DUPUYTREN
Comme il faut la comprendre , la mission du médecin et du chirurgien est une des grandes ei des plus nobles que l'homme puisse s'imposer en commençant sa carrière : s'interposer pour ainsi dire entre la Providence et l'homme, toucher à l'œuvre de Dieu la plus complète, tenir d'une main la vie et de l'autre la mort, c'est là, nous le pensons, accepter une responsabilité immense, et dont le poids serait au-dessus des forces humaines, si la science ne les rendait pas toutes-puissantes. Gloire donc à ceux qui, chargés de cette mission haute et sacrée, la remplissent, comme Dupuytren, avec dévouement et persévérance : ce sont des protecteurs célestes. Honte à ceux qui, l'acceptant sans la comprendre, en trafiquent ou en abusent : ce sont des apostats.
Guillaume Dupuytren est né le 5 octobre 1778, à Pierre-Buffières (Haute-Vienne). Son père, qui était avocat au parlement, ne possédait qu'une médiocre fortune, insufïisante pour payer les études du jeune Guillaume à Paris. Son dessein était donc de lui faire faire ses premières études auprès de lui, lorsqu'un jour, que Guillaume jouait sur la place de la ville, une dame qui , en voyageant , passait par Pierre- Bullières, fut frappée de lheureuse physionomie de
l'enfant, âgé alors de trois ans au plus. Cette dame, d'une grande fortune, se fit conduire chez M. Dupuytren, et lui demanda comme une grâce la permission d'emmener l'enfant, afin, disait-elle, de lui faire faire de bonnes études et de lui assurer un avenir heureux.
L'avocat céda aux instances de cette dame et laissa partir Guillaume ; mais, quelque temps après, il se repentit, et rappela son enfant auprès de lui. La protectrice du jeune Guillaume fut obligée de céder à des instances si légitimes, malgré le vif attachement qu'elle portait déjà à son protégé.
Cependant M. Dupuytren, en songeant aux immenses avantages d'une bonne éducation, regretta bientôt d'avoir empêché son fils d'en jouir. Quelques années après, et comme Guillaume jouait encore sur la place de sa ville natale, un officier de cavalerie, dont le régiment passait par là, remarqua aussi l'enfant, dont la figure révélait une prompte intelligence. Il le demanda à son père, et fut plus heureux que la dame, car il l'emmena avec lui à Paris, où son frère, M. Coësnon, était recteur au collège de La Marche. Placé dans ce collège, le jeune Dupuytren y fit de rapides progrès, aidé par les premières études qu'il avait faites au collège de Laval-Magnac : Dupuytren avait alors douze ans. Vergniaud , son oncle, fut pour lui un utile protecteur ; il le présenta à Thouret, qui découvrit en lui un véritable amour de la science et les germes d'un grand talent. Par
ses conseils, il ne contribua pas peu à l'avancement du jeune homme.
A dix-sept ans. Dupuytren avait fait de si excellentes études, il avait montré une telle ardeur, une persévérance si infatigable, qu'il se fit remarquer avec honneur dans tous les concours, et que. si jeune encore, il fut nommé prosecteur à l'École de santé de Paris. ïl ouvrit alors des cours de chirurgie et d'anatomie. qui furent suivis par un grand nombre d'élèves, enthousiastes de son talent né à peine et déjà si beau. Deux ans après, il concourut avec Duméril pour la place de chef des travaux anatomiques, et il y fut nommé lorsque, en 1802. son honorable compétiteur obtint la chaire d'économie de l'Ecole. Reçu docteur en chirurgie. Dupuytren devint, quelque temps après, à la suite d'un concours des plus brillants, chirurgien en second de l'Hôtel-Dieu de Paris, puis bientôt chirurgien en chef adjoint du même hôpital.
Le lo février 18 12, Dupuytren succéda à Sabatier. et fut nommé professeur de médecine opératoire. Il concourut alors avec Roux, Marjolin. ïartay. et fut nommé, malgré ces illustres concurrents, tant son talent avait acquis d'étendue et de puissance. Ce fut en 1813 qu'il devint chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu, en remplacement de Pelletier, devenu chirurgien honoraire, mais qui n'en continua pas moins cependant à recevoir les appointements de chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu jusqu'à sa mort.
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Pendant ces dernières années. Dupuytren avait vu ses cours suivis assidûment par les élèves des écoles et un grand nombre de médecins : les aperçus nouveaux dont ses leçons étaient remplies, la logique de ses raisonnements, le charme de son éloquence lui avaient fait de zélés partisans et de nombreux admirateurs: pourtant, en 1815. il cessa de professer la médecine opératoire pour prendre la chaire de clinique chirurgicale.
C'est parvenu à l'apogée de sa réputation qu'il faut juger Dupuytren. Opérateur célèhre. il enrichit la science chirurgicale d'innovations heureuses; il inventa plusieurs instruments qui manquaient à la chirurgie, et parmi lesquels on peut citer le spéculum et Y aiguille pour l'opération de la cataracte. Dans les cas désespérés, il était d'une persuasion extrême pour déterminer un malade à subir une opération dangereuse, et quand cette opération était décidée, rien n'égalait sa prudente hardiesse et sa remarquable dextérité pour l'exécuter. Combien de succès extraordinaires ont couronné de pareilles circonstances! Combien de malades abandonnés de tous n'a-t-il pas rendus à la vie ! Aussi la foi qu'on avait en lui elaitelle aussi grande qu'elle était méritée.
Dupuvtren se rendit également célèbre dans la pathologie et Fanatomie : les découvertes qu'il Ut dans ces sciences ont été justement appréciées et ont ajout"' à l'éclat de son nom. 11 publia aussi divers ouvrages estimés , entre autres une thèse ayant pour titre :
Proposition sur quelques points d'anaiomie, de physiologie et d'anaiomie pathologique; un Mémoire sur les fractures du péroné, un autre concernant les effets qu'entraîne la ligature des nerfs pneumo-gastriques sur la respiration.
En 1821 , le 22 novembre, à l'ouverture des cours de la Faculté de médecine de Paris, qui s'en souvient encore, il prononça un discours remarquable qui fut fort applaudi.
Vers la fin de l'année 1833, Dupuytren fut atteint d'une paralysie à la face: seulement alors il cessa les visites qu'il faisait régulièrement à l'Hùtel-Dieu depuis qu'il en avait été nommé chirurgien en chef. Bientôt il partit pour l'Italie.
Dans ce voyage, Dupuytren retrouva une partie de sa vigueur, mais il ne put jamais recouvrer sa première santé. Néanmoins, à son retour, il s'empressa, malgré les instances de ses amis, de reprendre le cours de ses leçons et de se remettre à la vie active qu'il avait toujours menée.
Au commencement de l'année 183o, un concours s'ouvrit à la Faculté de médecine. Pendant que Dupuytren y remplissait les fonctions de juge, il fut atteint d'une pleurésie. Il n'en continua pas moins ses consultations : chez lui, l'amour de son art était plus fort que la maladie: il était devenu une des facultés de son âme. La veille de sa mort, quelques personnes vinrent encore le consulter ; vers deux heures, il voulut qu'on lui lût son journal.
TRIO DE SAVANTS. 20o
« Je veux, dit-il, porter au monde où je vais des nouvelles de celui-ci. » De telles paroles ne pouvaient annoncer qu'une bien grande sérénité d'esprit. Le lendemain 8 février, à trois heures du matin, il expira.
Il est des hommes dont la biographie seule est un éloge : Dupuytren fut du petit nombre de ces hommes-là.
La fortune laissée par l'illustre chirurgien s'évalua, dit-on. à sept millions-, cette fortune colossale a été dignement partagée par son testament : il légua à la Faculté une somme de 200,000 francs, destinée à la fondation d'une chaire d'anatomie pathologique ; sa bibliothèque à son neveu, M. Peigné ; ses instruments et ses manuscrits à M. Marx, son ami, et, par une dernière volonté, son corps à MM. Broussais et Cruveilhier.
Quelques personnes ont accusé Dupuytren d'une grande ambition. Nous leur répondrons que l'ambition, quand elle va droit et haut, est un défaut qui produit des vertus. D'autres lui ont reproché d'être dur, impérieux, brutal même : ceux-là n'ont pas pratiqué la médecine, ni la chirurgie ; du reste, les regrets que Dupuytren a laissés dans le cœur de ceux qui l'ont connu répondent victorieusement à ces puériles attaques, qui sont au grand homme ce que le bourdonnement du moucheron est à l'aigle.
LACEPEDE.
Nous voulons dire gravement et simplement la vie d'un de ces hommes dont la biographie est le meilleur éloge.
Bernard-Germain Delaville, comte de Lacépède, naquit à Agen, le 26 octobre 1756, de Jean-Joseph- Médard Delaville et de'Marie de Laibnd.
Suivant un arbre généalogique dressé en Allemagne, le grand naturaliste aurait eu des droits au titre de duc du Mont-Saint-Jean, et eût pu, sur son écusson, écarteler les armes de Ville (maison dont sa famille descendait) de celles de Lorraine et de Bourgogne ancienne. Mais comme ce titre n'eût pn être constaté selon les formes voulues par les règles héraldiques, et comme la filiation sur laquelle il fondait ce titre eût pu paraître douteuse, M. de Lacépède ne se prévalut jamais de cette noblesse . et ne voulut devoir son illustration qu'à ses travaux et à son grand caractère. Heureux et justement fiers ces nobles-là !
M. Delaville. lieutenant-général de la sénéchaussée, avait aimé avec la tendresse la plus vive sa femme, dont il était devenu veuf quelque temps après la naissance de son fils. Il reporta donc sur celui-ci
toute cette tendre affection, et ne crut mieux pouvoir la lui prouver qu'en lui donnant une éducation qui, pour être fort bonne, n'en avait pas moins quelques dangers-, il voulut n'entourer le jeune L&cépède que de bons maîtres, de bons livres, de bons amis : c'était un moyen excellent pour le rendre bon lui-même, mais n'était-ce pas aussi créer dans ce jeune cœur un optimisme plein d'écucils pour l'avenir, n'était-ce pas retarder en lui l'expérience, qui n'est autre chose que la connaissance des bonnes et des mauvaises choses de la vie!..,
(Test en lisant les œuvres de Buffon. son livre de prédilection dés l'enfance, et en admirant les grandeurs de la nature dans les magnifiques campagnes d'Agen, qu'il prit un goût si vif pour l'histoire naturelle. En même temps il sentait se développer en lui une vocation profonde pour la musique. Bien jeune encore, il résolut de s'adonner entièrement à cet art et à la science ; et dès cette époque on le vit cultiver l'un et l'autre avec amour.
