XX
Le boudoir rose.
Blanche couchait sa petite tille Léopoldine dans sa
cliambre. sous ses veux, mais elle lui avait donné la jouissance exclusive d'un petit boudoir tendu de rose que l'enfant aimait beaucoup. C'est là qu'elle jouait, la aussi qu'elle prenait ses premières leçons. Voulezvous que nous y entrions? C'est là que nous allons retrouver mademoiselle Ma fille.
Pauvre Ma fille ! pauvre exilée dans une opulence étrangère! pauvre Virginie sans Paul ! — Paul-Tanplan se demandait si elle pensait à lui? A quoi donc eût-elle pensé, la malheureuse!... A peine était-elle arrivée en sa nouvelle demeure, le boudoir rose, on avait envoyé quérir la couturière. 11 avait été fait pour Ma fille les ajustements les plus nouveaux, d'après les plus nouvelles gravures de modes : madame de
Baisieux, la bonne faiseuse de ce temps-ci. s'était piquée d'amour-propre pour la robe: mesdemoiselles Couailhac avaient construit des chapeaux pleins de génie ; la lingerie avait été fournie avec orgueil et joie par Madin. Peines, talents, orgueil, petits soins, génie, autant de perdu pour Ma fille! Toutes les reines de la terre fussent venues la complimenter. qu'elles n'en auraient obtenu ni un mot. ni un sourire î De son côté, comme le tambour du sien, elle était devenue insensible à tout au monde, si ce n'est au souvenir de son ami et au bruit des cloches. Quand sonnaient celles de Saint-Roch, qui avaient quelques notes de celles de Saint-Merry. Ma fille — surtout si Ton ne pouvait la voir — laissait pencher sa jolie tète sous le poids de ses regrets, et pleurait tout bas sur ses belles robes. Et lui en essayait-on. des belles robes! en changeait-elle! Hélas! elle se laissait habiller et déshabiller sans s'aider en rien, sans remercier personne, sans donner un coup d'œil aux glaces du boudoir. — Oh! se disait-elle, ma chère toilette de l'an passé, dans laquelle il m'a comprise et estimée et aimée, lui .'... Oh! notre petit coin sombre du Paradis de l'Enfance .'...
Pour lui et pour elle, le Paradis de f Enfance était maintenant le Paradis -perdu, et c'était plus vrai encore qu'ils ne le pensaient, et c'est toujours ainsi sous le soleil. Notre paradis terrestre, pauvres humains, depuis que l'archange a fermé celui de nos premiers parents, c'est l'enfance! et. comme l'autre,
ET D UN PETIT ÎAMBOUft. Tl
on le perd quand les dents sont venues pour mordre à ce fruit amer : la science, c'est-à-dire la vie!
La Petite-Provence.
Connaissez-vous un coin des Tuileries Cher aux enfants, bien aimé des vieillards, Aux gazons verts, aux terrasses fleuries, Où du soleil tombent les doux regards?
Tout près de là, marbre éclatant dans l'herbe, Cérès regarde et sourit en tout temps , Et du vingt mars le marronnier superbe Donne à Paris le signal du printemps!
Que de vieillards qu'aujourd'hui l'on aborde. Avec respect pour leurs titres, leurs croix, Sont venus là pour sauter à la corde Ou pour chanter : « Nous n'irons plus au bois... » Ils ne vont plus au bois, mais ils reviennent, Fruits un peu mûrs, aux espaliers jaunis... De leurs beaux ans c'est là qu'ils se souviennent, Tout en tournant la corde pour leurs fils...
Au temps jadis, la Petite-Provence A vu, dit-on, sur sa terrasse en (leur, Courir, bondir ces beaux enfants de France, Promis au trône et tombés au malheur.
Ils sont partis, on s'en souvient à peine... D'autres enfants jouent sous le même ciel ; Et tu leur dis : Nature souveraine, Mon règne seul est le règne éternel !
Là, bien souvent, des rendez-vous se donnent Entre les vieux et les jeunes enfants, Mais trop de fois les cheveux blonds s'étonnent Qu'aux rendez-vous manquent les cheveux blancs... C'est que ceux-là, plus haut qu'aux Tuileries, S'en sont allés dans le jardin de tous : Mais soyez sur que des cimes bénies Leur àme. encor descend au rendez-vous
Nous sommes aux beaux jours déniai, le mois toul parfumé. Il est trois heures après midi : à ce moment, dans cette saison, le soleil est doux, tiède, caressant: si vous voulez, lecteurs, nous allons aller nous asseoir à la Petite-Provence, non loin des vieillards, an milieu des enfants.
Oh! les enfants, les enfants! les bons, les chers, les beaux petits enfants! On ne les a jamais assez aimés, adorés, fêtés, révérés! Et je veux m'arrèter un moment dans mon racontage pour chanter un peu les petits enfants!... Chères âmes blanches, vases d'élection tout pleins de belles larmes qu'un rien fait épancher, de beaux éclats de rire qui réjouissent encore ceux-là qui ne rient plus ; frais boutons, purs désirs, blondes espérances, sources vives, aurores sereines, trésors de tendresses, chastetés angéliques, saintes ignorances : vous, petites filles, dont la peau tendre est si diaphane qu'on voit l'àme à travers: vous, petits garçons, que Victor Hugo appelle quelque part : « Bandits aux lèvres roses ! » soyez aimés, soyez bénis, soyez heureux !
Sovez aimés et bénis aussi, et soyez immortels, <">
et d'un petit tambour. 73
vous, écrivains ou poètes qui, ayant compris et chéri l'enfance, avez écrit sur elle ou pour elle, et à cause d'elle, avec génie le plus souvent : toi, Charles Perrault, dont les contes sont d'éternels chefs-d'œuvre ; toi, Jean La Fontaine, qui mettais une philosophie audessus de l'homme dans le langage de ces animaux qu'on dit être au-dessous de l'homme ; toi, Bernardin de Saint-Pierre, initiateur des jeunes âmes aux splendeurs de la nature 5 toi, Berquin, qui eus la gloire d'importer en France les livres destinés à l'enfance, toi qui justifias si bien par ta vie et par ton œuvre ce doux titre de ton œuvre : Y Ami des Enjants; toi qui es allé rejoindre ceux-là, puissant Honoré de Balzac, qui, dans ton effrayante Comédie humaine^ n'as point oublié le rôle souriant des enfants, et qui le leur as tracé avec ce qui restait dans ton cœur de plus paternel et de plus filial. Et vous aussi, chers contemporains; vous, Marceline Valmore, chantre évangélique que la douleur inspire, conteur simple comme le génie , sublime comme la charité, quand vous contez pour les enfants -, vous , Charles Dickens, l'ami des pauvres petits qui naissent, souffrent et meurent inconnus, l'Homère chrétien des enfances martyres -, vous, Henriette Beecher-Sknve, qui venez de remuer les âmes du monde entier avec la mort d'Evangéline et les souffrances des compagnons de son enfance-, ah! soyez aimés de tous les cœurs complets, soyez bénis au nom de l'enfance I et, comme Perrault, La Fontaine. Berquin,
Bernardin de Saint-Pierre et Balzac , devenez immortels!
Être enfant! se voir aimé des enfants! avoir des enfants! nul bonheur humain n'est si pur ni si vrai! Le ciel des justes doit être plein d'enfants. Oui, pour que nous soyons vraiment heureux au delà de notre monde, il me semble que Dieu doit nous y faire redevenir enfants.
Et penser qu'il y a des écrivains et des poètes qui ont achevé leur œuvre sans avoir chanté l'enfance ; que Voltaire n'a pas eu un chapitre pour elle, Chateaubriand pas une page, Béranger pas une rime! Penser qu'il y a même des hommes qui n'aiment pas les enfants! Quoi! ne rien sentir en soi d'inquiet, de maternel, de charmant -, rien qui tressaille et s'attendrisse devant ces petits êtres de qui un Dieu a dit : «Laissez-/es venir à moi!... » C'est donc possible!... Ne pas aimer les enfants!... Autant haïr le soleil, les fleurs, le ciel constellé, tout ce qui exprime Dieu immédiatement, et, comme l'enfance, sans voiles, sans entraves, sans détour !
Vous, à qui manque cette richesse du cœur, vous devez, plus vite que les autres, douter de tout, et vous trouver découragés, et vous sentir vieillir; savez-vous les remèdes à vos doutes, à vos découragements, aux envahissements hâtifs de votre vieillesse? Us sont simples et ils sont suprêmes : c'est la fréquentation des vieillards, et précisément la contemplation des petits enfant^.
C'était l'avis d'un habitué de la petite Provence..., et ceci nous y ramène, en ce beau jour de mai, le mois tout parfumé , sur les trois heures après midi.
Il y a là des monceaux d'enfants : des Gros bibi à foison , des Loulou par douzaines , des JVana , des Mimi, des Toto... En veux-tu-en-voilà î C'est un tohu-bohu, un va-et-vient, un tintamarre incroyables! Cerceaux courant, cordes tournant, chariots roulant, toupies ronflant, balles volant, rondes chantant, bonnes criant, et bien d'autres bruits encore! Il y a tout pour assourdir, pour éblouir, pour ahurir! et c'est un tableau ravissant, auquel sert de cadre la double rangée des vieillards. Les deux mains sur la pomme de leur canne, le chapeau avancé sur les yeux, le mouchoir sur les genoux et la tabatière sur le mouchoir, la plupart regardent en souriant dans ce joli pandœmonium; quelques-uns conversent avec les bambins les plus raisonneurs, plusieurs se réjouissent à voir monter le tas de sable que de laborieux petits terrassiers amassent entre leurs jambes ; ceux-ci lisent un journal; ceux-là causent entre eux d'un temps déjà bien éloigné ; d'autres ont fini par s'endormir bel et bien.
Au milieu de la gentille multitude, les vieillards qui ne dorment pas ou qui ne lisent guère suivent d'un regard charmé une petite fille qui tient par la main une poupée magnifique, et parée aussi élégamment qu'elle-même. Une petite servante vient derrière.
— Voilà une bien jolie enfant, remarque un bon vieux, parlant à la jeune bonne ; comment la nomme-t-on ?
— Léopokline Montjaur, monsieur.
— Merci, dit le vieillard. Mademoiselle Léopoldine? continue-t-il en appelant l'enfant...
Mais celle-ci est trop absorbée dans la conduite de sa poupée pour entendre rien.
— ■ N'est-ce pas, qu'il fait un bien beau temps? lui dit-elle ; promenons-nous bien, Ma fille... Mais, Ma fille, donnez donc mieux la main à votre petite mère.
Vous voyez que Léopokline n'a pas manqué de nommer Ma fille, sa fille.
Mais quels sont donc cette jeune femme et ce petit garçon qui viennent d'entrer aux Tuileries par la place de la Concorde et se dirigent vers la petite Provence ? En vérité, c'est -la veuve Cordial avec son petit Michel, lequel porte avec lui son tambour, comme toujours. La jeune femme vient de reporter de l'ouvrage au Gros-Caillou, et comme on a les Tuileries sur le chemin, ce voyage fait une belle promenade à Michel.
— Eh bien, s'écrie-t-il tout à coup, qu'a donc mon petit tambour?... Dis donc, maman, voilà qu'il bat de la caisse tout seul et sans que je touche au ressort?...
— Tu ris, mon petit Michel, répond la mère. Combien de choses pourtant l'âme pure des enfants
leur permet de voir, qui nous échappent, à nous, et que nous nions alors bien résolument!... Or. Michel ne rit pas-, sans avoir touché au ressort, il a bien vu et bien entendu Tan-plan battre la caisse, ce prodige vient de s'accomplir véritablement !...
C'est que le jeune tambour vient d'apercevoir Ma fille !
Mais voici qu'à son tour Ma fille aperçoit son ancien compagnon. Il semble alors à Léopoldine que la main de son enfant a tressailli dans la sienne... Toute éperdue, elle la prend dans ses bras et la regarde d'un œil inquiet et pénétrant. En cet instant, le petit tambour s'approche ; il est derrière Léopoldine ; ses yeux plongent dans les yeux de la poupée... Ma fille, qui n'est point habituée à des émotions si vives, est surtout bien loin d'être préparée à celle-là. Soit par un effet de la réfraction du soleil sur les feuilles, soit ensuite que Léopoldine, troublée, tienne mal sa poupée, soit que d'autres causes se joignent à celles-là ou les remplacent, toujours y a-t-il que Léopoldine voit Ma fille d'abord rougir, puis devenir pâle comme la mort, puis enfin tomber à la renverse et sans connaissance sur le sable de la petite Provence.
Tan-plan a fait un mouvement pour s'élancer vers elle, mais son ami Michel l'a retenu; et, au moment où Léopoldine relève son enfant, Tan-plan disparaît sous l'ombre des grands marronniers.
Longtemps, et les dents serrées, les mains contractées, les yeux dilatés. Léopoldine regarde Ma
fille, puis saisissant brusquement sa bonne par son tablier :
— Allons-nous-en, dit-elle, je veux rentrer.
La servante obéit, et c'est la petite fille qui semble conduire sa bonne en marchant devant elle à pas précipités.
— Corbœufî ce sera une fière femme que cette petite fille-là, dit le bon vieux de tout cà l'heure à son voisin... Mais le voisin ronfle légèrement en s'écrasant le nez sur la pomme d'ivoire de sa canne.
Le crime de Léopoldine.
Blanche était sortie lorsque sa fdle rentra. Léopoldine parut l'apprendre avec une certaine satisfaction. Sans quitter Ma fille, elle se rendit immédiatement au boudoir rose où elle s'enferma : mais il n'y a ni serrures, ni murailles, ni rideaux, pour le lutin diligent que les conteurs ont à leur service, et mon lutin m'a redit la scène étrange qui se passa dans le boudoir rose.
11 faut d'abord que je répare un oubli en vous apprenant, lectrices et lecteurs, ce que depuis plusieurs chapitres vous devriez savoir. Léopoldine, qui a su
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lire fort jeune, a dévoré déjà un assez joli nombre de contes de fées, et sa petite imagination s'est passablement éveillée aux merveilleux récits de la Bibliothèque bleue.
Léopoldine commença par placer sa fille sur une chaise, puis elle se mit bien en face d'elle.
— Ecoute, ma fille, lui dit-elle alors, ce n'est pas avec moi qu'il faut dissimuler, je ne suis pas une enfant, il faut me répondre. Tu n'es pas une poupée comme les autres, tu n'es peut-être pas même une poupée du tout ! Qu'est-ce que tu es ?...
Ma fille ne répondait pas.
— Ce qui vient de se passer aux Tuileries, poursuivit Léopoldine, n'est pas naturel -, ta main a frémi dans ma main 5 je t'ai vue rougir et pâlir ; je t'ai bien vue aussi tomber évanouie!... qu'est-ce tout cela veut dire?... Es-tu une fée? avoue qu'oui! Voyons, madame la fée, répondez-moi?...
Ma fille gardait toujours le même silence.
— Ah ! tu ne veux pas répondre, reprit Léopoldine presque furieuse! Eh bien, attends, je saurai bien si tu es une poupée comme les autres ! Tu vas voir! Tu vas voir !...
En un instant, elle déshabilla celle qu'une heure auparavant elle avait parée avec tant de soin, et, bondissant vers un petit meuble-chiffonnier, sans songer davantage à ce qu'elle allait faire. Léopoldine l'ouvrit et en tira tous les objets piquants ou tranchants qu'elle y trouva : ciseaux, aiguilles, passe-
lacets, épingles noires, perce-œillets, lime-ongles, etc...
— Oh! oh! se dit Ma fille en entendant le bruit de l'acier dans les petites mains de Léopoldine, qu'est cela?... Va-t-elle me donner la question ordinaire et extraordinaire? De la part d'une si jolie créature, qui se nommé elle-même ma petite mère, cela me semble un peu dur!... Dans tous les cas, je suis bien résolue à ne rien avouer. Je penserai à Tan-plan, et je souffrirai sans desserrer les lèvres.
Le monologue mental de Ma fille fut. interrompu par une douleur si aiguë, qu'elle faillit crier. Elle venait de sentir l'acier froid du perce-œillets lui entrer dans le cœur, mais presque aussitôt, elle se remit stoïquement.
— Eh bien, dit Léopoldine dont la main tremblait violemment, tu dois sentir quelque chose, si tu as un cœur! Tu ne dis encore rien. Attends, je vais bien le voir, si tu as un cœur. Toujours en proie à la même exaltation, l'enfant, avec les ciseaux, agrandit la blessure qu'elle venait de faire à Ma fille , assez pour pouvoir regarder au fond. Elle ne vit que quelque chose ressemblant extraordinairement à du bois blanc.
