L IMMORTELLE ET LA ROSE
Sous un ciel enflammé par un ardent soleil,
Dans un vaste jardin aux riantes allées,
Aux espaliers nombreux chargés d'un fruit vermeil
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Aux bosquets pleins d'oiseaux, aux bandes émaillées, Par un matin d'été deux fleurs causaient gaîmcnt. Dans leur mystérieux langage Comme nous, dans le plus bel âge, Tout en folâtrant doucement, Elles parlaient de tout : du ciel bleu sur leurs tètes, Des parfums qu'en ces lieux on venait respirer, De leur peur quand au ciel s'agitaient les tempêtes, De leur joyeux orgueil à se voir admirer...
Sans rien savoir des maux dont il abonde, Elles causaient aussi des vains plaisirs du monde ; Le monde est assurément Merveilleux, disait la rose, Et je ne sais pas vraiment Un sort plus doux et plus rose Que d'y vivre doucement.
Et s'il faut passer ma vie Dans ce paisible jardin Loin de tout ce que j'envie Avant ce soir ma sœur je mourrai de chagrin. Dieu fasse que bientôt la main compatissante
De quelque ami des fleurs Dans ce monde joyeux où la vie est charmante Me conduise bientôt par pitié pour mes pleurs. N'est-ce pas là mon sort, dis, ma pâle immortelle? Entre toutes ces fleurs suis-je pas la plus belle? Ont-elles un parfum à mon parfum pareil? Un éclat plus vermeil Aux regards du soleil?
Ma chère sœur, dit la douce immortelle, Je suis sincère et je te trouve belle. Je n'ai pas des attraits aussi vifs que les tiens ; Mais exister longtemps peut avoir de grands biens. Entre toutes nos sœurs j'ai des couleurs bien pales ; Mais je garde encor tous les miens ,
Quand le vent chasse au loin leurs fragiles pétales. Je ne puis désirer aucuns plaisirs nouveaux. Moi, qui ne dois servir qu'à parer des tombeaux... C'est pourquoi, pressentant parfois ma destinée, Voyant déjà ma vie à la mort enchaînée, Je suis rêveuse et je cache mon front Pour n'avoir pas à subir quclqu'affront. Mais pour celui qui pleure.
Et, loin de sa demeure, Va pleurer avec foi Sur celte froide terre Où s'endort la misère Du berger et du roi, Je suis presqu'une amie Et l'âme endolorie Se complaît avec moi.
Et puis je vis toujours ; je vois comment tout passa , Et se renouveler ce qui remplit l'espace;
Tandis que vous, ma sœur, Votre règne finit avec la matinée ; Et si vous atteignez la fin de la journée, Pour vous, adieu tendre fraîcheur, Parfum plein de douceur, Et riante couleur!
Leur conversation s'était fort prolongée; Sous le flot le soleil s'était précipité , Et la lune, au lointain, tle nuages chargée S'avançait lentement parmi l'immensité.
En ce moment la modeste immortelle Se tourna vers sa sœur, Mais sa sœur au malin si coquette et si belle, Se penchait vers la terre avec honte et douleur.
Lo lendemain, dans la riante allée,
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L'immortelle était seule et redisait tout bas :
0 ma sœur, ô ma fleur, mon amie effeuillée,
Où donc est ton parfum... et ton orgueil, héla?!...
Après avoir embrassé l'enfant, et avoir donné au coucou impassible un coup d'œil suppliant, Edmond (jui n'avait plus de raisons possibles pour retarder l'histoire promise la commença ainsi :
« Je suis de ce pays, mais un peu plus du côté de la Belgique : ceci est une légende de la contrée.
« C'est ce qu'on raconte encore dans nos brumeuses campagnes de la Flandre, où l'on a gardé jusqu'au temps où nous sommes tant de croyances naïves. On frissonne toujours à ces récits connus, et chacun se serre contre son voisin, le soir, à la veillée, quand les plaintes du vent, les aboiements lointains des chiens, tous les bruits et ranges de la nuit, accompagnent la voix du vieillard qui dit :
« Il ne faut jamais blasphémer!
