KT DIX PETIT TAMHOIK
ne devait pour l'homme excellent qui lavait autrefois ramassé dans la neige.
Dans son œuvre de dévouement, Albert se montrait d'une tendresse de femme, féconde en soins ingénieux, en délicates attentions ; mais, sous peine de ne plus gagner rien, il était chaque jour forcé de laisser seul son pauvre Pierre. Il rencontra heureusement une fraternelle assistance chez les portiers de la maison de la Croix de Lorraine, braves gens qui, avec un désintéressement le plus complet du monde, remplacèrent souvent Albert dans ses bons soins. Des enfants qu'ils avaient eus, le dernier étail une petite fille de sept à huit ans. bonne et déjà active, adroite, intelligente comme la plupart des enfants du peuple, en qui la nécessité développe hâtivement les facultés. Lorsqu'Albert était chez son patron, et que les portiers ne pouvaient quitter leur loge, la petite Nini faisait société au malade. En fredonnant, elle venait enfiler ses perles auprès de lui, et bien que Pruvost sentit se réveiller ses plus vives douleurs, quand au milieu de ses petites chansons Nini lui en chantait une qu'il a\ait entendue naguère dans la bouche de sa fille, il trouvait un grand adoucissement à ses maux en les voyant plaindre par Nini.
Reconnaissant de tant de sollicitude. Albert, pauvre en argent, riche en bonté, résolut de prouver sa reconnaissance aux bons portiers par une surprise joyeuse, en faisant h leur fille le plus beau jouet possible. 11 se souvint du cabinet défigures de cire où sa
vocation de statuaire s'était révélée à lui, et, s'étant procuré de la cire, il se mit à modeler chaque soir, en rentrant de son travail, une façon de poupée destinée à Nini. En commençant cette poupée, il eut la volonté de s'exercer à rendre la ressemblance, en donnant à son œuvre les traits de Nini elle-même ; mais il eut beau vouloir, un jour que Pierre Pruvost le regardait travailler, Albert l'entendit dire d'une voix affaiblie, et avec une expression étrange, en s'adressant à la statuette ébauchée :
— Eh bien, Blanche, c'est donc seulement ainsi que je devais vous revoir ! immobile devant mes bras ouverts, sans voix pour m'appeler une dernière fois votre père, et sans cœur quand mon cœur va cesser de battre..! pour avoir trop battu pour vous...
Mais, peu à peu, Albert mettait dans la poupée un peu du feu qui brûlait dans son propre cœur.
Voilà pourquoi, grâce au génie naissant du statuaire, mademoiselle Ma fille eut une âme ; voilà pourquoi ce joujou était un portrait ; voilà pourquoi l'artiste devait en briser le moule à peu de temps de là.
La bague on perles blanches.
Au soir d'un des premiers beaux jours de 184o, Pierre Pruvost se sentant tout à coup soulagé et dans un état de bien-être qu'il avait cru ne plus jamais ressentir, pria son fils de le lever pour l'asseoir de-
kt d'o petit tambour. 37
vant la fenêtre. Albert obéit avec empressement, et bientôt le père Pierre fut établi dans le vieux fauteuil de paille que le brave portier avait monté de sa loge à la pauvre mansarde. En ce moment, Mni entra. Elle venait, dit-elle, faire une bague en perles blanches pour son vieux bon ami. Mais d'abord elle alla l'embrasser, ainsi qu'Albert.
— Chante-moi tes petites chansons, Nini, dit le bon homme : et Nini de se mettre à chanter.
Tout en l'écoutant, Pruvost regardait au loin, dans la campagne, au delà de Montmartre, qu'on voyait de sa lucarne entre deux masses de murailles... et son esprit ranimé s'envolait par delà les maisons et bien loin de Paris. >ini. à qui il semblait bien que le père Pierre ne l'entendait pas, chantait pourtant toujours. Albert, lui. l'écoulait : et. la regardant avec attendrissement, se disait en achevant son travail :
— Voici la poupée Unie ; quelle surprise demain pour notre petite consolatrice!... Je pourrais bien lui donner sa poupée dès ce soir: mais demain, avec ces quelques sous que j'ai épargnés, j'irai acheter un berceau d'osier pour y coucher la surprise... Attendons à demain.
.Nini chantait toujours.
Et. d'une voix, presque joyeuse, dont on n'eût pu d'abord distinguer les paroles, mais qui s'éclaircissait d'instants en instants, le père Pruvost disait :
— On croirait aujourd'hui que j'ai retrouvé mes yeux de quinze ans! Dans la verdure, là bas. plus
loin que Montmartre, je vois la Picardie ; et plus loin encore, dans la brume bleue, au milieu des bois touffus, je revois ma route chérie ; il me semble y être encore, au haut de ma voiture, avec Blanche et Albert. Oui, oui, j'y suis! J'entends bien les grelots de mes chevaux, pardieu! Hue donc, la Grise... As-tu les pieds chauds, toi. maBlancbe?... est-tu bien, dis ? Allons, continue tes petites cbansons!...
Ce n'était plus Blancbe. c'était Nini qui chantait alors: Nous n'irons plus aie bois, les lauriers sont coupés... Le père Pruvost poursuivait:
— Il fait beau, la route est bonne, nous arriverons de bonne heure. C'est le dernier jour de la fèted'Arras. mes enfants: je vous mènerai aux promenades. nous entendrons chanter Pamart... et. fredonnant lui-même la Chanson de IN 12 : Iro-lu tir eï fête d'Arrù'? le conducteur s'interrompit aussitôt pour s'écrier, au milieu de ses larmes revenues :
— 0 ma petite tille, ma petite tille, ma petite fille!... puis il se tut, joignit les mains et se mit à prier à voix basse...
Albert était accouru près de son fauteuil, et se tenait agenouillé; il priait aussi.
— ... Arras! la grande route, le beau temps, reprit Pruvost d'une voix d'enfant!... 0 ma Blancbe!... et sa voix s" affaiblissant encore, il dit en serrant les mains d'Albert :
— Je te bénis, toi, et aussi ma petite Nini... avec ma fille!... et que comme moi le bon Dieu...
ET D'UN PETIT TAMBOHi. 39
Nini chantait toujours, fort occupée à terminer sa bague blanche, et n'ayant, pendant sa fabrication, ni dressé l'oreille ni levé les yeux.