— Tu n'as pas de cœur, malheureuse! reprit la petite barbare, mais tu as une cervelle, peut-être!... C'est ce que je vais savoir.
Avec une forte épingle noire d'abord, puis avec le
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passe-lacet, elle fit à la tète de Ma fille une ouverture assez profonde, mais ce qu'elle vit ne pouvait guère être pris que pour du carton, du bois et du chanvre.
— Je souffre bien, se disait l'infortunée fiancée de Tan-plan, mais qu'est-ce que cette douleur après la renc ontre d'aujourd'hui ! . . .
Après son double attentat, dont les résultats ne lui apprenaient rien, Léopoldine regarda longtemps sa fille mutilée et gisante sur un fauteuil... Elle ne pouvait détacher ses yeux de ces deux blessures béantes et sombres... Tout à coup le remords éclata dans un déluge de larmes...
— Ma fille î ma fille ! s'écria-t-elle en allant ouvrir la porte, j'ai tue ma fille!... Maman! maman! j'ai tué ma fille !...
C'est alors que Blanche rentra.
Une demi-heure après. Ma fille rentrait au Paradis de l'Enfance, sur les bras de la petite servante. et celle-ci priait messieurs Crochardde faire raccommoder la poupée de mademoiselle au plus tôt, avec les plus grands soins possibles.
De son côté, Tan-plan était rentré désespéré dans son triste boudoir de la rue Aumaire. Vous comprenez bien que son chagrin venait d'être ravivé de la plus douloureuse façon. — Ah! se disait-il, c'est un malheur sans remède et sans espoir! quelle chance de rapprochement avons-nous?... aucune! aucune assurément!...
Le petit Michel eut beau pousser et tourner son
ressort, Tan-plan se refusa constamment au plus petit battement sur sa caisse.
— Ah ! ça devient drôle, dit l'enfant, qui ne méritait certes pas tant d'indifférence... Dis donc, maman, il ne va plus, mon tambour, il ne m'amuse plus! si je le démontais... pour voir !...
— Garde-t'en bien, mon chéri I reprit la mère. Pauvre enfant! poursuivit-elle tout bas, qui sait quand je pourrai lui racheter un autre jouet de ce prix-là î...
Un des petits chemins que prend la Providence.
Au bout d'un mois la poupée n'était pas encore de retour chez madame Mont jaur. Léopoldine s'ennuyait. Au lieu d'envoyer, pour la septième ou huitième fois, au Paradis de l'Enfance, Blanche monta un beau jour en voiture avec sa fdle , et se rendit rue Saint- Martin.
— Que voulez-vous, madame ! répondit Crochard oncle; nous avons affaire à un singulier homme. Figurez-vous que le lendemain du jour où vous nous avez acheté sa poupée, nous voulûmes lui en commander quelques-unes pareilles...
— A l'ouvrier qui avait fait celle-là? interrompit Blanche; mais vous me disiez qu'il était mort...
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— Ah bien oui , reprit le marchand, j'ai dit ça par pure précaution-, voyez-vous! on évite toujours de faire connaître aux pratiques les ouvriers adroits, les artistes, parce qu'alors les pratiques s'adressent à eux directement, et le marchand n'est plus rien du tout! Mais comme cet artiste-là nous a déclaré ne plus vouloir faire de poupées...
— Mais la nôtre.... la nôtre, n'est-ce pas lui qui l'a?
— Oui, madame, il a dit qu'il voulait bien réparer celle-là... 5 mais on y a envoyé bien des fois inutilement, et...
— Eh bien ! tenez, monsieur, dit Blanche tout agitée, en tirant quelque argent de sa bourse, voilà pour votre commission, pour le dérangement que cette misère vous a causé; si vous voulez bien m'indiquer la demeure de cet ouvrier, j'irai moi-même lui redemander la poupée de ma fille ; puis vous m'enverrez demain des jouets à choisir, afin que vous ne perdiez rien à mes relations avec votre artiste.
— Tu entends, neveu! fit l'oncle-, tu iras demain chez madame. Madame, notre singulier homme s'appelle Albert; il demeure maintenant boulevard Montparnasse, où j'ai eu, ma foi! bien de la peine à le trouver; le numéro... il n'y a pas de numéro; c'est une maison en planches, au bord d'un terrain, et, sur une de ces planches, quelque rapin a écrit une longue inscription, qui dit... Ah! ma parole! madame, je no m'en souviens plus...
8i LES AVENTURES DIME POUPÉE
— Merci, merci, je trouverai, dit Blanche en sortant et entraînant sa fille.
Une fois dans la voiture, elle se demanda si elle devait ramener Léopoldine à la maison ou l'emmener avec elle. Son hésitation ne fut pas longue ; elle y mit fin en se disant : — Innocente ou coupable, une mère ne doit quitter son enfant que lorsqu'elle y est forcée ; mon enfant, c'est ma parure, c'est ma consolation..., ce sera mon absolution peut-être !
Et comme le cocher attendait l'ordre de sa maîtresse : — Au boulevard Montparnasse, lui dit-elle-, allez rapidement !
Au palais de l'cx-nain de S. M. l'empereur du grand désert, asile d'un géant de vertu.
Telle est l'inscription que Crochard a lue à l'entrée de l'habitation d'Albert, et dont il ne s'est point rappelé les termes. Albert n'a pas encore pris le temps de faire disparaître cette plaisanterie d'un rapin de ses amis, à qui il a un jour raconté les aventures de son enfance.
Albert-Joseph a maintenant vingt-six ans: sa tète, toujours plus grosse que ne le voudrait l'harmonie de l'ensemble, ne le ferait plus cependant surnommer h Monstre. Sous l'épaisse chevelure d'un blond doré
qui la couronne, elle est remarquablement expressive en énergie et en douceur. Le corps s'est développé . en laissant les extrémités d'une finesse féminine. Albert est loin de ressembler a ces imbéciles aux traits réguliers, qu'on appelle généralement de beaux garçons: mais en lui tout attire et retient le regard.
Voilà pour sa personne ; voici pour sa position.
Albert a vingt-six ans : eb bien ! depuis la mort du père Pierre, il n'a pas bu de vin : il n'a mangé ni un morceau de viande, ni une once de pain blanc. L'hiver. il a vécu de fromage, au printemps de radis, en été comme en automne, de fruits: et ces victuailles, il les a savourées sur du pain gris, acheté aux fenêtres des casernes. Albert travaille chez les mouleurs, chez les ornemanistes, chez les statuaires, comme praticien, et. sauf ce que lui coûtent ses repas, son loyer, quelques frais de toilette et des habits qui ne signifient pas la misère, tout ce qu'il gagne s'engloutit dans une grosse et grossière tirelire, sur laquelle, en riant, et dans un jour d'espoir, il a gravé ces mots : Carrière de marbre. Quand la tirelire sera pleine, il y aura dans ses flancs, au compte d'Albert, le prix d'un bloc de Carrare. Or. Albert n'a foi qu'au marbre pour traduire fidèlement sa pensée. Sa pensée, qui, d'ailleurs, a déjà forme palpable, c'est un Prométhée. Hommage peut-être sublime, rendu au sublime aïeul des statuaires par un de ses enfants martyrs.
Semant donc dans sa tirelire, suivant son exprès-
sion, de la graine de marbre; travaillant à son Prométnée, espérant pouvoir envoyer, Tan prochain, au Salon un vrai chef-d'œuvre, se faisant une instruction lui-même , Albert vit à peu près heureux dans sa villa du boulevard .Montparnasse ; une hutte en planches, au bord d'un terrain vague, et dans laquelle tous les vents de l'air se donnent rendez-vous.
Quelquefois des loustics d'atelier ont affirmé à Albert qu'il existait des restaurants où l'on pouvait manger des choses d'un goût délicieux et boire des breuvages encore supérieurs à l'eau des fontaines. Des rapins imaginatifs ont raconté devant lui qu'il y avait encore des théâtres, des concerts , des bals où. l'on ne s'ennuyait pas toujours.
Albert a traité tout cela de charges, et nettement refusé d'y croire : ce qui a fait surnommer X ex-nain de l'empereur du grand Désert le Géant de vertu.
Quand Blanche eut trouvé la demeure de l'artiste, elle descendit seule de voiture, avec l'intention d'entrer seule d'abord chez son ancien ami. Au moment de frapper à la porte de la hutte, déjà le cœur lui battait bien fort... Elle tressaillit en entendant la voix d'Albert, qu'elle ne put méconnaître un instant. — 11 n'est pas seul, se dit-elle, que faire? Et, presque sans le vouloir, elle se pencha et regarda entre deux planches de la hutte, très-mal close, comme je vous l'ai dit. Albert était bien seul, ou plutôt c'est en tètea-tète avec mademoiselle Ma fille , que Blanche le surprit, La poupée était parfaitement guérie et rac-
et d'un petit tambour. 87
commodée, elle était même en toilette et comme prête à sortir pour aller faire quelques visites. C'est à elle que le sculpteur parlait lorsque Blanche regarda. *
— ... C'est étrange, disait-il 5 quand on veut parler avec dédain d'une femme à dédaigner, de quelque coquette sans cœur et sans esprit, de quelque composé de caprices, d'épingles et de chiffons, de quelque pécore enfin, on dit d'elle: cette poupée!... C'est comme si l'on veut parler d'un homme avare et dur, on dit de lui : quel chien! C'est étrange! c'est injuste, et c'est outrageant ! Pauvres chiens! pauvres poupées ! qu'avez- vous donc fait pour être assimilés à ces basses natures? Quoi! vous, même vous, n'êtes point à l'abri de la calomnie !... Vous, bons chiens fidèles, aimants et dévoués jusque sous les coups, on appelle comme vous des misérables ! Vous , poupées si discrètes , si tranquilles, si innocentes et si incapables d'aucune faute, on appelle comme vous des mauvaises ou des perfides !... Comme si, poursuivait Albert en s' arrêtant devant Ma fille, comme si jamais toi, fille de bois et de cire, tu eusses pu l'aire ce qu'a consenti à faire celle à qui tu ressembles!... Est-ce toi, voyons, qui aurais abandonné ton père, ton devoir, ton travail, ton pays, ton fiancé, tout... tout, y compris l'honneur peut-être !... Est-ce toi qui...
Blanche recula pour n'en pas entendre davantage.
— Mon Dieu ! que faire? dit-elle encore. Une idée
salutaire passa dans son esprit. Elle retourna à la voiture, dit quelques mots à Léopoldine, et remmena vers la hutte, à la porte de laquelle elle n'hésita plus à frapper.
— Entrez ! dit la voix d'Albert. Blanche fit entrer sa iîlle, et la porte refermée, elle revint regarder entre les planches et écouter aussi.
— Monsieur, dit l'enfant, après avoir été tout de suite embrasser la poupée, je suis la petite Léopoldine à qui appartient cette poupée... Oui, monsieur, je suis sa mère..., et je viens chercher Ma fille... Voulez-vous, monsieur?...
— Mais, mademoiselle Léopoldine, dit le statuaire qui s'était arrêté à admirer la jolie enfant , laquelle ressemblait à sa mère. mais, mademoiselle, elle était très-malade, votre fille, quand on me l'a amenée: elle était blessée très- dangereusement !... Je l'ai guérie, moi . ça vaut bien quelque chose; il faut me payer.
— Comment, monsieur?
— Il faut m'embrasser.
— Ah! je veux bien! vous êtes très-gentil, d'abord.
Et connue Albert s'était, incliné, car l'enfance a ceci de touchant, que, pour lui parler bien . il faut presque se mettre à genoux devant elle, la fille de Blanche jeta ses deux petits bras au cou d'Albert, et embrassa franchement celui qui avait été le fiancé de sa mère. Celui-ci, levant au ciel un regard où Dieu
et d'un petit TAMBOUR. <S0
put lire de l'attendrissement, de la bonté de père. —
et peut-être une sorte de reproche serra Léopol-
dine sur son cœur, et l'y garda un instant, le temps de laisser tomber dans les cheveux de l'enfant un baiser et une larme.
Au dehors, depuis un moment . Blanche pleurait tout bas, et pourtant , depuis le temps où roulait la diligence du père Pierre, elle n'avait jamais été si heureuse !...
— Tiens, dit Léopoldine , voilà que tu m'as embrassée comme maman !
— Ah! fit Albert : tu l'aimes bien, ta maman.
— Oh!... tu demandes ça...
— Oui, je suis fou. Et elle t'aime bien, elle aussi . ta maman ?...
— Oh! tu dis des bêtises !... comme si les mamans n'aimaient pas leur enfant, maintenant! Est-ce que la maman ne l'aime pas bien, toi, dis?
— Moi ! ma maman est morte, à moi ! Je suis tout seul au monde. Yeux-tu être ma petite mère , dis, toi?
— Oh ! non, je ne suis pas assez grande, d'abord, et puis j'ai ma fdle qui serait jalouse ; mais si tu veux, je demanderai à maman si elle veut être ta petite mère... C'est qu'elle est très-bonne, va, maman! et c'est qu'elle est très-belle, aussi!... Tiens, elle ressemble à ma poupée... que tout le monde dit que c'est bien étonnant !...
— Quoi! dit Albert se relevant brusquement, et
regardant de nouveau l'enfant d'un œil éperdu, et... où donc est-elle, ta maman?...
— Oh ! pas loin, répondit Léopoldine se dirigeant vers la porte : mais Albert y était avant elle. Il l'ouvrit et vit Blanche à genoux.
Le jugement de l'artiste.
... Léopoldine avait été reconduite dans la voiture avec sa fille, et recommandée aux soins du cocher. Blanche était assise dans l'atelier d' Albert -, celui-ci marchait à grands pas, et souvent s'arrêtait devant madame Montjaur, comme pour lui faire mieux comprendre la gravité des paroles qu'il lui adressait.
— Bien, disait-il d'un ton rude et franc comme son honnêteté, bien ! Tous avez eu raison de me faire cette confession de votre vie sans en déguiser rien; et je vous en remercie au nom de votre père. Mais, maintenant, que voulez-vous qui s'en suive? mon pardon, dites-vous! Eh mon Dieu, vous avez bien vécu jusqu'ici sans vous en soucier, pas plus que de celui de votre brave père !... Mais il faut que vous le sachiez, il vous a bénie en mourant, l'excellent homme! il vous a pardonné... Puis-je ne pas vous pardonner comme lui, moi, qui n'ai aucune autorité sur vous. Recevez donc mon pardon, si votre cœur en
et dïx petit tambour. 01
a besoin, et puis séparons-nous: laissez-moi travailler ! J'ai ma vie à gagner, moi, mon avenir à construire, et avant cela, j'ai à donner une tombe à mon père, à mon cher père Pierre Pruvost, le brave homme que
votre abandon a tué
Blanche ne se levait pas.
— Vous me chassez, dit-elle, et vous en avez le droit : mais je ne peux pas, je ne veux pas partir encore ! Je veux que vous me parliez encore de mon père : je veux que vous me dictiez ma vie désormais: je veux que vous me rendiez votre estime, votre affection...
— Malheureuse, répondait le sculpteur, laissezmoi donc plutôt vous oublier! Vous ne savez pas que vous avez été mon tourment rongeur depuis votre départ d'Arras. Je vous sentais coupable, voyez-vous ! et j'en souffrais ! Ce Prométhée qu'il y a là sous cette toile le sait bien. lui. ce que votre pensée m'a fait endurer de tortures !... Il a son vautour, lui. qui le dévore pour toujours ! J'ai le mien, moi aussi, que le malheur a attaché à mon âme qu'il déchire, c'est votre souvenir, Blanche!... Ah! tenez, laissezmoi !
Blanche restait immobile . la tète penchée sur sa poitrine.
— Vous voulez, reprenait Albert, que je vous parle encore de votre père! Et que vous en dirai-je?... Faut-il vous raconter sa mort?... Eh bien! sachez qu'elle a été moins cruelle que. grâce à vous, elle ne
devait l être... Un enfant, qui n'était pas sa fille pourtant, un ange a adouci son heure suprême... Pauvre petite Nini !... la bague en perles que tu as mise au doigt du vieillard, et qu'il a emportée dans la tombe, te vaudra une couronne au Ciel !... Pauvre Nini ! Et le seul cadeau que je pouvais te l'aire, cette poupée, œuvre de mes veilles, elle a été achetée par la fille même de celui-là dont tu soulageas la mort... Et quand elle vint, cette mort, au milieu de notre indigence, l'ingrate fille qui l'avait causée vivait dans le luxe, au milieu d'un argent volé!...
— Albert! Albert!...