Il était âgé de douze ans quand il lui prit envie de composer avec les jeunes gens que son père lui avait choisis pour amis une sorte d'académie. Ce fut d'abord pour eux un amusement ; puis ils comprirent l'utilité que cette association pourrait avoir pour eux et les importants résultats qu'ils en pourraient retirer. Ils s'y occupèrent de choses vraiment sérieuses, et particulièrement de physique.
Les expériences qu'ils firent sur l'aimant et sur l'électricité déterminèrent Lacépède à étudier cette science; il le fit avec ardeur, et crut bientôt être arrivé à des résultats qui pourraient peut-être aider à la solution des grandes questions scientifiques qui s'agitaient alors à Paris. Déjà fort savant aussi en musique à cette époque, il avait entrepris, avec un courage bien au-dessus de son âge, de remettre Armide en musique ; il avançait avec ardeur dans cette œuvre, quand il apprit que Gluck travaillait au même opéra. Il renonça alors à poursuivre son entreprise, mais il se proposa de connaître un jour Gluck et de lui demander des conseils. 11 lui écrivit donc, et lui adressa le commencement de sa partition; enmèmetempsqu'il envoyait à lîuffon ses propositions sur la physique. Les réponses qu'il reçut de ces deux grands génies le transportèrent d'enthousiasme, et peu de temps après, fier des espérances que ces deux grands modèles lui avaient fait concevoir, convaincu de sa future puissance, fort de son courage, riche de son avenir, il partit pour Paris, emportant avec lui ses essais déjà nombreux en science et en musique.
Lacépède arriva à Paris la nuit. Le matin de bonne heure il court au Jardin-des-Plantes trouver Buiïon. Celui-ci le voyant si jeune feint de le prendre pour le fils du savant qu'il a encouragé, puis il le comble d'éloges, lui promet sa protection, et veut devenir son maître. En quittant Buffon , Lacépède s'en va droit chez Gluck, qui l'embrasse avec tendresse, l'appelle
son collègue, et lui avoue avoir bien moins réussi que lui certaines parties de YArmide. 11 n'en fallait pas tant pour enflammer l'imagination déjà si ardente du jeune homme. Dans cette même journée , il est accueilli, partout où le mènent ses lettres de recommandation, avec une faveur très-marquée. On se dispute le jeune savant ; la politesse exquise, la grâce délicieuse qui chez lui embellissent jusqu'à ses moindres manières, et ses moindres paroles charment tous ceux qui le reçoivent : il est retenu à dîner chez M. de Montazet. archevêque de Lyon, où l'élite de l'Académie est rassemblée. Là, nouveaux éloges! nouveaux encouragements! Le soir, enfin, il assiste à la répétition générale d'AIcesle, dans la loge même de Gluck.
Rentré chez lui et repassant dans son esprit toute cette journée d'enchantement, qui était son début dans le monde, Lacépède dut singulièrement se fortifier dans son optimisme inné, que tout concourait à affermir. Bien des hommes, qui ont consumé leur vie dans des travaux opiniâtres pour être utiles à leur patrie, n'ont jamais éprouvé rien de l'enivrement de cet accueil qu'il venait de recevoir, lui, jeune homme de vingt ans, qui n'avait, à cette époque^ encore rien fait pour la postérité ni pour son pays....
Quelques années après, ses parents désirant luj Yoir une position qui lui permit d'attendre des succès en science ou en musique, Lacépède sollicita et ob-
tint, grâce à la protection d'un prince allemand, un brevet de colonel au service des cercles d'Allemagne •, il n'eut de cet emploi que le titre et les épaulettes, car il avoue lui-même, dans les mémoires qu'il a laissés, ri avoir jamais vu son régiment.
Presque simultanément, il rédigea son Traité de physique, et composa, d'après les conseils de Gluck , un opéra ayant pour titre Omphale. Après cinq années* de travail, de sollicitations, de contrarié de remises, de peines et d'ennuis, il parvint à faire répéter cette œuvre. Chacun lui prédisait un grand succès, quand l'actrice chargée du rôle principal tomba malade. M. deLacépède supporta avec patience cette première déception, et retira son opéra, en se promettant bien, un peu vile peut-être, de ne plus travailler pour le théâtre à l'avenir. Cependant sa Poétique de la musique, qu'il publia quelque temps après, obtint un succès mérité, surtout parmi les partisans de Gluck, dont il avait suivi assidûment les leçons, et dont plusieurs principes se trouvent développés dans cet ouvrage. 11 reçut en cette occasion , parmi les félicitations d'hommes puissants, celle du roi Frédéric il et de l'illustre Sacchini. Son Traité de physique, comprenant l'essai sur l'électricité et sa physique générale et particulière, est un ouvrage qui fut pour la science d'une faible utilité ; aussi fût-ce le dernier qu'il publia sur cette matière.
A cette époque, Daubenton le jeune venait de se démettre de sa place de sous-démonstrateur d'his-
toirc naturelle au Jardin-du-Roi. Buflbn, qui voulut dés lors tourner les facultés de son élève vers l'histoire naturelle, disposa de cette place en faveur de Lacépède. Celui-ci la remplit avec un zélé admirable. Pendant tout le temps qu'il occupa cet emploi, on le vit dans les paieries du Muséum ies jours publics, répondant aux personnes qui l'interro-* geaîent, sans distinction de rang, avec celte urbanité charmante, cette pohie>se enchanteresse qu'il po dait au suprême degré.
Quelque temps avant la mort de BufFon . c'est-àdire au commencement de l'année Î788. il publia le premier volume de l 'Histoire naturelle générale et particulière des Quadrupèdes ovipares et desSerpenis, publication qu'il termina Tannée suivante. Cet ouvrage, jugé au point de vue scientifique, offre de grands avantages sur les travaux deBuffon. Lacéj: ; ■ s'est gardé d'y montrer l'antipathie de son illustre maître pour les classifications méthodiques comme celles de Linmeus: cependant il y manque encore malheureusement cette philosophie organique, pour ainsi dire, si précieuse en pareille matière, et que le grand Suédois lui-môme a négligée. Du reste, l'élégance soutenue du style, la variété des détails, la précision des faits font de cet ouvrage l'un des plus beaux et des plus estimés qu'on ait jamais écrit sur l'histoire naturelle. Le second volume est terminé par un éloge de Buffon , dans lequel le disciple reconnaissant adresse au maître des éloges sincères, quoiqu'en-
thousiastes; mérités, quoiqu'un peu emphatiques, et
qui prouvent bien quel attachement profond et durable Buffon avait inspiré à son élève, à cet ami auquel il laissa des rayons de son génie et des feuilles de sa couronne.
89 arriva apportant avec lui l'ère nouvelle d"un nouveau monde, élevant ou brisant tout ce qui se trouvait sur son passage. Un grand changement se lit alors dans l'existence jusque-là tranquille et heureuse du grand naturaliste. Emporté comme bien d'autres dans le tourbillon des nouvelles doctrines, il fut nommé d'abord président de section, puis commandant de garde nationale, puis député extraordinaire de la ville d'Agen prés de l'Assemblée constituante, puis enfin, vers l'année 1791, président de cette assemblée.
Dans ces différentes positions si graves toujours, et si souvent dangereuses, Lacépède ne cessa janlais d'être le même homme bienveillant et aimable des temps de paix : pourtant, à la chute des Girondins, il fut forcé de se cacher, et ne put rentrer à Paris uu'aprèsle 9 thermidor. En voyant passer devant lui et si près de lui la tourmente révolutionnaire, Lacépède avait pu enfin se désabuser sur bien des hommes, et, pensant aux jours de son enfance, faire une philosophique différence des idées qu'il avait alors, et de celles qui s'établissaient sous ses yeux.
Après avoir occupé une chaire d'Erpétologie, créée pour lui au Jardin-des-Plantes . Lacépède fut appelé
à faire partie du noyau de l'Institut; puis, en 1799, il fut nommé sénateur, en 1801 président du sénat , et en 1803 grand chancelier delà Légion-d'IIonneur; c'est en cette année qu'A termina la publication de X Histoire naturelle des Poissons , que la révolution avait interrompue ; ce fut son travail le plus important, et celui qui contribua le plus à sa gloire, bien qu'on y trouve encore quelques défauts dans les classiiications. Il lit paraître, l'année suivante, Y Histoire naturelle générale et particulière des Cétacés, qui, avec {'Histoire naturelle des Mammifères et des Oiseaux de Billion, termine l'ensemble des animaux vertébrés. Peu après Lacépéde devint ministre d'État.
Outre les grands ouvrages que nous avons cités, et qui ont consacré la glorieuse mémoire de Lacépéde, il a encore écrit différents mémoires dans divers recueils scientifiques et quelques romans tout à fait oubliés aujourd'hui. Peu de temps après la rentrée des Bourbons, il fut nommé pair de France et grand maître de l'Université.
Telle fut la vie publique du comte de Lacépéde, une des plus nobles figures historiques dont la France puisse s'enorgueillir.
Les services importants qu'il a rendus à la science le placent bien haut comme savant, ceux qu'il a rendus à l'Etat ne font pas moins son éloge comme homme politique; et quelques traits de bienfaisance et de vertu qu'on rapporte de lui ne
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sont pas les fleurs les moins brillantes de sa couronne.
Pendant l'automne de 1825, Laeépède fut attaqué de la petite vérole : il n'en continua pas moins d'abord sa vie d'étude et de bienfaisance; mais bientôt le mal devint plus fort en lui que la volonté. Il dit un jour tout bas à son médecin : Je vais rejoindre Buffon.
Quelques jours après, le 6 octobre 1825. il expira.
■otfo.
