Montespau, momentanément alliés pour la réussite de cette affaire. I\Ime de Maintenon, de son côté, appuyait de tout son pouvoir cette machination. Elle avait élevé Mlle de Nantes et rêvait d'unir la jeune fille à un prince du sang. Le grand Condé, d'autre part, considérait comme avantageux le mariage, dans ces conditions, de son petit-fils. En somme, dans cette combinaison, il y avait à gagner pour tous les intéressés. On liait la laideur à hi g)'âcc, mais Tune a])portait la gloire du nom et l'autre la fortune.

Saint-Sunon s'est chargé de portraiturer les futurs conjoints. De l'élève de La Bruyère, il dit :

C'était un honmie très considérablement plus petit que les plus petits hommes, qui, sans être gras, était gros de partout, la tête gTOSse à surprendre et un visage qui faisait peur. On disait qu'un nain de Mme la Princesse en était cause. Il était d'un jaune hvide, l'air presque toujours fmieux, mais en tout temps si fier, si audacieux qu'on avait peine à s'accoutumer à lui. 11 avait de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation, de la poUtesse et des grâces même quand il voulait, mais il voulait très rarement. Il n'avait ni l'avarice, ni l'injustice, ni la bassesse de ses pères, mais il en avait toute la valeur... n en avait aussi toute la malig-nité et toutes les adresses pour accroître son rang par des usurpations fines et plus d'audace et d'emportement qu'eux encore à embler. Ses mœurs perverses lui parurent une vertu, et d'étranges vengeances qu'il exerça plus d'une fois, et dont un particuher se serait bien mal trouve, un apanage de sa grandeur. Sa férocité était extrême et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en smeté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chansons qu'il savait fane svu-le-champ qui emportaient la pièce et qui ne s'effaçaient jamais... D'amis, il n'en eut point, mais des connaissances plus familières, la pluj)art étrangement choisies... Ce naturel farouche le précipita dans un abus continuel de tout... et, si ce terme pouvait convenir à un prince du sang, dans cette sorte d'insolence qui a plus fait détester les tyrans que lem- tyrannie même.

LA m; LIVKllE l'UËCKPTKIIU 03

Lo mémo niôniorialisto dit do Mllo do Nniito.-;, :

Duiis iiiio luillc (•(Hilrcfaili', mais (|iii s'ajx'rccvail. ])Oii, sa figiiic était forinét^ par les plus teiulies aiiunu's, et son esprit était fait pour se jduei- d'eux à sou gré sans eu être dominé. Tout amusement sejuhlait le sien ; aisée avec tout le monde, elle avait l'art de mettre chacun à son aise; rien en elle qui n'allai naturellenuMit à plaire avec une grâce non pareille jusque dans ses moindres actions, avec un esprit tout aussi naturel, qui avait mille charmes. N'aimant personne, connue pour telle, on ne se l^ouvait défendre de la rechercher, ni de se persuader, jusqu'aux personnes qui lui étaient le plus étrangères, d'avoir réussi auprès d'elle. Les gens même qui avaient le plus lieu de la craindre, elle les enchaînait, et ceux qui avaient le plus de raison de la liaïr avaient besoin de se les rappeler souvent poui' résister à ses charmes. Jamais la moindre humeur, en aucun temps ; enjouée, gaie, plaisante avec le sel le plus fin, invulnérable aux surprises et aux contretemps, libre dans les moments les plus iiuiuiets et les i)lus contraints, elle avait jjassé sa jeunesse dans le frivole et dans les plaisirs qui. en tout genre et toutes les fois qu'elle le put, allèrent à la débauche. Avec ces quahtés, beaucoup d'esprit, de sens peur la cabale et les affaires, avec une souplesse qui ne lui coûtait rien ; mais peu de conduite pour les clioses de long cours, méprisante, moqueuse, piquante, incapable d'amitié et fort capable de haine, et alors mécliante, fière, implacable, féconde en artifices noirs et en chansons les plus cruelles dont elle affublait gaiement les personnes qu'elle semblait aimer et qui passaient leur vie avec elle. C'était la sirène des poètes, qui en avait tous les charmes et les périls...

Les deux jeunes gens semblaient faits pour s'entendre. On nudtiplia les occasions de rencontre. L'élève de La Bruyère négligea davantage ses étndes. A nn bal masqué, il parut déguisé en mouton ; à un antre, en Hongrois. Il commanda, au carrousel que l'on donna à Versailles en avril 1685, le quadrille des Zégris. Il fut admis à faii-e sa cour. Puis ou préci]Dita les choses, bien que le duc de Bourbon n'eût que dix-se])t ans et sa fiancée treize. Le 24 mai, on avait bâti le contrat et on le lut aux deux enfants. Le roi dotait sa fille naturelle de cinq cent mille écus d'or. Le 2?) juillet, les fiançailles étaient célébrées devant toute la

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foiir avoe uiip ])ompe extraordinaire et le 24 ;i\ait lieu, dans un déploiement de luxe prodigieux, la cérénicnie du mariage.