— Oui, madame, d'un argent volé ! Oubliez-vous donc ce que vous venez de me raconter vous-même des honteuses industries de votre mari ! Et il y a... ce que vous ne savez pas d'ailleurs dans la vie de votre mari, et ce que voici : son vrai nom, dites-vous, c'était Léopold Joyeux ! Eh bien , sachez que l'argent qui fut l'origine de sa fortune appartenait à sa mère, âgée et infirme, et à son jeune frère. Or, sa mère et son frère sont malheureux depuis ce vol ; si malheureux, que le travail de Michel Joyeux, mon ami, ne lui permet pas même d'avoir une famille, cette richesse des plus misérables! entendez-vous cela, madame !
Et vous pouvez vouloir que je vous rende mon estime, mon estime, à moi qui ai vu mourir votre père, et qui vois chaque jour souffrir Michel et sa mère, et l'honnête femme qu'il aime et qu'il aurait fait vivre
et d'un petit tambour. 93
heureuse comme sa mère!... Est-ce que c'est possible?...
— Que faudrait-il donc faire, murmurait Blanche?..
— Ce qu'il faudrait faire, répondit rudement l'artiste, en venant s'asseoir en face de son amie de la grande route?... ce que ma délicatesse puritaine me dit qu'il faudrait faire?... Ah! c'est au-dessus de vos forces, et vous ne le ferez pas. Renoncer à votre position présente, ne pas conserver un centime de votre aisance, vous mettre à travailler comme les braves filles du peuple, vivre ainsi non un mois, non six mois, non un an, mais des années entières! voilà ce que vous ne ferez pas, Blanche, et sans cela pourtant vous ne regagnerez jamais l'estime de votre frère Albert, ni l'estime des honnêtes gens.
— Adieu, Albert, fit Blanche.
Elle se leva, et avant qu'Albert eût ajouté un seul mot et fait un seul mouvement, elle sortit de la hutte en planches.
Rédemption.
Dans la journée du lendemain, Albert reçut, sous une enveloppe cachetée, deux paquets qui contenaient chacun une somme assez considérable, réalisée en bons du Trésor et en billets de Banque. Il y
ili LES AVENTURES d'u>'E POUPÉE
avait écrit sur l'un de ces paquets : Restitution à la famille de Léopold Joyeux , mon mari, et signé : Blanche Joyeux, née Pruvost. Albert lut sur l'autre : « A Nini, ma petite sœiir inconnue, Blanche. ».
— Bien, dit Albert, mais il v a là plus qu'il n'est dû à mon pauvre Michel; par conséquent, plus qu'il ne voudrait recevoir... Et quant à INini, elle ne doit pas gâter le souvenir du don de sa bague en perles, en y mêlant de l'argent. Je remettrait tout au plus quelque argent à ses bons vieux parents, et peut-être encore ne voudront-ils rien accepter.
Là-dessus, le statuaire quitta sa blouse d'atelier, s'habilla à la hâte et se rendit chez les Crochard pour y demander l'adresse de Blanche. En arrivant chez celle-ci, rue d'Alger, il la trouva humblement vêtue, et au milieu d'un appartement vide.
— Je n'ai plus rien, vous le voyez, répondit-elle aux questions d'Albert : j'ai loué une petite chambre garnie, et je vais m'y installer avec ma fille, et n'em ■ portant dans ce mouchoir que les quelques hardes portées par moi lors de ma fuite, et dont je n'ai jamais voulu me séparer par respect pour la mémoire de mon enfance...
— Et qu'allez-vous faire, Blanche?
— C'est vous qui l'avez dit, Albert, travailler.
— A quel ouvrage?
— A la couture des robes; à Arras, jadis, j'y étais assez habile...
— Et vous n'avez gardé rien?
Et d'un petit tambour. 9o
— Non, puisque je n'ai rien gagné.
— Il y a beaucoup trop d'argent dans ce que vous m'avez envoyé..., reprenez donc...
— Rien, Albert. Connaissez-vous des pauvres?
— Si j'en connais!... Ah! beaucoup trop!
— Eh bien, distribuez-leur le surplus de cet argent, comme vous l'entendrez.
— Mais si vous êtes sans argent, vous. Blanche, comment allez-vous vivre en attendant de l'ouvrage ?
— Vous me prêterez vingt francs, Albert, sur le glorieux gain de vos labeurs. Tenez, voici l'adresse de ma petite chambre garnie, où je veux que dans un mois vous veniez me redemander votre prêt fraternel...
Albert regardait tour à tour Blanche et sa fdle, et les lambris dépouillés de l'appartement : il ne trouvait [dus un mot à dire ; il se demandait s'il ne faisait point un songe? ou si ses paroles de la veille avaient bien réellement provoqué le miracle d'une telle renonciation.
— Allons, viens. Léopoldine; allons à notre nouveau logement, dit Blanche, aux paroles de laquelle le sculpteur sortit de sa rêverie.
— Et ma poupée, maman, s'écria Léopoldine. laisse-moi aller la prendre dans le boudoir rose. — L'enfant y courut.
— Albert, reprit Blanche, cette poupée a été payée et payée cher, avec un argent justement maudit par vous.
— Ah! répondit Albert, je veux que vous l'emportiez !...
— Non, répliqua la mère de Léopoldine, non! Je ne veux rien posséder ni revoir qui me rappelle l'aisance coupable dont j'ai joui. Reprenez ce jouet, mon ami, et disposez-en selon votre équité ; moi, je consolerai ma fille. Et, la prenant entre les bras de Léopoldine qui rentrait, elle la remit au statuaire stupéfait.
— Sois tranquille, mon enfant, dit-il, je t'en ferai moi-même une autre plus belle.
— Mais ce ne sera plus celle-là, répondit la petite mère de Ma fille, en pleurant tout d'un coup ses plus grosses larmes. J'aimais celle-là, moi ! nous étions habituées l'une à l'autre...
— Eh bien, c'est celle-là que je te rendrai, entends-tu. Léopoldine: celle-là même, je vous le jure, à toi et à ta mère.
Blanche, portant sa fille, et Albert portant la poupée, descendirent ensemble. Ils allèrent ensemble jusqu'à la rue des Yieux-Augustins, où Blanche allait demeurer. Là, il se quittèrent, en prenant rendezvous pour un mois après. La mère et l'enfant montèrent à leur modeste chambre. Albert retourna au Paradis de V Enfance.
— Monsieur Crochard, dit-il en rentrant, je viens de la part de la dame qui vous a acheté cette poupée. Nous sommes- d'accord pour vous la revendre au prix qu'il vous plaira d'en donner, et à une seule condition.
et d'un petit tambour. 97
Après quelques pourparlers, l'oncle Crochard offrit audacieusement cent francs.
— Accepté, lui répondit-on, mais toutefois après que vous aurez souscrit à ma condition, et la voici : A aucun prix, d'ici à ... deux ans, vous ne revendrez cette poupée ; vous en aurez les soins les plus extrêmes, et dans deux ans, on vous la rachètera à un bon prix. Est-ce entendu ?
— Ces artistes sont inouïs, murmura le marchand : bahî c'est entendu, daigna-t-il ajouter comme en manière de conclusion.
Albert prit les cent francs et sortit. Quand il se revit sur le boulevard Montparnasse, il n'en avait plus un franc; le long du chemin, il avait tout éparpillé entre les mains des pauvres rencontrés par lui, et qui se souvinrent de ce jour-là. — Maintenant, se dit-il, en rentrant au palais de l' ex-nain de Sa Majesté, etc. . . , Michel Joyeux, Charlotte Cordial, et moi, nous allons épargner chacun de notre côté pour racheter d'ici à deux ans la poupée de Léopoldine, et nous y parviendrons.
Après le départ de l'artiste, Crochard oncle avait été replacer mademoiselle Ma fille dans l' arrièreboutique, tout juste dans ce coin de la vitrine de droite où s'étaient écoulés les plus beaux jours de sa vie. ■ — M'y voilà donc revenue, se dit-elle; mais lui, y reviendra-t-il jamais?... N'importe! ici, je vais pouvoir librement penser à lui.
Trois semaines après. Blanche, qui n'avait pas fai-
bli dans son héroïque résolution, mais qui était arrivée au bout des vingt francs d'Albert, n'avait encore trouvé d'ouvrage chez aucune couturière. Ce jour-là, elle cherchait encore vainement, et, tout en tenant sa petite fille par la main, elle avait marché jusqu'à la rue Michel-le-Comte. Elle regardait tristement les enseignes, les affiches menteuses des bureaux de placement, et, faut-il le dire, elle avait faim, lorsqu'elle entendit une voix douce qui lui disait :
— Qu'est-ce que vous cherchez, madame?
Blanche abaissa les yeux, et vit devant elle une
gentille enfant de huit ou neuf ans.
— Je cherche de l'ouvrage, chère petite, répondit-elle.
— Eh bien! madame, voulez-vous venir avec moi, reprit l'enfant; ma patronne a besoin d'une ouvrière.
Blanche suivit l'enfant. Elle se vit bientôt dans une pièce spacieuse, gaiement meublée, bien éclairée. Une table était servie, autour de laquelle étaient assis Michel Joyeux et Charlotte, mariés depuis la veille ; puis le petit Michel, avec son tambour devant lui : puis la vieille mère Cordial, enfin Albert-Joseph.
Celui-ci se leva pour courir au-devant de la nouvelle venue, et comme la petite qui avait guidé la mère et l'enfant avait dit sa rencontre en un mot et repiis sa place au dîner :
— La Providence a pour nous des grâces charmantes, dit le sculpteur d'une voix un peu mouillée!
et d'un petit tambour. 99
Savez-vous qui Nini Dufour nous a amené-là, mes amis ? — Car voilà Nini Dufour, l'apprentie de madame Joyeux, dit Albert à Blanche en s' interrompant pour lui montrer sa conductrice. Eh bien ! reprit-il en se retournant vers les nouveaux époux : c'est Blanche, Blanche Joyeux et sa fdle !
Michel et Charlotte, à leur tour, allèrent serrer les mains de Blanche, qui se soutenait à peine, et Michel, la faisant avancer :
— Il y a ici, dit-il, du pain, de l'affection et du travail pour toute une grande famille : femme de mon frère, asseyez-vous à notre table ; désormais, vous mangerez avec nous et dormirez sous notre toit.
Le paiement de la rançon.
Il y a juste aujourd'hui deux ans qu'au son des cloches de Saint-Méry et de Saint-Nicolas-des-Champs, M. Tan-plan racontait à mademoiselle Ma fille sa naissance au milieu des larmes.
C'est donc encore aujourd'hui la Noël. Il fait un beau temps d'hiver : air sec et ciel limpide. Neuf heures du matin sonnent au milieu du chant des cloches qui chantent à pleines volées; et, sans pouvoir s'expliquer pourquoi, Tan-plan, qui les entend rue Michel-le-Comte, et Ma fille qui les écoute sur
son rayon de la vitrine de droite, trouvent à leur carillon de Noël des notes qui chantent bon espoir.
Au moment où les deux Crochard ferment leur porte et vont partir pour Belleville, une grande et jolie berline s'arrrête devant le Paradis de l'Enfance. Les Crochard rouvrent leur porte, flairant quelque aubaine, et ils voient descendre de la berline et entrer chez eux trois couples joyeux et charmants comme ce jour-là : c'est Albert et Blanche, c'est M. et madame Joyeux, c'est mademoiselle Léopoldine et M. le petit Michel, qui ne manque pas d'avoir avec lui son tambour. Nini Dufour aurait bien voulu venir aussi, mais, réflexion faite, le bon petit cœur a préféré tenir compagnie à la mère Joyeux, qui vieillit beaucoup.
Ce jeune monde étant entré dans la boutique , Albert exige pour parler que chacun soit assis ; lui seul reste debout, et, de ce ton à la fois très-comique et très - sérieux affectionné par les artistes , il dit, s'adressant plus spécialement à M. Crochard oncle :
— Monsieur Crochard, j'ai l'honneur de vous faire part de mon mariage avec madame, que j'ai l'honneur de vous présenter (Il montrait Blanche, qui baissait les yeux). Je suis heureux d'avoir à vous dire, monsieur Crochard, pour calmer d'avance les mortelles inquiétudes que notre avenir pourrait inspirer à votre généreux cœur, que ma future est une femme droite, laborieuse et dévouée, à qui je me
confie avec joie et sérénité; c'est l'associée de madame Joyeux que je vous présente, et dont la maison de fleurs est en pleine voie de prospérité. M. Michel Joyeux, le mari de cette dernière, vous est également présenté en ce jour ; c'est un homme de bien : Messieurs Crochard, saluez! Quanta moi, messieurs, tranquillisez-vous sur mes destinées. Lorsque M. Crochard y grec est venu dans ma villa du boulevard Montparnasse pour me faire une commande de poupées qu'il m'était interdit, de par Prométhée, d'entreprendre, M. y grec demanda ce que c'était qu'une certaine tirelire sur laquelle il lisait ces mots : Carrière de marbre. Cette tirelire, Crochards respectables, elle contenait de la gloire pour moi : j'en ai tiré le prix: du marbre nécessaire à la réalisation de mon Prométhée. Mon Prométhée, admis au dernier Salon, m'a valu la croix de la Légion d'honneur, la sympathie générale et, de plus, des commandes qui me feront riche et considéré...
Léopoldine écoutait comme une grande fille déjà raisonnable ces discours, qui, comme les événements éprouvés depuis dix-huit mois, lui apprenaient hâtivement la vie; elle était grave autant que souriante; mais le petit Michel, qui ne pouvait tenir en place, était déjà passé dans l'arrière-boutique. son tambour à la main, gardez-vous d'en douter. Là, il admirait les jouets au repos qui l'entouraient, lorsque, toute confuse de son indiscrétion, sa mère le rappela à voix basse. Michel alors revint dans la boutique, oubliant,
— oh! pour la première fois de sa vie, et c'est réellement invraisemblable ! . . . — oubliant sur la cheminée de V arrière-boutique son inséparable petit tambour.
Albert continuait son speach mi-partie solennel et plaisant :
— La Carrière de marbre une fois exploitée, dit-il, on dut changer la destination de la tirelire. On écrivit sur ses parois : Rançon de la fille de Lèopoldine, prisonnière rue Saint-Martin. Croyez-moi, braves Croehards, on a contribué noblement au chiffre de la rançon : j'ai dû donner l'exemple, mon brave Michel l'a suivi, et son filleul Michel aussi, et Nini Dufour aussi, et même la vieille mère Joyeux-, vous pensez bien que madame Joyeux la jeune n'y manquait pas, et Lépoldine, donc ! Elle n'a plus voulu le moindre joujou, ni un colifichet, ni un bonbon, ni un gâteau! tous ses sous passaient dans la tirelire. Je ne parle pas de la mère, de madame Blanche!... Vous imaginez bien avec quelle ardeur elle travaillait à alourdir le petit magot!... Dam! il s'agissait de la joie perdue et de l'éternel regret de sa fille; il s'agissait de la fille de sa fille ! imaginez donc de quel train elle y allait, cette grand' mère de vingt-cinq ans!... Bref, messieurs Crochard, pendant cette nuit de Noël, où Lèopoldine avait mis sa chaussure dans la cheminée, un des anges qui sont les ambassadeurs de Jésus, a vidé la tirelire dans le soulier de Lèopoldine. Celle-ci s'est trouvée ce matin une chaussure de quatre cents
et d'un petit tambour. 103
francs, et voici la rançon sonnante de sa fille, et vous allez nous rendre sa fille, messieurs, ou je vous passe toutes les armes de votre magasin au travers du corps î
Or, à ce moment, l'indomptable petit Michel était encore une fois disparu de la boutique. Il s'était aperçu qu'il lui manquait quelque chose, une importante chose, son ami tambour, et il était retourné dans l'arrière-boutique l'y reprendre.
Quel ne fut pas alors son étonnement en ne retrouvant plus Tan-plan sur la cheminée, où il était sûr de l'avoir laissé. Pourtant la porte de l'arrièreboutique était restée ouverte, et il est bien certain que personne n'y était entré. Petit Michel promenait donc autour de lui des regards stupéfaits, lorsque tout à coup il aperçut au-dessus de sa tète M. Tanplan à côté de mademoiselle Ma fille, dans le coin sombre de la vitrine de droite.
— Saperlotte, se dit-il, c'est bien étonnant tout de même qu'il ait sauté là tout seul!
Et il n'était pas encore revenu de sa stupeur, lorsque toute la compagnie entra, précédée de Crochard oncle, pour venir quérir Ma plie avec les honneurs qui lui étaient dus.
C'était juste le moment où, se revoyant ensemble au site le plus charmant pour eux du Paradis de. l'Enfance, Tan-plan disait à son amie d'une voix frémissante d'émotion :
— T'en souviens-tu?...
Les cloches fêtaient Noël et chantaient encore :
Soyez bénis au saint royaume , Comme parmi l'humanité , Vous que le divin Jésus nomme Hommes de bonne volonté.
