‹ La Bûche de NoëlChapitre 11 sur 18 · A MON PREMIER AMI, A LOUIS MATIFAS · texte numérisé non relu

A MON PREMIER AMI, A LOUIS MATIFAS

Le bien est-il donc si difficile à faire? Fbxei.on .

Il y avait grande fête l'autre soir à l'hôtel du célèbre docteur Marteuil, faubourg Saint-Honoré. Les plus brillants équipages se succédaient devant le perron chargé de fleurs. Un nombreux orchestre répandait jusqu'au dehors ses vives harmonies pour dire aux arrivants de se hâter, et je ne sais quel air de véritable plaisir courait au dedans et autour de la belle habitation où l'un des princes de la science se repose d'illustres travaux, sans oublier jamais ni les souffrants ni les pauvres.

A l'étranger qui. passant devant l'hôtel, eût demandé, par hasard, le motif connu de cette nuit de joies, on eût répondu que ce bal était un bal de mariage, le bal qui suivait trois mariages...

— Comment, trois!

— Tout autant.— Et si un mariage heureux éveille la gaieté sincère, quelle gaieté trois mariages heureux doivent-ils répandre ici ! Aussi cette demeure est-elle trop étroite pour la contenir, et s'en échappe-t-il un peu aux alentours.

Tout le monde est venu, ou à peu près; les salutations, les présentations, les félicitations ont été laites avec une cordialité rare, rare, hélas! comme un miracle. Le bal est maintenant dans tout son éclat : les quadrilles se balancent, l'orchestre chante de ses voix les plus douces, les bougies parfumées mêlent leurs senteurs aux toilettes odorantes; on s'agite, on sourit, on se complimente; enfin c'est un beau bal.

Le docteur parvient à se trouver un moment seul , c'est encore une joie-, il se laisse tomber sur le divan d'un boudoir qu'on vient d'abandonner pour la danse, et va enfin respirer un peu. Un de ses amis passe devant la porte de ce boudoir.

— Gilbert, lui crie le docteur, viens donc un instant près de moi, là, assieds-toi. Tu es ambitieux. Gilbert, tu veux parvenir à quelque position éminente. Tu as le tort trop commun de vouloir juger tout le monde au point de vue de tes idées personnelles, et je lis dans tes veux et sur ton front une sorte de désapprobation

(jue tu crois pleine d'amitié pour moi. Tu te dis. Gilbert, et tu voudrais me faire comprendre qu'avec ma fortune, ma position, mon nom, je pouvais prétendre à une alliance plus éclatante ; que je pouvais mieux aussi pour mon frère et pour ma sœur. 11 paraît ([lie l'ambition altère la saine raison, mon Gilbert. quand elle n'altère pas le cœur.

— Eh bien! oui, dit Gilbert, tu as clairement surpris ma pensée ; et je suis sûr que mon avis est partagé par messieurs tes amis que voilà.

— Oh! oh! reprit Marteuil, je les plaindrais, ces pauvres chers. Asseyez-vous donc, mes amis. Nul de vous ne sait encore comment je suis arrivé à ce mariage; puisque vous ne dansez pas, je vais vous conter cette histoire.

— Est-elle longue?

— Elle ne le sera pas plus que ta patience, Gilbert. Ecoutez-moi ; je vais donner à mon récit les allures d'un feuilleton dont la reproduction est sollicitée.

C'était par une brûlante journée de juillet; le soleil frappait à plomb sur la campagne-, les épis mûrs scintillaient comme des perles sous ses rayons ardents ; pas un souffle d'air n'agitait les feuilles des arbres; la nature semblait endormie.

