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LES ADVERSAIRES DES BULGARES

Et c'est ce qui rend à peu près impossible de prévoir le résultat final ; ce qui donne aussi, pour la paix européenne, à Thypothèse d*un tel conflit, une gravité si redoutable.

Sans étendre au loin nos hypothèses — ce qui nous entraînerait à des développements démesurés et pour lesquels la compétence me manque absolument — on peut du moins envisager les autres peuples balkaniques. Parmi ceux-ci, le seui qui, militairement, soit à craindre pour le Bulgare, est le Roumain. L'armée roumaine est beaucoup plus nombreuse que l'armée bulgare; son artillerie d'origine allemande, ne vaut peut-être pas celle de la Bulgarie, fournie en grande partie par la France; mais [le nombre est, de toutes façons, en faveur de la Roumanie; et les Bulgares peuvent bien prétendre qu'un d'entre eux équivaut à deux Roumains : il resterait encore à le prouver.

Une guerre de la Bulgarie laissée à elle-même et privée de l'appui russe, soit contre la Turquie, soit contre la Roumanie, serait donc terriblement hasardeuse. L'intervention présumée de la Russie change tous les éléments du problème ; mais il faut, pour cela, que la Russie elle-même ait repris un équilibre bien troublé par les malheurs de ces derniers temps. Et, de même qu'on voit, avec les échecs ou les succès de la Russie, l'arrogance de l'Allemagne, vis-à-vis de nous, monter ou descendre par une oscillation barométrique, de même, et pour une cause identique, le mouvement révolutionnaire russe, succédant à une guerre désastreuse, peut amener, pour quelque temps, une pacification delà question macédonienne.

Mais, en éliminant ou réduisant la Turquie par une pression convenablement exercée, est-il donc nécessaire que les peuples chrétiens des Balkans entrent en conflit, faut-il donc des batailles pour arriver à l'équilibre futur et ne peut-il se produire, entre eux^ uiLe

entente pacifique fondée sur des compromis ? Cette solution, qui serait évidemment la plus désirable pour tous et que les tiers désintéressés préconisent volontiers, correspond, sous une forme ou sous une autre (simple union douanière ou alliance politique), à la constitution, souvent rêvée dans les Balkans mêmes^ de ce que Ton appelle déjà les « États-Unis balkaniques ».

Ce groupement rationnel, qui relierait entre eux les petits États, aujourd'hui dispersés, qui les soustrairait à des vasselages humiliants et en ferait un grand empire, pourrait garder assez de souplesse pour s'associer à Foceasion d'autres États nouveaux, à mesure qu'ils se détacheraient de la Turquie et, ouvrant ainsi leurs débouchés à tous également, il ne léserait personne. Les avantages du système apparaissent donc aussitôt nombreux pour les vrais intéressés. Il n'est pas besoin de dire que les grands voisins l'envisagent, au contraire, sans aucune sympathie et que les vieilles hostilités réciproques des peuples à grouper ainsi, leurs compétitions d'intérêt, leurs ambitions, dont il faudrait rabattre, le rendent fort difficile à réaliser. Tout récemment encore, on l'aurait même jugé impossible; l'est-il autant aujourd'hui, c'est le dernier point que je voudrais examiner.

Dans les États-Unis en question, les trois peuples qu'il faut avant tout réunir sont la Bulgarie, la Serbie et la Roumanie. Il y a vingt ans, la Bulgarie et la Serbie se battaient l'une contre l'autre ; la Bulgarie et la Roumanie se sont toujours menacées par des armements correspondants; ce ne sont pas là, à première vue, des préliminaires d'entente. Pourtant un rapprochement sensible s'est opéré, depuis quelques années, par intermittences, plus net du côté de la Serbie, moins officiel du côté de la Roumanie et la pesanteur du joug autrichien peut, quand les trois pays réunis se sentiront assez forts pour lui résister, contribuer à cette union.

Avec la Serbie il a semblé un moment que tous les

vieux ressentiments fussent apaisés, et l'on s'est alors souvenu avec plaisir qu'en 18762jiin cqrps de 3000 Bulgares combattait pouFlês Serbes contre les Ott.Qînans. ^ës sujets de conflit sur la frontière sont, en somme, de peu d'importance; les intérêts économiques n'appan.issent pas contradictoires; la substitution des Karageorgévitch aux Obrénovitch a favorisé l'évolution serbe et l'on a pu voir tout récemment l'alliance serbo-bulgare se traduire par la formation d'une union douanière, à laquelle l'Autriche a de suite répondu par une guerre économique, où elle n'a pas eu entièrement le dessus, bien qu'il en soit résulté un refroidissement entre la Serbie et la Bulgarie.