— Tais-toi, Nini, lui dit Albert tout bas.
— Pourquoi donc, répondit l'enfant, puisque mon bon ami m'a dit de chanter?... Tiens, voilà sa bague finie ! — Je vais la passer moi-même à ton doigt, mon bon ami...
— Chut, Nini ! fit Albert en la prenant dans ses bras, nol re père Pruvost s'est endormi ; descendons un peu.
— Je veux bien, reprit l'enfant, mais laisse-moi lui mettre ma bague au doigt : je te promets de ne pas l'éveiller, et à son réveil il sera bien content...
Albert consentit : il laissa l'enfant passer sa bague blanche au doigt du vieillard..., puis, il emporta Nini rapidement... et quand il l'eut posée à terre dans la loge de sa mère, il laissa jaillir ses larmes, et s'écria en se jetant dans le sein de la bonne femme :
C'est fini, madame ! me voilà seul au monde! mon père est mort.
Une tombe au lieu d'un berceau.
Le lendemain, il fallait de l'argent à Albert poulies frais de la sépulture du père Pruvost... et Albert n'en avait pas. Il remit à d'autres temps le pavement de sa dette de reconnaissance à Nini, et, tirant la poupée de sa cachette, il s'en alla la vendre à
MM. Y. Crochard et neveu, à L'enseigne du Paradis de V Enfance .
Le corbillard qui emportait Pierre Pruvost fut suivi par Albert, par Dufour, le portier de la Croix de Lorraine, qui tenait Nini par la main, et par un ouvrier bimbelotier nommé Michel Joyeux , qu'Albert avait connu dans la loge de Dufour. — Comme ce triste convoi entrait dans le faubourg Montmartre, il fut empêché un instant par un embarras de voitures. L'une de ces voitures était une calèche fort belle. Dans cette calèche, par L'ouverture du vasistas baissé, les veux égarés d'Albert reconnurent tout a coup Blanche Pruvost. parée d'une toilette éclatante. Le jeune homme s'élança à la portière :
— Blanche, lui dit-il, faites le signe de la croix ; celui que j'accompagne au cimetière, c'est votre père que vous avez tué.
Avant (pie Blanche fût revenue de l'évanouissement dans Lequel Albert la laissa, la calèche était dans le quartier des Tuileries, et le corbillard entrait au cimetière du Nord.
De l'influence du soleil sur certaines demoiselles.
En juillet 1846, la chaleur était si grande, qu'une forte odeur, provenant des substances qui entrent dans la couleur dont on peint les joujoux, infectait le
LT 11' IN PETIT TAMBOUR. il
Paradis de l'Enfance. Les Crochard s'étaient habitués à ces misères, et depuis Longtemps n'y prenaient plus garde. Mais cette année la chaleur les inquiéta vivement pour la personne de mademoiselle Ma fille.
— Si notre belle poupée allait tondre ? dit l'oncle.
— Ses traits pourraient du moins s'altérer gravement, dit le neveu.
— Il ne faudrait pas cependant la cacher aux yeux du public acheteur.
— Surtout au moment où vont commencer les distributions de prixî...
— Eh bien. mais, reprit Crochard oncle, après quelques minutes de réflexion : si nous la mettions tout simplement là. dans l'arrière boutique?
— En effet, reprit Crochard neveu, il y fait frais •. je vais l'y transporter.
Un instant après, mademoiselle Ma fille prenait place sur un rayon de la vitrine de droite, dans l'arlière-boutique. Crochard neveu l'établissait au fond, presque dans l'angle, à l'abri des moindres regards du soleil, et. refermant la vitrine, il allait retrouver son oncle.
A peine était-elle installée, mademoiselle Ma fille entendit auprès d'elle un long soupir de satisfaction.
— Qu'est-cela. se dit-elle?... ne suis-je plus seule ici de mon espèce . comme là, sur le devant ? Elle promena ses regards autour d'elle en commençant par sa gauche, et ce n'est qu'à l'extrémité du cercle
i2 LES AVENTURES DINE POIPÉE
que ses yeux inquiets rencontrèrent les yeux de M. Tan-plan... Elle les baissa aussitôt.
— C'est ce jeune tambour, pensa-t-elle . et. ne le regardant plus qu'en dessous, avec un mélange de coquetterie, d'hypocrisie et de pudeur :
— Il est fort bien! Bonne tenue, air brave, joli sourire, et surtout beaux- yeux!... avec cela, un air de mélancolie qui me charme... Là. dans la boutique, j'avais devant moi. depuis trop longtemps, un polichinelle, un prince indien et un tambour-major, tous les trois d'une méchanceté, d'une fatuité, d'une stupidité rares!... tandis que ce petit sapeur-pompier Ah! il est fort bien!
— Comme elle est jolie, pensait M. Tan-plan! Ali! mon cœur ne me trompait pas lorsqu'il m'assurait qu elle aussi avait reçu une aine! La voici donc près de moi! Depuis si longtemps je la regardais de loin sans espoir, et la voici si proche de mon cœur que sa toilette charmante parfume mon uniforme. Sans doute on l'a amenée ici pour plus d'un jour, au moins pour tout l'été!... Quel bonheur, ah!...
Encore un soupir, se disait Ma fille, sans cesser de regarder Tan-plan!... M'aimerait-il !
Ici, leurs yeux se rencontrèrent.
Et un buste en plâtre de Voltaire, qu'il y avait mit la cheminée de cette arrière-boutique, sourit malicieusement de sa bouche sans lèvres: et un petit Amour en biscuit de porcelaine, attaché au-dessus de la cheminée, laissa s'épanouir un rire encourageant
et n'ufl petit tambour. 43
entre ses joues rebondies: et Voltaire et l'Amour regardèrent le tambour et la poupée d'un air narquois qui voulait dire :
Qui que tu suis, voici ton maître.
Des mois entiers se passèrent sans qu'un seul mol lût basante de part ou d'autre entre mademoiselle Ma fille et M. Tan-plan : eelui-ei était si discret, et celle-là si réservée! On en restait aux regards à la dérobée, aux soudaines rougeurs, quand les veux se rencontraient: mais cette façon de dialogue n'en était pas moins délicieuse, j'en appelle à ceux qui ont vécu I La perfection dans l'éloquence, c'est le silence : le silence est à la portée de tous. il dit tout ce que la voix ne peut dire, il le dit au mieux, et les poupées de cire et les tambours de bois ne nous seraient pas si supérieurs s'ils bavardaient autant que nous.
