HISTOIRE DE DEUX PETITS PIEDS
N'est-ce pas qu'en lisant, ce titre on s'attendrait volontiers à quelque gracieuse épopée? N'est-ce pas qu'il n'en faut pas plus pour éperonner vivement l'imagination et la lancer d'un seul coup dans les champs les plus doux à parcourir?... Il n'y aura pourtant rien de bien gracieux dans cette histoire, et son intérêt sera pris seulement à la vérité sans voile.
Telle qu'elle peut être, la voici :
Un soir de janvier 1806. que le temps était aux brillantes soirées de l'empire, et que la bise souillait, rude pour les pauvres: dans une triste demeure de la cité de Lille, en Flandre, une pauvre femme allait devenir mère. Que ce grand événement de la famille arrive en pleine prospérité ou au beau milieu du malheur, ce dénoùment de ses souffrances est si doux, que puissants et misérables le saluent par des bénédictions... Au soir dont je parle, l'heure était venue où privations et douleurs, angoisses et misères, tout allait être oublié. La femme avait jeté son dernier cri. l'époux embrassait la mère, quand
une exclamation du médecin rejeta dans la tristesse le couple à peine consolé. L'enfant qu'il venait de recueillir était entièrement privé de bras. Ce nouveau venu dans notre inonde devait être un jour le peintre Ducornet.
Comme depuis longtemps Ducornet a pris son parti sur sa conformation, comme depuis bien longtemps aussi, il a par son talent et son cœur arraché ses parents à leur ancienne pauvreté, et comme, après tout, selon lui, selon moi, et tous ceux qui le connaissent, il ne lui manque rien pour prendre sa part dans les choses de la vie, j'en parlerai gaiement. Il débarqua donc sur terre, organisé d'une façon si originale, que dès ce moment on parla de lui. N'estce pas là un premier avantage dont seraient aujourd'hui très-jaloux les amateurs de célébrité à tout prix? Il était né privé des cuisses comme des bras, le tibia étant attaché au bassin, comme le serait le fémur qui manque encore chez lui —
C'est tout ce que me permet de dire mon ignorance en physiologie. J'ajouterai seulement que les pieds de Ducornet, dodus et mignons, n'ont que quatre doigts-, et j'ai pu remarquer que l'absence d'un doigt donne aux autres une plus grande liberté de mouvement.
Dès l'enfance , avant de pouvoir comprendre de quelle utilité précieuse cela lui serait un jour, César (un lecteur de Sterne, parrain plein d'ironie, l'avait nommé César) réussit à donner à ses pieds une
grande dextérité en jouant aux billes, à la toupie, aux jeux chéris de notre enfance. Il fit ses premières études avec une extrême facilité. Ses parents songeaient à lui choisir un état approprié à ses facultés apparentes, lorsque M. Dumoncelle, professeur au collège de Lille et habile calligraphe, entreprit de faire de lui un professeur d'écriture; mais déjà la vocation artistique de César s'était révélée en lui.
Du moment où son esprit avait pu comprendre ce que voyaient ses yeux, où sa jeune àme s'était ouverte aux prestiges de l'art, la peinture avait été l'objet de sa naïve admiration.
Bientôt il dit adieu aux jeux de son enfance, et ne trouva plus de récréation que dans les musées. Amoureux de son idée, le professeur Dumoncelle condamnait César à faire toute la journée de grands traits de plume, et celui-ci n'y trouvait qu'un médiocre plaisir, lorsqu'un jour qu'il avait longtemps admiré, au musée de Lille, le sublime Christ de Van- Dick, il se dit fermement qu'il serait peintre, et rien que peintre, quoiqu'il dût lui en coûter. -- En Ducornet, la force persévérante et l'énergie de l'homme moral compensent amplement ce qui manque à l'homme physique : aussi, dès qu'il eut pris cette vaillante résolution de se vouer à l'art dont la nature semblait l'avoir le plus éloigné, il ne douta pas un moment de son avenir; et pour commencer ses études linéaires, il ne fit plus que des bons hommes à la manière de Callot sur ses monotones cahiers d'écri-
ture. Ce n'était pas tout à fait ce que voulaient M. Dumoncelle et sa vanité de ealligraphe, et ce professeur s'en plaignit; mais admirez de quelle suite de hasards la Providence compose la vie de ses élus ! M. Dumoncelle se plaignit des fautes d'écriture de son élève révolté précisément à Watteau, alors directeur de l'école de dessin de Lille. Watteau examina attentivement les bons hommes, et le résultat de cet examen fut l'admission de Ducornet à l'école. Dix-huit mois après. César avait remporté tous les prix.