La Bruyère n'eut naturellement pas sa place dans ,'ette fête, ou, du moius, il Toccupa parmi les domestiques obscm-s. Le 3 août, il perdait sa mère, et c'était pour lui un vif chagrin. Mais si M. le Prince lui envoyait quelques compliments de condoléances, il lui permettait à ])eine de consacrer quelques heures à ses devoirs funèbres. 11 devait aussitôt reprendre les leçons interrom])ues par le mariage du duc de Bourbon. Et comme ce mariage n'était, momentanément du moins, qu'un simulacre, et que les conjoints étaient aussi ignorants l'un que l'autre, on lui donnait mission de les instruire tous deux.

11 avait donc désormais deux élèves également iudisciplinés et constamment divertis du travail par des réjouissances multiples. Arriva-t-il à introduire quelques notions dans la mince cervelle de celle que Mme la duchesse d'Orléans appelle « une petite chatte cpd, tout en jouant, fait senth" ses griffes »? C'est tout à fait improbable. La jeune femme paraît l'avoù' médiocrement apprécié. Si ces vei's d'un vaude^^lle qu'on lui attribue sont réellement d'elle,

C'est une cliose trop ennuyeuse De ne voir que de vieux pédants,

on peut croire même qu'elle exerça contre lui sa nudice naturelle.

Les leçons ne se prolongèrent pas d'ailleurs au delà de quelques mois. Car la duchesse de Bourbon, en novembre 1686, contractait le mal terrible du dix-septième siècle, la petite vérole. Peu après, à l'heure même où elle se rétablissait, le grand Condé s'allongeait sur le lit d'où il ne devait plus se relever. Les funérailles solennelles, le règlement de la succession et celui du sort de Mme la Princesse Clau'e-Clémence de ]\Iaillé-Brézé. enfermée à Châteauroux et que l'on disait folle, absorbèrent, durant i)lusieurs semaines, l'attention des intéressés. Henrv-Jules, M. le

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Duc, dcvonait M. le Prince et le chef de la maison de Condé. L'élève de La Bniyèi-e devenait, de son côté, M. le Duc. Il avait désoi'niais d'autres devoirs à remi)lii' que celui d'orner son cerveau de belles connaissances.

Le moraliste dut éprouver quelque anxiété sur le destin que l'on allait lui faire. Il était prêt, étant philosophe, à rentrer dans l'ombre sans murmure, mais non sans tristesse, car il ne ])rofessait ])oint le stoïcisme. Bien qu'il vécût depuis ])eu de temps, en somme, dans ce milieu, et qu'il y eût trouvé maintes hostilités, il en aimait la grâce légère, l'atmosphère rieuse et galante. Il eût regagné son ancienne solitude bourgeoise, sans éclat et sans luxe, avec morosité. Ses collaboratem's avaient été congédiés. Les Pères Alleaume et du Rosel avaient rejoint le bercail jésuitique, coml)lés de remerciements et d'amabilités. Jose])h Sauveur s'en était allé, muni de la chaire de géométrie au Collège de France. La Bruyère aurait-il une compensation semblable? Il n'avait pas su plaire. Grave sottise à cette époque. Or, ni M. le Prince, ni M. le Duc ne songèrent à s'en séparer.

Si ce dernier, dit Allaire, n'avait plus de leçons à recevoir, il lui restait à connaître précisément ce qui l'intéressait le plus et ce qui était le plus important, l'histoire contemporaine depuis l'accession des Bourbons au trône de France. Il n'était plus besoin de maître, mais peut-être ne serait-il pas désagréable à M. le Une d'avoir un lecteur, comme en avait eu le dauphin, pour lui faire des lectures pohtiques qui lui plairont le mieux, pour les lui expliquer quand elles paraîtront obscures, ou pour les résumer, s'il con\ient à Son Altesse d'en conserver une idée nette et précise. H ne déplaisait pas non plus à Mme la Duchesse d'avoir auprès d'elle à son service un homme de lettres qui lût pour elle les modernes ou contemporains qu'elle devait connaître, qui prît de la httérature ce qui était ennuyeux, et ne lui réservât que ce qui était facile et agréable. Le titre de lecteur n'existait pas dans la maison de Condé. La Bruyère ne pouvait donc prendre le titre qu'avait feu M. de Cordemoi auprès du dauphin. M. le Prince, curieux de voir auprès de son fils et de sa bellefille un gentilhomme qui ne leur pouvait donner que de bons conseils, l'attacha avec trois mille livres de traitement à

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L. A. S. M. le Dnc et. Mme la Duchesse. Bossuet ne pouvait, qu'approuver une telle décision ; La Bruyère s'y soumit avec empressement.

(Tétait pour Jiii rexisteiiee assurée telle qu'il la souhaitait, chargée de peu de soucis et de devoirs, largement ouverte à l'observation et à la méditation. Pour n'avoir plus de désagréments du côté des finances, il se hâta de se défake de son emploi de trésorier à Caen. Avec les revenus des fonds qui rentrèrent ainsi dans sa cassette, il possédait des annuités qui lui permettaient de faire honorable figui'e de gentilhomme. Il consacra dès lors tous ses loisirs à complète]-, polir, parachever les Caractères.

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