‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 155 sur 198 · RELATIONS AVEC L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC L'AUTRICHE

curieuse et plus originale, organiser à Plevna une sorte de champ de bataille = musée national, en reconstituant les retranchements du fameux siège avec les vrais canons pris aux Turcs, dont la Russie vient de faire cadeau aux Bulgares.

En même temps, pour effacer à la fois tous les mauvais souvenirs et panser toutes les plaies, le prince Alexandre de Battenberg, envers lequel, je l'ai dit, le parti stambouloviste a toujours témoigné de la sympathie, aura lui aussi, son monument. On le traite en vainqueur de la guerre serbe sans avoir Tair de serappeler qu'il était absent le jour de la bataille et on lui offre des guirlandes de fleurs symboliques, comme celles plus réelles que lui et ses officiers portaient pour leur rentrée à Sophia.

Ce retour vers la Russie n'est pas sans rapports avec les bonnes relations qui existent entre la Bulgarie et la France : relations, auxquelles l'influence personnelle du prince Ferdinand, qui rappelle volontiers ses origines françaises, a certainement contribué.

Depuis déjà quelques années, la Bulgarie s'est aperçue, comme la Serbie, comme la Roumanie ellemême, que l'Autriche devenait quelque peu tyrannique.

Financièrement, commercialement, industriellement, c'est toujours par elle qu'il fallait passer. On a eu l'idée toute naturelle de s'adresser aux capitaux français, qui demeurent encore un si puissant moyen d'action étrangère pour notre pays; des emprunts contractés en France ont motivé des commandes faites à l'industrie française et la venue de Français à des titres divers' dans la principauté.

Par contre-coup, la froideur envers l'Autriche s'est accentuée et, comme il était difficile de se passer d'elle avec l'émiettement actuel des peuples balkaniques, il s'est fait un mouvement très net vers cette alliance

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outre eux, ver« cette formation des Etats-Unis balkanique», qui apparaît à tant de bons esprits comme la solution rêvée, quoique lointaine,de la question d'Orient. Dès 1899, le ministère bulgare Stoïlof s'était rapproché du ministère serbe Simitch. Les cabinets Danef et Vouitch continuèrent. Enfin, Tan dernier (1906), une union douanière, qui équivalait presque implicitement à un traité d'alliance, a été conclue entre la Bulgarie f*t la Serhi(î, favorisée par la disparition des néfastes Obrénovitch. Mais l'Autriche a riposté par une déclaration d(; guerre économique : la « guerre des porcs », ainsi nommée parce que le grand argument autrichien a été de fermer la frontière aux importations de |)orcs Herbes ^ La Serbie et la Bulgarie ont fait d'abord blanc de leur épée et laissé répandre le bruit d'une entcînte avcîc la Roumanie ou le Monténégro, tout en le démentant officiellement. Puis la Serbie est rentrée dans l'orbite autrichienne et les luttes de bandes entre Serbes et Bulgares ont recommencé en Macédoine avec plus d'aniniosité que jamais.

Si jamais l'alliance rêvée se produisait, elle aurait une inlluenciî capitale eu Orient et, ce semble, une inlluence luMireiise. La vieille et persistante hostilité entre les trois pays contigus bulgare, serbe et roumain, n'a i^'"uère, en effet, quand on l'examine à dislance, di* fondement très sérieux et l'intérêt récij)roijue (le ces trois petits peuples devrait leur commander di* former uni* urrande nation en s'unissant. IK' la Houmanii» à la Bulgarie, le seul point en litige, c'est, comme je le répéterai bientôt plus en détail, le

l. Il ost à noter que, dans cette difficulté, la France a pu venir en aide à la tHMhic : une maison de liordeaux ayant acheté toute la production de porcs serbes (iOOlKK) porcs par an) et les faisant désormais venir par Varna ou S;\lonique. D'autre piirl, pour placer un emprunt de 9;) millions en France, le gouvernement serbe, en octobre 1906, a commandé au Creusot 47 kitteries de campagne.

partage de la Dobroudja, car la question des Koutzo- Valaques de Macédoine n'est bien évidemment qu'un prétexte. De la Serbie à la Bulgarie, il s'agit de se diviser plus tard quelques cantons turcs du côté d'Uskub ; mais le compromis n'est peut-être pas impossible et, en face de l'ennemi commun qui est le Turc, l'union devrait pouvoir se faire. Il serait même à souhaiter pour tous que cette union comprit également la Grèce, avec laquelle il faut bien avouer qu'elle est plus improbable.

Si, dans un avenir relativement prochain, la situation s'éclaircit du côté des Balkans et si les orages menaçants se dissipent, on en devra un gré particulier à l'adresse avec laquelle le prince Ferdinand sait manœuvrer en utilisant ses alliances de famille, ses attaches (un peu contradictoires au premier abord), avec les divers grands pays. Mais il faut aussi qu'il soit soutenu et compris par le parlement bulgare. Ces deux éléments essentiels de la question, le prince et le parlement, demandent à être étudiés rapidement.

Le Prince de Bulgarie.

Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, qui, depuis 1887, gouverne la Bulgarie, est bien connu à Paris, où en octobre 1905, il a fait un voyage officiel, succédant à beaucoup d'autres officieux. Les journaux illustrés ont reproduit alors son portrait et popularisé quelques traits de son caractère, notamment son goût pour le^ mécanismes et le plaisir qu'il éprouve à faire des voyages en train rapide sur la plate-forme du ipécanicien. On a dit aussi, à ce propos, ses origines françaises et ses sympathies pour notre pays. Il peut être intéressant de particulariser davantage cette physionomie.

Né à Vienne, le 26 février 1861, le prince Ferdinand,

le dernier des cinq enfants du prince Auguste et de la princesse Clémentine d'Orléans, avait 26 ans quand on vint lui proposer le trône, alors très peu envié de Bulgarie. Par son père il est Cobourg'i, c'est-à-dire Allemand de Saxe, mais d'une famille à moitié autrichienne qui, depuis trois générations, a eu des alliances nombreuses avec les d'Orléans, en même temps qu'elle a donné naissance à la maison régnante de Belgique et, de deux côtés, par la mère de la reine Victoria ainsi que par le prince Albert, son mari, à la maison régnante d'Angleterre.

Par sa mère, il est Français et petit-fils de Louis- Philippe. Cette influence maternelle semble avoir joué dans sa vie un rôle très important et très heureux. Sa mère, la princesse Clémentine, fille de Louis-Philippe, paraît avoir, en effet, compris les devoirs attachés à une naissance royale avec cette noblesse de caractère et cette simplicité, qui caractérisaient également ses frères et sœurs, le duc d'Orléans si regretté, le duc d'Aumale et la princesse Marie. Beaucoup plus âgée que son fils, puisqu'elle est née en 1817, elle l'encouragea, dit-on, à accepter une tâche difficile et peu séduisante, mais noble et belle, une œuvre de civilisation et de progrès, et peut-être môme ses conseils prudents ne lui furent-ils pas inutiles plus tard pour l'aider à prendre sa direction dans une manœuvre un peu ardue.

1. Le père du prince Ferdinand, Auguste de Saxe-Gobourg, marié le SM) avril 1843 à la princesse Clémentine, était frère de Ferdinand, marié à dona Maria, reine de Portugal et de Victoire, mariée au duc de Nemours, fils de Louis-Philippe. A la génération précédente, Ferdinand, grand-père du prince de Bulgarie, avait pour sœur. Victoire, la mère de la reine Victoria d'Angleterre et pour frère Léopold !«'', roi des Belges, marié à la fille aînée du roi Louis-Philippe. Les liens de parenté sont donc nombreux avec les d'Orléans. Le Cobourg, qui commanda les coalitions contre la France de 93 (« les suppôts de'Gobourg et Pitt ») est d'une branche différente.

Le prince Ferdinand a compris son existence princière suivant la tradition qui exista jadis dans la maison d'Orléans, d'une façon très digne, mais très familiale, en gardant, pour les jouissances des lettres et des arts, ce petit coin réservé, qui fait une oasis de fraîcheur et d'ombre dans les sables de la politique.

Marié en 1893 à la princesse Marie-Louise de Bourbon-Parme, il eut le malheur de la perdre le 30 janvier 1899, après en avoir eu quatre enfants,, qui passent pour occuper une place prépondérante dans sa vie. Ce sont : le prince Boris, héritier du trône, né le 18 janvier 1894, le prince Cyrille, né en 1895, les princesses Nadejda et Eudocia.

Avec eux, il habite peu dans son palais de Sophia, trouvant, dit-on, que le climat ne leur convient pas; mais, quand il ne voyage pas en Autriche ou en France, ce qui arrive fréquemment, il est, soit dans son château des bords de la mer Noire, à Euxinograd, près de Varna, soit dans celui du Rhodope près du Rilo. L'un et l'autre, assez isolés, ont le charme du paysage, l'un en face de la mer, l'autre devant la montagne. Le prince s'est plu à les embellir avec un soin qui, dans le détail, témoigne d'un goût très personnel et se distingue aussitôt de la banalité prétentieuse et niaise, habituelles aux demeures royales.

C'est ainsi qu'à Euxinograd, nous l'avons vu précédemment, toute la longueur des corniches est garnie d'innombrables nids d'hirondelles, religieusement respectés par ordre du prince. Ces nids, et le bruissement d'ailes qui enveloppe la maison, font penser à la merveilleuse description de d'Annunzio dans V Intrus, à cette amoureuse c maison des lilas y tout enveloppée d'un vol d'oiseaux légers et il semble qu'on devine, sous leur murmure joyeux, des sonorités de rimes révélant une âme poète, comme, sur un trône voisin, celle de la reine Carmen Sylva.

De môme, la petite chambre isolée, enfouie dans la verdure, où le prince vient se réfugier seul, sa,ps décor officiel, chambre au rez-de-chaussée dont les murs sont incrustés de bas-reliefs antiennes. De même encore, dans les bosquets du parc, ces chapiteaux servant de vases ou de socles, simples moulages rapportés par le prince lui-même d'un de ses derniers voyages, mais qui, précisément parce qu'ils n'ont pas les prétentions de l'objet coûteux conquis dans les ventes publiques à coup de billets de banque, prouvent le plaisir sincère éprouvé par un esprit intelligent en face d'une belle œuvre. Et la sympathie d'un Français est encore accrue, en voyant ce débris de fronton sauvé des ruines de Saint-Gloud pour être encastré, en souvenir du passé, dans le mur de la terrasse.