Après quoi l'auteur n'a plus qu'à faire son acte de contrition.
A quelque temps de là Albert-Joseph inaugura son nouvel atelier, vaste local avoisinant la barrière Blanche, en y donnant, à la grande joie de Léopoldine et du petit Michel, un splendide bal d'enfants. Ce furent ces deux petits heureux de la terre qui en firent les honneurs, et la fête fut magnifique.
Comme on le pense bien, mademoiselle Ma fille et monsieur Tan-Plan, qui avaient été invités les premiers, n'avaient eu garde de refuser; et l'on n'avait pas manqué d'emmener aussi avec Xini Dufour, une toute mignonne petite fille par la venue de laquelle Dieu avait béni l'union de Charlotte Cordial et de Michel Joyeux. Cette petite merveille, filleule par droit d'amitié d'Albert et de Blanche, avait été naturellement nommée Blanche par celle-ci ; mais , à cause de sa délicatesse charmante qui la faisait ressembler à un joujou duParadis de l'Enfance^ elle avait été surnommée par son parrain : Mademoiselle vingt-cinq sous.
A un certain moment où Léopoldine et Petit Michel s'étaient retirés un peu à l'écart , légèrement
ET D'UN PETIT TAMBOUR. IOo
Fatigués du tumulte apporté dans leur bal par le grand nombre des Mimi, des Coco, des Nanas, des Lilis, des Gros-Bibi, des Loulou, des Pouponne, et des T'otor invités , Albert et sa femme entendirent nos petits amis se parler avec un certain mystère.
— Si tu veux, disait Michel, un de ces jours nous ferons une forte dînette, une dînette de noces et nous marierons ta fille et mon tambour.
Michel Joyeux passait à l'instant même près des écouteurs. Albert l'arrêta.
— Dis donc, ami, fit-il en lui montrant son petit filleul qui offrait galamment la main à Léopoldine pour rentrer dans le bal , si nous pouvions réussir à marier un jour nos deux enfants, hein? Voilà qui serait charmant!...
Ce qu'entendirent parfaitement Tan-plan et Ma fille. Ils comprirent que de longtemps ils ne seraient plus séparés, et ils baissèrent les yeux en rougissant.
L'histoire a voulu conserver le nom des enfants de diverses tailles qui, sous la surveillance de Salomé Bertoll, se distinguèrent dans cette fête mémorable; et nous voulons être le secrétaire de X histoire en inscrivant ici leurs noms. Tu étais là, toi, ma douce Pauline, à qui j'ai pensé en écrivant cette narration, tu dansais alternativement avec tes amis Giovanni et Paul Verner, et tu peux dire si les autres danseurs n'ont pas été charmants. C'étaient Adolphe Flamentet
Allie Gaspard, Lucie Matifas et Edouard Juviu. Élise Hermant et Alexandre Herbet. Paul Wachi et Ninie Preteu , Antoine Faucbery et Adèle Chapey, Marie Collart et Amédée Juvin, Hubertine Gabet et Emile Boquet , Marie Juvin et Adenis Futur, Charles Lucbet et Thérèse Rouvenat, Auguste Bouveur et Fanny Delage, Rita de Tinagero et Paul Yiard, Céline Dumez et Charles Gabet, Marie Ponsin et Paul Fournier, Gaston Artus et Léonie Juvin, Pollet à Venir et Maria Matifas, Louis Ulric et Marie Grard, Jules Bunoust et Cécile Juvin, Georgette Conrad et Victor Pannentier, Céleste Lordereau et Onésime Chauvin, Anna Juvin et Alexandre Artus, Maria Robert et Victor Plouvier, Lucie Hanquez et Charles Preteu, Jules Matifas et Julia Viard, Léonie Fournier et Auguste Vincent, Berthe Juvin et Henri Collart. Combien d'autres encore!...
Quels quadrilles! quelles polkas! quelles valses! quelles mazurkas! quels galops! quelles redowas! quelles boulangères! quels cachuchas! quels cotillons! quels menuets! quelles farandoles! quelles bourrées ! quelles tarentelles ! quels boléros ! quelles saltarelles ! quels fandangos ! quelles sabotières ! quelles gigues et quelles gavottes!...
Sans parler d'une sarabande conduite par monsieur Benoit, et exécutée au milieu des bravos universels par la folle Myrta et le grave Roussy !....
Et comme tout ce monde-là dormit bien !
A MA SŒl'R ANGELIQUE.
Nos enfants, voyez-vous, c'est la moelle de nos os.
Victor Hugo.
t'ne copie de Terburg. — Faces et profils. — Facilité donnée au lecteur de comparer quelque chose à six moulins à vent. — Cœur de mère.
— Et vous , madame Hédoin, comment trouvezvous la cravate ?
— Franchement, madame Desmarteaux, mon avis est qu'elle est trop jolie pour une cravate!...
— Comment trop jolie! Eh hien! vous êtes bien honnête, vous! Est-ce qu'il y a rien de trop joli quand il s'agit de mon Théodore, par exemple!
Et disant cela, la voix de la veuve Desmarteaux tremblait d'une telle intime colère que celui qui l'aurait entendue eut certainement compris que c'était de son fds qu'il s'agissait.
Après un court silence, la mère reprit :
— Parce que Théodore n'est que le fils d'une simple mercière, vous croyez peut-être qu'on ne le regardera pas. demain, à la préfecture-, eh bien! c'est ce qui vous trompe, ma chère amie ; quand on a autant de talents que lui, chacun vous considère-, et bien certainement que madame Fargeau, et ma vieille Elisabeth Ragon qui sont là toutes les deux à ne rien dire sans parler, sont de mon avis-, n'est-ce pas, Elisabeth ?
— J'ensuis, assurément, Victoire. D'abord, qu'estce que je vous ai dit souvent ? que madame Hédoin, femme de M. Hédoin le pharmacien, une femme distinguée enfin, était jalouse de Théodore à cause de son fils, lequel est positivement le dernier en toutes sortes de classes, à ce que m'a dit mon filleul, le fils de madame Fargeau... — Il vous l'a dit, à vous également, commère?
— Il me l'a répété, et je crois mon petit Adolphe, moi, voyez-vous. Après ça , ce que madame Hédoin dit là ne m'étonne pas le moindrement du monde ; une mère, ça aime son fils malgré ses défauts, et quand ça voit d'autres enfants qui font des progrès, en avançant, ça parle, ça jase, ça dit ci, ça dit ça. et patati et patata!...
— Mais Jésus, mon Dieu! reprit madame Hédoin,
voilà que vous me mettez sur la sellette, mes chères voisines , comme si une femme d'éducation comme moi, qui connaît la médecine et qui va en soirée chez madame du Cardonnoy. pouvait être susceptihle de ces petits sentiments-là; croyez-vous ça, vous, Virginie?... Vous êtes donc venue toute seule, ma chère petite ?
— Oui, madame, mon père viendra me chercher.
— Et puis quand même mon fils serait le dernier, ça ne veut pas dire que je n'aime pas Théodore, qui est déjà un petit savant; j'ai même encore parlé de lui très-avantageusement à mademoiselle Rémy en allant chercher hier des livres chez son père ; vous en ai-je parlé, mademoiselle Rémy, voyons?...
— Mais oui, madame Hédoin, mais certainement. Dans tout ça, en vérité, il n'y a pas de quoi faire tant de bruit: vous devriez bien plutôt, mesdames, écouter ce que je vais vous lire, et que j'ai apporté exprès pour vous de chez papa : ça s'appelle Les petits Orphelins du hameau^ et c'est par M. Ducray-Diiminil.
— Ah! oui, dont vous nous avez déjà lu Le petit Carillonneur. J'ai hien pleuré et vous aussi, madame Desmarteaux!
— Je crois hien ; mais, pour ce soir, il me semhle que nous sommes trop occupées pour pouvoir hien écouter ; quand quelque chose vous intéresse trop, l'ouvrage s'en ressent.
Mademoiselle Rémy referma son volume d'un air un peu contrarié, et dit à madame Desmarteaux —
Eh bien ! alors, donnez-moi quelque chose à faire.
— Ma foi ! ma petite mademoiselle Thérèse, je ne sais pas trop ce que je pourrais bien vous confier, à vous; Elisabeth est sur le gilet; madame Hédoin... Je suis un peu vive, voyez-vous, madame Hédoin !... Dieu ! comme ces épaulettes à la chemise de Todore vont être. bien faites ; oh! vous avez une main d'or. — Madame Fargeau tient les bas de soie ; sont-ils mignons! Moi, je n'ai pas encore fini la broderie de son mouchoir; que voulez-vous? je n'ai plus mes yeux de quinze ans ! et je crois bien que ça sera là mon dernier ouvrage... Ah! bien, tenez, ma petite Thérèse, ourlez-moi sa belle cravatte blanche, ça sera toujours ça de fait!
— Victoire, on sonne à la boutique, ah ! ne vous dérangez pas, c'est le père Moineau ; Virginie, mon enfant, voilà votre papa.
Quand on quitte notre capitale, non par les chemins de fer, qui sont peu commodes à l'observateur, mais par les messageries, si l'on n'a jamais encore quitté Paris, ou par la pensée, si on y est revenu, on peut, à mesure qu'on s'éloigne, et de lieue en lieue, voir s'effacer rapidement toutes les choses typiques, morales ou matérielles que Paris renferme, et qui lui sont exclusivement spéciales.
Et pour ne plus retrouver rien qui rappelle ce centre de civilisation qu'on abandonne, ilnefaut pas, croyezmoi, franchir une bien longue distance; il suffit d'une trentaine de lieues pour se trouver dans un inonde
LE BAL DE LA PRÉFECTURE. \ i 1
inconnu , couvert d'une autre architecture , habité par d'autres hommes, gouverné par d'autres idées.
On doit ajouter cependant que ceci est moins exactement vrai à l'égard des villes qu'on rencontre en avançant vers le midi, et que, par exemple, Orléans, qui est au sud de Paris, et qui pourtant n'a guère plus rien de parisien, est moins complètement provincial qu'Amiens, qui est au nord.
Et puis, chaque ville a sa physionomieparticulière.
Or, c'est à Amiens, et en l'an de grâce 1826, que se passe la scène qui commence cette bien véridique histoire, et si le narrateur en a brisé le Fil à l'arrivée de M. Moineau, pour vous prévenir si formellement, c'est parce qu'il a craint peut-être que certaines actions ou certaines paroles parussent légèrement invraisemblables dans ce qui précède ou dans ce qui va suivre.
C'était donc à Amiens, par une froide soirée de novembre, et au moment où huit heures venaient de sonner au beffroi de la ville, que six personnes étaient réunies dans l'arrière-boutique de madame veuve Desmarteaux , mercière , rue des Capucins. A voir ces six figures de femmes toutes différentes d'expressions, mais toutes calmes et bonnes, éclairées par une lampe de forme ancienne, et se détachant vivement sur le fond brun produit par l'abat-jour: à entendre ce caquetage incessant, qui se nourrit de riens, et n'allant jamais plus loin qu'à une médisance indulgente, prouve si bien la tranquillité d'esprit,
on pouvait croire cette étroite arrière-boutique un de ces temples obscurs que la simplicité de mœurs élève au bonheur et qui sont si clair-semés sur la terre !
Et puis aussi, ce soir-là, la petite société semblait plus joyeuse encore qu'à l'ordinaire : c'est qu'il s'agissait d'une de ces rares solennités, véritables événements, qui dérangent ordinairement toutes les tranquilles habitudes d'une ville de province. Le lendemain jeudi, il devait y avoir soirée et bal à la Préfecture; c'était vraiment de quoi bouleverser toute la ville; mais là n'était pas le plus important.
Monsieur Théodore Desmarteaux avait été invité.
Il n'en fallait pas plus , comprenez-le bien, pour mettre en émoi toute la rue des Capucins, et pour troubler la raison de la vieille mercière. Brave femme ! elle était restée longtemps sans pouvoir croire à cet excès d'honneur pour son enfant, et, malgré les assurances réitérées du père Corniquet, jésuite de Saint-Acheul , qui faisait l'éducation du jeune homme, et qui, voulant le lancer dans la société légitimiste, devait le faire présenter à la Préfecture, il n'avait pas moins fallu, pour la convaincre, qu'une lettre imprimée qu'elle avait relue vingt fois.
Madame Desmarteaux était assise dans un fauteuil rembourré en paille et tout décrépit, elle occupait, auprès d'un feu de bois et de tourbe, le côté droit de la cheminée. C'était une de ces femmes qui commandent tout d'abord un sentiment doux, tant il y avait de bonté empreinte sur sa figure; elle paraissait
âgée de plus de soixante ans, et n'en avait pourtant que cinquante ; mais il y avait sur son front des rides profondes qui révélaient d'anciennes souffrances.
En examinant attentivement la digne femme, on eût pu retrouver dans les contours de sa bouche, un peu forte et encore gracieuse , dans expression de ses grands yeux bleus, dans toutes les lignes de sa figure mélancolique, les traces ineffaçables d'une beauté évanouie sous les pleurs. Comme presque tous les êtres qui ne vivent absolument que par l'âme, Victoire Desmarteaux semblait être tout un poëme de douleur, c'était enfin une de ces créatures malheureuses, choisies par Dieu pour prouver une seconde vie. Depuis quelques mois pourtant, la mercière était à peu près heureuse , elle l'.était surtout depuis qu'elle savait l'honneur immense fait à son fils; aussi jamais ses voisines ne l'avaient entendue tant parler et tant rire.
A l'autre coindela cheminée,'eten facedela veuve, était assise sa vieille et fidèle amie , mademoiselle Elisabeth Ragon , de la confrérie du Sacré-Cœur. Comme la plupart des vieilles filles, celle-ci avait un air revèche qui, d'abord, prévenait contre elle: mais il ne fallait qu'un instant pour reconnaître une bonté modeste et intarissable dans cette ancienne demoiselle, ' dont la vie n'avait été qu'une longue abnégation. A sa droite, elle avait Virginie Moineau, dont le jeune et frais visage, placé entre ceux d'Elisabeth et de madame Hédoin , faisait songer involontairement à un
coquelicot entre deux épis. Virginie était la fille d'un vieux rentier de la rue de Metz, qui avait autrefois servi de parrain à Théodore, et qui. le voyant avancer en science, avait songé plus dune fois à lui en songeant à sa fille. Madame Hédoin, qui au fond était une bonne créature, avait une certaine autorité chez la mercière, où l'on était persuadé de ses talents en médecine. Enfin madame Fargeau. la femme du tonnelier de la rue de Beauvais. et mademoiselle Rémy, dont les parents tenaient un cabinet de lecture, complétaient, avec M. Moineau, la société habituelle de la veuve.
Le rentier, homme maigre et d'une taille élevée, eût été choisi avec amour par un peintre qui eût voulu personnifier la bourgeoisie en province. Sa parole mesurée, ses manières mesurées, ses jugements mesurés, en faisaient un type précieux et pur; mais, de même qu'Elisabeth Ragon. M. Moineau cachait un digne cœur sous des formes un peu sèches; il aimait passionnément son filleul qui , lui-même, ainsi que tous ceux qui le connaissaient, aimait et respectait beaucoup le père Moineau.
Quand il fut assis derrière sa fille, et que les bonsoirs, les salutations et les comment ça va-t-iU furent apaisés, mademoiselle Rémy demanda :
— Hé bien ! monsieur Moineau, avez-vous lu le journal aujourd'hui?
— Ma foi, mademoiselle, à vous dire vrai, non. Le temps m'a manqué, et si vous voulez que je vous
LE BAL DE LA PRÉFECTURE. Mo
avoue franchement ce qui m'a empêché de lire mon journal aujourd'hui, chose que je n'ai jamais manqué de faire tous les jours depuis sept ans, je vous le dirai en confidence, mesdames.
— Voyons donc?...
— Comment, papa, tu n'as pas lu ton journal aujourd'hui?
— C'est un événement, ça, monsieur Moineau !
— Monsieur Moineau, vous me permettrez de ne pas vous croire.
— Bien sûr, monsieur Moineau, vous voulez rire?
— Enfin, expliquez-nous...
— C'est positivement , mesdames , comme j'ai l'honneur de vous le dire, et la dernière fois que cela m'est arrivé, c'était en 1819, un jour que le journal n'est pas paru...
— Mais aujourd'hui, pourquoi?...
— Ecoutez : J'ai cherché à me faire inviter au bal de la Préfecture, et je viens enfin de réussir. Un éclair d'orgueil et de contentement illumina les yeux de madame Desmarteaux.
En toute autre circonstance tout le monde se serait ému de la nouvelle apportée par le vieux rentier, cette fois, elle ne produisit pas l'effet qu'il en attendait.