A quelques lieues d'Arias, sur la route de Béthune,

deux enfants, qui paraissaient être le frère et la sœur, marchaient avec vitesse malgré la sueur qui découlait de leurs fronts. Le garçon , gros gaillard aux joues rebondies, aux cheveux en broussailles, à l'allure franche et décidée, paraissait avoir douze ans; tout en lui révélait cette nature campagnarde, opiniâtre et robuste, qui semble aidée par le travail, se produit malgré les privations, la fatigue et la mauvaise nourriture, et fait des colosses avec ce qui tuerait des enfants de la ville. La fille, plus petite de taille, devait être son aînée de deux ans environ-, c'était une jolie brune, dont la figure douce et mélancolique, la taille svelte et les manières gracieuses ne semblaient pas appartenir à une fille de campagne. Préoccupés tous deux, ils se parlaient peu, encore n'était-ce que pour s'encourager mutuellement.

— Hàtons-nous, Georges, dit la jeune fille, hàtonsnous, on nous attend, sans doute avec impatience.

— C'est bien pour cela, Hélène, que je vais si vite. Ah! si je ne savais pas que nous portons peut-être avec nous la santé de notre mère, je m'étendrais volontiers à l'ombre un bon quart d'heure.

— Eh bien! courons encore un peu, et tu te reposeras un moment à la Targette.

— Oui, tu m'as déjà tenu le même langage au moulin là-bas. Allons, c'est égal, avançons. •

En ce moment l'heure sonna à l'horloge du beffroi d'Arras. et le carillon joyeux laissa tomber sur la ville ses modulations argentines.

— Deux heures ! dit Georges, qui s'était arrêté pour écouter: ma mère souffre, et nous n'avançons pas... Courage, ma sœur !

Ce disant, ils dépassèrent le hameau désigné par Hélène.

A l'entrée de Souciiez, joli village à trois lieues d'Àrras, s'élevait une pauvre masure habitée par les parents de Georges et d'Hélène. C'était la que depuis six longs mois la maladie torturait Madeleine, leur mère. Au temps de sa santé, elle s'occupait à filer du lin -, mais le mal avait sévi avec violence, et le travail lui était devenu impossible. Gautier-Louis, leur père, laboureur courageux, avait entrepris, pour combler le vide que laissait dans le ménage la maladie de sa femme, d'aller parfois acheter du tabac dans les environs de Lille pour venir le vendre à Arras, exempt de droits; mais il avait été vu, le bruit s'en était répandu , et les fermiers du village lui avaient refusé de l'ouvrage-, il avait donc été forcé, pour vivre, de recourir au dangereux métier qu'il ne faisait d'abord (pie d'une manière accessoire, pour procurer un peu plus d'aisance à sa famille, et qui devenait alors son unique ressource. Marie, l'aînée des enfants, concourait aussi à la subsistance de la maison en raccommodant le linge du château; mais cet ouvrage lui avait manqué dès que la triste profession de son père avait été avérée.

Ils étaient donc bien malheureux !

Le jour dont je veux parler, Hélène et Georges

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étaient partis le matin pour Arras. emportant avec eux le peu d'argent <[ui restait dans la chaumière; ils devaient remployer à acheter divers médicaments que le médecin du village avait ordonnés la veille. Ce médecin partageait la malveillance de tous pour le contrebandier: mais les enfants avaient tant prié, qu'il avait enfin consenti à visiter une fois la malade.

Gautier était assis au chevet du lit de sa femme, dont il tenait une main dans la sienne; sa ligure. brûlée par le soleil, exprimait un morne désespoir; à de fréquents intervalles, ses regards se dirigeaient vers la fenêtre ouverte, et, plongeant sur la route, semblaient chercher ses enfants: puis ils se reportaient sur la figure pale et maigre de la souffrante, et sa tète retombait abattue.

Au pied du lit se tenait à genoux une jeune fille d'environ quinze ans. Ainsi posée, ses cheveux blonds tombés sur ses épaules, les mains jointes et les yeux attachés sur un vieux crucifix, elle semblait un ange appelant la bonté de Dieu sur toute cette misère. C'était Marie, le troisième enfant de ces pauvres gens.