A MADAME JOSEPHINE JIYIX-YILLE.MIX.
Le monde est un caravansérail, et nous sommes une caravane.
Shah-Abbas le Grand.
nepas d'adieu.
<c Messieurs, je propose un toast flamboyant à notre illustre amphitryon le prince Pokiloff.
— Messieurs, je vous dénonce le préopinant . Raphaël Désiré, poète lyrique et dramatique, comme immensément ivre!
— Je repropose mon toast au prince, remplissez vos verres.
— Vive le prince !
— Vive notre ami!
— Yiye Pokiloff!
— Vive tout !
Cette belle rhétorique se débitait, par une folle
soirée de l'hiver de 183 , entre onze heures et
minuit, autour d'une table servie avec un goût et un luxe presque asiatiques, dans un bel hôtel de la rue de Rivoli. Les acteurs de cette joyeuse scène étaient cinq beaux jeunes gens, dont quatre Français de naissance et du reste, et un Russe qui n'était Russe que de naissance. C'était, je vous assure, un homme d'un grand cœur, d'un esprit délicat, d'un caractère charmant, que ce Russe. Quoiqu'il fût bien jeune encore, il avait déjà beaucoup voyagé et parlant beaucoup appris. Ajoutez qu'il possédait parmi ses talents le talent devenu rare de bien dépenser de magnifiques revenus.
Or, le prince Paul Pokiloff, au moment où je vous fais faire sa connaissance, était venu passer le carnaval cà Paris. Le lendemain il devait se remettre en route pour la Russie, qu'il brûlait de revoir, malgré les enchantements sans fin de notre métropole; tant il est vrai que le ciel natal a un pouvoir d'attraction irrésistible! Dans ses voyages à Paris, Pokiloff s'était fait beaucoup d'amis, ou du moins beaucoup de compagnons de plaisir se disant tels. Mais, vraiment, ce*prince-là avait tous les bonheurs, car des amis vrais il en avait trouvé quatre, et voyez si ce n'est pas merveilleux ! il se les était conservés même après leur avoir prêté beaucoup d'argent.
Je vous le dis en vérité, il avait tous les bonheurs. Ces quatre amis, ce sont les joyeux fous que vous venez d'entendre tout à l'heure déraisonner si miritiquement. Voici leurs portraits.
Raphaël , le poëte , est un doux et frais jeune homme de vingt ans; oui, il a à peu près cet âge d'indécision où son àme poétique voudrait parcourir toutes les voies de l'art. Ainsi, Raphaël a fait jusqu'ici avec la même ardeur des vers, des romans, du drame, de la comédie. Dans tout cela rien n'est complet , mais on reconnaît une plume trempée de poésie, et l'on prévoit que du jour où elle aura choisi sa route, elle y tracera glorieusement le nom de Raphaël Destré.
Que si vous m'en demandez plus, j'ajouterai qu'il est d'une taille moyenne, que ses cheveux sont blonds et soyeux, ses yeux, d'un bleu pâle, doux et mélancoliques, sa bouche d'un rose mat et trèspure, enfin que ses mains ont une grande suavité de forme.
Gilbert, le peintre d'histoire, a bien vingt-huit ans : c'est un talent dans toute sa vigueur ; il n'est l'élève d'aucun maître, son pinceau est hardi, original, brûlant! Gilbert est doué d'un courage éprouvé, d'une persévérance cà fatiguer le sort. Sous une enveloppe de 1er il cache un cœur généreux, facile à l'émotion. Il est robuste et de haute taille ; sa voix est vibrante ; ses cheveux et ses veux noirs, sa ligure brune; voilà Gilbert au physique et au moraL
Ovide, dont vous vous rappelez sans doute avoir entendu prononcer le nom tout à l'heure, a été poëte . et aussi peintre , et aussi sculpteur, il a fait tout ce qui n'est pas du métier. Il a eu des succès et des chutes, des chutes moins rarement. Du reste, il jouit d'un revenu assez agréahle et ne médit pas trop de l'existence. Il est loin d'être beau, et pourtant on dit de lui : « C'est un homme charmant. » Ses amis l'aiment tendrement.
Enfin Prosper, le dernier des quatre, ne ressemble en rien aux autres : il n'a jamais brillé nulle part et probablement ne brillera jamais ailleurs. C'est un très-beau garçon , aux manières élégantes , orné d'une très-belle fortune, mais qui malheureusement n'a rien appris et dont la vie est restée oisive; cela le rend malheureux, et cependant il ne peut se donner assez de force pour se livrer à quelque étude sérieuse, le meilleur remède contre l'ennui! Prosper est un de ces hommes qui le matin, quand ils se lèvent, voudraient être au soir; qui n'ont pas de souvenirs, pas d'espérances; qui courent les plaisirs sans jamais rencontrer le plaisir, que le vulgaire envie et que plaint l'homme intelligent. Ce qui empêche Prosper d'être tout à fait nul, c'est son bon cœur qui ne s'est jamais démenti, et sa complaisance extrême pour ses amis.
Au bout de quelques instants d'un silence causé par l'arrivée d'un superbe plat de meringues, Pokilofî reprend :
— Mais amis, mes bons amis, c'est demain que je vous quitte . vous le savez. Ce souper est peut-être le dernier que nous faisons ensemble, la vie a tant de hasards! Si vous m'en croyez, nous garderons chacun notre raison pour le moment des adieux. Vous me comprenez, n'est-ce pas? Plus tard, quand nous nous souviendrions vous de moi. moi de vous, nous n'aurions qu'une idée confuse des derniers moments que nous aurons passés ensemble. Cela nous serait triste, amis.
— Mes fidèles compagnons, dit Raphaël . toujours un peu étourdi . mais qui néanmoins avait vivement senti ce que Paul venait de dire . monseigneur vient de dire là une grande vérité. Ce cher Paul ! penser que demain à cette heure-ci. il sera déjà bien loin de nous. lui. L'âme de nos réunions: en vérité, cela m'afflige d'y penser!
Et tous tendirent la main au bon Pokiloff. Ils n'avaient point de larmes aux yeux, ils en avaient tous en cet instant au cœur
— Que ceci ne vous afflige pas, mes excellents camarades, dans un an je serai de retour à Paris. Nous sommes aujourd'hui le 27 février, eh bien! au prochain carnaval vous me reverrez.
— Un an. objecta Prosper. c'est une éternité !
— Le fait est que pour moi cette année-là va être atrocement longue! dit Ovide.
— Un an! ajouta Gilbert; je mourrai d'impatience auparavant.
— A mes yeux, soupira Raphaël, cette année-là c'est F éternité !
— Mais, pour Dieu ! messieurs, qu'est-ce donc qui va vous faire paraître cette année si longue ? Voyons, sont-ce des embarras d'argent pour quelqu'un de vous? parlez; est-ce autre chose que je puisse arranger? Mais parlez donc!
— Hélas! tu ne peux rien pour moi. dit Raphaël : tu sais que, malgré mes longs travaux, je n'ai pas eu le plaisir de voir encore représenter une seule de mes comédies , cependant on a accepté hier ma Femme philosophe au Théâtre-Français; mais eu même temps on m'a dit quelle ne pourrait être jouée avant un an. Quelle triste vie je vais vivre jusque-là !
— Juge de mon impatience , Paul , en apprenant que dans un an mon frère, mon bon frère Edmond sera ici, de retour de New-York. Mon Edmond que je n'ai pas vu depuis onze ans!
— Et alors quelle joie ! n'est-ce pas, Gilbert? dit le prince.
— Imaginez-vous un peu, dit Ovide, ce que c'est qu'aimer, être aimé et attendre toute une année pour épouser celle qu'on aime. J'en suis là. moi, messieurs : les parents de ma belle Blandine m'ont accepté pour leur gendre ; mais des affaires de famille font retarder aussi longtemps le mariage.
— Et toi. Prosper, qui te fait tant désirer l'hiver prochain ?
— Moi? ce sera un an de passé , et les jours sont si longs !
— Messieurs, s'écria le prince en riant intérieurement d'une pensée qui venait de frapper son esprit, buvons !
— Mais ta recommandation de tout à l'heure?
— Oubliez-la et buvez. Tenez, voici de vieux vins d'Espagne remplis de mille vertus. Allons, vos verres, et noyez les pensées sombres. Mes amis, la vie réelle est triste ; heureux donc celui qui sait se faire une vie d'illusions et rêver éveillé ; celui-là est un sage, croyez-moi. Jouir c'est vivre, le principe de cette vie-là c'est donc le plaisir. Jouissons du plaisir jusqu'à la folie 5 ce sont les plus fous qui sont les plus sages !
— Bien dit ! A boire !
Au moment où deux heures sonnaient, le prince seul était éveillé et debout. D'un œil joyeux il regardait ses quatre convives, qui dormaient bruyamment daiis des postures originales.
— Bien ! dit-il.
A six cents lieues de Taris.
Vingt-trois jours après ces scènes de folie, une chaise de poste, remarquable par la" solidité de sa construction, et soigneusement fermée en dedans au
mpven d'un cadenas, s'arrêta devant un hôtel de la ville de Sarefta, dans le gouvernement de Saratof, entre le Don et le Volga. Quelques heures auparavant, une autre chaise de poste était arrivée au même hôtel. Un homme de haute taille et de manières élégantes en était descendu, et. après avoir donné quelques ordres, il s'était misa une fenêtre. Quand il eut vu s'arrêter sous ses yeux la seconde voiture, il quitta son poste d'ohservation. et alla lui-même ouvrir la portière fermée au cadenas. Quatre jeunes gens s'élancèrent alors à terre, et en reconnaissant l'homme qui les tirait de cette espèce de prison ambulante, ils furent saisis d'une violente colère, et on entendit sortir presque simultanément de leur- houche ces exclamations peu pacifiques :
— Lâche !
— Oh ! tu te battras !
— Vil Cosaque !
— Tiens ! défends-toi !
— Allons, messieurs, un peu de patience, que diable! Ne vous donnez pas en spectacle au bon peuple, et suivez-moi.
Vous avez reconnu, n'est-ce pas, les cinq amis de l'autre soir ?