— Comment , mesdames, reprit-il étonné, vous ne me félicitez pas autrement?
— Monsieur Moineau, dit la mercière sans lui répondre, savez-vous avec qui vous vous trouverez demain chez M. le préfet?... Avec votre filleul Théodore.
lit) LE !UL DE LA PRÉFECTURE.
— Pas possible I
— C'est tellement possible. que voilà toutes ses affaires que nous lui apprêtons, et si vous ne me croyez pas, lisez la lettre imprimée que M. le préfet lui a écrite, à ce pauvre enfant.
— C'est en vérité vrai ; en ce cas , madame Desmarteaux, recevez tous mes compliments, c'est un honneur que ça !
— Oui , mon bon compère , et vous m'en voyez encore toute enthousiasmée !
— Je le crois bien! une femme comme vous! — Ah ! vois-tu, ma Virginie, c'est que c'est une bonne mère que mon amie Victoire, et un beau modèle à suivre, si jamais tu entres en ménage.
— Oh ! je le sais, papa.
— Je l'ai vue, moi, ajouta Elisabeth, quand Desmarteaux vivait encore, ce pauvre cher homme, et que le feu a pris dans sa papeterie , je l'ai vue, elle, monter et descendre deux escaliers enflammés pour aller sauver Dodore, qui dormait, l'innocent !
— Elisabeth !
— Et quand elle l'a mis au monde, ce pauvre Chérubin, a-t-elle assez failli mourir! ensuite sa santé était dérangée ; on lui avait défendu de le nourrir... Ah! bien oui, c'est bien elle qui l'aurait confié à une autre. Un an après la mort de Desmarteaux (elle avait déjà sa petite boutique alors), nous fîmes une partie sur la Somme avec Théodore; il tomba dans l'eau, le vaurien ! elle s'y jeta après lui,
je vous demande un peu ! et elle eut la force de le soulever au-dessus de sa tête, pendant qu'elle-même elle s'enfonçait dans la rivière... que Dieu a vu une chose pareille et qu'il a permis que le batelier les sauvât tous les deux. Il est bon, le bon Dieu!
— Et c'est ma pauvre Elisabeth qui lui a fait une petite rente pour ses vieux jours à ce brave batelier-là ; elle ne vous dira pas ça. la bavarde, pas plus qu'elle ne vous a dit que quand la papeterie a brûlé, et que mon défunt n'a pu remplir ses engagements, c'est elle qui a tout payé, et que même...
— Il ne s'agit pas de ça. Victoire, on parle de votre fils, et je ne sais pas ce que vous allez chercher. Enlin, maintenant, le petit fait ses études par protection à Saint-Acheul : mais avant que le père Corniquet l'eût pris en amitié et l'eût poussé comme il l'a fait, il était déjà en pension, bien nourri, bien chauffé, et pour payer tout ça, ici vous vous priviez du nécessaire: n'est-ce pas vrai, voyons?
— Ah! on les aime tant, ces monstres d'enfants, dit la veuve, en essuyant une larme...
Virginie alla embrasser la vieille amie de son père, et celui-ci dit d'une voix émue :
— Tout ça. commère, c'est ignoré et c'est beau-, mais voilà qu'il grandit et qu'il fait parler de lui, notre Théodore, bientôt il vous récompensera.
— Oh ! non, dit solennellement la vieille fille, les enfants ne donnent jamais autant de bonheur à leur mère qu'ils leur ont donné de douleurs; et puis ce
n'est pas sur terre qu'on récompense ces choses-là, c'est plus haut.
Qui vaut la peine de recommencer nn chapitre. — Grises et Mondes. — Histoire d'une larme et d'un boulet de canon. — L'heure des crimes.
En ce moment un figure brune, aux trois quarts couverte par d'épaisses moustaches grises , parut à la porte de la petite salle, et une voix sonore fit entendre un formidable « bonsoir la compagnie. » Personne n'avait entendu le bruit de la sonnette, tant on prêtait d'attention aux paroles de la vieille fille, et chacun fut presque effrayé , en se retournant au son de cette voix, de voir un vieux soldat, portant le revers de la main à son schako, et resté immobile après avoir lancé son bonsoir-, derrière lui se tenait un autre soldat, aux légères moustaches blondes, à la figure douce et agréable ; il semblait attendre que son compagnon fit un pas en avant.
La mercière se rassura la première : Ah ! ah ! ditelle, ce sont les militaires qui m'ont apporté ce matin leur billet de logement. Eh bien ! entrez, mes braves, votre lit est préparé là-haut; mais si vous voulez vous asseoir un instant...
— Proposition flatteuse, que j'accepte incontinent, ainsi que le petit, vu que chez le bourgeois, madame,
on n'est pas toujours pour le troupier ce que vous êtes pour nous.
— On a tort vraiment, car je n'ai jamais logé de militaires aussi tranquilles et aussi accommodants!
— Dam! bourgeoise, je me suis dit plus d'une fois comme ça : — Galampart, mon ami, quand tu te trouves chez le particulier, le fait de ta présence est terriblement embarrassant, mon vieux, il faut donc tâcher d'amoindrir la gène considérablement, et de dédommager des embarras que tu causes par les agréments nombreux de ta conversation.
— Hé bien! monsieur Galampart. je vous assure que vous y parvenez facilement, mais votre ami est bien silencieux, lui.
— Qui ça, le petit? que voulez-vous, c'est jeune, ça revient de passer quinze jours au pays natal, c'est encore un peu triste-, mais il ira, le petit, je le formerai, malheureusement il n'y a pas de guerre.
— Vous aimez donc bien la guerre, voltigeur?
— Ah ! nom d'un nom ! vous demandez ça à un vieux comme moi , qui a senti les frimas de la Russie sur sa moustache; ah! morbleu!... Non, je ne veux pas jurer.
— Je n'ai jamais compris la guerre, dit simplement Elisabeth Ragon.
— Mais je crois que nous avons interrompu une conversation entamée en entrant: continuez donc vos discours, mesdames, et dites-moi si nous pouvons
nous y mêler quelquefois pour donner une façon d'avis en temps et lieu.
— Certainement, nous parlions de mon fils.
— Ah ! vous avez l'agrément d'un fils, madame, je voudrais avoir l'honneur de le connaître . je lui ferai mon compliment sur le honheur qu'il a de vous avoir pour maman ; car il me semble que ça doit être bien bon, une maman à qui on peut dire comme ça : maman! Ah ! nom d'un nom !
— Est-ce que vous ne connaissez pas ce bouheurlà, vous?
— Eh ! mon Dieu, je suis seul au monde, moi, je dis seul, non, j'ai le petit, n'est-ce pas, Cretois, que nous faisons une solide paire tous deux ?
— Oh ! oui, mon bon Julien.
— Galampart , que je t'ai déjà réitéré. — C'est pour vous dire qu'on m'a dit comme ça que j'avais été trouvé sur un champ de bataille, étant tout petit. On m'a élevé à la gamelle et à la poudre, mon premier joujou a été mon fusil, et j'ai grandi dans les bivouacs en bravoure et en amabilité... Et... vous l'aimez un peu terriblement, hein, votre fils?
Et là-dessus la mercière, qui ne demandait qu'à épancher son cœur, se mit à raconter à son hôte comment Théodore était élevé par les jésuites de Saint- Acheul, qui devaient en faire un grand sujet. comment ce jeune homme était déjà très-avancé dans ses études, comment il faisait des vers , de beaux vers: et qu'elle ne doutait pas qu'il ne devînt un
grand poète, et que le lendemain il lirait peut-être de sa poésie à la Préfecture, devant toute la noblesse de la ville, et que M. le préfet le prendrait à coup sûr en affection. Jamais on n'avait entendu tant de paroles sortir de la bouche ordinairement si discrète de madame Desmarteaux.
Galampart l'écoutait avec un intérêt réel , il entrait volontiers dans toutes ses idées; Joseph Cretois, son camarade , songeait à sa mère, en écoutant le babil joyeux de la mercière : il osa le dire a madame Desmarteaux, et elle sentit redoubler pour les deux militaires la bienveillance que leurs manières franches pendant toute la journée leur avaient déjà gagnée; aussi, leur fallut-il examiner pièce par pièce tout ce qui devait composer le brillant costume de Théodore, depuis le chapeau, qui avait fait une large brèche aux économies de sa mère jusqu'aux bas de soie, qui provenaient de ses bas de noces à elle, et quelle avait transformés, la pauvre femme, moitié pleurant, moitié riant.
— Mais enfin , dit le vieux soldat, quand le verrons-nous luire à nos yeux, ce petit soleil de Dôdore ?
— Il se lèvera sans doute pour nous demain matin, ajouta le père Moineau, très-heureux de pouvoir continuer la métaphore, car c'est mon filleul à moi. fit-il avec un sourire de contentement, en se tournant vers les deux soldats.
— Oui, demain matin, dit la mère ; comme le temps va lentement ,5 mais aussi mon fds trouvera tout prêt.
— Il trouvera même un certain objet cjui le surprendra, j'espère, joyeusement.
— Et quoi donc, compère ?
— Je m'entends et je suis discret.
— Juste comme disait ma pauvre épouse Catherine Narquois, qui est morte, compara Galampart.
— Est-ce que vous avez été marié vous aussi, voltigeur ?
— Oui, ma foi, j'ai servi six mois dans cette armelà; après quoi mon colonel est allé tenir garnison làhaut ; c'est encore une drôle d'histoire que celle-là!
— Contez-nous-la, monsieur Galampart, demanda madame Hédoin, si ça se peut sans inconvénient devant des jeunesses.
— Oh! nom d'un nom! si vous me connaissiez pour la forme de mes discours, vous ne me diriez pas des préfaces comme ça. Quant au mariage, voilà : Il y avait dans mon régiment un ami à moi, que, voyez-vous, s'il y avait pas eu un Dieu supérieur làhaut, c'est lui que j'aurais choisi-, enfin, n'importe: chacun son grade. Lui et le capitaine Chanton, c'était mon unique famille ; donc qu'il était pour moi un frère , un père , et tous les deux ensemble ; si bien qu'il m'avait sauvé la vie en Egypte, qui est une chose qui ne sort jamais de là. Et , pour lors , le camarade avait une femme, qu'ils s'aimaient trèsbien... et encore mieux que ça!... Yoilà que lui, Pharamond (il s'appelait Pharamond) reçoit un coup de sabre dans le ventre que... Il y a pourtant bien
longtemps, mais il n'est pas moins vrai que d'en parler ça vous fait encore bien mal... Enfin, bref, il était couché là, et pâle... ah! nom d'un nom ! quelle diable de pâleur ! Et entre autres choses tristes, il me dit : — Galampart, ce qui me fait le plus de mal en mourant, c'est de laisser là, comme ça, ma pauvre Catherine 5 qu'elle sera bien malheureuse, toute seule ! ça me vexe, ça me tourmente... plus que mon coquin de coup de sabre ! Moi , je lui prends la main et je lui dis : — Pharamond, si tu meurs, nom d'un nom ! Je ne veux pas que ta veuve soit malheureuse : je l'épouse ! ça teva-t-il? — Oui, qu'il me répond, tiens parole. Ah! j'ai tenu parole, car il est mort, mon pauvre ami, et sa Catherine n'a été ma femme que six mois; elle n'a pas pu s'habituer à mes manières. J'en suis resté triste bien longtemps, ma foi ! vu l'autre grand chagrin qui m'est survenu quand j'ai eu ma croix.
— Vous êtes décoré, mon brave ?
— Comment, papa Moineau, s'écria familièrement le soldat, vous ne vous en êtes pas encore aperçu , vous? Vous n'avez donc pas contemplé Galampart? Vous ne savez donc pas qu'on regarde les vins à la couleur, et les vieux troupiers au côté gauche-, c'est comme ça qu'on connaît leur qualité.
— Ah! excusez-moi, voltigeur, mais vous narrez si bien qu'on est tout oreilles; avec vous on n'a pas le temps de se servir de ses yeux.
— Et comment donc avez-vous eu la croix?
— Mon aimable hôtesse, c'est une chose que je ne
Jï2i LE BAL DE LA PRÉFECTURE.
refuse jamais de dire . quoiqu'elle chatouille mes souvenirs aussi tristement qu'agréablement. Figurezvous donc qu'un jour les hasards du combat avaient si bien fait, que nous nous trouvions à peu près bloqués dans une espèce de défilé, que nous n'avions plus pour en sortir qu'une seule issue, laquelle était peut-être cernée parles Autrichiens: nous n'étions que le colonel, mon vieux capitaine Chanton , celui qui m'avait recueilli quand j'étais tout petit, environ un peloton de voltigeurs, deux canons avec trois canonniers... et moi : très-bien ! — Suivez mon fil. Nousne savions donc pas trop comment faire pour rejoindre les autres, et nous étions vexés, ma parole d'honneur I quand mon vieux capitaine demande au colonel la faveur d" aller tout seul reconnaître l'endroit par où nous pourrions déguerpir. Moi. j'implore ma part de. ladite faveur. — Non, que me dit le capitaine, tu me gênerais, je veux aller seul , laisse-moi tranquille ! — Allez , qu'on lui dit ; il va ; très-bien ! Au bout d'une demi-heure d'attente, un grenadier arrive, je ne sais comment, et nous dit : — Mes amis, nous sommes tous trahis ; je viens de voir le capitaine Chanton passer à l'ennemi, et nous voilà cernés partout... Alors a lieu une décharge horrible des jurons des plus ronflants. — Soldats! chante le colonel dans une atroce colère, suivez-moi par le défilé, qu'il soit bouché on non; si vous apercevez le traître Chanton, faites tous feu sur lui, et, s'il le faut, mourons après!... On se mettait déjà en marche ; moi. je prends la parole sans la de-
mander : — Halte-là! que je dis, le capitaine n'est pas un traître, j'en jure parle drapeau du régiment; avant une heure vous le reverrez, et vous lui demanderez pardon de lavoir soupçonné. — Dans une heure, dit le colonel, nous ne pourrons peut-être plus l'atteindre, et le lâche ne sera pas puni ! — Mon colonel, que je m'écrie alors, ne dites pas d'injures du capitaine, ça me fait mal -, attendez-le encore une heure, et alors, si vous ne l'avez pas revu, faites charger une pièce, je me mettrai devant, et en joue, l'eu ! Voilà comme j'engage ma parole, et je ne crains rien, entendez-vous! car Chanton est un brave: il reviendra. — Soit '.riposta le colonel-, mais je t'en réponds, s'il n'est pas revenu, je commande feu. L'heure se passa, la colère du colonel ne se passa pas; et quand il me dit : — Tu vois, toi, l'heure est passée. J'allai résolument me mettre le ventre sur la houche du canon : — Maintenant, que je dis, voilà l'ennemi là-bas dans la vallée, envoyez-moi à lui en guise de mitraille ; je le répète encore : mon capitaine est un brave quand même-, feu! — Mesdames, etvous,monsieur Moineau, 'qui m'écoutez, il y a là-haut une Providence, c'est sûr ! et depuis ça je l'ai adoptée pour ma mère. Quand j'eus dit feu! lecanonnier abaissa sa mèche, et, chose qui n'est peut-être arrivée que cette fois-là, la poudre de l'amorce brûla sur la lumière sans pénétrer dans le calibre, et le coup ne partit pas. J'appelle ça, moi, avoir été caressé par la mort. Dans ce moment-là il y eut un court silence d'étonnement, et tout à coup
le capitaine Chanton parut, pâle, se soutenant à peine, et laissant après lui une longue trace de sang. — Colonel, dit-il d'une voix, faible, voici du renfort qui nous arrive; nous sommes sauvés. Moi, je cours à lui, je veux le presser dans mes bras, il me repousse doucement en me disant : — Prends-garde, ami, je suis blessé... Ici le voltigeur Galampart baissa insensiblement le ton -, il détacba sa croix, et ce fut d'une voix presque tremblante qu'il ajouta, en la regardant : — Le lendemain, l'empereur nous passait en revue lorsqu'on apporta sur un brancard le pauvre capitaine Chanton, qui avait reçu deux balles dans le corps en traversant deux fois les avant-postes autrichiens, quand il fut près de Napoléon : — Sire, qu'il lui dit, le colonel Martin vous a appris ce qui s'est passé hier, c'a été ma dernière campagne, à moi, et je viens vous dire adieu; mais en mourant, sire, permettez-moi de léguer la croix que vous m'avez donnée à mon pauvre Julien , et autorisez-le à la porter, il la mérite. — Capitaine Chanton , que lui dit à peu près l'empereur, donnez-lui la vôtre et prenez celle-ci, j'aurai toujours des croix pour vous. — Merci, dit mon pauvre capitaine. Il me fit signe. j'approchai-, il se souleva un peu et m'attacha ça au côté gauche. Je voulus prendre sa main, elle était froide; je le regardai, il était mort! Et, voyez-vous, dit le vétéran en baisant sa croix, c'est alors qu'il est tombé là-dessus une larme bien brûlante ; car moi, je n'avais plus rien au monde !..,
On entendit pendant quelques minutes les froissements des mouchoirs qui essuyaient des larmes; puis M. Moineau tendit silencieusement sa main à Galampart, qui la lui serra. Cretois lui avait pris l'autre main, et lui disait :
— Vous aimez bien ceux qui vous aiment, Julien ; gardez-moi un peu du sentiment que vous avez eu pour Pharamond et pourChanton...