Puis, comme le seul ami de la famille, un gros chien épagneul blanc parcourait la chaumière, allant caresser tour à tour Gautier, la malade et Marie; Prévenait ensuite se placer sur le seuil de la porte, comme s'il attendait aussi. Enfin, on le vit remuer la queue joveusement et courir au devant des jeunes voyageurs qu'il aperçut au coude que formait le chemin; puis, il revint avec eux en leur léchant les mains.

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— Chut! lit Gautier en les voyant entrer, elle dort. Hélène et Georges déposèrent les potions sur la table, et, marchant sur la pointe du pied, allèrent embrasser légèrement leur mère, puis ils revinrent s'asseoir épuisés de fatigue. Marie s'était relevée et examinait curieusement les fioles et les paquets.

— Père, dit Hélène, il ne nous reste plus rien, nous redevons même quelque chose au pharmacien...

— Un bon homme que ce pharmacien, interrompit Georges ; il nous a envoyés à un médecin qui était à dîner avec des convives, et ils riaient tant, qu'on ne s'entendait pas!... Mais, toujours, ce médecin a dit qu'il allait venir.

Ici. messieurs, dit le docteur Marteuil, il faut que j'interrompe ma nouvelle par un paragraphe de suspension, ou que je place un renvoi au bas de la colonne, ou que j'ouvre une parenthèse. M'écoutes-tu, Gilbert?

— Ouvre donc ta parenthèse.

— (Ce jeune médecin, auquel le bon pharmacien avait adressé ces pauvres enfants, reprit Marteuil. qui, à partir de ce moment, devint de plus en plus sérieux, ce médecin, c'était moi; et voyez comme la Providence a d'étranges caprices dans la répartition de ses bienfaits ; ce jour-là même, ce jour de

tant de douleurs pour la chaumière de Gautier, j'avais reçu le matin la nouvelle d'un riche héritage, el c'était pour fêter cette joie inattendue, succédant à ma laborieuse misère, que j'avais réuni mes meilleurs amis à dîner, et c'est ce qui me rendait si gai, comme l'avait remarqué le petit Georges. — Je dis donc à ces chers enfants que j'allais les suivre; mais je tardai, hélas ! . . . Mes amis, parmi lesquels cependant plusieurs avaient conservé la froideur de leur raison, ne me poussèrent pas derrière ces enfants, ceux-là je ne les ai jamais revus).

Retournons maintenant à la chaumière.

C'était aussi chez Gautier l'heure habituelle du dîner; mais depuis longtemps déjà aucun de ses enfants n'osait à cette heure parler de la faim, tant ils redoutaient d'entendre sortir de la bouche de leur père ces mots auxquels ils n'était que trop habitués : « Il n'y a plus de pain. »

Gautier comprit leur silence, et s'efforçant de leur inspirer un courage qu'il n'avait plus : « Mes enfants, dit-il, dînons; nous verrons après. Ne nous laissons pas abattre, morbleu ! le bon Dieu se lassera peut-être de nous éprouver. Allons, tenez, dînez; j'ai laissé dans le faubourg, à Béthune, un sac de marchandise

que je transporterai cette nuit, et demain nous pourrons encore vivre. »

Ce disant, Gautier partager le pain en quatre parts, et le distribua; il allait entamer la sienne, quand ses yeux s'arrêtèrent sur son chien, qui, accroupi devant lui, le regardait d'un air triste : lui aussi, le pauvre animal, se ressentait de la misère générale. Gautier lui donna la moitié de son pain -, il avait bien faim pourtant! Mais on tient, voyez-vous, à son dernier ami.

Si vous saviez, vous qui m'écoutez, combien ces détails me sont devenus ehers, vous me pardonneriez de n'en passer aucun... Mais si vous m'aimez, vous pouvez comprendre que j'aime à me les rappeler.

