AL CHRIST
0 Christ, nous savons par votre vie si pénible et si pure, par toutes vos sages paroles, par votre injuste mort et par les pleurs de votre mère, que vous avez été le meilleur des hommes et qu'on doit vous croire un Dieu; nous savons que votre àme n'a pas quitté la terre : qu'elle soutient les faibles et récompense les forts; qu'elle console ceux qui pleurent et fait aimer les petits enfants. Permettez, ô Christ, qu'elle demeure avec nous! ô Jésus, votre enfance a été proscrite, votre sagesse outragée, votre vertu mise en croix, et vous avez enseigné par votre exemple, ô Christ, la douceur et l'humilité, la bonté et la patience, le courage et la charité ; faites-nous donc, comme vous, humbles et doux, patients et bons, charitables et courageux jusqu'à la mort; et vous, si juste, qui avez tant aimé vos frères, mettez dans nos cœurs et dans tous les cœurs le désir de la justice et de la fraternité!
Voilà de belles invocations, dit le père Druon. Nous autres, nous récitons toujours Notre Père qui êtes aux deux et Je vous salve, Marie, comme ont fait
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les pères de nos pères, et comme puissent faire les enfants de nos enfants!
— Mais comme il n'est pas encore tard , intervint le petit Charles , et comme Gustin est dehors, on pourrait bien, si mon père le voulait, se raconter quelques histoires avant d'aller se coucher. Justement, mon frère Louis m'a promis de nous dire l'histoire de cette image qui est là.
— Eh bien, contez, monsieur Louis, dit d'Egtall, je prendrai ma part de votre récit. Mais je me sens une soif féroce. On hoit de bonne bière dans ce pays-ci... veux-tu m'en donner une canette, Petit?
— Oh ! oui, répondit Charles, le dernier-né de la mère Rose, mais nous raconterez-vous un conte, vous, monsieur, à votre tour ?
— J'essaierai, mon garçon.
La brillante canette, remplie jusqu'au bord d'une forte bière brune, fut bientôt devant M. d'Egtall. 11 en but en hâte un plein verre, en se demandant ce qu'on dirait de lui dans les salons de Paris, où il était habituellement reçu, si on le savait en ce moment buv nt de la bière en canette chez des paysans de l'Artois, écoutant des histoires et prêt à en réciter luimême.
Il envoya encore un coup d'oeil avide au coucou, et dit à l'étudiant en médecine :
— Eh bien , monsieur François, nous attendons.
— Je commence alors, dit le futur médecin, après le petit recueillement habituel»
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« En ce temps-là, vivait heureux dans son antique château, au milieu des bruyères, non loin des rives de la Senne, le féal seigneur comte de Sigefroy, un des héros de la noblesse brabançonne. Entre deux guerres, il s'abandonnait tout à l'amour de sa jeune et belle épouse, et son bonheur venait de s'augmenter encore, car, peu de jours auparavant, celle-ci lui avait confié tout bas, au milieu des plus pures caresses, son espoir d'être bientôt mère.
« Hélas! le bonheur complet ne peut durer ici-bas. Un long cri de guerre traverse la contrée. Qui peut savoir quel sang l'on va répandre, et quels sont ceux qu'on doit embrasser encore et ceux qu'on ne reverra plus ?
« On s'étreint dans les larmes : les mères et les fils, les sœurs et les frères, les promises et les fiancés. Sigefroy détache avec peine de son cou les bras blancs de Geneviève.
<( — Si notre enfant voit la lumière avant notre retour, lui dit-il, sache qu'au loin, à ce moment suprême, un tressaillement se fera en moi, et qu'alors, fût-ce au milieu d'une bataille , le guerrier tombera à genoux et laissera prier le père pour la femme et l'enfant de son amour.
« Puis , recommandant encore sa Geneviève aux soins de son intendant fidèle, il s'élance sur son cheval et donne le signal du départ.
<( Elle était belle, Geneviève; assez belle, hélas ! pour rendre insensé, pour faire oublier aux amis de son
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(•poux l'amitié, à ses serviteurs le respect, pour que sa blanche vertu ne suffit pas à la défendre... Cet intendant, jusque-là fidèle], qui avait été l'ami de Sigefroy autant que son serviteur, oublia tout à la fois; et son délire alla jusqu'à se révéler à l'épouse, jusqu'à lui demander de partager cette passion funeste. La femme chaste n'eut besoin ni de courage, ni de colère ; elle aimait le guerrier absent : elle se sentit alors l'aimer davantage. Irrité , l'intendant abusa criminellement du pouvoir laissé dans ses mains ; il chargea un assassin de conduire Geneviève au fond de quelque forêt pour lui prendre la vie sans qu'aucun regard mortel , sans qu'aucune oreille pût voir ou entendre cette vengeance épouvantable d'un amour dédaigné.
« Adorable justice céleste ! Dieu avait donné à cet assassin un cœur qui, jusque-là, fermé peut-être, devait s'ouvrir à l'émouvante supplication d'une mère qui sent la venue de son enfant et qui tremble de perdre ses baisers.
« L'assassin plongea son couteau au ventre d'une bête fauve, et revint le montrer à l'intendant, en lui disant :
« — Voyez, ceci est le sang de votre victime ; soyez content.
« Cependant les rois cessèrent d'envoyer leurs sujets mourir : la guerre eut son dernier jour, et les glaives rentrèrent dans les fourreaux.
« Le cœur plein d'un impatient amour . Sige-
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froy regagna vilement ses domaines. Il parcourait avidement les salles désolées du château, appe- • lant en vain sa Geneviève, quand l'intendant parut.