« — Que le diable m'emporte!... » C'était là le juron favori de Hérault, le fils unique d'un forgeron de campagne: un brave garçon, qui n'aimait point à boire, ne jouait que par passe-temps, et dont le talent excellait à narrer le conte effrayant à la veillée . ou l'aventure joyeuse au cabaret. Le seul travers qu'on remarquât en lui. c'était une grande habitude de jurer: car. si Mérault voulait attester la chose la plus simple, c'était toujours par ces mots : Que le diable m'emporte!...
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« Il ne faut jamais blasphémer. »
« — Ami, lui disait Gontrand. garçon doux et pacifique, qui, pour un royaume, n'eût pas proféré un semblable jurement; ami, méfie-toi du diable, et ne néglige rien pour te défaire de la fatale habitude de prononcer d'aussi vilaines paroles : si le diable te prenait un jour au mot? Mais Mérault ne tenait aucun compte de ces salutaires avis, et recommençait de plus belle en disant :
« — Le diable m'emporte ! si je ne suis pas tes conseils.
« Or, voici ce qui arriva :
« Mérault et Gontrand. tous deux du même âge. furent désignés pour aller servir l'Etat, ils partirent ensemble pour combattre sous le même drapeau : leur amitié déjà ancienne n'en devint que plus vive.
« Un soir qu'ils avaient manqué à l'appel , ils se trouvèrent attardés dans une taverne; leur conversation était fort animée. « et le diable m'emporte » n'y était pas épargné par Mérault.. Honte qui ne leur était jamais arrivée, ils se trouvaient, ce soir-là. dans un état complet d'ivresse. Ils étaient alors (j'oubliais de vous le dire) dans cette fantastique Allemagne, qu'Hoffmann, son enfant, a si bien comprise, où l'on ne peut plus voir une tavernesans songer à son bizarre génie, sans que l'imagination se trouble, sans que les idées saines meurent, et que les folles pensées aillent si loin qu'elles se perdent... Nos amis. eux. n'imagi-
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liaient rien de tout cela: ils devisaient de leur beau pays de France, se rappelaient avec délices leurs bons tours de jeunesse, et sablaient largement un vieux vin des bords du Rhin.
Pour compléter la position fantastique dans laquelle nos deux héros se trouvaient placés, et à laquelle ils n'accordaient cependant pas la moindre attention, l'aiguille de l'horloge de bois, au bruit monotone et cadencé, s'approchait du chiffre de minuit. »
Ici, Edmond fit un mouvement pour regarder à l'horloge des Druon, mais il résista.
« La conversation d'hommes ivres n'est jamais bien suivie.
« — Sais-tu. Mérault, qu'hier tu t'es montré bien impertinent envers le capitaine, et qu'il pourrait t'en arriver malheur.'
« — Ce blanc-bec-là voudrait mener ses soldats comme des chevaux : je le lui ai dit trop librement peut-être, mais qu'importe? A boire !
« — A ta santé ! Mais il me semble, à moi. que, pour ta sûreté, tu devrais lui faire quelques excuses; il pourrait...
« — Gontrand, débouche cette bouteille, et ne me parle plus de ton capitaine, ou sinon...
« — Bois donc encore, obstiné ! C'est que, vois-tu, continua Gontrand avec cette ténacité naturelle à l'ivresse, le capitaine pourrait te faire une mauvaise affaire.
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u — Mille millions de gibernes! si tu m'en parles encore, je te casse cette bouteille sur la tète, ou le diable m'emporte !...
« Il ne faut jamais blaspbémer. »
<( La taverne fut ébranlée, les dalles éclatèrent, la terre s'entr'ouvrit, et donna passage à une fumée épaisse qui s'échappait des fourneaux de l'enfer, en exhalant une odeur de soufre. L'horloge sonnait minuit, et a chaque coup un démon s'élançait de dessous terre... c'était effroyable!...