Dans l'après-dîner, la malade se sentit un peu mieux; néanmoins, elle ne se le dissimulait pas, le mal était à peu près sans remède : elle sentait ses forces décroître de jour en jour, et quand elle envisageait cet abîme profond qu'on appelle avenir, elle tremblait pour ses enfants, dont Dieu allait bientôt la séparer. Quand elle considérait Marie, pourtant, elle se rassurait un peu.' Il y a quelque chose de plus perspicace que la réflexion d'un diplomate, de plus perçant que le regard de l'aigle, de plus pénétrant que la question d'un juge : c'est l'œil d'une mère. Or, cette mère malheureuse avait découvert dans sa fdle Marie des trésors de vertu encore cachés pour tous.

Un peu fortiliée parles potions rapportées d'Arras, Madeleine se mit sur son séant, et, appelant ses en-

fants autour d'elle, elle essaya de les préparer doucement à la pensée de sa mort prochaine.

— Si je meurs, mes enfants, dit-elle, il ne faudra pas pour cela vous croire abandonnés de Dieu; non, Dieu est bon, et sa bonté a mis dans votre sœur aînée toutes les vertus d'une mère; elle l'a désignée pour me remplacer auprès de vous; vous lui obéirez donc comme à moi, vous l'aimerez donc comme moi. C'est là mon dernier vœu, et si le bon Dieu, touché de ma vie toute de misères et de larmes, me donne une place dans son ciel, je le prierai chaque jour pour vous et votre seconde mère. Tous pleurez, vous ne pouvez, n'est-ce pas, vous habituer à cette pensée que je dois mourir? cela doit pourtant arriver ainsi. J'ai entendu en moi une voix mystérieuse qui m'a dit que c'était la volonté de Dieu. Tu m'as compris, n'est-ce pas, Marie? Tu seras pour Georges et Hélène une mère attentive et dévouée. Si parfois ton courage faiblit devant la pratique d'un devoir si pénible, pense à moi, rappelle-toi que la volonté d'une mère mourante est solennelle et sacrée, et qu'il est saint de la remplir. Marie fit en pleurant les serments exigés par sa mère ; après quoi celle-ci reprit :

— Me voilà maintenant plus tranquille, je pourrai mourir en paix. Tu m'as donné pour fille un de tes anges : merci, mon Dieu!

Pendant que ceci se passait près du lit de la malade, Gautier était allé se jeter sur un peu de paille fraîche et reprendre dans le sommeil des forces pour

sa besogne de nuit. Lion, son chien, habitué à partager toutes les courses de son maître, et qui suivait le même train de vie. avait fait comme lui. Le soir venu, Louis se disposait à partir, lorsque quelques éclairs reflétèrent leur lueur livide sur les murs de la chaumière. Les enfants Coururent à la fenêtre. Les nuages s'amoncelaient à l'horizon et prenaient une teinte noirâtre et sinistre : l'air devenait plus lourd; tout faisait présager un orage violent. Marie revint à son père :

— Père, dit-elle, ne sortez pas cette nuit, le temps est noir et menaçant: voyez, encore un éclair! et elle se signa.

— Marie" a raison, dit Hélène; ce serait vous exposer que d'aller courir la campagne par un pareil temps.

— Allons, allons, mes enfants, vous vous effrayez de rien; ce sont des éclairs de chaleur: cela ne peut durer. Faites votre prière et couchez-vous.

— Non pas. dit Georges, vous ne vous en irez pas malgré nous ; voyez comme il fait sombre I

— Mais songez, pauvres enfants, que si ce sac de tabac n'est pas demain à Arras, vous n'aurez pas de pain... Et si votre mère va un peu mieux et qu'elle ait besoin de quelque aliment ?...

— Demain, dit Marie, j'irai vendre les boucles d'oreilles qu'on m'a données au château l'an dernier. Mais, pour l'amour de Dieu, ne vous hasardez pas de ce temps-ci.

— Hélène, va jeter de l'eau bénite autour de la maison, et reviens prier notre père avec nous.

Madeleine joignit ses supplications à celles de ses enfants. Eux pensaient au moment présent, qui leur semblait plein de danger -, lui , au lendemain , où chacun aurait faim!... Enfin, il feignit de se rendre à leurs prières, et se coucha.