Pourtant. M. Tan-plan ignorait encore quels pouvaient être, à son regard, les sentiments de mademoiselle Ma fille, et cette ignorance troublait de [dus en plus sa quiétude. S'il faut vous le dire, ses yeux se creusaient, son teint pâlissait, son caractère s'altérait même sensiblement; lorsqu'un jour, à l'occasion d'un rangement dans lanière-boutique. Cro-
ii LES AVENTURES D'UNE POUPÉE
chard oncle, sans toucher au tambour, prit Ma fille et la posa sur une tablette du côté gauche. Ma fille ne dit rien, mais une vive expression d'inquiétude se répandit sur ses traits si purs, ce qui n'échappa point à Tan-plan, vous le devinez hien. Deux heures, deux mortelles heures s'écoulèrent ainsi, et l'on ne peut savoir ce qui fût advenu, si tout à coup un rayon de soleil n'eût pénétré comme une flèche d'or dans l'arrière-boutique , et n'eût été justement frapper les yeux éblouis de mademoiselle Ma fille.
— Oh! oh! fit seulement l'oncle Crochard. et il remit soigneusement Ma fille dans la vitrine de droite, contre le tambour: et la vitrine était à peine refermée que celui-ci entendait s'échapper des lèvres roses de sa compagne un long soupir de satisfaction. un soupir absolument pareil à celui qu'il n'avait su contenir, en voyant naguère Ma fille arriver auprès de lui.
— Je suis aimé, se dit M. Tan-plan! Toi, grâce à qui je viens de l'apprendre, merci, beau rayon de soleil !
Le lendemain au matin, le tambour osa offrir à sa voisine un timide bonjour : il lui fut rendu avec timidité ; mais, au moins, ce double bonjour rompait la glace; l'époque des causeries était en route pour venir. Après les bonjours, vinrent les petites phrases naïves; mais les deux amis ne pouvaient guère se parler lorsqu'ils étaient a portée des oreilles des Crochard ; or le neveu couchait dans l'arrière-bou-
tique, et ces messieurs ne fermaient leur magasin qu'aux très-grandes fêtes, pour aller à Belïeville, Tout cela retarda beaucoup, dans le livre de la vie de nos héros, le chapitre des confidences.
Leur placide bonheur fut dérangé : on marchanda plusieurs fois la poupée; à deux reprises, le petit tambour fut enlevé à son coin sombre pour être offert à des chalands. Par bonheur, la poupée fui déclarée trop chère, et le tambour (il avait tout fait pour cela) fut trouvé trop peu bruyant.
Ces angoisses se renouvelaient chaque fois qu'ils voyaient entrer quelqu'un au Paradis de l' Enfance, et toujours l'idée d'une séparation, hélas ! trop possible, se représentait à eux plus cruelle.
Quand ils se retrouvaient bien seuls, ils oubliaient tout. Lorsque les Crochard étaient partis, que les volets étaient soigneusement clos, la boutique sombre, et qu'on n'entendait plus que le petit bruit du dimanche, une voiture çà et là, des cris joyeux.d'enfants jouant dans la rue, la voix des cloches de Saint-Merry et de Saint-Nicolas-des-Champs, le Paradis de V Enfance était vraiment un paradis pour Tan-plan et sa compagne. Or, c'est par un de ces jours heureux, c'est le jour de la Toussaint, que Ma fille raconta à son ami toute son histoire, c'est-àdire les choses que le lecteur a apprises dans le voyage où je l'ai emmené à reculons.
10 LES AVENTURES l)'l">"E POEPÉE
Au son des cloches.
Voici Noël; cloches, tintons!
Qu'à nos voix les âmes s'éveillent !
(liiez le père que nous fêtons Appelons les fils qui sommeillent...
C'esl la Noël; cloches, tintons!
C'est la Noël ! cloches, chantons!
Les (enips sont arrivés, ù terre, plus d'alarmes! Jéhovah veut un lils né dans un sein mortel; Du vieux monde un enfant vient essuyer les larmes Et sauver Israël !
Ainsi chantaient, au matin du^p décembre suivant
les cloches de Saint-Nicolas-des-Champs. au moment même ou MM. C.rochard . qui n'avaient pas ouvert leur boutique ce jour-là, arrivaient dans les prés Saint-Gervais. A ee moment aussi, Ma fille disait à M. Tan-plan :
— Ils sont partis décidément; nous serons toute la journée seuls, libres, heureux; nos maîtres ne rentreront que ce soir, car c'est aujourd'hui grande fête : les cloches sonnent à toute volée, les entendezvous?...
En effet I et les cloches de Saint-Nicolas, se taisant un instant, permettaient d'écouter celles de Saint- Meri y, qui disaient :
El I>'l".\ PKTIT TAMBOUR. 17
Les temples des faux dieux tous vont tomber eu poudre
Pour taire libre place au seul Dieu triomphant, Et pour les renverser il ne faut pas la foudre, Mais la parole d'un enfant!
0 chrçtiens, venez en silence Sjir la pierre incliner vos fronts ; Venez, et nous vous rapprendrons Les cantiques de votre enfance !
Puis les cloches des deux églises confondaient leur voix pour répéter :
Voici Noë! ; cloches, tintons!
Qu'à nos voix les âmes s'éveillent !
Chez le père que nous fêtons Appelons les fils qui sommeillent...
C'est la Noçl; cloches, tintons!
C'est la Noël ; cloches, chantons!
— Çà, dit mademoiselle Ma fille a son compagnon, puisque maintenant vous savez mon histoire, et puisque nous axons cette journée à nous, pourquoi ne me diriez-vous pas quelle fut votre existence avant votre arrivée ici ?...
■ — Mon histoire est bien simple, répondit le tambour, bien plus simple et bien plus courte que la vi die... et. comme j'ai promis de n'avoir rien de caché pour vous, je suis prêt à vous la dire.
— Je vous écoute, ami: je vous rends aujourd'hui toute l'attention que vous m'avez prêtée l'autre jour pendant que les cloches annonçaient la fête de Tous leg Saints.