Au moment où cette guerre de tarifs a éclaté, on a annoncé dans la presse que la Roumanie s'associait avec la Bulgarie et la Serbie. Le gouvernement roumain s'est hâté de démentir; mais les signes d'un rapprochement entre la Roumanie et la Bulgarie n'en étaient pas moins manifestes. Ils se sont d'abord traduits par les entrevues sensationnelles du roi Karol et du prince Ferdinand; ils ont surtout éclaté en Macédoine, où l'hostilité commune contre les Grecs a déterminé une similitude d'intérêts. De ce côté, j'ai déjà dit comment, à tous les autres anciens éléments en conflit, étaient venus s'ajouter les Koutzo-valaques, protégés roumains et qui, comme tels, ont obtenu en 1905 des privilèges, dont les autres nationalités se sont montrées jalouses. Mais ces Koutzo-valaques sont fort peu nombreux, tout au plus 100 000. L'hostilité des bandes grecques, formées contre les bandes bulgares, les a lésés eux aussi, sans qu'ils fussent par eux-mêmes en état de riposter. Le gouvernement roumain s'en est ému au point qu'entre la Roumanie et la Grèce, pays n'ayant aucune frontière commune ni aucun réel intérêt contradictoire, on a vu de véritables hostilités éclater pour le partage d'un pays qui iv! ^^^^.tW^tvX. ts.\

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aux uni ni aux autres et, dans cette querelle un moment très aiguô, Bulgares et Roumains ont fait nettement cause commune;

Ce qui semblait un rêve très lointain et presque irréalisable s'est donc un peu rapproché du domaine des réalités. Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que l'union réelle et complète est près de se faire; ce serait oublier les vieilles rivalités, les différences de raoes^ de tendances et de mœurs, qui, surtout entre Roumains et Bulgares, établissent une trop. forte barrière. En tout cas, il est un pays avec Jequel l'union parait actuellement tout à fait impossible, c'est la' Grèce. On s'imagine mal le degré d'antipathie qui existe entre les deux peuples bulgares et grecs : assurément Allemands et Français étaient moins hostiles il y a peu de temps encore, avant le réveil des haines astoupies, brutalement, volontairement provoqué lors de l'affaire marocaine. Voilà cependant un millier d'années que ces peuples sont en contact l'un avec l'autre, et à quel point le mélange s'est opéré, on en a une idée par ce seul petit fait d'un « Grékof » ministre de Bulgarie, tandis qu'un « Bulgaridès » représentera la Grèce. Mais rien ne divise la famille la mieux unie comme l'ouverture d'une succession. Entre Bulgares et Grecs, depuis qu'il est sérieusement question de la Macédoine, c'est de part et d'autre une exaspération croissaute avec les années. Les Grecs n'ont que paroles d'horreur pour la férocité des bandes bulgares, qui terrorisent et massacrent pour les convertir les Hellènes de Macédoine ; les Bulgares n'ont qu'expression de mépris pour ces Grecs dégénérés, qui se sont enfuis comme des lapins à la première apparition des Turcs en Thessalie et qui aujourd'hui s'allient au Sultan contre les revendications légitimes des chrélens opprimés.

n'est peut-être pas utile, en présence de ces décla-

rations contradictoires, de sembler plus dupe qu'on ne l'est en réalité et de prendre trop au sérieux ce qui n'est que de la polémique, conduite, comme dans une campagne électorale, avec un but politique très défini. Quand deux candidats s'accusent mutuellement d'avoir assassiné leur père et leur mère, vendu leur conscience et trafiqué de leur mandat, lisez simplement qu'ils ont envie tous les deux de la même place. Ici cette place est la Macédoine, qui serait, en effet, fort utile à l'un comme à l'autre, mais qui est peut-être plus indispensable aux Bulgares qu'aux Grecs, puisque les Grecs ont déjà une abondance de ports et de côtes, tandis que, pour la Bulgarie, c'est presque une nécessité vitale d'aboutir à la mer.