L'orage menaçait toujours.

A minuit environ, lorsqu'il jugea toute sa famille endormie, Gautier se leva sans bruit et alluma sa lampe. Lion , couché sur sa paille , ne dormait pas ; au premier mouvement de son maître il s'était levé, et, s'étant secoué, il était prêt à partir. ,

En s'habillant, Gautier se sentit une grande faim ; il alla à l'armoire, et n'y trouva qu'une croûte de pain remise soigneusement en ces lieux par Georges ; il la prit et la dévora...

Qui pourra jamais deviner jusqu'où peut aller la tendresse et le mystérieux dévouement du chien pour son maître? qui pourra mesurer l'étendue de son instinct et déterminer la portée de son intelligence?... Lion avait suivi tous les mouvements de Gautier ; il courut aussitôt à la paille qui lui servait de lit, et tirant de dessous le morceau de pain que lui avait donné Gautier, presque intact, il vint le déposer aux pieds de son pauvre maître. Gautier, le voyant faire, s'était arrêté interdit. Il se baissa, prit le pain, et pressant la grosse tète de son chien dans ses deux mains, il l'embrassa avec force, et une

larme tomba de ses yeux. Il y avait là de quoi faire rougir bien des hommes, s'ils avaient pu voir cette scène sublime qui se passait entre un homme et un chien , dans une misérable cabane , à la tremblante lueur d'une lampe altérée d'huile, la nuit, par l'orage qui grondait.

Au moment de partir, Louis voulut voir encore sa femme. 11 s'approcha donc de son lit la lampe à la main ; en voyant cette figure autrefois belle creusée par la maladie, ces joues jadis fraîches et vermeilles maintenant pales et ternies, ces lèvres naguère souriantes et roses, aujourd'hui froides et décolorées, un affreux pressentiment vint étreindre son cœur... Il se raidit et embrassa légèrement sa femme sur le front ; mais , au même moment, soit par un mouvement fébrile, soit par un caprice du sommeil , soit . enfin , comme le mystérieux avertissement d'un pouvoir incompris dans cette scène solennelle, Madeleine lui saisit légèrement le bras et l'attira à elle. Gautier sentit alors froid dans son àme ; un frisson glacial parcourut tout son corps ; il sentit son courage le fuir, et il fut tenté de rester, car de fatales pensées se remuaient dans son àme... Mais il songea bientôt au lendemain, ramassa toutes ses forces, et, s1 éloignant brusquement du lit, il éteignit la lampe et partit. Lion l'attendait à la porte. La foudre rugissait au loin, mais Gautier s'en inquiétait peu ; il marchait d'un pas ferme et rapide, ne s' arrêtant que pour examiner si rien ne décelait

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la présence des gabeleurs ou celle des gendarmes... Mais il n'entendait que les roulements du tonnerre, il ne voyait que le l'eu des éclairs, et il reprenait bientôt sa course.

Au moment où il entrait dans le faubourg d'Arras, a Béthune, l'orage éclata avec fureur; mais Louis ne songeait pas à se mettre à l'abri; il alla droit à la maison où était déposé le tabac, donna le signal convenu pour qu'elle lui fût ouverte, demanda une vieille toile pour couvrir le sac et se préserver un peu lui-même de la pluie; puis il se remit en marclie.

L'eau tombait à grandes ondes. Le temps était partout si noir qu'on ne distinguait plus le ciel de la terre. Gautier devait, pour se rendre à Arras, repasser à Souciiez. A une lieue de là environ, et comme il franchissait un large fossé , surnommé le Coupe- Gorge, qui traverse la route, il entendit un cliquetis d'armes et vit son cbien s'arrêter tout à coup -, il jugea avec effroi qu'il y avait là un poste de gendarmes, mais il comprit qu'il n'en avait point été aperçu. 11 allait donc passer outre , lorsqu'il tomba dans un trou déjà rempli d'eau. Sa chute Ht du bruit et donna l'éveil aux gens armés, qui s'approchèrent de cet endroit.

