GRECS ET BULGARES
quées et troubles du présent, dans tout un passé d'art, de poésie, de philosophie et de science, auquel se rattachent les fibres les plus intimes et les plus tenaces de mon être; mais il s'y est ajouté, — quoique Bulgares et Grecs, aujourd'hui si violemment hostiles les uns aux autres, puissent le trouver contradictoire, — une autre sympathie très réelle pour les Bulgares et cette sympathie trouvera bientôt son expression ici. Je ne vois pas, en effet, pourquoi un étranger, un Français, qui, n'ayant aucun lien avec la politique, ne sera jamais amené à intervenir d'aucune façon dans ces querelles, ne pourrait pas aimer et apprécier à la fois les Grecs et les Bulgares pour les qualités tout à fait contradictoires que. le sort leur a départies, absolument comme, en étudiant l'antiquité, on peut s'intéresser tout ensemble à la finesse légère, souriante, agile, mais versatile, ondoyante et parfois brouillonne d'Athènes et à la force robuste, solide, travailleuse, persévérante, mais un peu lourde, épaisse et trop rectilignede Rome. Xi'artiste ou l'ingénieur, l'assembleur de pensées rares et le soldat paysan ont tous deux leur rôle indépendant et leur place d'égale valeur sous le soleil.
Dans les chapitres qui vont suivre, j'essayerai de dire brièvement ce que fut la Bulgarie dans le passé, ce qu'elle est et ce qu'elle peut être un jour; l'histoire et le paysage, l'économie politique et la géographie, la géologie même parfois, se mêleront ainsi en des tableaux qui pourront sembler discordants. On trouvera des couchers de soleil, des sous-bois et des vues de lointains, des paysages et des costumes, alternant avec
des réflexions sur le rendement des céréales, ou sur la campagne d'Osman Pacha, des peintures colorées d'intérieurs turcs avec des jugements sanglants sur quelque Abdul-Hamid. Ce n'est peut-être pas ainsi que Ton procède d'habitude ; mais il me semble que le lecteur introduit dans un pays nouveau doit être, un peu comme le voyageur lui-même, conduit par un souvenir historique à regarder le paysage qui en fait le décor, amené par la vue d'une montagne ou d'une plaine à retrouver avec plus d'intérêt dans les livres les événements qui s'y sont passés. Le paysage et l'histoire, en tous ces pays surtout dont le passé servit récemment à reconstituer le présent, en ces terres classiques où curent lieu quelques-uns des événements dont fut bercée notre enfance, se tiennent par des liens très intimes, et l'image concrète, que l'on se forme des êtres et des choses pour les avoir vus, ou simplement pour en avoir regardé des images et lu des descriptions, rend singulièrement plus vivante la notion, en elle-même aride, de statistique ou d'administration qui les touche.
L'intérêt que peut avoir pour nous la Bulgarie est de plus d'un genre.!
Je signalerai d'abord, sans y insister, le côté tourisme. La Bulgarie ne sera jamais un de ces pays admirés et classés à un haut rang pittoresque par la convention universelle; les Balkans n'offrent aucune de ces saillies déchiquetées, de ces pics abrupts, de ces chaînes neigeuses, de ces gorges profondes et de ces cascades, qui, depuis un siècle, représentent, aux yeux de presque tous, ce qu'il y a de plus beau dans la