H Mérault, la langue arrêtée et comme suspendue, regardait cela avec des yeux flamboyants qui lui sortaient du crâne; Gontrand. lui. était plus blanc qu'un suaire, et tous deux immobiles comme des tombeaux.
a Lorsque le dernier coup eut tinté et que le dernier démon fut sorti, Satan vint a son tour montrer sa face verte et sulfureuse, et, fixant sur Mérault deux yeux rouges de feu où respirait une joie infernale, tandis que sa bouche frémissait par un ricanement affreux à entendre, il lui dit :
« — Depuis assez longtemps tu m'appelles, me voici; et se tournant vers les douze démons : Et vous, mes fidèles, y ètes-vous tous? Ramassés. Ur, Isbobeth et Miria, Moloch, Urthos, Boanergon et Sadoch, Anamalech, Jabès. Pillardoc et Cosbi, avez-vous tous suivi votre brave capitaine, le vaillant Semexiab? Voici une âme à prendre, des tortures à infliger, des sanglots a entendre, des ràlements à exciter. Allons,
allons, en ronde, qu'on liurle et qu'on danse... bal d'enfer !
a Mille blasphèmes sortis de la bouche des dénions retentirent ; c'étaient tous ceux qu'avait prononcés Mérault pendant sa vie. Il en fut épouvanté. Puis les douze démons l'entourèrent, et formèrent une ronde qu'accompagnaient des hurlements de damnés que l'ouverture laissait entendre; etquand la ronde cessa, treize jours s'étaient écoulés, et l'horloge sonna encore minuit : à chaque coup un démon rentrait sous terre, et quand le dernier coup eut vibré, Satan étreignit sa proie, et, la contemplant avec une infernale volupté, il s'engouffra avec elle en ricanant.
« La terre se referma, et tout redevint tranquille. « Mérault se frotta longtemps les yeux; et pour chasser les noires idées que cette vision avait produites dans son esprit, il but encore outre mesure. Pour Gontrand, qui, par l'effet d'un pouvoir surnaturel, avait eu la même vision, il ne parlait pas, et demeurait comme frappé de vertige.
« Quand ils furent hors du cabaret, il faisait jour. La première rencontre qu'ils firent fut celle du capitaine insulté par Mérault. Poussé peut-être par la main de quelque esprit inconnu auquel ses blasphèmes l'avaient voué depuis longtemps, excité encore peut-être par les fumées du vin, peut-être enfin parce qu'il était écrit que cela arriverait ainsi, Mérault dit à Gontrand :
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a — Tu m'as engagé à faire des excuscsà ce brutal, tiens, regarde de quelle couleur sont les miennes; et, ee disant, il appliqua sur le visage du capitaine le plus étourdissant soufflet qui empourpra jamais une face humaine.
a Gontrand resta anéanti.
« Treize jours après cette scène, à minuit sonnant, Mérault, condamné à mort par un conseil de guerre, dut subir sa sentence. En reconnaissant son ami parmi ses innocents exécuteurs, le condamné lit son signe : tous baissèrent involontairement leurs armes. Il s'approcha de Gontrand, et lui dit :
« — Si tu retournes en Artois, ne dis rien à ma mère -, quand tu prieras Dieu, ne m'oublie pas.
« Un instant après, son àme avait quitté son corps. Où était-elle allée? Dieu le sait.
« Seulement quelques soldats dirent avoir vu, aussitôt que Mérault fut tombé, une petite flamme rouge s'échapper de son corps et s'enfoncer dans la terre. D'autres, au même moment, crurent entendre au loin un ricanement étrange... Mais l'exactitude de ces faits est douteuse.
« Gontrand resta toute sa vie, qui fut longue, blanc comme un suaire ; et lorsqu'il racontait la fin déplorable de son malheureux ami, il finissait toujours par ces mots :
(( Il ne faut jamais blasphémer. »
— C'est tout? dit le petit Charles à M. d'Egtall, qui s'arrêtait.
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— Eli oui, c'est tout, fit le conteur: qu'est-ce que tu veux donc de plus, toi ?
— Ali!... c'est joliment joli tout de même.
— Il v a bien aussi une pointe de littérature làdedans, dit naturellement François, mais nous ne vous en voulons pas.