Au même instant un éclair leur montra le contrebandier qui , aidé par son chien , faisait des elforts incroyables pour se dégager du trou fatal.

« A bas la charge, au nom de la loi! » cria l'un des gendarmes.

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Gautier ne répondit -pas. Par un elïort surhumain. il venait de remonter sur la route et s'était remis en marche avec une ardeur qu'il puisait dans l'imminence du danger. Les gendarmes se précipitèrent alors à sa poursuite dans les bois du Wasel ; mais leurs chevaux s'enfonçaient dans la boue jusqu'aux genoux, et Gautier, côtoyant la route dans les broussailles, leur rendait sa poursuite difficile.

Comme ils1 sortaient du bois, le jour commençait à poindre, mais faiblement ; la route était alors moins pénible.

« A bas la charge, au nom de la loi! » crièrent encore les gendarmes.

Mais Gautier songea que le tabac contenu dans le sac il ne l'avait pas encore payé; il songea que c'était le pain de sa famille... il continua de marcher.

Ils étaient maintenant dans Souciiez. Le pauvre Louis espérait, en courant toujours, pouvoir atteindre sa maison et se cacher, pendant qu'il faisait encore sombre, dans un fossé profond situé tout auprès... Il courait, chargé d'environ quarante livres et les pieds nus, car ses souliers étaient restés pris dans la boue ; ses vêtements étaient traversés de sueur et de pluie; sa poitrine était en feu , il ne respirait plus... Lion aussi courait toujours.

Il touchait au but tant désiré, quand il entendit les gendarmes armer leurs carabinés,

Une pensée rapide lui traverse alors l'esprit : il se

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rappelle et s'explique soudainement ses pressentiments près du lit de sa pauvre Madeleine, et pourquoi il s'est senti tant ému quand elle la retenu par le bras dans son sommeil. Il veut la revoir encore et tente un effort désespéré !

« A bas la charge, au nom de la loi ! » crient pour la troisième fois les gendarmes irrités. N'obtenant pas de réponse, il font feu. Une balle va frapper l'homme, qui tombe, l'autre atteint le chien, qui se penche sur son maître et se prend à hurler.

Les gendarmes, alors, descendirent de cheval en blasphémant: ils prirent le sac, qu'ils attachèrent à l'une des selles, et s'éloignèrent aussitôt.

Cependant le tonnerre avait réveillé la malheureuse famille; depuis . longtemps elle était dans la plus grande inquiétude. Tous avaient pensé que Gautier était allé à Béthune, et, comprenant l'héroïsme de son dévouement , ils s'étaient mis en prières. Le bruit des deux coups de feu les frappa de terreur... Ils coururent à la fenêtre et aperçurent une masse noire et informe à quelques pas d'eux; l'obscurité les empêcha d'abord de rien distinguer ; mais à la lueur du dernier éclair, ils reconnurent Gautier privé de vie ; Lion était étendu sur lui. A cette vue. Madeleine sentit la vie se retirer de son cœur; elle prit Marie par la main, lui montra Georges et Hélène glacés d'effroi, entr'ouvrit la bouche pour parler. . . Mais aussitôt elle tomba •. Marie se pencha sur sa mère; les pauvres enfants n'avaient plus de mère.

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Au même instant un cabriolet s'arrêtait sur la route, devant l'habitation. Un homme en descendit : c'était moi, messieurs; et vous pouvez commencer à comprendre ma douleur! Mon repas avait dégénéré en longue orgie; j'avais tout oublié. Si j'avais accompagné les enfants comme Dieu et mon devoir voulaient que je le lisse. — Dieu qui venait de m' enrichir sans que je l'eusse, encore mérité! — j'aurais peut-être sauvé les jours de Madeleine ; j'aurais laissé à la chaumière assez d'or pour que Gautier renonçât à la contrebande; il ne serait point mort, le malheureux père!...

