‹ La Bûche de NoëlChapitre 18 sur 18 · SUR LE PONT DE COLOGNE · texte numérisé non relu

SUR LE PONT DE COLOGNE

Un soir d'automne, sur le pont de bateau qui rattache à Cologne la petite ville de Deuz, un jeune homme à la démarche lente et mélancolique s'arrêta quelques instants près d'un autre jeune homme, lequel regardait fixement courir les eaux du fleuve. Les étoiles commençaient à luire au ciel, et de vacillantes lumières à briller sur les deux rives du Rhin. L'obscurité descendait sur le pont.

— Est-ce toi, Hermann? dit à l'homme immobile celui qui venait de s'arrêter auprès de lui.

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— Oui, "Walter, c'est bien moi, dit Hermann, qui s'était retourné avec empressement au son de cette voix amie.

— Et que fais-tu? que penses-tu, à cette heure, sur ce pont, regardant couler Veau, et l'air aussi triste que moi?...

— Je me demande, Walter. si la vie vaut la mort : si le néant n'est pas préférable à nos agitations-, s'il n'est pas mieux de livrer son corps aux flots que son cœur à toutes les épreuves du sort...

— Ne laisse pas le désespoir te répondre, ami ; mets ton bras sous le mien et allons loin d'ici. Si la vue de l'eau te jette dans des rêveries sinistres, elle me fait aussi songer à la fin de tout,., et Dieu veut qu'on attende.

Hermann se laissa doucement emmener. Pendant un peu de temps ils marchèrent en silence. Walter renoua le premier l'entretien.

— Hermann, dit-il, tu as donc aussi bien souffert?

— Walter, quand de bonne foi, simplement, résolument, on pense à mourir, c'est qu'on n'a plus l'espérance, et, pour l'avoir perdue, il faut avoir beaucoup souffert. Tiens, tu es poëte, tu m'aimes; et comme moi je te vois désolé ; laisse un peu ma douleur s'épancher dans la tienne, cette triste joie sera peut-être pour moi la dernière...

En ce moment, la nuit était tout à fait venue, mais la lune avait paru à l'horizon des Sept-Montagnes. En

s'élevant doucement dans la brume des soirs d'automne , elle éclairait d'une lueur sereine la campagne verte encore où les deux amis avaient porté leurs pas... Ils étaient déjà moins malheureux.

« Oui, disait Hermann, dans ce temps-là mes jours semblaient bénis! J'entrevoyais l'avenir à travers des songes enchantés; j'aimais tous les hommes comme j'aurais aimé des frères; je ne doutais de rien, je ne haïssais rien, je ne redoutais rien. Le peu d'argent qu'en mourant m'avait laissé mon père dépassait tous les besoins que je pouvais imaginer. J'en donnais plus aux malheureux qu'à la satisfaction de mes désirs : il y a tant de malheureux ! j'avais si peu de désirs ! J'allais donc, ivre du présent, insoucieux de l'avenir, sans seulement songer au jour où mon argent finirait. J'avais dans mon logis, d'ailleurs, un trésor qui me semblait éternel : le clavecin qu'en mourant m'avait légué ma mère!... Enfin, Walter, que te dire de plus que ce seul mot : J'étais heureux! Oui, ce tempslà pour moi, c'était bien le bonheur. Mais personne de ceux qui ont une âme, et toi surtout, poëte, personne ne peut comprendre le bonheur de l'être qui vit seul... Je n'étais pas seul, Walter, j'avais une amie... ô regrets désespérés! une vierge candide, au regard lumineux sous un front pâle, au sourire consolant sur une bouche en fleur ! Belle et simple comme la nature, couronnée de lis et de bluets, la voix pure comme un chant d'oiseau, elle accourait à

mon seul désir, à mon premier appel. . . et je la désirais sans cesse et je l'appelais toujours... Je crois qu'elle venait du ciel.

« Sa place favorite, dans cet humble logis que sa grâce enchantait, que parfumait sa venue, était au pied du clavecin. Souvent, bien longtemps encore après l'instant où elle était arrivée, comme portée sur un rayon de soleil, ou dans un souffle de printemps, nous nous trouvions unis devant mon cher instrument-, les chants qui s'en élevaient alors devaient monter aux cieux, y réjouir ma mère, car ils étaient si doux, si remplis d'espérance, de divine foi, d'amour, que, sur leurs ailes, les anges devaient les recueillir dans l'air. Alors aussi, entre deux cantiques, il arrivait que ma compagne baisait mon front vierge de rides ; puis elle me montrait au loin, à l'horizon riant de ma jeunesse, une austère statue au front ceint de lauriers-, à ses pieds fumait l'éternel encens des générations ; elle tenait dans la main une palme enflammée, et je la voyais si grande que son front me semblait atteindre au firmament... « Regarde, enfant élu, me disait ma compagne, regarde cette divinité qui là-bas t'appelle, c'est la gloire!... »

« Un jour, Walter, je vis entrer dans ma demeure d'artiste une femme qui d'abord me fit peur; elle avait le teint livide et le front sillonné. Sa bouche ne devait point connaître les sourires, et ses yeux fatigués de pleurs se fermaient souvent, comme s'ils ne voulaient plus rien voir de la vie. Sous sa maigre

poitrine on supposait un cœur racorni que nulle émotion humaine ne devait plus faire tressaillir. Cette femme ferma les yeux devant mon épouvante, et , d'un pas rapide , s'avança vers moi. J'étais debout devant mon clavecin. Elle posa sur mon épaule une main sèche et vigoureuse encore, et me courba rudement ; je tombai assis , ma main rencontrant l'ivoire, qui laissa échapper un soupir plaintif.