Les dents serrées, les poings crispés, les quatre voyageurs suivirent Pokiloff dans une chambre meublée avec un confortable tout parisien, et au milieu de laquelle une table fort hien servie était dressée comme pour braver leur colère.
— Messieurs, dit le prince, veuillez prendre place 5 vous ne voudriez pas me tuer à jeun.
— Mais, en vérité, je crois qu'il nous raille!
— Allons donc, messieurs, quittez un peu votre air farouche. Si vous saviez comme vous êtes laids avec vos barbes de vingt-trois jours, vous auriez beaucoup de peine à ne pas rire.
Les quatre amis se regardèrent et ne se trouvèrent mutuellement pas très-beaux.
— Mais où diable sommes -nous ici? demanda Ovide, dont la colère s'était déjà apaisée à la vue de la table.
— Où vous êtes, messieurs? à six cents lieues de Paris, à trois cents au delà de Saint-Pétersbourg, à Sareîta. colonie de Moraves, et à cent quatre-vingts werstcs des hordes des Kalmouks.
— Et peut-on vous demander, monseigneur, ce que signifie cette plaisanterie beaucoup trop prolongée ?
— Commençons par nous asseoir, et dînons : nous causerons ensuite de tout cela.
— Messieurs et malheureux confrères, cria Gilbert, je proclame le prince Paul Pokiloff l'homme le plus effronté de l'univers -, mais mangeons d'abord, puisqu'il ne nous expliquera pas son infâme conduite avant d'avoir dîné.
On dîna, moitié riant, moitié grondant: puis le prince, ayant demandé et obtenu un grand silence, commença ainsi :
— Mes amis...
— Oh ! pour ça!... enfin, va toujours.
— Mes amis, vous devriez me remercier et baiser la trace de mes pas I
Lors de notre dernière entrevue à Paris, le soir de ce souper qui vous a amenés ici, vous m'avez tous exprimé avec chaleur le désir d'être plus vieux d'une année. Cette année qui vous séparait, toi d'un frère, toi d'une épouse, toi d'un'succès, toi d'une autre année, vous eussiez voulu l'avoir passée à tout prix; elle vous semblait ne devoir jamais finir. Remerciez-moi, messieurs, je vais vous donner les moyens de la vivre sans ennui. Je vous ai dit que depuis quelques années que j'avais quitté ma Russie, je brûlais de la revoir ; je ne vous ai pas dit une cause moins impérieuse, mais puissante aussi, qui me rappelle dans ce pays. Je suis chargé par mon gouvernement de lui l'aire un rapport sur l'état actuel des peuples kalmouks, et je vais passer une dizaine de mois parmi eux. Comme je ne compte pas m'amuser pendant ce temps plus qu'il n'est convenable, j'ai pensé que ce serait ingénieux, et surtout agréable pour vous et pour moi , de ne pas nous quitter. Il me restait à vaincre vos hésitations : l'un n'aurait pas voulu quitter sa fiancée, l'autre ses tableaux, l'autre son Paris, que sais-je, moi? En supposant que vous eussiez consenti, vous auriez voulu faire des préparatifs et aller dire adieu à tout ce que vous laissez là-bas : moi. je ne pouvais retarder mon
départ d'un seul jour-, donc, pendant que yous sabliez les vieux vins d'Espagne, je vous ai laissés un instant et j'ai donné mes ordres. Quand je suis rentré, je vous ai fait boire des vins chimiquement préparés; cela vous a procuré d'abord un sommeil profond , puis pendant vingt jours un affaiblissement qui. en vous enlevant toute force, toute volonté, vous livrait sans défense à mes projets : je vous ai enfermés dans ma chaise de poste; vous y avez été bien nourris, j'espère! Dépuis deux jours vous êtes guéris et vous avez la conscience de votre situation: aussi depuis deux jours a-t-on eu une peine infinie à vous contenir dans votre cage. Bref, vous voilà, messieurs. Ne me quittez pas. et dans dix mois je vous ramène à Paris. Cependant, que celui d'entre vous qui regrette trop sa capitale pour pouvoir s'en priver si longtemps parte ; tout ce que je possède est à son service; il est libre de partir: mieux que cela, je lui fais don de ma chaise de poste, ce $era un souvenir de nos voyages.
— Ma foi. dit Raphaël, je serais maintenant bien fou de retourner dans ce prosaïque Paris : il doit régner dans ces contrées une poésie sauvage dont je veux me pénétrer.
— Un peintre est bien partout. c'est l'amant en litre de la nature ; il n'est rien que son pinceau ne doive tenter de saisir : je reste.
— Ah! mes amis, j'aime bien ma Blandine ; mais, ma foi ! elle sera ma femme bientôt, et de longtemps
d'ici je ne pourrai voir le Kalmouk : je reste. Et toi, Prosper ?
— Moi, je ne vous quitte plus.
— Eh! allons donc ! Bravo, messieurs! Mes amis, je vous ai retrouvés. Vous voyez bien qu'il ne faut * que s'entendre-, hein! si vous m'aviez tué? Allons, allons, vivat! nous ne nous séparerons pas. Demain nous commençons nos courses; ce soir, repos et plaisir !
Pérégrinations,
Le lendemain, les cinq jeunes gens se dirigèrent vers les huttes kalmoukes: niais, à sept werstes de Sarefta, ils s'arrêtèrent pour visiter la fontaine qui porte le nom de cette ville.
La fontaine de Sarefta est placée dans un site assez pittoresque: une plaine immense s'étend sur la chaîne des collines qui l'avoisinent, et l'on aperçoit une partie du Volga qui coule dans le lointain. A la distance de douze werstes, on voit la forteresse de Jarîtza sur le Volga. Les ruisseaux qui serpentent sur le penchant de la montagne sont ombragés par des pommiers sauvages, des ormes, des chênes et d'autres arbres.
La source qui fournil l'eau à la fontaine est très-
abondante; elle est environnée de seize antres petites sources qui jaillissent à l'entour. Plusieurs essais ont prouvé que, pour les qualités minérales, ces eaux ne le cèdent en rien à celles de Carlsbad ; cependant, depuis plusieurs années, les pèlerinages à la fontaine de Sarefta sont devenus très-rares. Plusieurs causes contribuent à cet oubli des étrangers : d'abord l'incommodité d'avoir à faire pour s'y rendre sept werstes depuis Sarefta, puis la découverte qu'on vient de faire de la source du Caucase. Les Russes d'ailleurs, assez généralement, ont du mépris pour ce que produit leur pays. Du reste, le meilleur témoignage qu'on puisse donner de la bonté des eaux de cette fontaine, c'est le grand usage qu'en font les habitants.
En quittant les arbres qui entourent Sarefta, la petite caravane se trouva en peu d'instants au milieu d'une plaine immense, dans laquelle elle n'apercevait que le ciel d'un bleu gris et la verte campagne.
On peut comparer le pays des Kalmouks a une vaste mer où l'œil des habitants sert seul de boussole. Imaginez-vous une étendue de quatre cents werstes où l'on découvre à peine un petit nombre d'habitations sur les bords de quelques rivières. Cette immense contrée est entièrement privée d'arbres ; on n'y voit que quelques arbrisseaux, entre des collines et des marais, et il n'y a guère que leKalmouk auquel ces accidents puissent servir de guides, car leur régularité empêche un étranger de se reconnaître. Le Kalmouk nomade, lui, sans apercevoir la moindre
trace de chemin, et même sans employer une grande attention, conduit ses chevaux et ses chameaux pendant plusieurs centaines de werstes comme un pilote
dirigerait son navire.
Comme ils traversaient la plaine, discourant gaiement sur les choses inconnues qui frappaient leurs yeux, le prince dit à ses compagnons :
— Vous ignorez sans doute, messieurs, l'origine du mot kalmotik? écoutez -moi, vous allez rapprendre. Les Kalmouks s'appelaient Euleutes ; mais ce nom est devenu si inusité parmi eux, qu'il n'y a que les gens instruits quile connaissent. Ils s'appellent eux-mêmes Chalmouks, parce qu'ils ne peuvent pas prononcer différemment, et Strahlenberg fait dériver ce mot du tartare-russe katbah (un bonnet). Pourquoi ? Est-ce parce que les Kalmouks portent des bonnets? Mais les Tartares et plusieurs autres peuples en portent également. Il est beaucoup plus probable que ce mot vient de kbalimak. Abulbasi même paraît confirmer notre opinion en appelant ce peuple Kalrnak : suivant cette expression tartare, le mot kalmouk signifie ou infidèle ou dérivé. Laquelle des deux significations faut-il donc adopter? Tous se déclarent pour la dernière, et trouvent par là occasion d'expliquer que, lors de la séparation de ce peuple d'avec les peuplades voisines, celui-ci conserva la tige de son origine, et reçut le nom de Kbalimak. ou son dérivé Kalmuk. Cette opinion parait appuyée par les anciens livres mongols, où il est fait
mention d'une grande tribu du peuple kalmouk , dont une partie s'était établie dans l'origine aux environs du 'Fhibet. tandis que l'autre l'abandonna et se retira vers l'est, où elle finit par se confondre avec d'autres peuples voisins du Caucase.
Comme le prince finissait son discours, il fit apercevoir à ses auditeurs un Kalmouk qui, monté sur un très-beau cheval, s'avançait de leur côté avec une grande rapidité: quand il fut bien en vue :
— Tenez, mes amis, dit le prince, voici un beau type de la race que nous allons voir-, voici un vrai Kalmouk.
— Oui. dit Ovide, oui. cet homme dont le soleil éclaire si bien la tète en ce moment, est de la race que j'appelle la variété mongole, race d'hommes occupant presque tout l'est et une partie du nord de l'Asie. Oui. c'est bien cela :1e teint d'un jaune brunsuie légèrement foncé, les cheveux noirs et rares, le visage aplati, large aux pommettes, étroit au menton, les yeux écartés, le nez peu proéminent, les oreilles grandes et très - détachées , les mâchoires saillantes, la tète quadrangulaire. Dans celte figure. ce menton étroit, ces màcboires saillantes, seraient des signes physiognomoniques assez apparents de méchanceté si ces yeux écartés et ces pommettes larges ne signifiaient paslecontraire, d'où l'on pourraitpeutèlre conclure, si l'on était épris de Lavater, qu'il y a à peu près autant de bonté que de méchanceté là dedans comme partout. Cette espèce d'hommes a en-
suite, le plus habituellement, la partie supérieure de la tète assez fortement développée, ce qui, indice assez commun de la vénération, pourrait expliquer, ce me semble, le penchant de ces Asiatiques à fabriquer des quantités de faux dieux, dans leurs religions idolâtres, pour satisfaire leur besoin d'adorer.