5<S LES à¥ENTURES D'UNE POUPÉE
Le tambour parla à peu près ainsi :
— Je n'ai rien à vous dire du temps où les choses dont je suis formé étaient éparses çà et là en divers ateliers. Pour les êtres de notre espèce, végéter à cetétat-là, c'est comme attendre dans les limbes l'heure de la création. Je n'existe vraiment que du moment où j'ai eu conscience de mon âme. En reportant mon souvenir à ce moment, je me retrouve dans une mansarde-, il est nuit, et, à la lueur d'une chandelle, devant laquelle il y a une boule de verre pleine d'eau . je me vois sur les genoux d'un homme qui pleure. Cet homme, cet ouvrier bhnbelotier, qui peut avoir de vingt-huit à trente ans, il s'appelle Michel Joyeux...
-— Michel Joyeux, interrompit la poupée attentive! Il me semble avoir déjà entendu ce nom-là!... Oui, oui, je me souviens : c'était un ami d'Albert- Joseph, le sculpteur à qui je dois ma vie... Continuez, mon doux ami.
— Michel Joyeux était le deuxième fils d'un honorable marchand qui avait l'ait une fortune modeste en fabriquant et vendant des joujoux. C'est Joyeux le père qui fonda cette maison du Paradis de V Enfance où nous vivons présentement. Lorsqu'il eut fait donner une éducation à Léopold et Michel, ses fils ; qu'il eut amassé à chacun d'eux une petite somme pour que l'un et l'autre pussent entrer dans la vie active, lorsqu'enlin il eut mis de côté ce qu'il lui fallait pour vivre doucement et sobrement avec sa
ET D'UH PETIT TAMBOUR. Vi)
femme, le reste de leurs jours, le père Joyeux céda son fonds à Y. Crochard, qui depuis s'associa son neveu. Or. quand le brave Joyeux, le père, s'en alla de ce monde, Michel avait seize ans, Léopold en avait vingt-quatre, et comme la veuve Joyeux était d'un esprit faible et incertain, c'est à son fds Léopold (pale père confia, en mourant, la petite fortune de la famille.
Ordinairement, dans les familles, c'est au dernier enfant venu que la mère prodigue le plus de tendresse : ce fut le contraire chez les Joyeux. La mère aimait profondément Michel; elle adorait Léopold.
Léopold était un joueur, un fanfaron, un improbe. Il cacha toujours ses vices et ses déportements à sa mère : mais un jour, la veille de celui où son frère Michel quittait le collège pour venir habiter la maison, Léopold disparut. Il emportait avec lui. ou peutêtre il avait déjà perdu, la petite rente de sa mère et l'avoir de son frère. Les recherches et les démarches de celui-ci n'aboutirent à rien d'heureux.
Michel avait profité de l'instruction reçue, mais quelle instruction peut faire vivre celui qui la possède, immédiatement après qu'il vient de l'acquérir?... Il fallait cependant que Michel nourrît sa mère et se nourrît lui-même. Ayant consacré vainement quelques jours à tenter de placer son savoir, à chercher des élèves. Michel se résolut à reprendre l'état de son père : il se souvint de son enfance ; il se lit apprenti pendant quelques mois; et un jour, il put tra-
\ ailler chez lui à la fabrication des jouets d'enfants... Ici, M. Tan-plan interrompit son histoire pour écouter la sonnerie de Saint-Nicolas. La messe solennelle de Noël était parvenue au moment sacré de la communion, et. dans le chant mystérieux des cloches, les âmes saintes auraient pu distinguer ces mots :
C'est l'instant, au monde prospère,
Où Jésus, le marlyr divin,
Partageant des pains sans levain,
Proclama la loi de son père.
« — Prenez ma chair, prenez mon sang,
Frères, dit-il à ses apôtres;
Et félons le Dieu tout-puissant
En nous- aimant les un? les autres! »
Sur la demande de .Ma fille, Tan-plan reprit ainsi : — Puisqu'il travaillait, puisqu'il avait la joie de nourrir sa mère, puisque sa conscience était pure comme celle d'un petit entant. Michel ne devait point être malheureux. Mais en vieillissant, sa mère, dont l'esprit rentrait en enfance, devenait pour lui injuste et dure: mais il regrettait son frère, il déplorait l'inutilité de ses études... Mais, un jour, il se prit d'affection pour une jeune veuve, pauvre autant que lui... , et voilà pourquoi Michel était malheureux.
Que de peine, si vous le saviez, mon indulgent public . vous surtout . jeunes lectrices et jeunes lecteurs, toi. en particulier, ma bonne chère petite Pauline!... Que de peine et de peines ont pour vivre. rien que pour vivre, et parfois pour ne pas vivre, les
ET D'UN PETIT TAMHOUi. 51
ouvriers et ouvrières à Paris!... Et quelles eonlinuelles et déchirantes angoisses, quand ces ouvrières ou ces ouvriers ont des entants à nourrir!... Or. cette jeune veine. Charlotte Cordial, aimée par Michel Joyeux, et qui travaillait dans les fleurs artiticielle->. elle avait un petit garçon de sept ans. et Michel luimême était devenu père; il avait à nourrir, à soigner, à rendre heureux encore, un véritable enfant, un vieil enfant, un corps épuisé, une âme sans gouverne, un esprit déchu : sa mère.
Michel avait été l'ami de feu Cordial, son contremaître en bimbeloterie 5 Cordial en mourant lui avait recommande sa veuve : Charlotte et Michel s'étaient appréciés, et en s' appréciant s'étaient aimés... Mais quant à se confier par quel génie intime que. seule, la vraie bonté inspire a la misère, ils parvenaient à faire vivre ceux qu'ils adoraient, celui-ci sa mère, et celle-là son enfant, une pudeur sacrée les en avait empêchés toujours! — Vous ne voyez point, n'est-ce pas, ce qui pouvait s'opposer à leur mariage ; ensemble ou séparément, c'était toujours quatre bouches a nourrir-, il devait même y avoir, grâce au mariage, économie dans le loyer, dans le chauffage, dans l'éclairage, etc.... Charlotte, quittait une tendre mère, avait été une fdle dévouée; elle le fût redevenue pour la mère Joyeux, et dans sa vieillesse et dans sa déraison, la mère Joyeux avait conservé l'amour des petits enfants, l'ardent désir d'en avoir encore à bercer, à caresser, à gâter peut-être... Oui. tout cela est vrai.
i)2 LES AVENTURES DUNE POUPÉE
et même il est vrai encore que souvent la mère disait au fils : — Marie-toi donc, Michel ! prends donc pour femme une bonne ouvrière! J'aurai soin de tes enfants pendant que madame Michel travaillera, et ça réjouira mes dernières aimées I... Comment ne senstu pas le besoin d'aimer une famille autour de toiî En vérité, je commence à croire que tu as le cœur étroit, mon pauvre Michel !