Quelques années plus tard, le duc d'Angoulème passa à Lille; mon héros. — il est bien entendu que je parle de Ducornet — qui venait d'obtenir une médaille d'argent à l'exposition de Douai . lui fit hommage d'une belle copio de ce Christ de Van- Dick, qui lui avait révélé sa vocation. Le prince, surpris et charmé de rencontrer un talent déjà si remarquable sous une enveloppe si étrange, proposa à César de remmener avec lui à Paris. César refusa, il avait à cœur de ne pas quitter sa Ville natale sans y avoir obtenu le grand prix. — Sa jeune ambition se prenait, vous le voyez, à des résultats nobles et presque touchants. — Dans la même année, le vœu du jeune peintre fut exaucé, et il put se mettre en route pour Paris.
Paris qui mérite véritablement autant de cantiques que de satires, Paris dont on doit se borner à dire qu'il ressemble à une fière beauté ayant autant de
vices ([lie de vertus, des caprices et des enthousiasmes, des préventions et des passions. Paris accueillit bien cette gloire naissante. Ducornet fut admis à l'Académie des beaux-arts, comme élève de MM. Gérard et Lethière. Il mérita et il obtint, ce qui est plus rare, une médaille de troisième classe: puis une de seconde classe : puis une première mention au grand concours de perspective : puis une pension sur la !i<te civile: puis la commande, par M. de Labouriloimave. ministre de l'intérieur, d'un tableau qui obtint tous les suffrages et qui figure maintenant au musée de Lille, c'est saint Lovis rendant la justice sovs un chêne.
En 1829. il fut admis à concourir au grand prix de Rome, et balança le second prix.
Sun tableau de concours. Jacob refusant de livrer son fils Benjamin, fut expose au profit des pauvres, en même temps que plusieurs autres tableaux, dans une galerie, depuis fermée.
Là. la toile de Ducornet faillit être le sujet d'une scène tragique entre un lord, grand amateur de peintures, et le gardien de la galerie. Lord B*** regardait, avec admiration le patriarche et sa famille, lorsque ce gardien qui. par parenthèse, ne possédait qu'un bras, et qu'une bizarre sympathie attirait toujours vers ce tableau, entreprit de raconter à l'amateur comme quoi l'artiste qui avait peint cette toile avait. un bras encore de moins que lui-même. Lord B*** eut d'abord quelque peine à comprendre; quand il
eut compris, il regarda avec un flegmatique dédain l'audacieux gardien, et rentra dans son silence admiratif. Le gardien, croyant sans doute s'être mal expliqué, affirma de nouveau que ce tableau était l'œuvre d'un peintre sans bras. Cette fois, lord B*** daigna répondre ; mais ce fut par un éloquent coup de poing. Surpris autant que terrassé par cet argument ad hominem, le gardien voulut répliquer avec son unique bras; mais le lord était grand rbétoricien, je veux dire très-robuste ; il terrassa l'impertinent par une conclusion rapide et substantielle, et sortit furieux. Le soir de ce jour, à la table de l'hôtel des Princes, lord B*** raconta son entretien du matin, à propos d'un conte qu'on avait tenté de lui faire-, quelques personnes lui affirmèrent que ce n'était point un conte. Lord B*** reprit sa fureur, et quitta l'hôtel le soir même. 11 connaissait à Paris quelques artistes ; il les alla voir le lendemain, et leur parla de Ducprnet. Ducornet était leur ami ; ils répétèrent donc au lord l'affirmation du gardien, et lui offrirent de le conduire chez l'artiste... L'Anglais se crut le jouet d'une vaste mystification, et quitta Paris dans un état d'exaspération des plus dangereux.