Dans cette grande querelle, les Grecs, et ils le savent bien, n'ont aujourd'hui qu'une chance de succès, c'est le statu quo; ils sont absolument incapables de lutter contre la Bulgarie et l'on ne peut nier que ce soit leur faute, ou plutôt la faute de leur malencontreux gouvernement de politiciens, par lequel est si mal représenté l'élément actif et travailleur du pays. Les Grecs n'ont ni armée ni finances, ils ne peuvent donc compter que sur la générosité de l'Europe, qui a été jusqu'ici inépuisable pour eux, mais qui commence cependant à se lasser de leurs aventures. Donc mieux vaut le Turc que le Bulgare, penset-on à Athènes, et c'est pourquoi l'on a vu la Grèce s'allier au Sultan contre le Bulgare : ce qui, sentiment à part, lui était imposé par la politique.

Vis-à-vis des Turcs, la méthode que les Bulgares devaient adopter était tellement classique qu'elle s'imposait : soulever plus ou moins artificiellement un mouvement d'insurrection populaire en Macédoine; développer assez d'anarchie pour forcer l'Europe, par ses intérêts lésés, à intervenir; obtenir, pour un pays mis à feu et à sang, le contrôle européen, puis l'auto-

nomie; et, une fois autonome, l'incorporer. Le système aurait réussi comme toujours, si les Grecs n'étaient pas venus le paralyser en déclarant très haut que les Macédoniens n'avaient aucune envie d'être libérés. On conçoit la fureur des Bulgares centre ces gêneurs, et les injures réciproques. Comment se tranchera cette grande querelle, je ne me charge pas de le prédire : le métier de prophète, quand il n'est pas à très longue échéance, étant un des plus scabreux qui se puissent choisir. Peut-être par la simple élimination de l'élément grec à l'est de la Chalcidique, avec compensation à l'ouest? Mais on voudrait espérer que la solution des Etats-Unis balkaniques, avec ou sans adjonction de la Grèce, n'est pas un rêve, une simple illusion de pacifiste. Les dix dernières années ont été dures, sans doute, pour les pacifistes, et la loi de Darwin a repris singulièrement le dessus sur celle du Christ. Comnâent cependant la paix ne se ferait-elle pas un jour entre certains groupes humains menacés par un ennemi commun?...

En dépit de toutes les apparences, et des rivalités internationales, et des vieux pays qui se désagrègent, et des Kaiser à surprises, il semble que l'avenir doive nécessairement former des associations d'Etats plus vastes que celles de notre temps. L'antiquité a connu les cités; le moyen âge, les burgs féodaux; puis sont venues les provinces; puis les Etats ; nous arrivons à la forme des Etats-Unis. Il est vrai qu'un premier essai d'internationalisme pacifique, appelé l'Empire romain, a fondu jadis devant les Barbares et que, des Barbares, il y en aura toujours quelque part. Nos Etats-Unis, s'ils se forment, s'endormiront peut-être eux aussi dans la quiétude pour se réveiller sous la ohevauchée de nouveaux Huns. Ils auront du moins assuré le bonheur de quelques générations et c'est tout ce que l'on peut demauder dans cet incessant

tourbillon de choses éphémères. Notre actuelle paix armée est contradictoire dans son essence et ne peut durer toujours. 11 faut qu'elle finisse par la guerre avec la paix au bout, ou directement par la paix. Après un duel, les encouragements des témoins et l'usage amènent d'ordinaire une réconciliation. Nos limites d'États sont ridiculement petites pour un temps où l'on se déplace à raison de cent kilomètres à l'heure. On touche cela du doigt quand, traversant l'Europe en Orient-Express de Paris à Sophia et Constantinople, on passe deux, trois frontières par jour. La grandeur des dimensions territoriales doit être en raison directe des facilités de communication. On ne peut entretenir une hostilité permanente avec ses voisins immédiats ; il faut que la capitale soit au moins à une journée de la frontière...

Dans la péninsule balkanique, l'émiettement a atteint, jusqu'ici, son paroxysme. L'intérêt de tous veut qu'une cristallisation plus complète et plus stable s'opère. Si jamais elle vient à sortir du domaine des rêves, il suffit de regarder une carte pour voir que le centre de gravité de l'édifice futur ne saurait être, ni à Bukarest, ni à Belgrade, ni à Salonique, encore moins à Athènes. La géométrie le place, et les Bulgares le savent bien, dans une position tout autrement centrale,... à Sophia.

Pages, Préambule.

La Bulgarie légendaire et la Bulgarie réelle. — Intérêt d'un voyage dans ce pays. — Le pittoresque, l'histoire, la politique, le commerce et les finances 1

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