Oui, pauvre Michel!... il ne pouvait pas répondre à sa mère, ce qui était la vérité, triste, et l'obstacle terrible à son mariage :
<c Ma mère, nous, gagnons si peu, si peu, moi et la brave créature à qui j'ai'iiancé mon cœur, qu'après avoir donné le nécessaire aux êtres chéris qui vivent par notre vie, il ne nous reste pas même l'indispensable, à nous!... Nous gagnons si peu, que nous ne pouvons pas même offrir un sou, le soir, au pauvre rougissant... Si nous nous marions, ma mère, et si Dieu bénit notre union et vos désirs de maternité, en nous envoyant un petit enfant, nous ne gagnerons pas davantage, il faudra même que ma femme interrompe son labeur... Avec quoi nourrirons-nous et élèverons-nous notre enfant? pourrons-nous diminuer votre part, ma mère ? pourrons-nous retrancher rien a celle du petit Michel, l'enfant de Charlotte, mon filleul, qui grandit?... Non, non, non! Et quant à notre part à nous, Dieu sait bien «pie nous ne pouvons plus l'amoindrir!... »
Ici. notre gentil Tan-plan se tut, et se laissa aller
à la rêverie en se retraçant vivement, sans doute, les douleurs auxquelles il avait assisté... Ma fille le tira de sa méditation pour lui faire écouter la mélodie grave et douce que commençait à chanter la sonnerie de Saint-Mcolas-des-Champs. La messe allait finir, le prêtre levait les mains pour la bénédiction, et les cloches disaient :
Soyez bénis au nom du Père, Et du Fils et de l'Esprit-Saint, Vous dont le cœur croit, aime, espère, Qui portez Dieu dans votre sein !
Vous dont toute la vie honore Du Christ la fraternelle loi; Et dont la foi s'anime encore Après dix-huit siècles de foi !
Soyez bénis au saint royaume Comme parmi l'humanité, Vous que le divin Jésus nomme:
Hommes de bonne volonté !
On comprend maintenant par le récit de Tanplan, sous quel baptême de larmes il reçut la vie au soir d'un jour où Michel Joyeux, cet honnête artisan, ce vrai croyant, cet homme de bonne volonté , avait un peu trop souffert; et Ton sait ce qui faisait couler ses larmes, ce qui faisait êclore ces perles d'une espèce rare, aussi pures aux regards de Dieu que les bons éclats de rire des petits enfants. L'on apprend aussi comment . grâce au génie et à la douleur qui se doivent tant L'un et l'autre, il y avait deux
aines égarées dans l'arrière-boutique du Paradis de l'Enfance, deux âme destinées à se rencontrer, à se reconnaître, à s'aimer.
Le soir de ce jour de Noël, tandis que les bruits de la cité, se taisant de plus en plus, laissaient entendre les sons des cloches qui se mêlaient dans Y Angélus, il se passa entre mademoiselle Ma fille et Tan-plan un événement des plus graves.
Je vous le livre sans plus de considérations.
Depuis plus d'une heure, mademoiselle Ma fille n'avait rien dit ; M. Tan-plan n'avait osé troubler ce beau silence : le voyant se prolonger si démesurément, notre ami, parlant ainsi pour la première fois, dit enfin tout bas a sa voisine :
— Dors-tu ?
A quoi Ma fille répondit plus bas encore :
— Oui, et loi?
— Tan-plan élail bien ému!... Il répliqua cependant :
— Moi aussi.
Et, tout heureux de cette familiarité charmante qui venait de naître en eux. ils s'endormirent paisiblement.
Les cloches s'endormaient elles-mêmes, murmurant d'une voix de plus en plus faible :
Quand Gabriel, l'ange aux missions saintes, Abandonna le ciel éblouissant Et descendit en nos sombres enceintes, 11 salua Marie en lui disant:
ET 1) UN l'EITT TAMBOUR. OO
« Je vous salue,
Marie, ù vierge élue, Cœur pur, sein charte et doux, Le Seigneur-Dieu, Marie, est avec \ous!
« Soyez bénie entre toutes le» femmes ! Verl e fait chair pour le terrestre lieu , De vous naîtra le rédempteur des âmes , Et votre fils sera le Fils de Dieu !
« .le vous salue, Marie »
Cataclysme.
Six jours après, celait la veille du jour de l'an.
ïl faudra pourtant remettre la belle poupée en vue. dit tout à coup brusquement l'oncle Crochard : voilà le moment de nous en défaire!
Autant eût valu pour Tan-plan et JJ 'a fille que ce Crochard-là, avec une longue epee. leur eût perce le cœur à tous deux d'un même coup !
— Oui. ajouta l'autre Crochard. niais il faut tout déranger pour lui faire une place, et je n'en ai pas le temps tout de suite...
— Après cela, reprit l'oncle négligemment, nous pouvons bien la proposer aux chalands qui nous demanderont des poupées... supérieures...
Ce qu'entendant, Ma fille eut sincèrement L'envie d'être laide, et elle le dit à Tan-plan.
— Que la volonté de Dieu soit faite, répondit celui-ci tristement, mais j'ai beau vouloir me résigner, un noir pressentiment m'accable. Cette journée, je le crains bien, ne se passera pas sans malheur pour nous.
Dans l'après-midi, comme la rue Saint-Martin était pleine de mouvement et de bruit, comme chacun y venait commander, voir ou chercher les étrennes de toutes sortes qu'on peut rencontrer dans ses magasins, une belle voiture s'arrêta devant le Paradis de l'Enfance, et les Crochard en virent descendre, puis entrer chez eux, une femme trèsbrillamment parée et une jolie petite fille, non moins élégante, d'environ cinq ans.
— Faites- nous voir de belles poupées, dit la dame.