Le Kalmouk était arrivé jusqu'à eux. Pokilofflui fit un signe et arrêta son cheval-, le Tàrtâré arrêta le sien, et les quatre Français firent halte à leur tour à quelques pas du prince, qui parlait au Kalmoulk dans une langue rude et gutturale. Bientôt ils virent PokiloITse remettre en marche, le Tartare à ses côtés, et ils l'entendirent leur crier :
— Mes amis ! nous avons un guide ; voici Oubachi qui nous en servira, j'ai arrangé cela avec lui, et vraiment il nous sera bien utile, car déjà il vient de nous dire que nous étions dans le chemin le plus long pour arriver aux habitations de ses frères: laissons-le nous conduire.
Le Kalmouk prit la tète de la caravane et la mena si bien que vers le soir elle se trouva en vue des huttes d'une horde qui campait sur le bord d'un large ruisseau.
— Ah ! messieurs ! dit Raphaël, messieurs, je vous en prie, arrêtons-nous un instant ; laissez-moi un peu contempler la ville d'aujourd'hui de ce peuple nomade. Toutes ces huttes, qui me rappellent les demeures des castors : que tout cela me plaît bien plus que la rue Richelieu! C'est étrange et c'est beau !
Gilbert s'était arrêté aussi; et sur un album encore vierge, duquel il s'était muni , il esquissait à grands coups de crayon la copie du sauvage tableau qui se déroulait sous ses yeux.
— Oh! oh! dit Ovide, voilà, sur ma foi, des chevaux, d'un grand mérite; nous ferons connaissance avec ces gaillards-là.
Prosper, étonné de ce qu'il voyait, promenait continuellement ses regards de ses amis aux huttes, des huttes à ses amis, et il répétait avec quelque peu d'envie :
— Mais c'est qu'on dirait vraiment qu'ils sont contents, qu'ils s'amusent! Quand donc m'amuserai- je un peu, moi ?
La hutte d'un Kahnouk ressemble à une grande quille arrondie, qui parait appuyée sur des cylindres en bois de trois à quatre pieds de hauteur; la circonférence est de six à huit toises. La charpente consiste, vers le bas, dans une espèce de treillage en bois ; vers le haut, dans un assemblage de plusieurs perches placées obliquement et réunies au sommet par une espèce de couronne à laquelle elles sont attachées. En dehors, ces huttes sont recouvertes d'une sorte de feutre fixé par de forts liens fabriqués avec du poil de chameau. Lorsqu'on fait du feu, on se contente de lever la couverture de feutre qui est sur la couronne supérieure, afin de laisser à la fumée un libre passage.
Il faut avoir vu de pareilles huttes pour se faire une
idée bien précise de leur construction. Elles résistent à la pluie et aux orages les plus violents. En hiver elles tiennent plus chaud, et en été elles mettent mieux à l'abri du soleil que les tentes de toile à voile de nos soldats. Le séjour des Kalmouks nomades ne se prolongeant jamais guère plus d'une semaine dans le même lieu, ils ne pouvaient rien inventer de plus commode que ces huttes, qu'on peut facilement démonter et transporter sur des chameaux.
C'est en imitant la nature que les Kalmouks durent imaginer des habitations couvertes de feutre. Leur vie errante dans des lieux où le bois est rare empêcha ces nomades de creuser, suivant l'exemple d'autres peuples, des cavités commodes, ou de construire des cabanes avec des broussailles et des piquets. Fatigue de coucher en plein air, il est possible que l'un d'eux ait eu l'idée de construire, avec la laine de ses moutons, une espèce de hutte sur le modèle du nid si connu dans le pays de l'oiseau appelé Remesvogel. Cet oiseau remarquable prépare avec une sorte de laine une espèce de sac allongé qu'il attache avec tant d'industrie aux petites branches .; que ni le vent ni les orages ne peuvent endommager cette demeure flottante. Il semble que c'est là la méthode qu'ont suivie les aïeux des Kalmouks pour se former des huttes, lesquelles , dans la suite , ont été perfectionnées et rendues solides au moyen de pièces de bois. Les Kalmouks. ne pouvant établir leurs huttes qu'à terre , furent obliges de s'éloigner du modèle qu'ils avaient
choisi, el placèrent leurs constructions en sens contraire, en mettant l'entrée delà cabane dans la partie basse. La ressemblance entre ces nids et les huttes est si frappante, soit par la forme, soit par l'étoffe, que la petite différence de leur position ne peut être une objection contre cette hypothèse.
Les tentes kalmoukes qui appartiennent à une horde, ou grande division de ce peuple nomade, sont assez éloignées les unes des autres, afin de procurer des places plus commodes à leurs nombreux troupeaux. Les principaux quartiers dans une horde sont le quartier du prince, le quartier des prêtres et le marché qui, dans la langue kalmouke, ainsi que dans la langue russe et dans la langue tartare, est désigné sous le nom de bazar. Autour de ces trois quartiers sont placées des huttes communes, qui ne diffèrent de celles des personnages plus distingués que parce qu'elles sont un peu plus petites et plus ou moins sales et aérées.
Gouvernement pittoresque. — Le statuaire.
Les voyageurs se rendirent, quelques jours après leur arrivée, dans une hutte de justice, où se trouvait le prince-, cette démarche auprès de lui était indis-
23 ï COMME QUOI
pensable pour obtenir sa protection pendant tout le temps qu'ils devaient passer dans ses États, puis c'était une occasion d'étudier les mœurs kalmoukes dans toutes leurs variétés, et les Parisiens s'étaient bien promis de n'en perdre aucune. Ils trouvèrent donc le vice-khan assis, comme de coutume, les jambes croisées, en face de la porte, et élevé sur des couvertures de feutre et des tapis : ses deux lils aînés étaient assis à sa droite; ils avaient devant eux des coupes en bois remplies de viandes.
On indiqua aux voyageurs, dans un coin de la hutte, des eoussins faits avec des couvertures de feutre, en leur faisant signe de s'asseoir. Ils obéirent sans se faire prier. Alors commança une longue conversation entre le vice-khan etPokilofî, qui paraissait connaître parfaitement la langue kahnouke. Pendant l'entretien, dans lequel nos quatre amis virent bien plusieurs fois qu'il s'agissait d'eux, ils purent observer à leur aise l'habitation et ceux qui s'y trouvaient.
Le prince kalmouk leur parut âgé de quarante ans environ; sa physionomie était belle, il portait un vêtement de soie et tenait à la main son chapelet. Tout en parlant à Pokiloff, il semblait continuer mentalement sa prière, en faisant rouler dans ses doigts, avec beaueoup de vitesse, les grains dont le rosaire était composé. Dans la hutte il y avait entre deux caisses un long piquet fiché en terre et garni de petites branches courtes, afin d'y prendre les bonnets. Sur une espèce de table en forme d'autel
on voyait diverses coupes d'offrande; au-dessus étaient suspendues plusieurs images des dieux. En face de cette table, la princesse était assise sur un siège élevé recouvert de soie : des prêtres l'entouraient. L'entretien du vice-khan et du prince étant terminé, on prit le thé.
Pendant la conversation, on l'avait apporté dans un grand vase de fer qu'on avait placé sur un pied en bois. Quand le signal fut donne. les ghelloungs, ou prêtres, qui étaient présents, sortirent leur coupe du linge qui l'enveloppait, et celui qui avait fait le thé, après en avoir offert la première coupe aux dieux, remplit les coupes des prêtres et ensuite celle de la princesse: puis avant de le goûter, chacun fit une courte prière : nos Français s'inclinèrent pour ne pas mécontenter le pouvoir.
Lorsque l'on eut pris le thé, chacun se retira silencieusement. Ainsi se termina la présentation solennelle des voyageurs au prince kalmouk.
Le thé est pour beaucoup dans la vie de ces ïartares : ils s'en priveraient difficilement, lue autre boisson, dont ils font grand usage, c'est le tchigan, lait de cavale, qui en lui-même a quelque chose d'enivrant •. les prêtres surtout en boivent en grande quantité. Quant à la boisson ordinaire, c'est de l'eau puisée dans des étangs ou des citernes, et que nos voyageurs parisiens trouvèrent horrible à boire. La nourriture la plus habituelle se compose de vaches, de moutons et de chevaux, qu'on fait rôtir entiers sur un tas
énorme de charbon de fumier, ou bouillir dans d'immenses chaudières.
Si l'on devait juger du mérite d'une religion par les actes de ses ministres, on prendrait une opinion bien mauvaise de celle des Kalmouks. Leurs prêtres étaient bien les hommes se rapprochant le plus de la bête par leur voracité que les cinq amis eussent jamais rencontrés. Us buvaient en proportion.
La religion de ces peuplades est une des branches si nombreuses de l'islamisme. Le nombre de leurs dieux est considérable, et le culte qu'on leur rend n'a point de règles précises.
Les prêtres kalmouks sont divisés en trois classes : la classe inférieure se compose de jeunes ecclésiastiques qu'on appelle mandchis; la moyenne comprend la réunion des prêtres d'un ordre inférieur appelés ghetzull; la classe supérieure est composée de gh'elloung. Outre cela, chaque ordre possède encore un prêtre d'un degré plus éminent qu'on nomme lama. Les fêtes de cette religion sont très-nombreuses. Une des plus importantes est la fête d'Urïis, qui célèbre le renouvellement de l'année et pendant laquelle le lama nomme les nouveaux prêtres. Ils ne doivent point contracter de mariage; mais, s'ils ne tiennent pas à l'estime des autres prêtres, ils peuvent prendre une concubine, et alors ils se retirent avec quelques parents et quelques amis dans un lieu écarté, où ils exercent la médecine et la science des augures.