— Petit, ça y est déjà, tu peux y compter. Tout ceci doit l'apprendre ce que c'est que la vie militaire; tu commences, toi, tu as l'avenir; moi, j'ai le passé et la mémoire de mes bons jours.
— Eh bien! mais avec tout ça, cria tout à coup madame Fargeau, quelle heure est-il? Je parie que la cloche a sonné (A Amiens, comme dans beaucoup de villes de province, on sonne encore à dix heures une sorte de couvre-feu).
— Miséricorde! dit le vieux rentier en regardant à sa montre, minuit moins dix minutes , sauvonsnous, Virginie.
— Attendez-moi, père Moineau, vous me remettrez à ma porte.
— Et moi aussi !
— Et moi aussi !
T — C'est pourtant le troupier qui est cause de tout ça !
Enfin, après des salutations réitérées, on se sépara, madame Desmarteaux répétant que cette soirée avait été l'une des plus heureuses de sa vie.
lu petit génie. — Des bonheurs qui précèdent le plaisir. — Comme quoi il n'y a qu'un pas de la joie à la folie.
Le matin du jour mémorable qui devait faire épi >que dans la paisible vie de nos personnages, la veuve Desmarteaux se leva de bonne heure, et lorsqu'elle descendit et quelle trouva dans sa petite cour les deux soldats fort occupés à blanchir leurs buffleteries. elle leur adressa un gracieux bonjour; puis elle voulut qu'ils déjeunassent avec elle, et en déjeunant :
— N'avez-vous pas dit hier que vous étiez d'Orléans ? demanda-t-elle à Joseph Cretois.
— Oui. madame, c'est ma ville natale.
— Ah! ab!... Eh bien! connaissez-vous, à Orléans, le nommé Desmarteaux-Grandier, rue Bannier?
— Certainement, sa maison touche à la boutique de mon père.
— Ah! vraiment: et que fait-il, lui, M. votre père ?
— Il est serrurier, madame...
La conversation en était là, lorsque la veuve se leva brusquement et faillit renverser la table pour courir au-devant de son fils, quelle avait aperçu entrant dans la boutique.
— C'est celui-là, dit alors Galampart, qui est un peu joliment aimé; nous verrons s'il le mérite.
La joie de la bonne mercière tenait du délire ; jugez, elle n'avait pas vu son enfant chéri depuis huit grands jours!... Aussi il fallait voir comme elle l'embrassait avec folie, comme elle le pressait avec bonheur sur sa poitrine, comme elle l'accablait de caresses! Lui, répétait doucement :
— -Ma mère, ma bonne mère! Puis elle lui faisait de ces mille questions que nous font nos mamans, et desquelles elle n'attendait même pas les réponses. — As-tu dormi, toi, depuis huit jours? Moi, non. Ton gros rhume est passé, n'est-ce pas, mon chéri? T'a-ton fait prendre quelque chose pour tes maux de tète? Apprends-tu toujours bien? Etaient-elles bonnes les gaufres qu'Elisabeth t'a portées? As- tu prié pour moi dimanche? — Mais embrasse-moi donc, Théodore, et elle l' étouffait.
Les deux soldats regardaient avec attendrissement cette scène heureuse. Quand le plus violent accès de joie fut passé, Galampart prit le premier la parole.
— Jeune homme, dit-il à Théodore, pour le quart d'heure nous n'avons que le temps de vous dire bonjour, vu que mon ami et moi nous nous rendons à la paye et à l'inspection ; mais à notre retour nous aurons l'agrément de faire connaissance avec le fils adoré de la bonne madame Desmarteaux.
— Et nous aurons le plaisir de causer, si vous le voulez bien? ajouta Joseph.
■ — Messieurs, murmura Théodore, et il se retourna vers sa mère en l'interrogeant du regard.
— Oh ! ce sont des amis , dit-elle -, de bons garçons, qui t'aiment déjà, rien que pour in avoir entendue parler de toi.
— Ainsi donc, reprit Galampart, à bientôt, jeune Théodore !
Les deux soldats tendirent amicalement la main au fds de la mercière, qui la leur pressa légèrement; ils saluèrent cordialement la bonne mère et sortirent. Dans la rue, le vieux troupier dit à son ami :
— Je ne sais pas..., mais il me semble que je n'aimerai pas tant l'enfant que la maman. Ça me fait un peu cet effet-là.
Grâce aux bontés de la vieille fille, Théodore Desmarteaux avait d'abord commencé ses études dans un modeste pensionnat de la ville ; il ne devait pas les faire bien longues, car on avait projeté de lui faire apprendre un état dès qu'il serait en âge-, mais l'enfant, plein de dispositions heureuses, se fit remarquer par de grands progrès; son nom fut souvent proclamé dans les distributions de prix; enfin, un jour que le père Corniquet. jésuite du collège de Saint- Acheul , assistait à une de ces solennités au pensionnat de M. Sujol, un des plus excellents hommes dont la jeunesse d'Amiens puisse se souvenir, il félicita vivement Théodore, voulut le revoir, et se prit d'une telle amitié pour lui qu'il obtint de ses confrères l'admission gratuite de son protégé dans
leur collège. Madame Desmarteaux décida alors avec son amie que l'enfant montrait de trop belles dispositions pour devenir un ouvrier; qu'il fallait lui laisser apprendre le latin, le grec, et s'en rapporter entièrement au père Corniquet, qui lui ferait faire son chemin.
Théodore fit honneur au collège qui l'avait adopté, chaque année il obtint de nouveaux succès. Les journaux légitimistes publièrent ses premiers essais en poésie-, en 182(3, il faisait sa philosophie.
Le père Corniquet, ambitieux déçu, qui avait été enfouir en province, dans un collège, ses talents méconnus à Paris, plaçait sur la tète de son élève ses dernières espérances de célébrité; il voulait, puisqu'il n'avait pu faire briller son vaste savoir, qu'on l'admirât dans Théodore ; aussi ne négligeait-il rien pour faire du fils de la mercière un sujet remarquable. C'était encore de l'ambition, de l'orgueil! mais la veuve appelait cela de la bonté, et conservait au protecteur de son fils une sainte reconnaissance.
Ses succès scolaires, le commencement de réputation que lui valaient ses premiers vers, les encouragements chaleureux du jésuite, les éloges outrés de sa mère, c'était plus qu'il n'en fallait pour tourner la tète du jeune homme. Elle n'était pas encore remplie d'assez de sciences réelles pour que l'orgueil n'y pût prendre place. Théodore devint orgueilleux. Savoir et sentir, a dit madame de StaëU voilà toute T éducation. L'élève de Saint-Acheul savait bien, mais il
sentait mal; son éducation était donc incomplète. Ceux qui connaissaient Théodore, cependant, mettaient au premier rang, parmi ses qualités, une extrême modestie; mais il existe une modestie, poussée à l'excès, qui n'est qu'une robe de gaze pour l'orgueil. Théodore Desmarteaux avait cette modestielà. Et Corniquet seul avait reconnu sous cette robe de gaze son défaut à lui, en se disant : « ïl parviendra. »
11 ne faut pas croire pourtant que le jeune homme eut un mauvais cœur ; non, l'orgueil qui siège dans la tête laisse le cœur intact; mais il arrive souvent qu'il parle avant lui, plus haut que lui; il arrive parfois qu'il parle seul. Théodore aimait bien sa mère, il aimait bien aussi la vieille Elisabeth Ragon, a qui il devait tant ; mais dans ses jours de sortie , quand l'une ou l'autre lui demandait de la mener promener, le jeune homme était contrarié de se montrer par la ville au bras d'une femme si simplement vêtue. Tel était Théodore Desmarteaux, et vraiment ce dernier trait aurait suflî pour le dépeindre. Quant au portrait physique, il avait dix-neuf ans, une belle taille, une figure agréable. Ses yeux étaient bleus comme ceux de sa mère, mais moins grands, sans être moins doux; ses lèvres, minces et roses, n'avaient que de rares sourires ; ses joues étaient pâles et un peu creuses ; on y reconnaissait les ravages des nuits d'études, comme, sur les joues de sa mère, les ravages des nuits de larmes.
Quand les soldats revinrent, ils trouvèrent la veuve occupée à montrer à son fils, et en les détaillant longuement, tous les objets de sa toilette ; sans lui dire, la tendre mère! toutes les privations, toutes les peines que cette toilette complète lui avait coûtées : sans qu'il osât, lui. demander comment elle avait pu réunir toutes ces choses presque indispensables. Avec sa franchise brusque et un peu familière. Galampart se mit à interroger particulièrement le jeune homme sur l'histoire contemporaine, sur celle de l'empereur Napoléon-. Théodore, étonné, répondit froidement aux avances du vieux militaire, et se montra même assez poliment dédaigneux pour que Galampart le quittât promptement et allât fumer dans la cour, en se disant :
— Il paraîtrait que les jours où le jeune homme va en soirée, il est moins aimable qu'à son ordinaire; après ça, que voulez-vous? C'est jeune et ça n'est pas accoutumé à l'uniforme, je l'aurai effarouché, le jeune Dodore! Mais comment diable avec ça connait-il si mal Napoléon!...
Joseph Cretois, de qui les manières étaient plus douces, et qui avait pour lui sa jeunesse et tout ce qu'elle donné de communicatif, lia plus facilement conversation avec le collégien. D'ailleurs Théodore aurait difficilement laissé sans réponse ces mots du jeune soldat :
— J'ai lu de vos poésies, monsieur Théodore. Aussi, lui répondit-il assez gracieusement :
— Eh bien ! monsieur, que vous ont-elles fait penser de moi ?
— Que vous possédiez une belle intelligence, mais qu'en prose vous devez mieux écrire encore qu'en vers.
— Et qui vous a fait penser cela?
— Je ne saurais trop vous dire. Il manque à vos vers, il me semble, ce je ne sais quoi, que rien ne peut définir, et sans quoi pourtant il n'est pas de vraie poésie.
— Votre jugement est sévère, monsieur; il se peut qu'il soit juste. Cependant, les suffrages nombreux qu'on a bien voulu m'accorder...
— Monsieur Théodore, écoutez-moi bien-, il y a un grand nombre de gens pour lesquels vers est le synonyme de poésie, qui accordent le même genre d'admiration aux vers de Voltaire qu'à ceux de Lamartine, par cela même que ce sont des vers; qui font plus de cas des rimes que de la pensée : il est possible que beaucoup de ces gens -là vous aient donné leur suffrage; mais vous avez trop de raison pour vous en glorifier. Et puisque j'ai commencé, je crois pouvoir tout vous dire, ce qui me parait manquer à vos vers, c'est l'inspiration.
— Mais tout à l'heure vous m'accordiez une intelligence.
— L'inspiration ne vient point de l'intelligence, mais du cœur. Il y a des pensées dans vos vers, mais de celles que le raisonnement vous a données ; à ce genre de pensées, la forme poétique sied mal ; peut-
être même est-elle insuffisante... Comme je vous le disais, vous devez mieux écrire en prose, et surtout sur les choses qui nécessitent de la logique.
— Je ne m'attendais pas à trouver en vous, monsieur, un censeur si rigoureux.
— Dites si juste, mon jeune ami, car je vous parle par expérience. Comme vous, j'ai étudié avec avidité, avec amour -, comme vous, sans doute, je me suis passionné pour la poésie en lisant de grand poètes, car ceux-là seuls passionnent ; et je me suis dit , comme vous probablement : « Moi aussi je ferai des vers, j'apprendrai les règles de cette langue d'en haut et je la parlerai. » J'ai fait des vers, monsieur Théodore, mais je n'ai pas fait de la poésie. Je me suis encore estimé heureux d'avoir assez de jugement pour reconnaître que je me trompais. Et puis, voyezvous, Dieu est bon, lorsqu'il nous donne une belle intelligence, remercions-le bien ; quant à l'inspiration, attendons qu'il nous l'envoie; il y a dans le monde, mon jeune ami, beaucoup de Prométhées inconnus qui ont voulu dérober au ciel le feu sacré de la poésie, ils ont leur vautour vengeur en euxmêmes, c'est la conscience de leur médiocrité.
— Merci, monsieur, merci pour vos bons conseils ; mais comment se fait-il que je vous voie sous cet habit, vous qui me parlez ainsi, vous ne me semblez pas appelé à l'état militaire.
— En bonne conscience, monsieur Théodore, quels' sont les hommes qui sont appelés à aller tuer ou se
faire tuer? Tous ceux qui deviennent soldats ne sont pas seuls au monde. Dieu a voulu la mort, bienfait par lequel il couronne la vie ; les hommes ont voulu la guerre, que faut-il penser d'eux?... Moi, j'étudiais tranquillement à Orléans, près de ma famille, j'espérais pouvoir être un jour utile à mon pays par mon intelligence, car il y a beaucoup de choses étouffées sous cet uniforme ; eh bien! la conscription est venue 5 comme nous n'étions pas riches, elle m'a arraché des bras de mon père, de ma mère 5 je suis parti. Si demain une guerre se déclare, j'irai à cette boucherie humaine, et bientôt peut-être on apporteraà ma mère mon extrait de mort. Oh ! la civilisation est une admirable chose!...
— La civilisation change les abus de forme, elle ne les détruit pas. Mais il viendra peut-être un jour où quelque grand génie écrira un livre sur l'inutile barbarie de la guerre , et alors. . .
— Oh ! cet homme-là, on le bénira comme le Christ; ce livre-là, on le lira comme l'Evangile et son poète sera bien récompensé, car il sera aimé de toutes les mères !
Sur ces entrefaites, M. Moineau arriva, il apportait à Théodore ce dont il avait parlé à madame Desmarteaux, la veille, et qui avait excité sa curiosité, c'était une montre. Le bon parrain avait voulu que rien ne manquât à son Théodore bien-aimé.
Quand le soir fut venu, et bien longtemps avant l'heure indiquée par la lettre d'invitation , la mer-
cière voulut que son fils commençât sa toilette pour avoir le temps, dit-elle, de le regarder un peu avant qu'il partît. Puis , comme Théodore le craignait, comme sa mère le désirait, il était à peine habillé, que les voisines accoururent chez la mercière pour voir en grande tenue l'invité de la Préfecture et assister à son départ.
L'invité de la Préfecture était cramoisi de colère en se voyant examiner de la tête aux pieds par les amies qui, toutes, avaient travaillé à son costume, et qui voulaient au moins voir l'effet que leur ouvrage ferait dans les salons de la Préfecture. Madame veuve Desmarteaux était radieuse.
A dire vrai, la toilette de Théodore était loin d'être irréprochable ; un élégant officiel se serait fort diverti de son habit à basques en pointe, de son pantalon qui semblait craindre de couvrir la cheville, de ses souliers arrondis; mais tout cela était neuf, tout cela était charmant et l'Apollon du Belvédère, s'il fût arrivé dans l'arriére-boutique, n'aurait pas été considéré auprès de Théodore plus qu'un simple chaland.
Pendant longtemps encore madame Desmarteaux admira son fils, lui faisant répéter ce qu'il dirait à M. le préfet, lui faisant prendre la position qu'il devrait adopter alors; puis elle lui donna mille leçons d'étiquette, lui recommanda de prendre garde aux rhumes , lui conseilla mille choses folles. Madame Hédoin, madame Rémy. madame Fargeau ne se tai-
138 LE BAL DE LA PRÉtECTL.iE.
saient pas un instant , elles mêlaient leurs conseils à ceux de la mercière. Celle-ci maudissait les deux soldats qui n'étaient pas là pour s'extasier devant Théodore, Elisabeth Ragon répétait sans cesse : — Si feu Desmarteaux le voyait !
On ne s'entendait plus !
Le roulement d'une voiture se fit entendre dans la tranquille rue des Capucins et s'arrêta devant la porte de la boutique. — Enfin, s'écria Théodore, heureux de pouvoir échapper aux voisines !
L'ami du père Corniquet, qui devait présenter Théodore, descendit lui-même de la voiture et vint au-devant du jeune homme qui, avant de partir, fut encore embrassé bien des fois par sa mère et Elisabeth Ragon.