« — Seigneur, votre épouse était indigne de votre cœur ; elle a trahi votre amour et s'est enfuie avec son complice; oubliez-la.
« Sigefroy n'oublia point celle qui lui avait rendu la vie si douce, et même il ne la maudit pas ; mais il devint silencieux et triste, et ce ne fut que bien longtemps après qu'il essaya de distraire sa mélancolie, en allant chasser le cerf dans les bois.
« Un de ces jours-là, il s'obstina à poursuivre une biche qu'il avait blessée, et qui semblait pourtant regagner son gîte avec joie par des bonds plus rapides que ceux d'aucun bote des forêts. Ce qui avait placé cette biche sous la flèche de Sigefroy, ce qui guidait ses pieds légers à travers les broussailles, ce qui la faisait poursuivre avec tant d'ardeur par le chasseur, c'était la main de Dieu; car. arrivé à un lieu touffu, encore inexploré par lui, Sigefroy vit la pauvre bête s'arrêter instim tivement : un bel enfant, pour se suspendre à ses lianes, quitta les bras de sa mère, et cette mère, la pauvre Geneviève, ayant aperçu le chasseur, vint tomber dans ses bras.
« L'heureuse vie que le cri de guerre avait interrompue reprit son cours, et continua plus heureuse, car l'enfant était là: l'enfant, fleur, couronne et triomphe de tout amour béni. »
— Mes amis, dit Louis, voilà la véridique histoire de Geneviève de Brabant.
— C'est bien court, dit une voix.
— C'est très-poétinuement raconte . dit M. d'Egtall: il y a une pointe de littérature dans la manière du docteur.
— Voyons donc votre manière à vous, dit familièrement le père Pierre Druon : il y a encore d'autres tableaux ici. sans parler du mien. Raconteznous un brin Pyrame et Thisbè, hein I voulez-vous?
— Ah! oui. ah! oui. s'écria-t-on de toutes parts.
— Diable! pensa Edmond, je ne me savais pas exposé à servir de chantre à Thisbé, ni à Pyrame. Pardon, pardon, un moment, reprit-il... Tenez, que M. François acquitte sa dette, lui: mon tour viendra ensuite.
— Ma foi . dit le compositeur, je ne sais guère d'histoires, moi; mais pour prouver mon bon désir, je vous chanterai, si vous voulez, une chanson naïve que j'ai mise en musique il y a quelque temps.
— Voilà pour moi une bonne fortune, dit Edmond. François chanta, après avoir annoncé pour titre:
LA CHANSON DE LA CHANYR1ÈP.E.
Petits moineaux avides, Gentils voleurs de grains, Qui dans ma chenevière Vous donnez des festins ;
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Laissez le chanvre !
Quand son grain devient grand,
Le chanvre apporte Du pain aux pauvres gens.
Votre plume si douce Vous fait pour tous les jours Un habit des dimanches, Et vous chantez toujours!...
Laissez le chanvre!
Quand sa feuille grandit,
Le chanvre donne Aux pauvres des habits.
Pour vous Dieu met la table Aux bois, aux prés, au champs, Et vous payez votre hôte Avec de joyeux chants.
Laissez le chanvre Que je cueille à genoux,
La chanvrière Est moins riche que vous.
Moi, je vis à la chaîne Et vous, rois de l'air bleu, Vous régnez à votre aise Dans l'infini de Dieu...
Laissez le chanvre!
Et mon salaire un jour
Pourra me rendre Aussi libre a mon tour.
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Pour abriter vos tétcs Une feuille suffit :
Et la plus mince branche Peut porter votre nid.
Laissez le chanvre !
Et comme vous un jour
J'aurai peut-être Un logis à mon tour.
Lorsque mon front se penche, Vers le ciel vous montez, Tout bas, quand je soupire, Je vous entends chanter.
Laissez le chanvre!
Quand il aura mûri,
La chanvrière Pourra chanter aussi.
Le benjamin de la famille, bercé par la placide mélodie de la chanson de son frère, s'était gracieusement endormi sur les genoux de sa mère, ce qui fit dire par celle-ci à François :
— Vois quel bon sommeil tu as donné à mon petit.
— Tout ça ne me fait pas assez peur, dit l'enfant réveillé par la voix de sa mère-, j'aime mieux des histoires terribles !
— Eli bien, monsieur d'Egtall, dit François. M. d'Egtall regardait le coucou.
Mon Dieu, mon Dieu, répondit-il à l'étudiant, je
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crois que le temps, tout exprès pour moi, a pris ce soir des ailes de plomb.
— Non, jeune homme, c'est que votre désir a des ailes d'hirondelle, repartit la mère Rose; mais cherchez donc à votre tour quelque conte dans votre mémoire, comme vous l'avez promis à mon Charles. Ça vous fera passer votre heure de martyre un peu plus vite... allons, monsieur!
— Et que ça nous fasse frémir un peu, ajouta l'avant-dernier Druon.
— Augustin est. maintenant auprès d'elle, se disait Edmond, ma destinée se résout en ce moment...
Maudit coucou, je jure de ne plus te regarder!
Je donne ma parole de raconter quelque chose d'effrayant, reprit-il enfin tout haut, dès que le petit Charles, pour prouver qu'il est bien réveillé, aura chanté une petite chanson ou récité une fable.
L'enfant regardait alternativement son père et sa mère.
— Eh bien, Charles, fit le père Druon, dis ta fable.
— Monsieur, elle est de son maître d'école, ajouta la mère Rose.
— Quelque poëte retiré, dit Louis tout bas.
— Voilà, dit l'enfant en montant sur une chaise :