La place sur laquelle les huttes des prêtres sont
construites et qui s'appelle la ghouroull est toujours située près de Yoergueu, ou palais du prince, et consiste dans différentes huttes qui ne se distinguent des autres que par une meilleure couverture de feutre. Elles sont placées isolément, à quelque distance Tune de l'autre, et décrivent, vers la saison où nous sommes, une ligne ovale qui, dans la Khouroxdl, paraît remplir l'espace de deux werstes. C'est dans la place vide intérieure que l'on remarque les huttes destinées à la prière.
Quand les voyageurs furent admis à visiter la hutte du lama, ils y trouvèrent un assez grand nombre de prêtres qui, placés devant l'autel de Bourkhan, exécutaient une musique assez monotone. Un des prêtres les plus distingués, placé à la gauche de l'autel, paraissait conduire cette musique avec une petite cloche qu'il tenait à le main. Les autres prêtres avaient différents instruments, qu'ils appellent le buré, le bischkur, le kènghergué, le gangdoung, et le tsilang.
Le bure a la forme d'un tube long de trois aunesenviron ; il est en métal et composé de trois morceaux qui s'adaptent exactement l'un avec l'autre. Pour le son, on peut le comparer à celui de la saquehute ou du buccin.
Le bischkur est une espèce de flûte : la pièce du milieu est faite de bois dur ou d'os: l'embouchure, ainsi que le reste, est partie en cuivre, partie en ferblanc; la longueur de cet instrument est d'environ une aune.
Le gangdound est une trompette de tùle ou de laiton que les kènghergisles emploient tour à tour avec le kengherguè.
Le kèngherguè est une espèce particulière de tambour qui est couvert d'un bout à l'autre en parchemin. Les deux côtés, qui sont plats, se trouvent à une petite distance l'un de l'autre. Sa circonférence approebe de celle des tambours. 11 est porté à une certaine hauteur sur un bâton, et on le frappe avec un maillet en forme de dragon.
Le tsilang est une sorte de cymbale qui, dans le milieu, a la forme d'une coupe de ebapeau. Deux de ces platines sont employées, en les frappant l'une contre l'autre, tantôt sur toute la surface, tantôt sur la moitié seulement, et quelquefois sur les bords.
imaginez quel bruit se fait entendre quand tous ces instruments jouent dans plusieurs buttes a la fois. Durant les fêtes, cette musique dure continuellement pendant quelques heures du matin et du soir. Pendant les pauses de la prière on servit du lait agri "tebigan) 5 les prêtres mêmes sortirent pour aller prendre cette boisson et se reposer quelques instants de cette longue séance. Le prince Polikoff et ses amis, pour se rendre agréables aux prêtres, furent forcés d'avaler plusieurs coupes de l'indigne boisson; en récompense, un vieux gbelloungles conduisit devant l'autel. au-dessus duquel étaient suspendues les images de ses dieux, et là, après leur avoir recommandé de tenir leurs chapeaux devant leur bouche, afin que leur
haleine ne profanât pas les divinités, il voulut bien leur en décliner les noms, tous plus ou moins faciles à prononcer. Les principaux étaient Dchakdchamouni. le plus grand des dieux; puis Yaman-Dagos, Okin-Tengheri, Tsagaan, Dara-Ekè, Nojon-Dara Ekè, Nidonbèr, Usuktc/u, Jlaidari, Mansouchari, Erlik-Khan et bien d'autres encore.
Les images de ces dieux sont ordinairement peintes sur des toiles jaunes. Gilbert en peignifplusieurs. à la grande satisfaction des fidèles. On fait plus d'honneur à d'autres dieux. Leurs statues en bronze avaient été fondues pour la plupart dans quelques villes de la Russie d'Europe, et elles étaient assez bien exécuter pour qu'Ovide en fit compliment aux gbelloungs. D'autres dieux enfin étaient tout simplement en terre, et c'étaient les prêtres eux-mêmes qui les pétrissaient avec une habileté vraiment remarquable.
Plusieurs lois Prosper fut témoin de cette fabrication de divinités : le pauvre jeune homme, qui avait espéré que ce voyage dissiperait son éternel ennui, s'ennuyait encore, et en voyant Gilbert, Raphaël, Ovide et Paul mener la vie avec leur insouciance accoutumée, il maudissait le sort qui. tout en paraissant lui avoir donné les éléments du bonheur, le rendait si malheureux.
Il arriva qu'un jour en examinant un mandchi qui reproduisait une image du dieu Maidari, Prosper l'ennuyé eut la fantaisie d'imiter le travail du jeune prêtre-, il trouva sous ses doigts l'argile moins rebelle
2i0 COMME Ol'OI
qu'il ne l'avait cru, et en assez peu de temps il parvint à lui donner une forme humaine plus correcte que celle donnée par le mandchi à son Maidari.
Quand les compagnons de Prosper virent son ouvrage, ils le raillèrent sur ce qu'il avait de grotesque, mais spirituellement et avec intention. L'apprenti statuaire, un peu piqué, résolut de prendre plus de temps et de produire quelque chose qui prêtât moins à la critique. Quelques jours après, il alla trouver dans sa hutte un vieux ghelloung auquel on avait confié l'insigne honneur de créer une nouvelle statue du grand Dchakdchamouni . En lui soumettant son ébauche de Maidari, il lui demanda des leçons et des conseils, lui disant (flatterie toute-puissante sur les prêtres kalmouks) que la religion lamite lui semblait si admirable qu'il regarderait comme un suprême bonheur de pouvoir reproduire dignement les images de ses dieux. Le vieux ghelloung fut touché jusqu'au cœur de cette déclaration-, il consentit avec joie à apprendre en statuaire à Prosper tout ce qu'il savait lui-même. Bientôt l'apprenti, mettant à profit les leçons qu'il, recevait et les principes que le goût lui donnait, fut en état d'offrir à l'appréciation de ses amis un dieu assez bien conditionné. Cette fois il n'en reçut que des encouragements, et à dater de ce jour-là Prosper ne s'ennuya plus.
LE BIEN VIENT EN DORMANT. 2 il
Petite justice. — Grande fête.
Quelque temps après, la horde quitta les rives du Don pour aller camper sur les bords du Kouma. En peu de temps, toutes les tentes furent démontées et chargées sur les chameaux. Le troisième jour après le départ des bords du Don, on s'établit dans une verte et fraîche campagne.
Chez les Kalmouks, la justice est rendue par le prince lui-même, assisté de ses sargatchi. Pendant leur séjour parmi les peuplades, le prince Paul et ses compagnons eurent occasion d'assister à une audience solennelle présidée par le vice-khan dans la hutte de justice.
Lorsque le prince y fut assis, les sargatchi qui entraient s'approchèrent de lui l'un après l'autre, plièrent le genou droit en inclinant leurs corps, et touchèrent avec la main droite le bras gauche du prince, ce qui est chez eux une marque de respect et de salut. Le prince touchait de même la main du sargatchi, qui, après cela, s'éloignait à reculons et s'asseyait.
Les princes kalmouks et mongols ont depuis un temps immémorial ce conseil particulier (sarga1),
1 Cette expression vient du mot sar qui signifie commandement.
2i2 COMME QUOI
qui cependant ne peut jamais faire opposition à leur pouvoir, puisque le chef du conseil a la faculté de déposer les membres à volonté. Les devoirs des sargatchi, ou membres du conseil, ont toujours été, comme aujourd'hui, de s'occuper des affaires du peuple avec le chef. La srarga est composée de huit membres. Yers l'an 1761. Oubacha ayant été nommé successeur du khan Donduk Dachi, le gouverneur russe trouva bon de mettre des entraves au pouvoir de ce prince en décidant que les sargalchi seraient attachés aux conseil des affaires étrangères-, et afin de les lier davantage aux intérêts des Russes, on leur accorda un traitement annuel de cent roubles.
Lorsque les Kalmouks sont obligés de prêter serment, on suspend dans la hutte de justice une image qui représente ordinairement le dieu du temps (Otchirbani).
L'usage veut que le plaignant qui a été blessé dans son droit par celui contre qui est portée la plainte charge un autre de la prestation du serment, ce qui est ordinairement confié à un prêtre. Cet arrangemant, si nous réfléchissons bien aux bases de la religion kalmouke, n'est pas mal entendu. Un criminel ne craint pas de commettre un nouveau crime, et un homme qui ne craint pas d'attaquer la propriété des autres n'aura pas beaucoup de respect pour la sainteté du serment 5 un voleur et un meurtrier ne se feront aucun scrupule de conscience d'en faire un faux.
Pour éviter les faux serments, la loi des Mongols
LE BIEN VIENT EN DORMANT. 2i3
exige que celui qui se plaint fasse justifier sa plainte par un serment, sans qu'il soit permis à celui contre qui elle a été portée de pouvoir se justifier. Cependant cet usage n'est pas exempt de certains abus. Chez les Kalmouks, le serment n'est prêté le plus souvent que pour les discussions d'argent, et la formule dépend de la grandeur de la dette. De légères plaintes exigent peu de cérémonies 5 quand elles sont graves, il en est plusieurs qu'on doit observer. Le serment que les voyageurs virent prêter était demandé pour une plainte de six roubles. Un certain nombre de prêtres et de laïques était assis sur deux lignes, qui commençaient à la petite hutte : à quelque distance brûlait un feu de fumier sec, afin de pouvoir allumer une lanterne lorsque la cérémonie commencerait. Les accusateurs et les accusés étaient encore dans la sarga du prince, où l'on cherchait à terminer l'affairé sans en venir au serment.
Enfin les accusateurs et les accusés parurent accompagnés d'une suite nombreuse. Leur discussion continua jusqu'à ce qu'ils fussent en présence de l'image, et même encore quelque temps auprès d'elle. Enfin, celui qui prêtait le serment se jeta trois fois à terre en prononçant devant. Otchirbani des expressions que nos Français ne purent comprendre ; il s'avança ensuite contre l'image et la toucha de son iront. Les assistants kalmouks en firent autant par esprit de religion; l'image fut roulée et l'assemblée se sépara.