— Merci bien, monsieur, dit la mère du régiment- Druon. Quant au père, général dudit régiment, il ronflait à tue-tête.
— C'est qu'il fait encore de rudes journées, poursuivit la gracieuse petite vieille.
— Et toi, petit, reprit Edmond, contraignant encore son impatience avide avec une complaisance charmante mêlée de fermeté... Et toi, petit Charles, sais-tu une histoire? Dis-nous-en une. à ton tour.
Le benjamin se fit aussi prier un peu, et commença ainsi :
— Il y avait une fois dans un château où toutes les nuits il revenait un revenant... parce que la poule du berger, une poule noire... et à minuit le berger... et il y avait des petits garçons méchants, un qui s'appelait André, qui battait son frère et le revenant, c'est-à-dire le berger...
Mais Edmond avait la barbarie de ne point écouter, car depuis quelques instants on entendait le trot hâtif du cheval d'Augustin se rapprochant toujours... Edmond fut même assez cruel pour délaisser l'histoire de Charles et s'élancer vers la porte à la rencontre
de son messager.
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— Eh Lien? eh bien? lui crià-t-il en courant audevant de lui sur la route, eh bien?
— Un instant donc, laissez-moi souffler ! j'ai pas mis trois quarts d'heure.
Edmond, redoutant une mauvaise nouvelle, eut le courage d'attendre qu'Augustin eût soufflé quelques instants, et même qu'il eût bu un verre de bière.
— Eh bien? reprit-il alors.
— Eh bien ! là, franchement, répondit le messager en baissant là tète, grondez-moi tant que vous voudrez, accablez-moi, tapez-moi, je le mérite... Je ne sais plus ce que madame des Terriers m'a répondu. J'ai oublié la réponse à moitié chemin ; je me disais toujours : ça va revenir... ça n'est point revenu! je n'en sais plus un mot. Je suis bien malheureux, allez ! Mais quoi ! je n'en ai plus un seul mot dans la tète... Ah! j'ai comme envie de pleurer...
— Voyons! a-t-elle dit qu'il n'était plus temps?
— Ah! non, elle n'a point dit ça.
— Elle n'a rien dit de semblable à ça?
— Non.
— Alors elle a dit : c'est impossible, ou il n'eêfpïus temps, ou je lui écrirai...
Rien du tout de ces mots-là.
— Mais qu'a-t-elle donc dit, mon Dieu ?
— Je ne sais plus.
— Quoi ! pas un mot?
— Pas la queue d'un mot! je suis un malheureux: !
Et après un silence, Augustin reprit : Elle a joliment rougi, toujours!...
— Mon sort est fixé, dit Edmond. Mon cheval.
— Vous allez au château, vous-même, n'est-ce pas? lui demanda Louis.
— Je retourne à Paris. Adieu, mes amis, adieu.
Malgré tout ce qu'on put lui dire, au hout de quelques minutes M. d'Egtall , pâle et désolé, était en selle et serrait la main des deux frères... Je devais m'y attendre, répétait-il ; j'aurai du courage : adieu.
Augustin pleurait à chaudes larmes.
Le pauvre Edmond se mit en route.
Le père Druon referma la porte et dit à la famille : Maintenant, mes enfants, faut, sans plus tarder, qu'on fasse la prière.
— Prière ! s'écria Augustin de toute la vigueur de ses poumons. Monsieur! monsieur! monsieur!
11 rouvrit la porte et cria : Monsieur, fai la réponse! de façon à réveiller les villages environnants. Edmond raccourut en hâte.
— J'ai la réponse mot pour mot, cria Augustin : elle a dit comme ça : Il est bien lard, mais qu'importe ! dites-lui de venir pour la prière.
Edmond ne reparut que le lendemain chez ses amis les Druon ; car, vingt minutes après le dernier mot d'Augustin, il était à genoux à côté de sa cousine, et tous deux rendaient grâce à Dieu.
A M. SUJOL, A AMIENS.
Il y a au monde quelque chose qui vaut
mieux que les jouissances matérielles,
mieux que la fortune, mieux que la santé
elle-même, c'est le dé vouement à la science.
Augustin Thierry.