« — Appelle ton amie, me dit ce spectre de femme, et chante, je le veux.

« Elle vint, ma divine compagne, et s'assit auprès de moi -, mais qu'elle était triste et languissante ! Nous chantâmes... Hélas! bientôt le souffle nous manqua, et, sans que je pusse la retenir par aucune prière, la douce vierge me quitta, les yeux pleins de larmes, le front penché.

« La nuit qui suivit me lit faire l'apprentissage de la douleur; plains-moi, bon camarade, je suis devenu bien savant.

« Quelques jours après, la femme maigre revint; elle commanda comme la première fois, et je fus forcé d'obéir; mais ma mélancolique amie, qui n'était venue à moi qu'après quelques prières, m'abandonna plus tôt... Bientôt, Walter, j'eus pour seule compagne le spectre; la blanche tille couronnée de lis et de bluels ne revint plus. Je chantais pour l'appeler. . . Rien! Mes accords étaient glacés, glacés par l'absence de mon idole adorée et par la présence de

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cette femme livide, toujours là à mes côtés et me regardant chanter d'un visage où rien ne se reflétait : elle n'entendait pas.

« Et depuis, frère, je souffre tous les jours davantage: aucune vision ne me montre plus la gloire, je végète dans l'ombre, misérable, découragé, doutant du ciel..., et je me sens mourir lentement, car ma compagne, c'était tout pour moi, le paradis sur la terre, et je ne la verrai plus...

« — Oui, Hermann, je le vois, reprit après un silence le poëte Walter, tu souffres bien, et tu croiras que je comprends ta douleur quand je te dirai qu'en elle j'ai reconnu la mienne. Moi aussi, je suis de ceux à qui Dieu a donné- une muse pour ange gardien 5 à toi les chants, à moi les vers! Tu avais reçu le clavecin de Mozart; j'avais saisi la Ivre de Pétrarque; on ne se dévoue pas impunément à ces symboles de gloire et de génie-, il faut souffrir pour y attacher la dernière corde, celle qui va dans les cœurs y reveiller les larmes!... Espérons, Hermann. qu'un jour Dieu nous rendra à chacun notre instrument complété! Moi aussi j'ai eu une compagne longtemps iidèle à ma jeunesse, idolâtrée par mon cœur, toute ma joie, toute ma sève, tout mon avenir! La tienne descendait du ciel, c'était une fdle de Dieu -, on la nomme la Mélodie. La mienne avait la même origine, c'était sa sœur: on l'appelle la Poésie. Mais dans un jour funèbre tu as vu paraître au seuil de ton logis cette femme aveugle et sourde, la Nécessité. Et moi j'ai eu pour hôte

un fantôme aussi horrible, aussi implacable, comme elle aveugle et sourd : l'Ambition. Tu vois bien que. moi aussi, j'ai beaucoup souffert. A l'heure qu'il est j'aime sans espoir, mais du moins l'amour a chassé de ma demeure l'ennemi qui me possédait ; la poésie y reviendra. — Toi, en attendant que tu aimes d'amour, travaille, Hermann 5 le travail bannira la nécessité, et la mélodie bien-aimée reviendra s'asseoir auprès de toi... Et puis, nous nous sommes rencontrés ce soir, ne vois-tu pas là un présage heureux ! »

Les deux amis s'entretinrent quelque temps encore et achevèrent leurs confidences; ils n'échangeaient point de banales consolations ; ils laissaient leurs cœurs se déverser l'un dans l'autre, et Dieu envoyait passer entre eux lange béni de l'Espérance...

Quand ils rentrèrent dans Cologne, la nuit était avancée. Chacun regagna sa demeure au milieu d'un calme parfait. Comme ils rentraient le cœur palpitant encore des chauds élans de leur amitié, Hermann trouva sa compagne revenue et assise à son clavecin. Walter, lui, revit son amie devant la petite table où les vers dormaient dans l'encrier. Heureux à la même heure par suite de leur rencontre, tout à coup ranimés et pleins de foi, ils commencèrent en même temps un chant de l'âme sur ce qui avait ramené chez eux la poésie et la mélodie... Et si quelque esprit du soir, planant sur la vieille cité chère à Rubens. écouta dans cette nuit tout ce qu'elle laissa en-

tendre, il put recueillir un double cantique, une hymne ardente et pure qui, s'élevant dans un fraternel accord des deux bouts de la ville, commençait par ces paroles :

« Sainte amitié !.. . »

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