Quelques moments après, le fils de la mercière était à l'hôtel de la Préfecture, et la mercière était retombée assise et toute en pleurs dans son grand fauteuil. C'est alors que les deux soldats rentrèrent de l'appel. — Ah! vous voilà vous autres, dit madame Desmarteaux , il est bien temps !
— Rien temps, de quoi? répondit Galampart.
— Comment! c'est maintenant que vous arrivez ! Théodore est parti. Ah ! si vous l'aviez vu !
— Madame, j'ai vu le sacre ! et nom d'un nom !...
— Dieu! était-il mignon! l'était— il ï Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empècher de pleurer! Qu'est-ce qu'il fait en ce moment-ci ?
— Il fait son chemin, dit Elisabeth.
— Il dit bonsoir au père Moineau, ajoute madame Fargeau.
— Il cause avec M. le préfet, continue la mère.
— Il fait le fier, pense Galampart.
— Mon Dieu, mon Dieu ! si je pouvais le voir, mon Théodore, si je pouvais le voir dans un petit coin!
— Ali I pour ça, ma chère amie, ça n'est pas possible !
— Si je pouvais le voir seulement une minute !
— Que voulez-vous? Victoire, il ne faut pas y penser !
— Comme c'est aisé de ne pas y penser ! si je pouvais. . .
— Mais vous ne pouvez pas, voisine, ainsi...
— Pour le voir un tout petit moment, je donnerais bien... je donnerais bien...
— Ah! ça, mais! dit Galampart qui, ne trouvant pas un mot à placer, s'était assis contre la commode, ah! ça, mais, bourgeoise, ne voilà-t-il pas là-dessus le mouchoir brodé du jeune homme, que vous me montriez hier soir?
— Juste, s'écria Victoire ! Je lui ai dit vingt fois de ne pas l'oublier. Le vaurien d'enfant ! Comment va-t-il faire, mon Dieu !
— Il en empruntera un au préfet, dit madame Fargeau.
— Oh ! quelle idée ! mes amis, quelle idée ! si je lui portais son mouchoir je le verrais tout en plein. Ma fui, j'y vais.
— Un instant donc, croyez-vous qu'on vous laissera entrer comme ça, par exemple !
— Madame Desmarteaux , dit le vieux soldat lentement et avec solennité, dans cette occasion décisive je peux vous être utile pour ce qui est de la chose d'entrer à la Préfecture. Faites en deux temps un pouce de toilette ; moi , je vais endosser mon bel uniforme, et nous irons porter le mouchoir à l'enfant. Quand on verra mon titre inscrit là, sur le côté gauche, et mes chevrons , je vous réponds qu'on nous laissera entrer, ou j'y perdrai mes moustaches!... Vous verrez Dodore dans tout son éclat.
— Oh! brave soldat, voilà un trait!... Elisabeth, gardez la boutique.
— Allons, oui, dépêchez-vous, vous nous raconterez tout ça.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la mercière, dans ses plus beaux atours et appuyée sur le bras du vieux soldat, se dirigeait vers la rue Royale en répétant avec fierté : Moi aussi je vais à la Préfecture.
Qu'un mot vaut un poignard.
Quand Théodore arriva, les salons de l'hôtel de la Préfecture étaient déjà remplis de monde. Ce n'était pas, comme dans nos soirées de Paris, où la mode
donne à peu près à tous le même habit, la même tournure, et égalise singulièrement les rangs; ce né tait même pas, comme aux soirées ordinaires du préfet, où la noblesse et la haute bourgeoisie étaient seules admises : c'était un mélange assez bizarre de ce que chaque classe de la ville présentait de mieux : les autorités civiles et judiciaires, des officiers, quelques banquiers, des industriels.
L'ami du père Corniquet eut une peine infinie à parvenir jusqu'au préfet, puis à saisir un moment où celui-ci étaitseul pour lui présenter M. Théodore Desmarteaux, l'auteur des poésies publiées dans le Phare Amiènois et le Moniteur Picard. Le préfet sourit au jeune homme , l'appela l'espoir du département , lui dit encore quelques mots de politesse banale, et apercevant de nouveaux invités qui le cherchaient, s'éloigna rapidement.
— Maintenant, monsieur Desmarteaux, dit l'ami du père Corniquet, maintenant que vous voilà présenté, je vous laisse. J'espère que vous devez être satisfait, vous avez un ardent admirateur danc notre aimable préfet ; allons, au revoir, amusez-vous bien. Et il alla s'asseoir à une table de jeu.
Théodore, qui s'était entendu appeler l'espoir du département par l'homme même qui était à la tête du département, Théodore à qui le préfet avait dit qu'il était enchanté de le connaître, de le posséder ce soir; Théodore, qui ne connaissait pas encore un mot de la langue dorée des salons, presque toujours ignorée des
savants , demeura longtemps sous l'impression prestigieuse de l'accueil qu'on venait de lui faire ; à ses yeux il se trouvait plus grand que tous ceux qui le coudoyaient ; si mes camarades de Saint-Acheul me voyaient en ce moment, pensa-t-il avec délices!... Sa mère n'eut que sa seconde pensée.
L'appel joyeux de l'orchestre tira l'orgueilleux collégien de l'extase où le plongeait sa contemplation intérieure et satisfaite de lui-même. Si je ne dansais pas, se dit-il, on me regarderait comme un jeune homme d'un esprit grave!... Ah ! si pourtant, je vais inviter cette jeune demoiselle qui vient d'arriver avec son père, un conseiller, elle est merveilleusement parée, et M. le préfet vient de lui adresser un gracieux sourire. Allons, du courage!...
Et le fils de la mercière se dirigea vers la fille du conseiller. Le hasard fit qu'elle n'était pas encore invitée, elleaccepta donc l'invitation du jeune homme, tout en regrettant que le pantalon de ce premier cavalier semhlait s'ohstiner à ne pas lui couvrir la cheville. La contredanse commença.
C'est en ce moment que Galampart et madame Desmarteaux arrivèrent à l'hôtel de la Préfecture. Ce ne fut pas sans heaucoup de peines qu'ils purent pénétrer jusqu'à la porte du premier salon. Ils eurent à comhattre la résistance des domestiques; mais le nouvel ami de la mercière n'était pas homme à se rebuter pour si peu , il fit tant et si bien qu'il arriva à l'entrée du salon au moment où l'orchestre faisait en-
tendre les premières mesures. Quand il fut là, il permit à Victoire de quitter son bras pour respirer.
— Ah ! mais, voyez-vous que nous sommes entrés, maman Desmarteaux, dit-il; on n'a pas été à Marengo pour rien, voyez-vous !
— Monsieur Galampart, je voudrais bien trouver mon lils.
— Un instant de balte, s'il vous plaît; après ça nous allons commencer la manœuvre. Mais avez-vous vu ces péquins de valets? vouloir m'empêcher de... On a vu le sacre de l'empereur, nom d'un nom!...
— Dites donc, si nous cherchions M. Moineau?...
— Reposez-vous de vos fatigues, ma bourgeoise, et donnez-vous la jouissance du coup d'œil...
— Oh! le voilà, je l'aperçois...
— Qui ça? Dodore?
— Oui, là-bas. il danse avec cette jolie demoiselle qui a une couronne blanche dans ses cheveux... voyez-vous ?
— Oui, je le reconnais; il a un fier habit noir, votre héritier!
— Mais voyez donc comme il s'amuse, mon fds! C'est mon fils !
— Je remarque que la jeune personne rit comme une petite folle, elle regarde par ici, je crois qu'elle me contemple; permis à vous, jeune demoiselle! on a été contemplé par les Pyramides, qui vous valaient bien; nom d'un nom, rit-elle! remarquez-vous?
— Moi, je regarde danser Théodore.
Pendant ce temps, l'espoir du département dansait de son mieux, et s'efforçait d'engager une conversation avec la fille du conseiller ; mais celle-ci ne l'écoutait que très -peu, à en juger par les rires qu'elle ne songeait pas même à comprimer. Enfin elle dit à son cavalier : Veuillez me pardonner, monsieur, ma gaieté immodérée ; mais, j'en suis sûre, vous allez rire comme moi. Ah! ah! ah!...
— Probablement, mademoiselle, "si vous voulez bien me dire...
— Tenez, regardez là-bas, derrière cette dame en vert et ce capitaine de cavalerie, à la porte d'entrée.
— Je vois le capitaine. . .
— Oui, n'est-ce pas ? eh bien ! derrière, voyezvous cette femme qui a un bonnet à rubans aurore ; elle semble montée sur des échasses pour regarder dans le salon-, mais voyez-vo/is? Oh! ce bonnet, mon Dieu, ce bonnet!... Ah! elle a aussi une robe à carreaux jaunes. Elle est ravissante, la robe ! Que peut venir faire ici cette caricature ? Vous ne riez pas comme moi, monsieur? oh! comme vous êtes rouge, seriez-vous malade ? nous cesserions de danser.
— Je ne suis pas maladie, mademoiselle, oh! non, mais... Il fait bien chaud, n'est-ce pas?
— Mais pour Dieu, monsieur, regardez cette femme !
Devant la porte d'entrée, au même instant, la bonne veuve disait au vétéran r
— Il est vraiment très-bien, mon fils-, c'est le# mieux de toute la société, lui et la jeune fille qui danse avec lui; quel joli petit ange! comme elle paraît heureuse, comme j'aimerais Lien cette jolie enfant-ïà; en vérité, elle est charmante. Sois toujours joyeuse, jeune fille, reste longtemps innocente et douce comme je te vois ce soir, et que Dieu te protège! Je le prierai pour toi, quand je prierai pour Théodore: oh!... bien souvent!
— Moi. ça me vexe qu'elle nous regarde comme ça; baissez donc les yeux, mademoiselle: c'est assez pour aujourd'hui!
— Ah! je viens d'entrevoir le père Moineau, mais maintenant vous ne le verrez pas, il est passé là-bas dans le salon, tout au fond.
— Dites donc , madame Desmarteaux , si nous cherchions à nous asseoir quelque part?... ça me semblerait plus commode.
— Et moi, qui oublie que Théodore peut avoir besoin de son mouchoir; attendez-moi là., je vais me faufiler pour aller le lui donner-, va-t-il être content de îr.e voir, ce pauvre chéri!
-Eh bien! voyons, faufilez-vous, après ça nous bâfrons en retraite.
Théodore avait reconnu sa mère; il rougissait et se troublait à chaque instant. 11 était dans des transes mortelles ; et il ne savait plus que répondre à sa danseuse, lorsqu'il l'entendit lui dire :
— Comment faites-vous onc pour vous empêcher
Je rire, monsieur? moi je n'en puis plus; mais tenez, nous allons la voir entièrement, eette antiquité ! elle se dérange, elle vient de ce côté, la voilà.
Théodore tremblait.
La mercière était en effet arrivée bien près de son fils, elle n'en était plus séparée que par une banquette occupée par des douairières, lorsqu'elle appela doucement, pendant que la contredanse laissait au repos le côté du quadrille occupé par le collégien :
— Théodore ! Théodore !
Il ne répondait pas.
— Théodore !
— N'est-ce pas vous, monsieur, que cette femme appelle?
— Moi ? moi !
— Théodore !
Le jeune homme se retourna.
— Mais, mon ami, dit alors la mercière, tu as oublié...
Ici, expliquez comme vous voudrez le mot du jeune collégien, élevé par les jésuites. Ce mot est véridique. Ce mot est toute cette histoire.
La mère s'obstinait et redisait encore :
— Mais, Théodore, tu as oublié...
Et Théodore poussé à bout, dit avec colère :
— Mais madame... Vous vous méprenez, je ne vous connais pas.
Ces paroles à peine sorties de sa bouche, le disciple du père Corniqnot voulut foire à sa mère un
signe "qui pût lui dire : — Né te fâche pas. je t'expliquerai plus tard ma situation... — Mais c'était au côté du jeune homme d'exécuter la figure. Il traversa le salon avec sa danseuse tout étonnée.
Madame Desmarteaux était devenue affreusement pâle. Elle trouva des forces pour se traîner jusqu'à la porte du salon, sans voir, sans entendre, folle, demimorte; arrivée là, elle voulut parler au vieux soldat, mais la parole ne put monter à ses lèvres... par un mouvement fébrile elle se retourna encore du côté de son fils, et tomba à la renverse.
Galampart la reçut dans ses bras, et remporta.
Los effets d'un courant d'air froid.
Ce qui précède compose, n'est-ce pas, une histoire bien simple et ne semble peut-être pas valoir la peine d'être raconté : eb! mon Dieu, qu'importe au drame, lorsqu'il existe et qu'il jaillit des souffrances du cœur, qu'importe l'élévation et l'étendue du théâtre où il s'accomplit!
Je continuerai, comme si j'avais réellement intéressé mes lecteurs; mais je finirai brusquement, comme finissent à peu près tous les drames arrangés sans art de la vie réelle.
Le soir même du bal de la Préfecture, madame Desmarteaux fut mise au lit par Elisabeth Ragon. Vers quatre heures du matin, on entendit frapper du poing aux volets de la boutique.
— Voilà Théodore, dit la vieille fille qui veillait son amie.
— Je ne veux pas le voir, dit avec énergie en se soulevant soudainement la veuve Desmarteàux ; qu'il n'entre pas ! Elisabeth , je t'en supplie, qu'il n'entre pas! Et que demain matin, ce matin, il retourne à Saint-Acheul sans être entré ici.
Elisabeth alla ouvrir et fut tout étonnée quand elle annonça à Théodore la volonté de sa mère, tout étonnée de ne pas voir le collégien plus surpris de cette volonté.
Le jour venu, il retourna à Saint-Acheul. Madame Desmarteaux ne se leva point. Elle resta au lit encore le lendemain , puis le surlendemain", puis quatre jours encore ; ne voulant voir que sa fidèle Ragon. M. Moineau et les deux soldats, amis de passage, qui furent ses derniers amis. — J'ai été bien heureuse que vous soyez là, disait-elle souvent au vieux Galampart; et au doux Joseph Cretois: Ce n'est pas vous, répétait-elle, qui m'auriez dit... ce qu'il m'a dit !...
Il vint une lettre de Saint-Acheul. Elle ne fut point ouverte.
Elisabeth dit à M. Moineau, qui le redit à sa fdle, qui le reporta à Thérèse Remy, de qui l'apprit ma-
dame Hédouin, qui le répéta à madame Fargcau, qui le répandit dans le voisinage, que madame Desmartëaux avait eu très-chaud en courant à la préfecture, et que là un courant d'air froid l'avait rendue malade.
Le septième jour. Théodore, ayant obtenu une permission extraordinaire du père Corniquet , et conduit par Joseph Cretois, entra dans la chambre de sa mère. 11 tomba à genoux contre le lit au moment où la pauvre veuve allait expirer; elle le reconnut et lui adressa sa dernière parole, qui fut celle-ci : — Adieu ! je te pardonne !
— C'est terrible, ces coups d'air quand on a chaud, répétait-on le lendemain fout le long de la rue Gresset, où M. Moineau, tout brisé, et les deux soldats suivaient le convoi, de la veuve... — Oh! c'est bien terrible! Pauvre mère Desmarteaux!... — Mais M. Théodore n'est pas dans le cortège !... — Pauvre jeune homme! Il n'aura pas pu s'y traîner.
Elisabeth avait dit à l'élève de Saint-Acheul : — Je ne vous pardonne pas , moi ! et je vous ordonne de retourner à l'instant à votre maison. Théodore avait obéi.
Le jour qui suivit l'enterrement de la mercière, les deux soldats quittèrent la ville, leur régiment se dirigeant sur Paris.
Mademoiselle Elisabeth Ragon n'a survécu que peu de mois à sa vieille compagne Victoire. Il existe, surtout et presque exclusivement chez les natures simples, des affections si puissantes que la mort même
ne les brise pas : elles semblent vouloir continuer dans une autre vie.
Rien n'a été changé à la placide existence de M. Moineau et des voisines de la mercière. Seulement, quand le souvenir de cette mère-martyre se mêle à la conversation de ces bonnes gens, le père Moineau dit toujours : — Ces femmes-là, voyez-vous, mes chères daines, et avec elles tous ceux qui passent sur la terre pour tant y souffrir, ce sont des preuves vivantes et irrécusables d'un meilleur monde!... Comment pourrait-on penser qu'une vie comme celle de Victoire Desmarteaux n'aura jamais sa récompense !... Il faudrait nier La justice de Dieu, et nier sa justice, ce serait nier Dieu.