Crochard oncle en présenta quelque sunes.
— D'autres, d'autres, s'il vous plaît : montreznous-en de plus jolies que celles-là! N'est-ce pas. Léopoldine, continua la dame eu se tournant vers la petite fille, que tu veux une poupée plus belle encore '}
— Oh! oui. répondit l'enfant toute joyeuse. Crochard neveu allait venir prendre Ma fille, sans
plus de façons ; il en fut empêché par un prudent coup de pied de son oncle, et il écouta avec admiration cet oncle qui disait :
— J'ai bien là en réserve une poupée Unique dans
son genre, mais elle est d'un prix que madame ne
veut sans doute pas mettre à son acquisition.
— Voyons-la donc, monsieur? interrompit la dame.
— Et puis, elle est pour ainsi dire vendue, continua le grand diplomate Y. Croehard. Madame la
duchesse de... de... de... Tu sais, mon neveu
Ta presque retenue: nous l'attendons aujourd'hui: je croyais même que c'était elle, quand la voiture de madame s'est arrêtée là.
— Voyons, voyons, dit à son tour la petite fille toute charmée d'avance.
— Voyons donc, monsieur î dit la mère.
— Mon Dieu . madame . poursuivit le Tallevrand du Paradis de V Enfance, le prix en est si élevé, Lien que je n'aie absolument rien à gagner là-dessus, que vraiment...
— Ah çà! monsieur, coûte-t-elle cent mille francs, votre poupée?...
— Cent mille francs! non. madame, mais infiniment cher! et vous le comprendrez, quand vous verrez l'ouvrage. Je vais vous chercher cela, non pour vous le vendre, mais pour que vous jugiez du mérite de ce chef-d'œuvre... Mon neveu, regarde si madame la duchesse ne vient pas. tu me préviendrais, car je perdrais sa confiance si...
Et le grand Croehard pénétra dans son arrièreboutique. Là il prit délicatement dans son coin mamoiselle Ma fille éperdue, et sans entendre les cris
f)8 LES AVENTURES DIWE POIPÉE
déchirants qu'elle poussait . tant il était transporté par la perspective d'une belle affaire, il remporta.
Ah! se dit Tan-plan, c'est mon cœur, c'est mon âme, c'est ma vie que le cruel emporte!...
Quand la dame aperçut Ma fille, elle attacha sur elle un loîig regard pénétrant, et fut quelques instants sans pouvoir rien dire, sans entendre même la petite fdle qui s'écriait :
— Achète-la-moi, maman; elle te ressemble! C'est toi qui l'as l'ait faire, n'est-ce pas ? c'est une surprise. Emportons-la donc, maman!...
— Qui a fait cette poupée, monsieur? dit enfin la belle chalande.
— Il m'est impossible de vous le dire, madame . répondit Crochard. à qui son neveu en ce moment trouvait dix coudées!
— Pourquoi impossible, monsieur?
— Parce que..., parce que..., d'ailleurs..., l'ouvrier qui a fait cela..., il est mort, madame.
— Mort !
— Eh! mon Dieu, oui -, et c'est là son dernier ouvrage : un chef-d'œuvre, n'est-ce pas, madame?
— Combien, monsieur?
— J'ai eu l'honneur de dire à, madame que cette poupée est à peu près vendue...
— Je vous demande combien, monsieur?
— Elle est vendue, dis-je, au prix de quatre cent einquâhtè francs.
— Je la prends pour cinq cents et je l'emporte!
et d'un petit tambour. * 59
Que monsieur (elle désignait Cfoehard neveu) la monte dans ma voiture et m'accompagne 5 je rentre, et je vais le payer.
Un instant après, te Voiture roulait. L'oncle Crochard se frottait les mains eu se proposant de retrouver l'artiste qui avait créé Ma fille-, pour le faire travailler.;.
Tan-plan pleurait.
Wlïl
Sous les toits.
Le lendemain, premier jour de 18i7. une jeune femme et un petit garçon qu'elle tenait parla main, tous deux tristement mais proprement vêtus, marchaient le long; dès boutiques île k rue Saint-Martin, dans la direction qui mène a la Seine. Souvent le petit garçon forçait la jeune femme de s'arrêter devant les beaux étalages, et lui désignant quelque riant joujou d'environ trois francs, ou seulement de quarante sous peut-être :
— Ma mère, disait-il, achète-moi ça. dis. pommes étrennesî...
— C'est trop cher pour nous. Michel, répondait la mère en doublant le pas..., et puis, je cherche quelque chose qui te plaise encore mieux.
Cependant on rencontrait nombre d'enfants aux visages souriants, aux élégants habits et chargés de
jouets bien plus charmants encore que ceux qui venaient d'éveiller la convoitise du petit garçon... La mère alors faisait un détour pour que les yeux de son Michel ne rencontrassent pas les acquisitions des enfants riches ; mais au détour, nouveaux enfants bien mis chargés de nouveaux jouets charmants!... Et la pauvre femme eût bien voulu être rentrée chez elle.
Bien des fois le petit Michel répéta :
— Achète-moi ça, maman.
Bien des fois la mère répondit : *
— Mon enfant, c'est trop cher...
Enfin, la mère et l'enfant arrivèrent devant le Paradis de l 'Enfance, et là. voulant en finir avec son supplice, la pauvre femme entra. Je ne sais pas trop ce quelle allait demander aux Crochard, quand, sur le comptoir, au milieu d'un tas de joujoux qui venaient d'y être déposés, le petit Michel aperçut un jeune et gracieux tambour du corps honoré et si honorable des sapeurs-pompiers.
— Ah ! le joli tambour, s'écria-t-il, il m'amusera joliment î... Achète-le-moi, maman!
— Combien , monsieur , dit la mère avec une anxiété inexprimable ?
— Madame, c'est vingt-cinq sous, fit Crochard neveu.
— Ne pourriez-vous me le laisser pour vingt?
— Impossible, madame; tout est marqué à prix fixe, et nous ne surfaisons jamais.
ET I) l.\ PETIT TAMBOUR. (')!
Tan-plan, car c'était vers lui que le petit garçon tendait, pendant ce colloque, une main tremblante d'avidité, Tan-plan écoutait avec indifférence. Que lui importait sa destinée désormais! Sa vie était brisée, et la traîner là ou ailleurs, cela ne pouvait le loucher en rien. C'est pourquoi il se laissa emporter par L'heureux Michel, sans rien dire, sans donner la moindre marque d'improhation ou de consentement.
