PRÉAMBULE
II faut sympathiser pour comprendre.
La Bulgarie légendaire et la Bulgarie réelle. — Intérêt d'un voyage dans ce pays. — Le pittoresque, l'histoire, la politique, le commerce et les finances.
ON accusait autrefois communément les Français d'ignorer la géographie. Le reproche est, ce me semble, devenu très injuste, et le goût des voyages, qui s'est tant développé, a beaucoup contribué à vulgariser les notions les plus courantes de cette science. Il est toutefois, même en Europe, des pays que l'on , n'a pas l'occasion de parcourir, vers lesquels l'attention « publique ne se trouve pas violemment attirée et dont on ne se fait généralement, dans le monde, qu'une idée • assez vague. La Bulgarie, il faut bien l'avouer, est un l peu de ce nombre, et ceux qui ont aujourd'hui dé- : passé la quarantaine ont, pour l'ignorer à peu près, i une excuse plausible, c'est que ce pays très jeune ;. n'avait pas encore reçu le jour au temps où ils faisaient ! leurs études. Interrogez à brûle-pourpoint vos amis sur \ la Bulgarie, et vous constaterez d'ordinaire que ce qu'ils en connaissent le mieux, c'est ce que j'appellerai
sa figure légendaire, défigurée par les polémiques de presse au cours des trente dernières années : une Bulgarie quelque peu sauvage et terrifiante, sur les ombres de laquelle se détachent en pleine lumière deux ou trois K clichés » de journaliste : c les passes glacées de la Schipka, les retranchements de Plevna, la terreur de Stamboulof et les atrocités des bandes bulgares en Macédoine ». La vraie Bulgarie, celle qui travaille et qui prospère, la jeune nation robuste, intéressante par ses progrès et par ses efforts, qui a su, en un quart de siècle, se mettre au niveau des vieux pays européens, on ne la connaît pas.
De même pour sa vieille histoire glorieuse, pour Tépopée romanesque de ses tzars luttant, pendant les siècles du moyen âge, contre les empereurs byzantins ; sauf quelques personnes, pour lesquelles les livres de M. Schlumberger ont été une révélation, personne ne sait rien de cela. Confondus dans l'obscur dédain, où Ton a si longtemps enfoui toute l'histoire de Byzance, ces récits ne figurent pas dans l'enseignement des lycées; ils ne sont pas demandés au baccalauréat!
Du moins se représente-t-on mieux le paysage bulgare, ces Balkans, dont le nom tient une si grande . . place dans nos livres ? Certains le croient pour avoir traversé la Roumélie de part en part en Orient-Express sur le trajet de Vienne à Constantinople. Mais quelle pauvre et triste idée ils s'en font ; ces éternelles plaines monotones, toutes jaunes ou poudreuses à partir \ d'août, ne leur ont même pas laissé soupçonner la merveilleuse forêt des Balkans, les jolis paysages verts '\.
et boisés du Déli-Orman, les pentes alpestres du Rhodope...
£t, cependant, la Bulgarie est un pays d'actualité. Actualité toujours renouvelée, qu'entraînent les phases successives de cette éternelle question d'Orient ; actualité tenant à ce problème de la Macédoine, qui est si intimement lié à l'avenir de la Bulgarie et qui, maintenant posé devant l'Europe, ne saurait manquer de se développer, avec les phases ordinaires qu'enseigne l'expérience acquise, à maintes reprises, par l'émancipation en Turquie de tant de peuples chrétiens; actualité enfin tenant à ce que la Bulgarie s'est tournée depuis quelques années vers la France, nous a demandé des concours, nous a adressé des commandes, à ce que le prince de Bulgarie, hier encore, visitait officiellement Paris.
Aussi, ai-je cru pouvoir, n'ayant d'ailleurs aucune qualité pour aborder tant de graves problèmes diplomatiques, grouper ici quelques impressions personnelles, quelques notes recueillies au cours de deux voyages prolongés, de deux véritables explorations (si le mot n'était pas trop ambitieux) que le hasard m'a conduit récemment à faire en Bulgarie.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'indiquer, à ce propos, dans quelles conditions la Bulgarie, à laquelle je n'avais guère songé encore que comme à une simple entité géographique, est venue s'imposer plus sérieusement à moi, pour montrer à quel point ces pages ont été librement écrites ou improvisées, avec bien des erreurs Bans doute, en dehors de toute doctrine convenue.
Le jour où, sans préambule, il me fut demandé par le ministère du Commerce et de l'Agriculture bulgare de partir soudain pour les Balkans, j'étais, sans en tirer vanité, dans la même ignorance que partagent encore, si je ne me trompe, les neuf dixièmes de mes compatriotes. Cette idée d'une expédition dans la montagne bulgare se présenta donc à moi sous la forme de chevauchées ardues, de campements en pleine forêt ou dans la montagne, avec des gardes pour nous protéger contre les bandes insurgées; et, si je n'eusse reconnu très souvent que, lorsqu'on emporte une arme en voyage, elle reste au fond des bagages, j'aurais peut-être songé à prendre avec moi un revolver.
Je crois même avoir éprouvé alors cet agréable petit frisson intérieur, qui accompagne l'idée d'un danger pas trop grand, amusant à avoir rencontré. Ajouteraije tout bas qu'ayant déjà beaucoup couru l'Orient, dans ces îles riantes ou sur ces côtes aux maisons blanches que peuplent les Grecs à la langue alerte, à l'hospitalité affectueuse, je partais pour la Bulgarie avec une certaine prévention contre les rudes têtes des Bulgares, « Voulgaro Képhalé », dont on ne parle pas sans un sourire un peu méprisant partout où il y a des Akropolis, des Kafénéion et des Agora... Arrivé en Bulgarie, j'ai trouvé un pays aussi sûr et aussi tranquille que la France, des hommes laborieux, actifs et intelligents, une nation qui a progressé très vite et dont l'avenir chaque jour s'agrandit. Mes vieilles sympathies philhellènes n'en ont pas été altérées, car elles ont une racine plus profonde que les images compli-