On dit en Bulgarie que le prince est d'humeur un peu triste ; il est probable que son goût ne le porte pas vers l'apparat; il le témoigne par la simplicité de ses rapports avec le peuple. On le voit se promener seul au milieu de la foule; si, dans quelque cérémonie, ses ministres l'entourent, aucune garde ne le sépare des assistants. Entre la Turquie et la Russie, au voisinage du tzar et du sultan, ce seul fait témoigne en faveur de la Bulgarie d'une singulière supériorité de civilisation sur ses voisins.

Le prince est-il très populaire? Il serait difficile de répondre précisément à cette question. Le loyalisme, cette prosternation dévouée devant une famille souveraine, qui étonne tant un Français lorsqu'il le rencontre chez un Autrichien, un Russe, un Anglais, paraît à peu près aussi ignoré en Bulgarie que chez nous. Le souverain actuel est plutôt très apprécié. C'est un étranger, et on ne l'a peut-être pas complètement oublié dans la masse, tout en se rendant parfaitement compte des services que cet étranger a rendus au pays et que n'aurait pu rendre un Bulgare. Les Bulgares voient

sans peine l'avantage qu'ils ont pris sur leurs voisins serbes par le fait seul de n'avoir pas été livrés à quelque famille indigène, sans lien avec l'Europe, sans appui au dehors. Ne pas être tombé en proie aux Obrénovitch est un bonheur que l'on comprend quand on touche* à la frontière de Serbie* Au contraire, le prince de Bulgarie a manœuvré avec une adresse extrême pour tirer son pays d'adoption de la phase très difficile et très troublée où il l'a trouvé et lui faire sa place actuelle, qui n'est nullement négligeable, dans le « concert » peu harmonieux des peuples européens. Les Bulgares s'en rendent très bien compte et estiment, comme un parfait fonctionnaire, leur Président de la république couronné.

Il faudrait du reste qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas témoigner au prince Ferdinand quelque reconnaissance; car, pour juger son œuvre, il suffit démettre en pendant la Bulgarie de 1906, entièrement pacifiée, prospère, avec une armée solide, des finances en bon état, plus ou moins alliée à la Serbie, à la Roumanie, en relations amicales avec la Russie et l'Autriche, et, d'autre part, la Bulgarie de 1887, livrée à la pire tyrannie, aux complots, aux révolutions, regardée avec inquiétude ou colère par toute l'Europe. Grâce à l'habileté toute particulière, avec laquelle le prince a su évoluer au milieu des obstacles, préparer l'avenir sans tapage et ménager les transitions, la Bulgarie a franchi remarquablement vite, en une dizaine d'années, ces étapes difficiles, qui ont arrêté si longtemps la Roumanie ou la Serbie entre l'esclavage turc et l'organisation constitutionnelle d'un pays européen arrivé à la stabilité.

Le Parlement et les PiiRTis bulgares^.

La Bulgarie est une monarcHle héréditaire et constitutionnelle régie par la constitution du 17/29 avril 1879, revisée le 15/27 mai 1S93. L'assemblée nationale, ou Sobranié, est composée de cent cinquante représentants (un par vingt mille àmes)»éluB directement par le peuple pour cinq ans. Il y a, en outre, une grande Assemblée nationale de trois cents membres.

Les partis politiques bulgares sont fort nombreux et difficiles à suivre, pour celui qui n'a pas été longtemps mêlé à leur histoire. La plupart ne cherchent pas à se définir, comme chez noua, par un semblant de programme, mais arborent plus franchechement le nom du chef auquel ils sont inféodés. Dans quelque parlement que ce soit, les discussions abstraites et les professions de foi éloquentes ne sont pas, je crois, sans rapport intime avec la question de savoir qui sera ministre, de MM. X., Y. ou Z.; mais, ailleurs, le nom propre disparaît d'ordinaire derrière Tétiquette : ici le nom propre est à lui seul un symbole. C'est ainsi que le parti actuellement au pouvoir, et qui s'y maintient d'une façon anormale par l'habile direction imprimée aux affaires et par les succès obtenus, est, comme je l'ai dit, le parti des néo-stamboulovistes : parti qui, tout en se réclamant de Stamboulof, semble d'ailleurs à un indifférent s'éloigner quelque peu de son ancien chef. Je me contenterai de citer, parmi ses chefs, MM. Petkof *, Stanciof, Ghénadief, Payakof, etc.

1 . Le ministère du Commerce et de rAgricuIture de Bulgarie a publié, en 1905, à Bruxelles, un ouvrage sur la Bulgarie contemporaine en français renfermant de nombreux détails statistiques.

% En nov. 1906, M. Petkof, jusque là ministre de llntérieur, a remplsLeé le président du Conseil précédent, le général Pétrof.

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