La mère et l'enfant remontèrent la rue Saint- Martin du côté de Saint-Nicolas, tous les deux le cœur joyeux : lui, d'avoir rencontré ce tambour qui plaisait à son cœur comme un premier ami ; elle, de voir son lils enchanté, si enchanté que tout le long des boutiques les plus affriolantes il ne regarda que son tambour.
Or. je dois dire ici ce que l'on a sans doute deviné déjà. Cette pauvre femme, c'est la veuve Charlotte Cordial, l'amie de Michel Joyeux, et ce iils de Charlotte, ce petit bonhomme si ravi de ses étrennes. c'est le tilleul du bimbelotier.
— Mère, dit le bienheureux Michel, allons nous promener un peu avec mon tambour.
— Y penses-tu. mon ami I répondit-on... Et ton parrain qui va venir nous souhaiter la bonne année I
— Rentrons donc, maman.
En effet, ils étaient à peine rentrés chez eux, rue Aumaire. au sixième, sous les toits, que Michel Joyeux arrivait. Il apportait quelques bonbons à la
mère, un beau livre à l'enfant, et dans ses baisers du premier jour de Vannée toute la tendresse de son brave cœur.
— Michel, ce n'est pas bien, dit la veuve, il avait été convenu que vous ne dépenseriez aucun argent à aucun objet d'étrennes...
— Ne me grondez pas, Charlotte, répondit le digne garçon ; ces bonbons-là n'en valent pas la peine, et quant à ce volume, c'est un prix d'histoire, le premier que j'aie obtenu, ma foi ! dans ma carrière scolaire. C'est un bon livre que mon filleul comprendra bientôt ; puisque j'y tenais beaucoup, je ne pouvais lui donner rien de préférable... Et, voyant le joujou que Charlotte venait d'acbeter à son fils : — Tiens, ajouta Joyeux, voilà de mon ouvrage! Je me souviens même que je pleurais bien fort en achevant la Commande de soldats, dont celuilà faisait partie... Je venais de reconnaître avec moi-même combien je vous aimais, Charlotte, et combien d'obstacles devaient retarder notre union. En vous voyant si loin de moi, toute ma résignation se fondait en larmes et toute ma force s'en allait par eau.
— C'est aujourd'hui mon tour, se disait, en entendant ces paroles, notre désolé Tan-plan.
Le jour de l'an s'en alla, emmenant avec lui Bonbomme Étrennes. Les cloches de Saint-Xicolas-des- Champs sonnèrent la fête des Rois, rappelant au pauvre tambour le temps si doux où il n'était pas
et d'un petit tambour. 63
seul à les entendre. Les jours succédèrent aux jours, Michel Joyeux et Charlotte Cordial travaillant sans repos chacun de son côté, et sans plus de bonheur, hélas!... Les semaines firent des mois-, et l'affection inspirée à première vue par Tan-plan au petit Michel ne s'affaiblit pas. Partout et toujours, il fallait 'que le tambour lût avec son ami ; à table, il était posé à côté de l'assiette de Michel ; la nuit, il restait auprès de son lit ; à la promenade. Michel le portait, ci si Tan-plan n'allait pas à l'école avec Michel, c'est qu'on aurait vu là une infraction par trop violente aux usages reçus. Du reste. Michel croyait dédommager Tan-plan des douleurs de cette séparation obligée en lui racontant tout ce qui se passait d'important à la classe. Tan-plan était un si complaisant auditeur! Souvent la pauvre veuve fut amenée à sourire en écoutant, sans paraître y prendre garde, les confidences de son fils au petit tambour. Le volume donné par Joyeux était un Abrégé de l'Histoire romaine, de Rollin. Chaque soir , à l'heure où le grand Michel faisait sa visite quotidienne cà Charlotte, le petit Michel se faisait expliquer ce qu'il avait lu. C'était un enfant doux et bon, qui promettait l'homme le plus inoffensif et le plus pacifique; or le sang répandu dans les grandes guerres romaines le mettait en fureur. Lorsque, par exemple, dans la relation du combat des Cimbres et des Teutons contre les armées de Marius, il lisait : 11 y eut deux cent mille barbares tués, et quatre-vingt-dix mille
6i LES AYESTl'RES Dl'Mi POUPÉE
faits "prisonniers... , et que parmi les parce que répondus à ses pourquoi par son parrain, il ne s'en était pas trouvé un qui le contentât, il se retournait vers son gentil petit tambour : — Ce n'est pas toi. lui disait-il, ou voulait-il lui dire, car à coup sûr, ce qui suit était dans son cœur; ce n'est pas toi qui. en aucun temps, aurais battu la caisse pour entraîner les hommes à de pareils massacres, à ces milliers d'assassinats, commis sans raisons justes, el dont aujourd'hui il ne reste rien que le triste souvenir! Tu n'es presque pas soldat, toi, cher petit, ou plutôt, tu es un soldat du dévouement, tu ne tues pas, tu sauves. Le bruit de ton tambour ne dit pas : Accourez, compagnons, il s'agit d'aller au plus vite égorger ces hommes qui s'avancent et que nous n'avons jamais vus, et qui ont comme nous des mères, des femmes et des sœurs. » Non, quand il résonne, ton petit tambour, il dit à tous ceux qui peuvent l'entendre : « iVmis, le feu gagne et dévore, il va détruire bien plus que des intérêts, il va atteindre de vieilles femmes et de petits enfants; il va priver de pain des ouvriers, pendant bien des jours peut-être ! peut-être aussi réduire en cendre les épargnes et le fruit de trente années de labeur! Courez, braves pompiers, la hache sur l'épaule, et traînant l'eau préservatrice! Courez, vous qui entendez ma voix, ou qui voyez la flamme, courez tous, les hommes, les femmes et les enfants ; courez tous ceux qui peuvent soulever un seau plein! » Voilà ce que
et d'i.n petit tambour. 6o
tu dis. toi, mon ami tambour, avec ta jolie caisse brillante et sonore, et tu as raison, cher petit, dans la mission, clans tes baguettes et dans ton cœur. "et si je dois un jour devenir soldat, moi. je veux servir dans ton régiment...