Le père Corniquet ne voulait pas faire un prêtre du jeune Théodore Desmarteaux. Il entrevoyait pour son élève un emploi plus direct des facultés qu'il découvrait en lui, et un moyen meilleur de servir les" intérêts de la foi, c'est-à-dire de l'ordre. Il en voulait tirer un de ces hommes dits hommes du inonde 5 il voulait lui faire obtenir quelque position élevée, du sommet de laquelle il pourrait voir et faire beaucoup de choses pour le plus grand bien de la religion , c'est-à-dire de Rome ; il voulait en faire une de ces voix pleines d'autorité qui commandent la confiance, et coupent une discussion périlleuse quand elles interviennent pour dire : — Des jésuites! quelle folie! Est-ce qu'il y a encore des jésuites?... Où sont donc les jésuites? Qu'on m'en montre donc à moi?...
LE BAL DE LA PRÉFECTURE. loi
Mais la mort de sa mère mit dans le cœur encore humain de Théodore Desmarteaux un sombre et opiniâtre chagrin ; et dans ce chagrin il puisa une résolution dont rien ne put le faire se départir. Il résolut de se faire prêtre. Il reçut l'ordination en 1833, Vannée même où je quittai Amiens pour Paris.
Souvent, m'a-t-il dit une fois, dans les nuits d'insomnie où un obstiné remords veille à ses côtés, il relit les grandes pages de la Bible et toujours, invinciblement, il revient à ces paroles du prophète Isaïe qu'il mouille de ses larmes :
<( J'ai nourri des enfants et je les ai élevés^ et après cela ils mont méprisé ! »
A MA B1EN-AIMKE TANTE HLARIE-JOSÈPHE GALVAIRE PLOlîVlER,
La morale de l'Evangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faite aux hommes.
HOXTESQOIEO.
Sur la route dPArras à Bétliune, dans le Pas-de- Calais, on trouve assis au milieu d'une vallée un gracieux village qui porte pour nom Souciiez. — A l'âge charmant où l'on songe un peu. où Ton ne pense guère, où l'on écrit encore moins, nous axons semé dans les vergers de Souciiez, aux bords de ses sources fleuries, dans le cimetière qui entoure sa petite église, bien des souvenirs rêveurs et joyeux que nous n'avons pas le temps daller recueillir à
présent mais est-ce donc de nos souvenirs qu'il
s'agit?...
loi l'auberge du loup-blanc.
Comme tout village un peu constitué, avant son maire, sa poste aux chevaux, et sa place où Ton danse, Souciiez possède son auberge du Soleil-d'Or, avec l'inévitable enseigne de tôle qui fait grincer aux vents de bise, sur une tringle Fouillée, une large face jaune entourée de pointes, pointant sur un fond noir. Mais comme Souciiez est une commune de quelque importance où s'arrêtent volontiers les rouliers. ces heureux du grand chemin que nous jalousons toujours, notre dit village jouit d'une seconde auberge. Vous pourriez croire que celle-ci s'appelle traditionnellement le Lion-d'Or ou le Cheval-Noir... >i lion, ni cheval: elle se nomme l'auberge du Loup- Blanc, et l'on devine aisément, à ce titre, un parrain qui désirait voir sa filleule très-connue.
Un soir de septembre, entre neuf et dix heures, le voisin ou le mendiant qui aurait regardé dans la maîtresse-salle du Loup-Blanc, c'est-à-dire dans la cuisine par la fenêtre donnant sur la grande rue. eût pu voir toute la famille de l'aubergiste assise autour de la haute cheminée.
Comme la soirée avait la fraîcheur qui suit quelques jours de pluie . un bon feu de bois mort mêlé de tiges d'oeillettes pétillait là gaiement, rôtissant sans qu'ils eussent l'air de s'en douter, un gros chat et un énorme chien. Accroupis de chaque côté de l'àtre. ces heureux de la vie à la façon orientale doublaient gravement les chenets.
A ce moment, un voyageur à cheval traversait le
l'auberge du loup-blanc. Joo
village sans qu'on eût pu supposer, au train dont il allait, qu'il voulût s'y s'arrêter.
Ce vovageur, regardons-le : c'est un jeune homme aux traits expressifs, à l'allure élégante. S'il ne galopait si fort , et cela depuis longtemps , car les lianes de son cheval portent trace de nomhreux coups d'éperons, nous pourrions lire sur son visage une préoccupation vive, une impatience croissante, et par instants les enchantements de l'espérance.
Galopant toujours, martelant le pavé, excitant sa monture, le cavalier qui vient d'Arras, apparemment, atteint les dernières maisons de Souciiez du côté de Béthune; mais comme il les dépasse, une pensée se met pour lui en travers de la route; il s'arrête pour l'écouter et se laisse conseiller par elle.
— Oui, semhle-t-il bien vite lui répondre : je vais entrer là ; j'enverrai aux Terriers et j'attendrai une réponse. Ce disant, le voyageur descend de cheval et tirant après lui par la bride l'animal fatigué, il appuie sur le loquet qui ouvre la porte de la dernière maison de Souchez. C'est l'auberge du Loup- Blanc.
A son entrée, il se fait un mouvement dans la salle , l'histoire commencée s'interrompt brusquement, et Pierre Druon, l'aubergiste, allume une chandelle. Alors, on peut à peu près se voir, car jusque-là, le feu de l'àtre seul éclairait la famille.
— Vous êtes l'aubergiste, n'est-ce pas? dit le
J56 l'auberge du loup-blanc.
voyageur à Pierre Druon, en tombant assis sur une chaise -, je voudrais que vous me donnassiez ce qu'il faut pour écrire et je voudrais qu'ensuite un de vos garçons- portât rapidement ma lettre au château des Terriers et revint avec une réponse... J'attendrai ici.
— Ecrivez, monsieur, écrivez. Mais il y a encore une bonne lieue d'ici aux Terriers, savez-vous?...
— Eh ! parbleu, oui. je le sais ! on ira à cheval. Et le voyageur se mit à écrire.
— Qui est-ce qui va y aller de vous autres, hein, reprit l'aubergiste?
— Moi. crièrent quatre voix mâles avec un parfait ensemble.
— Augustin ira, dit une petite femme aux cheveux gris, aux petites mains sèches, au front plissé et à l'œil vif encore, a^ise au coin de la cheminée dans un fauteuil de paille.
Augustin, un beau grand gaillard de vingt ans. se leva avec une visible satisfaction.
— Oui. m'mère, dit-il: et, se tournant vers le voyageur : faut-il prendre votre g'xau. monsieur?
— Ah! mon cheval? répondit le jeune homme: non, non. il n'en peut plus. A propos, donnez-lui donc à souper... Vous avez bien un autre g'vau* que diable !
— Pardié, oui: mais ils sont lourds comme des bœufs, les nôtres: c'était pour aller plus vite. Dites donc un peu, monsieur, si madame des Terriers était couchée à son château ?
l'auberge du loup-blanc. IoT
— ,Tu la ferais éveiller. Allons, en route! voilà que j'ai fini.
Voici une copie exacte de la lettre que le voyageur venait d'écrire :
« Chère petite cousine ,
<( Quand vous m'avez offert votre main, je vous aimais déjà bien fort, mais la mort de votre tuteur et mari venait de vous rendre très-riche, j'étais trèspauvre ; j'ai refusé. Après mon refus, je dus cesser de vous voir : il y a deux ans de cela, et je vous aime bien plus qu'alors! Aujourd'hui, que moi aussi me voilà riche, j'accours. C'est avant-hier au soir que j'ai appris qu'il m'arrivait un gros héritage : et , au moment où je vous écris pour vous dire que je ne refuse plus . que je demande, que je prie... je suis à quelques pas de vous.
« Mais, depuis deux ans , votre cœur est-il resté libre? Je comprendrai qu'il n'a pas changé, si vous m'accordez l'hospitalité cette nuit au château des Terriers. Si vous ne m'y appelez pas pour faire ensemble, comme au temps où nousétions petits, notre prière du soir, je repartirai à l'instant même pour Paris; car. alors, je neveux même pas revoir les toits de cette maison où le passé a eu pour moi de si douces promesses que l'avenir pouvait changer en jours si beaux!...
J'attends,
« Edmond. »
158 l'auberge du loup-blanc.
En peu d'instants, Augustin fut prêt à partir.
— Allez bon train, lui dit le voyageur, que nous savons maintenant se nommer Edmond. Combien allez-vous mettre de temps, reprit-il. pour aller et revenir : voyons ?
— Dam! en trottant bien, je peux être ici dans une bonne beure.
— X oubliez pas de demander la réponse, et rapportez-la-moi bien- exactement. Allons, en avant!
Tandis que le fils de l'aubergiste s'éloignait au galop, faisant résonner le pavé sous le sabot ferré de son cheval flamand. Edmond, qui l'avait suivi des yeux jusqu'au tournant de la route avec un intérêt que sa lettre fait comprendre. Edmond rentrait dans la grande salle : il refusait de rien prendre: et. pour la première fois, il regardait autour de lui en répétant : Une beure, une beure! Ab! cette heure-là va être la plus longue de ma vie.
En regardant autour de lui, il voyait la belle et nombreuse famille de Pierre Druon, et il la voyait dans un cadre digne d'elle, car on ne peut dire que les habitations ne reflètent pas fidèlement les habitants. Cette grande salle-cuisine eût-elle été vide en ce moment, le voyageur aurait pu y deviner une famille probe, unie, brave, charitable et de bonne humeur. Le carreau, formé de briques posées aplat, était d' un rouge joyeux; les casseroles étincelaient ; le buffet en chêne noirci brillait à ravir l'œil jusque dans les moindres creux de ses naïves sculptures ; le dressoir qui le surmon-
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tait semblait tout fier de ses canettes d'étain poli, de ses grands plats defaïencepeinte etdcsesdeux rangées d'assiettes, lesquelles, droites et pimpantes, offraient d'avance, pour faire patienter l'appétit, celles-ci des rébus pleins de complaisance, celles-là des coqs pleins de vanité. Ça et là, de belles images coloriées ajoutaient à l'effet général : c'étaient le Juif-Errant. Pyrame et Thysbé, Geneviève de Brabant et ■Sapoléon les pieds sur un aigle. Le congé du père Pierre racontant orgueilleusement ses campagnes d'Espagne avait eu les honneurs, d'un cadre. Au-dessus de la cheminée, sous un vieux fusil et derrière une rangée de forts chandeliers de cuivre, quelques balles d'argent disaient tout de suite combien les hommes de la maison étaient adroits au jeu de paume. C'étaient desprix remportés parles Druon dans des luttes de Ducasse — il faut lire Kermesse — avec les communes voisines. Aux poutres du plafond, d'énormes pièces de lard, de volumineux jambons étaient accrochés entre des bouquets d'aulx, des sacs de graine et des liens d'oignons. Avec les années, la fumée avait donné à toutes les parties de ce gai tableau une teinte qui les reliait harmonieusement ; le moindre objet neuf s'y serait tout de suite aperçu jurant parmi les autres, eût-il été jurer dans un coin. Edmond embrassa tout cela d'un coup d'ccil, et la vue de cet ensemble tranquille et charmant amena comme un baume adoucissant sur la vive impatience de son cœur.
En revenant vers les Druon, le regard de l'impa-
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tient s'arrêta tout étonné sur deux visages dont nous n'avons rien dit jusqu'à présent, parce qu'Edmond ne les avait point aperçus.
— Tiens! vous ici, messieurs? dit-il d'un ton dont on parle à ceux qu'on ne connaît qu'un peu, mais qu'il est agréable de rencontrer.
— Eh mais, monsieur d'Egtall, nous sommes ici chez nous, nous autres, dit le plus âgé des jeunes hommes auxquels Edmond s'adressait, nous sommes en famille, \oici notre mère, continua-t-il en allant embrasser la petite femme aux cheveux gris, et notre brave père, — il tendait la main à Pierre Druon -, — ce régiment-là, il montrait huit garçons dont le plus jeune avait douze ans, ce solide régiment-là est composé de nos frères... et il y en a un qui s'appelle Augustin et qui fait vos commissions, à l'heure qu'il est, ni plus ni moins que si ses frères de Paris n'avaient pas l'honneur d'être vos vis-à-vis clans un quadrille, ou de s'asseoir près de vous à une table de whist au faubourg Saint-Honoré, à Paris...
Edmond tendit l'une et l'autre main à ces connaissances retrouvées.
— Bien enchanté, messieurs, reprit-il, de vous rencontrer ici et ainsi. Et se retpui liant vers la petite femme : Comment, madame, poursuivit-il, c'est à vous tous ces beaux gaillards-là? à vous si frêle, si
mignon n
al
— Oui, monsieur, dit la petite mère ; le bon Dieu nous en a donné onze comme ça, tous garçons! pas
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le plus petit brin de fille! mais pas un de mort non plus, ni jamais de maladie. Oh! c'est bien planté, ça tient bien... Hein, Pierre?
— Oui. Rose, oui ; ça se voit, d'ailleurs. Tels qu'ils sont là, il y en a un qui a fait son congé de sept ans : c'est Guislain; lève donc la tète, mon Guislain. Celui-ci, c'est Bon, il s'est donné un remplaçant. 11 y en a un qui va se marier, c'est notre Joseph; et voilà Roger, voilà Pierre, voilà Philippe, voilà Anthime, et voilà le culot, le dernier, le câlin, le benjamin, le gâté, le dorlotte, le mignard, le Jésus, monsieur notre petit Charles, enfin ! Dans ce pays-ci, monsieur, on a chacun dix ou douze enfants, sinon ça ne vaudrait pas la peine de se mettre en mariage. La moitié du village porte le même nom : des Druon, par exemple, il en pleut, monsieur-, véritablement il en pleut !
— Et on ne prend pas de parapluie, allez! dit gaiement la petite vieille.
— Quant à nos Parisiens, François et Louis, reprit le père Druon, il parait, monsieur, que vous les connaissez ?
— Oui, j'ai cet honneur-là: mais je ne les connais pas assez encore, et je veux les connaître mieux pour les aimer davantage. Votre François, brave père, je peux vous l'affirmer, sera un grand compositeur... Il porte le même nom que Schubert, poursuivit Edmond en se tournant un peu vers celui dont il parlait : c'est bon signe ! Suivant ses professeurs et ses
amis , reprit-il en regardant le second frère, votre Louis, M. Druon, sera un grand médecin. — Je vous croyais à Bade, messieurs?
— Nous avons préféré, répondit Louis, venir passer Tété et l'automne en famille.
— A merveille. Pour ma part, je ne sais ce que je vais faire; ma conduite, ma vie entière même dépendent de la réponse que va m' apporter M. Augustin : ou je vous quitterai dès ce soir, ou nous allons être voisins et bons voisins.
Ici M. d'Egtall regarda le coucou qui marquait les heures paisibles de l'existence-Druon, mais le balancier ne se hâta pas davantage -, et si Edmond avait su comprendre le langage de son tic-tac, il ramait entendu lui dire : « Prends donc patience , ami ; à quoi bon me presser ? Dieu, qui fait tout bien, met le temps h tout : patience. Tu souffres de l'incertitude, et tu accuses ma lenteur; mais Augustin peut revenir avec un non dans la réponse, et, en regrettant ton incertitude, tu m'accuseras d'avoir été trop vite... Patience, ami! »
Mais les hommes n'entendent que leur propre langage, et encore... c'est pour cela peut-être qu'ils se conduisent si follement. Les yeux d'Edmond poussaient les aiguilles, qui n'y prenaient pas garde.
Çà, reprit-il, que faisait-on ici à mon arrivée ?
— On allait faire la chose la plus juste et la plus naturelle, et l'une de celles qu'à la ville on fait de plus en plus rarement, répondit François.
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— Quelle chose? demanda le jeune vovageur.
— On allait faire la prière.
— Ah!... Eh bien, la preuve que je ne vous empêcherai ni ne vous interromprai dans cet acte chrétien, c'est que tous les jours je fais moi-même mes prières ; et je vais vous dire, si vous le voulez hieo. celles qu'un bon vieillard m'a apprises quand j'avais l'âge de votre petit Charles.
Sur les instances de toute la famille . Edmond d'Egtall récita les trois prières suivantes :
Mon Dieu, Père de tout ce qui respire, que la pensée de votre bonté soit toujours avec nous ! Donnez-nous le courage d'accomplir notre vie sans faiblesse et sans orgueil! d'accepter les biens avec modestie et les douleurs avec résignation, en disant : 0 mon Dieu, que votre volonté soit faite.
Accordez-nous notre pain demain comme aujourd'hui., en ■ nous inspirant l'amour du travail qui le gagne.
Faites que nous soyons assez bons pour toujours pardonner aux offenses, afin que vous, ô mon Dieu,, vous nous pardonniez toujours.
Ne nous laissez pas céder aux tentations mauvaises et jusqu'à notre dernier jour, mon Dieu, veillez sur nous!