Les trois grandes fêtes principales des Kalmouks
sont : Yurus, qui se célèbre au commencement de Tannée et que nos Européens n'avaient pu voir 5 le zagaan, qui signifie fête blanche et qui se célèbre dans le premier mois du printemps ; et la soulla, ou fête des lampes, qui a lieu vers la fin de l'automne. Ces deux dernières fêtes surtout sont fort pittoresques.
Quelques jours avant que le zagaan commençât, les instruments de la kouroull. déjà familiers aux oreilles des cinq amis, se firent entendre, bien que le froid excessif qu'il faisait alors obligeât les prêtres d'allumer du feu dans leurs huttes de prière, et d'autant plus qu'ils y étaient assis sans bonnets ni gants. Ces huttes furent ornées intérieurement de rideaux de soie et les autels chargés de coupes d'offrande, garnies pour la plupart de figures en pâte : à côté de ces coupes on plaça des morceaux de pâte plus grands, qui étaient remplis de beurre et formaient une espèce de pyramide 5 l'autel fut en outre orné de superbes tapisseries.
La fête du zagaan fut instituée en l'honneur d'une victoire remportée par Dchakdchamouni sur six faux docteurs qu'il eut à combattre pendant une semaine entière; en mémoire de quoi la fête dure toute une semaine. Pendant ce temps de prières, un silence parfait régna dans les huttes des Kalmouks, et les dévots se rendirent à la khouroull pour y faire leurs prières. Le vice-khan et son épouse en firent autant.
Les prêtres célébrèrent par des chants et des jeux la nuit du dernier jour consacré à la prière, qui est la même que la dernière du troisième mois d'hiver-, et Le malin de lafète, la neige fut enlevée au devant de chaque kAouroull. Une image de Dchakdchamouni y fut élevée et abritée par un parasol, de manière cependant que le Bourkhan pût recevoir les premiers rayons dusoleil. De chaque côté de l'image se voyaient des coupes d'offrande et des baîing , placés sur des tables, devant lesquelles on voyait, dans une écuelle, un baMng en beurre, sur lequel des -lignes étaient tracées, se dirigeant du côté de l'image. Au lever du soleil, les trois prêtres les plus distingués de la khoiiroull , portant des espèces de cymbales, s'assirent sur des tapis de feutre , tandis que d'autres, debout et assis, formaient un demi-cercle. Des feuilles écrites en langue tangoute étaient étendues sur les genoux des prêtres. Pendant qu'on chantait, des troupes de Kalmouks s'approchaient de l'image, se prosternaient devant elle , puis faisaient processionnellement le tour des huttes où l'on se réunissait , et enfin venaient se placer pêle-mêle au centre pour assister aux cérémonies religieuses. Le froid, qui était assez vif, à cause de l'heure très-matinale à laquelle se célébrait cette cérémonie, était fort sensible 5 et cependant les prêtres qui faisaient partie de la cérémonie étaient nus, et la plupart avaient les cheveux coupés ras , sans qu'on pût remarquer (jue le froid les incommodât.
La prière étant terminée, les prêtres et une grande partie des laïques se rendirent dans la grande hutte de réunion, dans l'intérieur de laquelle l'image de Dchakdchamouni, les figures de baling et les coupes d'offrande furent portées. Les prêtres chantèrent une courte prière, après laquelle ils se levèrent suintement, et chacun chercha à s'approcher des images suspendues dans la hutte, pour les toucher avec le front. La foule qui était entrée dans la hutte en fit autant-, et les prêtres ainsi que le peuple, après avoir touché les images, revenaient sur leurs pas pour s'accoster réciproquement en criant : Mendou! Le tumulte était si grand que l'on recevait des coups de tous côtés.
Les cris de mendou et les serrements de mains ayant, duré quelques instants, les prêtres s'assirent sur des tapis, et on apporta du thé et de l'eau-de-\ le. En même temps on distribua dans l'assemblée des morceaux de viande gelée , et après ce déjeuner la réunion se sépara.
En sortant de cette cérémonie, on se rendit chez le vice-khan, qui, assis avec son épouse auprès du foyer, recevait le salut du xagaan de ceux qui entraient ; et cette audience, destituée à recevoir et à rendre ce salut, dura plus d'une heure. Lors de celle fête, il est d'usage de porter à sa ceinture du gâteau, du sucre, des raisins de Corinthe, des ligues et d'autres fruits secs, et l'on se fait réciproquement des présents, pendant qu'on dit et qu'on répond mendou.
Les Kalmouks. même les plus distingués, font porter après eux un petit sae . contenant les fruits qu'ils donnent et reçoivent.
Après cette réception, le vice-khan se rendit avec son épouse à la hutte de sa mère, pour y l'aire le salut du zagaan. et il alla ensuite chez le lama. Le prince étant revenu, le lama vint le voir à son tour, et le vice-khan lui céda la place d'honneur. L'eaude-vie et le vin tartare furent alors servis à pleines coupes aux assistants: les prêtres ne devaient qu'y tremper leurs doigts: bien peu cependant observèrent cette restriction, tandis que les autres, et même les principaux backlchi, cherchaient à se dédommager-des temps d'abstinence.
Le pistaw et d'autres Kalmouks de qualité se réunirent chez le vice-khan pour diner. Là viande et le riz lurent servis gelés, parce que le nombre des convives et le grand froid qu'il faisait avaient empêché de les faire chauffer : mais les boissons diminuèrent un peu le froid, et chacun retourna chez soi avec l'esprit fort gai.
Pendant qu'on se réjouissait ainsi dans les huttes du prince, on s'acquittait à la khovrouiï d'une cérémonie religieuse qui se pratique a l'aide de ligures en pâte composée de farine et demie!. Les Kalmouks ont tant de vénération pour ces ligures qu'on ne les approche qu'avec respect et qu'on n'ose point les toucher avec les mains nues : ils regardent même comme un crime d'en approcher la bouche à cause
de Thaleine. On ne les fait que pour les grandes fêtes ; et quand elles ont une fois figuré sur l'autel, on les jette dans la fleuve local. Aussi on se rendit le soir processionnellement sur les bords du Kouma, pour y jeter celles qui avaient servi à la fête du zagaan, que les prêtres et les laïques, les femmes et même les filles, ne terminèrent qu'à moitié ivres; si bien (pie les gardes du prince furent obligés de veiller tous les cinquante autour de sa butte.
La fête du zagaan dure depuis le premier jusqu'au huitième jour du premier mois du printemps; et comme le premier jour est célébré avec plus de pompe, on l'appelle le grand jour de la fête zagaan. Le second jour fut célébré cbez le fds aine du prince, et les autres à la khourouïï. La gaieté produite par l'usage des boissons ne se faisait pas seulement remarquer cbez les prêtres par les discours, mais encore par les danses et les chants.
La danse et les chansons qui ne sont pas religieuses sont défendues aux prêtres; mais pendant la fête du zagaan , les baktchi les plus sages mêmes ne se conforment pas rigoureusement à cette défense. On dansa beaucoup dans la butte du prince, on chanta dans les autres; mais chez les prêtres, l'ivresse les excitant à un sentiment religieux , ils se faisaient apporter les images de Bourkhan pour les toucher avec leur front. Le prince et sa famille étaient présents au repas, mais ils buvaient avec plus de modération.
Le dernier jour du zagaan devait être célébré chez le lama; mais soit dévotion, soit économie, il s'excusa. Quant à la quantité de liqueurs bues à cette fête, qu'il suffise de dire que chaque khouroull acheta un tonneau de vin et un tonneau d'eau-de-vie.
La fête des lampes arriva : c'est la troisième et la dernière des .fêtes solennelles de l'année. Plusieurs jours avant celui où elle commence, les prières journalières de la khouroull, le matin, à midi et le soir, sont faites avec plus de cérémonie pour se préparer à la fête, et l'on n'y épargne pas les instruments de musique, tandis que dans les huttes particulières on célèbre ce temps de prière avec du vin tartare et en jouant aux cartes.
Cette fête tire son nom de la manière dont elle est célébrée, c'est-à-dire en allumant des lampes (soulla enkalmouk signifie lampe); elle est consacrée par les Kalmouks à fêter leur naissance commune, et sa disposition est vraiment singulière. Le Kalmouk qui est né la veille est considéré , ce jour-là , comme ayant un an. Le jour de la fête arrivé, chacun s'occupe des dispositions de la cérémonie qui a lieu sur le soir lorsque les étoiles commencent à briller. Les lampes, faites avec une espèce de pâte, sont remplies de graisse, au milieu de laquelle on fixe un brin de la plante nommée par les botanistes stipa capillala, qu'ils entourent de coton pour servir de mèche. Chaque famille kalmouke a une lampe commune, qui a autant de mèches que les membres de toute la fa-
mille réunie ont d'années ; ces lampes sont placées ensemble ou séparément.
Les personnes de distinction font élever au devant de leur hutte une espèce d'autel nommé dender, qui est souvent aussi placé auprès de la khouroull. Leur hauteur est ordinairement celle d'un homme, ils ont trois à quatre pas de long sur la moitié de large : ils sont composés de branches tressées et posées sur des morceaux de bois, et on les recouvre de gazon.
Lorsque la nuit approcha, les prêtres se rassemblèrent auprès du dender de leur hJiourouîl. A côté de chacun des autels brillait un petit foyer que les prêtres entouraient en attendant pour allumer les lampes que la famille du vice-khan sortît de sa hutte pour ouvrir le cortège. Enfin le prince et la princesse parurent, se mirent à la tète de la procession et marchèrent suivis d'une cour nombreuse, pendant que l'image de Soukouba était portée en procession au son d'une musique bruyante , trois fois autour de l'autel; à chaque fois, le prince, sa famille et tous les assistants se prosternaient. Le mouvement de la marche changeait suivant la mesure de la musique, et l'obscurité la plus profonde régnait dans la forêt du Kouma, au milieu de laquelle la fête se célébrait. La place où l'autel était élevé et autour de laquelle se faisait la procession , était pleine de fossés , de trous et d'inégalités qui auraient rendu cette marche dangereuse pour tous autres que pour les Kal-
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mouks: ceux qui, pendant le jour, ont la vue perçante comme le faucon . et pendant la nuit comme la chouette, exécutèrent leur marche sans s'inquiéter, La procession lit ainsi le tour de la khouroull. ensuite chacun revint dans les huttes célébrer la fête en buvant et en jouant.