— Mon Dieu! se disait Tan-plan durant ces beaux discours, mon Dieu, en ce moment où peut-elle être? et pense-t-elle encore a moi?...
l u regard dans le passé.
Vous souvient-il un peu. vous, chers lecteurs de cette Iliade: et toi. chère Pauline, en particulier, de l'étrange disparition de Blanche Pruvost. à X hôtel de la Cour de France, à Arras. il y a maintenant six ou sept ans?... Vous rappelez-vous l'inutilité des démarches de Pierre, d'Albert et de leurs amis ? Si vous n'avez point oublié ces événements, je vous y ramènerai d'un bond pour les expliquer, et je serai bref, parce que c'est là une pénible histoire sur laquelle il me serait bien impossible de m'appesantir.
Le jour où l'on attendit vainement Blanche pour souper à la grande table de la Cour de France était le dernier jour de la fête d'Arras. Parmi les divertissements rassemblés pour la fête aux promenades, le cirque Montjaur avait eu un grand succès. Plu-
sieurs fois Blanche était retournée à ce cirque avec les enfants de la bonne hôtelière. Là sa perte s'était décidée. Au moment où chacun la cherchait à Arras, elle était sur la route de la Belgique dans le chariot de la troupe Montjaur, où certes personne ne se fût avisé d'aller la quérir ; et quand on avait encore l'espérance de la revoir, quand ceux qui l'aimaient s'apprêtaient à lui pardonner, elle était à Bruxelles, elle y prenait des leçons d'équitation acrobatique, elle se préparait à débuter. Comment cela s'était-il fait? Comment l'écuyer Montjaur avait-il concerté avec Blanche le crime de cette fuite? Comment l'avait-il décidée à le suivre pour devenir sa femme et se couronner, disait-il, grande artiste? c'est ce que nous ne raconterons pas : le l'ait seul importe à cette partie de notre récit... Toujours arriva-t-il qu'à Amsterdam, où la troupe alla en quittant Bruxelles. Montjaur épousa Blanche. Triste union, mariage incomplet, contracté grâce à des complaisances vénales, sous des yeux indifférents, en dehors de toute sanction divine et humaine, sans même que l'épousée y prononçât un oui sincère..., anneau fatal et honteux d'une chaîne de malheurs, qui, commencés par les éloges donnés à Blanche sur sa beauté, ne devaient pas finir même à la mort du père Pruvost ! car à ce brave homme, succombé au chagrin d'avoir perdu sa tille , l'abaissement de sa fdle survivait encore.
Nous ne suivrons pas la troupe équestre à travers
et d'un petit tambour. 07
la Hollande. L'Allemagne, la Pologne-, nous ne vous ferons pas assiter aux succès de madame Montjaur qui, dans son art, devenait en effet habile et célèbre,— niais qui peu a peu sentait plus lourde la chaîne qu'elle ne pouvait plus rompre... Nous nous arrêterons seulement avec les écuyers à Saint-Pétershourg, où une maladie grave saisit un jour le mari de Blanche
Ce Montjaur. qui ne s'appelait pas Montjaur. avait naguère change sou adolescence contre une jeunesse hâtive et débauchée; par un de ces brusques revirements qui se font quelquefois dans les natures violentes et portées à l'extrême, au lendemain d'un jour où il s'était endormi dissipe, joueur, prodigue, ilse reveilla cupide, avare et impitoyable. 11 inventa cent moyens de gagner de l'argent; il en cumula beaucoup parmi lesquels jouèrent de grands rôles, d'abord, la dure exploitation de ses artistes, puis les spéculations cauteleuses, puis le maquignonnage des chevaux savants, des clowns, des écuyers euxmêmes, puis enfin, quand il cessa de voyager . l'usure. A l'époque où il avait connu Blanche, son sentiment pour elle avait épuisé les uniques sincérités de son cœur ; il y avait dépensé ses dernières facultés d'affection; mais bientôt , lorsqu'il eut l'ait d'elle sa femme . il ne songea plus qu'à tirer bon parti du talent qui croissait en elle; et lorsqu'un enfant leur vint. Montjaur avait déjà le cœur trop usé pour que cette grâce du Ciel le fit rentrer dans l'hon-
nèteté. Lorsqu'il était passé à Àrras, pour en enlever Blanche à son départ, sa fortune commençait à peine, le hasard sembla depuis la favoriser rapidement; et quand il tomba malade à Saint- Pétersbourg, où il s'était installé depuis quatre ans environ, du lit où il souffrait pour y mourir. Montjaur regardait sans cesse un petit meuble où était cachée une fortune entière.
11 avait confié à Blanche son véritable nom, sans pourtant lui parler de sa famille: mais un jour, disait-il. elle aurait à l'aider, touchant ce nom délaissé, dans un acte de réparation. Pourtant, si Blanche le sollicitait à l'accomplissement de ce devoir . son amour pour l'argent le sollicitait à des retards continuels, et la maladie elle-même n'avait pas plus de pouvoir que Blanche et l'honneur sur l'esprit de Montjaur. Par une nuit sombre, ayant auprès de lui sa femme et son enfant, cet être, mal doué, mal pensant, mal sentant, mal agissant, mourut presque subitement, et comme il avait vécu : c'est-à-dire lâchement, stérilement et ne songeant qu'à lui-même. 11 mourut sans avoir le temps de tracer à sa femme le devoir sacré auquel il voulait l'associer.
Blanche traversa encore une fois l'Europe pour rentrer en France, pour revenir à Arras: elle voulait revoir son père et son frère adoptif ; elle voulait obtenir leur pardon, leur présenter sa petite fdle innocente à aimer comme ils l'avaient aimée, elle, alors qu'elle aussi était innocente... Mais à Arras. on lui
et d'un petit tambour. 09
apprit ([Lie Pierre et Albert étaient à Paris. Rien ne la retenait: elle s'en vint à Paris, où elle arriva, nous l'avons dit, alors même qu'Albert, perdant l'espoir, renonçait à la chercher plus longtemps.
Blanche prit un bel appartement dans la rue d'Alger, sous le nom de madame Monjaur. mais c'était sous le vrai nom de feu son mari qu'elle eût dû le prendre, et ce nom. c'était Léopold Joyeux.