Favorisant le sentiment filial et reconnaissant que Ducornet garde à la ville de Lille, Louis-Philippe lui commanda, en 183*2, un de ses portraits pour cette cité. C'est en peignant ce portrait que, contrarié de l'absence de son père, lequel l'accompagne toujours, Ducornet, dans un moment où il ne pouvait attein-
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dre au haut de sa toile avec son pied, saisit violemment son pinceau entre ses dents; il peignit ainsi pour la première fois, aussi adroitement qu'il l'avait fait jusque-là avec son pied.
Ce qui caractérise surtout le talent de cet étrange artiste, c'est la poésie, l'animation, la pensée qui dominent dans toutes ses compositions ; c'est encore la richesse du coloris qu'il possède au suprême degré. — Ses principaux ouvrages sont : les Marchands d'esclaves, au musée d'Arras; le Tasse et Êlêonore ; Faust et Marguerite ; un Episode du siège d'Anvers ; Henri II au château d'Eu; Sidi-Kamdem, ex-général, aga des Arabes d'Alger ; la Madeleine aux 'pieds du Christ ; un Intérieur d'église; la Mort de Madeleine ; le Christ au tombeau ; le Repos de la sainte famille en Egypte; saint Denis prêchant dans les Gaides; la Vision de sainte Philomène ; le Credo; le général Négrier fait après sa mort, offert par l'auteur aux artilleurs de Lille. — En reconnaissance de ce présent, les -artilleurs ont commandé à Ducornet le portrait de M. Saint-Léger, leur commandant, lequel vient d'être achevé. Il me faut ajouter un et cœtera à cette glorieuse nomenclature: tout citer serait trop long.
Maintenant que je vous ai dit les travaux et esquissé la vie du peintre sans hras, n'admirez-vous pas comme moi la puissance de la volonté humaine ?. . . Elle a fait que cet homme, qui en venant au monde semblait n'apporter aucun élément d'existence, est
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parvenu à se créer un avenir, un talent. Un nom. une gloire! Et cela, parce qu'il a su le vouloir comme on doit apprendre à vouloir! Xest-ce pas là le plus éclatant triomphe de la force intellectuelle ?...
^ulez-vous quelques mots qui vous peignent à peu près Ducornet? — Voici : Sa taille n'a pas et n'aura probablement jamais plus de trois pieds et demi: sur un corps d'une force moyenne, il porte une tète un peu forte, mais belle, à en croire la phrénologie : son organisation est vraiment remarquable, sa voix est sonore, sa conversation vive et spirituelle, toute parsemée de saillies et de pensées heureuses.
Quand un étranger va pour la première fois visiter Ducornet. il s'imagine presque toujours, en raison de sa très-rare conformation, voir en lui quelque chose de pénible ou de désagréable aux yeux. On est heureusement détrompé dès qu'on aperçoit César tenant d'un pied sa palette, de l'autre son pinceau. Son aspect est vraiment pittoresque, et je sais nombre de femmes jolies et distinguées qui viennent souvent le voir et aiment à causer avec lui: pour moi. c'est toujours avec un plaisir vrai et une franche effusion que je reçois en échange de ma poignée de main son amicale poignée de pied; aussi, se dégante-t-il quand il me voit venir.
Depuis la naissance de Ducornet. son père ne l'a pas quitté un seul instant : leurs deux existences se sont réellement confondues en une seule. Pour ne
point altérer la délicatesse de toucher de ses pieds, l'artiste ne doit presque point marcher, son père a toujours voulu le porter lui-même. Il supplée joyeusement à tout ce qui peut manquer à son fils. On ne peut voir l'un sans voir l'autre; et le plus grand chagrin de tous deux a été le concours de César au grand prix de Rome, quand il a dû rester en loge, loin de son père, seul, pendant trois mois!... Enfin, et pour tout dire, c'est là l'incarnation de cette image d'un grand poëte :
« Une àme en deux corps. »