Pensi'e à Paris.
Neuf mois et plus s'étaient écoulés depuis cpie nos amis de Paris avaient commencé à visiter le pays àes Kalmouks. et ils ne connaissaient pas encore à moitié les mœurs si variées et si bizarres de ces peuples nomades. En étudiant leurs coutumes tout originales et nouvelles pour eux. en partageant leurs voyages malgré les mauvais temps, et se fortifiant ainsi pour l'avenir contre les intempéries des saisons, prenant des notes sur ce qui intéressait le plus cbacun d'eux dans son art ou dans ses goûts, le temps avait passé bien plus rapidement qu'ils ne l'avaient cru.
Celui des cinq qui semblait le plus heureux de ce voyage, c'était Prosper. Chaque jour maintenant il consacrait quelques heures à pétrir, à sculpter avec des instruments grossiers, mais précieux pour lui, de petites figures dans lesquelles un artiste aurait reconnu une touche vigoureuse et presque inspirée, du
talent à coup sur, du génie peut-être. Il parvint un jour à reproduire un Kalmouk dans son costume original, et reçut sur son œuvre les félicitations naïves de toute la horde et celles plus intelligentes et non moins sincères de ses amis.
« Qui m'aurait dit jamais, répétait-il souvent, que ce seraient les ïvalmouks, un peuple presque sauvage, dont j'ai longtemps ignoré l'existence, qui me donneraient les premières notions de la sculpture ? Braves Kalmouks, va, si je pouvais m'y décider, je vous embrasserais ! »
Enfin, voyant approcher l'époque de leur retour en France, les cinq compagnons d'aventures, quoiqu'il leur restât beaucoup de choses à étudier dans le pays, durent songer au départ. Malgré les épreuves un peu pénibles qu'ils y avaient eu à subir, ils ne renoncèrent pas à l'idée de revenir le visiter encore. Prosper considérait surtout ce voyage à faire dans l'avenir- comme une dette de reconnaissance. Le jour où, par l'entremise de Paul, les Français firent leurs adieux au vice-khan, fut un jour presque triste pour toute la- horde; ils avaient été bons et agréables pour chacun : on les regretta. Le vieux Ghelloung, qui avait montré son art à Prosper. surtout, éprouva un véritable chagrin de se séparer de son élève.
Le prince Pokiloff était attendu par de nombreux amis dans sa ville natale, la moderne capitale de la Russie 5 les ordres de son gouvernement l'y rappelaient d'ailleurs pour rendre compte de sa mission :
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ses «amis, qui ne voulaient pas le quitter, raccompagnèrent donc à Saint-Pétersbourg.
Dans la cité impériale tout sembla admirable aux quatre Français ; le frais souvenir de ce qu'ils venaient d'éprouver chez les Kalmouks d'un côté, de l'autre l'espoir de revoir Paris dans quelques jours, concouraient à rendre tout charmant à leurs yeux. Ils descendirent à l'hôtel de leur illustre ami, que la société de la capitale étourdit de fêtes pendant trois jours. En artistes toujours passionnés pour leur art, Raphaël et Gil ert visitèrent les monuments épars dans les quarante-deux quartiers de Saint-Pétersbourg; entre autres, l'Académie impériale, la citadelle, les trente-cinq grandes églises, la statue équestre de Pierre Ier fondue en bronze, sur un rocher de granit et du poids de trois millions , grand souvenir de Catherine II. Ovide les accompagnait : en homme d'érudition et dégoût sur toutes choses, il donnait son avis, souvent important, toujours opportun. Prosper, pour qui la vie était plus douce et les jours moins longs depuis que l'art de la sculpture s'était révélé à lui , profitait maintenant de ce qu'il entendait autant que de ce qu'il voyait. Le cicérone étaitl'aimable et savant prince Paul , qui faisait les honneurs de son Pétersbourg avec une grâce charmante.
On partit. Je ne vous dirai pas les mille folies que la joie du retour et les espérances qui les attendaient à Paris firent débiter à la troupe joveuse, et je vous ferai grâce de la route ; d'ailleurs ils ne regardaient
plus rien : Paris était au bout. Berlin, Hanovre, le Rhin, Bruxelles n'eurent d'eux que des regards rapides et des admirations sans enthousiasme. Après Bruxelles , ils passèrent par Lille , par Arras . par Amiens : ce fut un soir qu'ils se trouvèrent dans cette dernière ville.
Le prince Paul Polikoff eut alors un de ces caprices que vous savez : il se mit en tète d'ajouter un épilogue à la comédie qu'il venait déjouer avec ses quatre amis, et de laquelle leur enlèvement de Paris avait été le prologue. Ils étaient descendus à l'hôtel de France : Paul y commanda un souper splendide, et ses amis, qui n'étaient plus séparés que par une nuit du but de leurs vœux, le fêtèrent dignement; pour cela, ils burent avec une persévérance admirable, et firent si bien que le prince put aisément leur donner des vins préparés de la même façon que l'avaient été ceux de la soirée du 27 février. La même cause produisit les mêmes effets, c'est-à-dire qu'on transporta les quatre voyageurs endormis dans la chaise de poste du prince, qui cette fois ne les quitta pas, sans qu'ils fissent seulement mine de vouloir s'éveiller.
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Le réveil.
Il suffît d'une nuit pour venir d'Amiens à Paris, et d'une nuit bien courte lorsqu'on peut, comme le prince russe, étonner les postillons à force de générosité ! Donc, le lendemain du souper, la chaise de poste s'arrêtait devant l'hôtel d'où elle était partie un an auparavant, rue de Rivoli. Les quatre amis ne s'étaient pasréveillés. Le prince demanda la chambre qui avait vu le souper, et. par bonne aventure, l'ayant obtenue, il y fit remettre toutes choses absolument dans le même état qu'à la fin de l'extravagante soirée: puis il v fit transporter ses compagnons. Tout cela demanda assez de temps. Enfin, vers la fin de la nuit qui suivit l'arrivée de la caravane, les voyageurs s'éveillèrent à peu près en même temps. Le prince Pokiloff, de qui je tiens ce récit, m'a assuré que ce moment fut l'un des plus délicieux de sa vie. uVous pensez bien, m'a-t-il dit. qu'ils se frottèrent les yeux au moins trois fois, puis les ouvrirent aussi grands que la caisse de votre budget. »
— Allons, mes amis, dit Paul, le jour s'avance, je vais bientôt partir, réveillez-vous tout à fait : nous n'avons plus que peu de moments à rester ensemble.
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Raphaël se leva, et, d'un pas vacillant encore, il alla écarter les rideaux d'une fenêtre et revint s'asseoir tout hébété : il avait vu tout simplement les pavés de la rue de Rivoli éclairés par le gaz, un innocent factionnaire qui soufflait dans ses doigts, puis les arbres ; et à sa gauche, au-dessus du pavillon Marsan, une lueur naissante, premier rayon du jour.
— Par saint Nicolas, reprit Pokiloff, vous dormez admirablement, mes convives bien-aimés: si vous vous étiez entendus tout à l'heure, vous faisiez à quatre un chœur de ronflement plus énergique que la valse infernale de Robert : c'est une idée que je donnerai à Rerlioz.
Il était neuf heures du matin que le prince n'avait pas encore réussi à convaincre ses amis qu'ils avaient rêvé et qu'eux n'avaient pas encore pu se persuader qu'ils n'avaient pas rêvé.
La dispute était très-chaude.
Un domestique parut à la porte ; tous quatre coururent à lui.
— Mon ami, s'écrièrent-ils tous ensemble, quel jour sommes-nous ?
— Aujourd'hui, dit le garçon, c'est le 28 février. Mais tenez, messieurs, voici trois lettres qu'on m'a dit être extrêmement pressées, car les personnes qui les ont remises chez vous avaient l'ordre de vous les porter partout où l'on croirait pouvoir vous trouver.
— Donnez.
— Voyons.
— Donnez donc.
Raphaël, Ovide et Gilbert ouvrirent précipitamment leurs lettres^ coururent des veux à la date et dirent en même temps:
— Parbleu! je savais bien. Nous avons vieilli d'une année, ce n'est point un lève.
Raphaël lut :
« Monsieur,
« M. le directeur du Théâtre-Français a l'honneur « de vous prévenir que la comédie en cinq actes et « en vers, la Femme philosophe, dont vous êtes Tauce teur, va être mise en répétition aujourd'hui. 11 vous « attend en ce moment au théâtre pour régler avec « vous quelques dispositions préparatoires.
« M. le directeur vous prie d'agréer, etc. »
— Au revoir, Paul , tu es un bon autocrate : donne-moi ta main, au revoir. Oh! quelle joie !
Et Raphaël sortit en courant.
Ovide lut :
« Mon cher gendre, j'ai appris par votre dernière « lettre, datée de Saint-Pétersbourg, que vous de- « viez arriver à Paris le 2o de ce mois 5 nous sommes « au 28, et je ne vous ai pas vu. Je vous apprends (( avec plaisir que nos embarras sont terminés. Ac- (( courez donc embrasser votre future et nous dire le « jour où vous voudrez l'appeler votre femme.
« Je vous embrasse, etc. »
— Paul, à bientôt!
Et Ovide s'élança sur l'escalier.
Gilbert lut :
« Mon frère! mon Gilbert! je t'attends chez toi « depuis une heure; où es-tu? Viens donc, je meurs « du désir de t'embrasser.
« Ton Edmond. »
1 Le peintre ne put pas dire un mot, lui -, il serra la main de Pokiloff à la lui broyer dans la sienne, et renversa deux fauteuils pour gagner la porte.
— Allez, joyeux fous, dit le prince, ne calomniez jamais la vie. Et toi, Prosper, n'as-tu rien qui t'attend à Paris ?
— Oh ! si, mon bon Paul, répondit le nouvel artiste î ce qui m'attend ici, c'est le travail, c'est l'art de Phidias, c'est peut-être la gloire !