La faiblesse et l'égoïsme de mes amis m'avaient retenu à table, et ce n'était qu'après un honteux sommeil que je venais de me rappeler ma promesse menteuse.

J'allai donc droit à la chaumière ; mais le cadavre du contrebandier me barrait le passage; je me baissai , je lui mis la main sur le cœur, hélas!...

J'entrai. Quand j'eus regardé Madeleine, je m'assis, silencieux et morne : pour l'un et pour l'autre, et aussi pour le repos de ma conscience dans l'avenir, j'arrivais trop tard. Aussi, pour réparer ma faute, je fis le serment de devenir le père des pauvres orphelins.

Depuis ce temps, messieurs, l'ivresse n'a jamais approché de mon cerveau, et je souffre toujours bien amèrement quand je vois dans un festin quelque raison qui s'égare.

— Enfin, dit Gilbert . la moralité de ton apologue ?

— Elle est renfermée dans l'épilogue, et l'épilogue sera court.

C'est à peu de temps de là que je vins habiter Paris. Georges y fut mis au collège Henri IV avec mon frère Jules ; Hélène fut élevée avec ma sœur Honorine chez mesdames Thiébaut.

Vous savez que le docteur Marteuil, mon père, est mort à Arras, quand j'avais douze ans, et que ma mère a perdu la vie en me la donnant; nous formions donc ensemble une vraie famille d'orphelins.

Je ne sais pas si j'ai vraiment toujours été pour cette famille que j'avais adoptée le père que je m'étais juré d'être, mais je sais qu'une mère seule, c'est-à-dire un ange dans une femme, peut avoir et prodiguer l'amour pur, les soins pénibles, les adorables tendresses , les sublimes dévouements que Marie nous prodigua à tous. En retrouvant toujours depuis dix ans cette sainte terrestre à mes cotés, pour adoucir mes fatigues, apaiser mes ennuis , éloigner mes douleurs, j'ai pu croire que Dieu m'avait pardonné. Hélène et Jules, Georges et Honorine, ces deux couples chers, dont aujourd'hui la joie pure aurait du étouffer tes sottes pensées ambitieuses, Gilbert... ces enfants bénis ont grandi pour se rendre mutuellement heureux; je l'ai compris sans peine, et j'ai cru remplir la volonté de Dieu en les unissant à toujours.

L'automne dernier, nous sommes lotis allés passer les vacances en Artois. Un soir, nous revenions de visiter le tombeau que j'ai fait élever aux époux. Gautier, et nous traversions une plaine où Ton venait de faucher les blés ; un mélancolique son de cloches, annonçant un trépas, s'envola de la pauvre église de Souciiez, et vint planer sur nos fronts pensifs; je regardai Marie, qui s'appuyait sur mon bras ; elle avait les larmes dans les yeux.

« Marie, lui dis-je, les cloches sonnent pour nous sur un chagrin toujours bien vif... Youlez-vous qu'elles sonnent bientôt sur notre bonheur à tous? Voulez-vous être ma femme, Marie?... »

La chère enfant mit sa main dans la mienne en prononçant simplement un oui qui me rendit heureux... et depuis ce matin, messieurs, on appelle ici la fille du contrebandier madame Marteuil.

Voilà mon histoire, Gilbert : elle a au moins le mérite d'être vraie. Maintenant, crois-moi, ne laisse plus ton visage et tes paroles calomnier ton cœur; partage ma joie; dis-moi qu'à ma place tu aurais fait comme j'ai fait, et aime-moi toujours comme je t'aime, mon cher ambitieux. »

Gilbert serra doucement la main de son ami. On m'a dit que ce futur diplomate avait alors une larme sous sa paupière... Quant aux autres amis de Marteuil, ses auditeurs, ils ne paraissaient ni moins convaincus ni moins attendris.

« Eb bien ! messieurs, vous ne dansez donc pas ?

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