L'AVENIR DE LA MACÉDOINE
Là est, moralement, la très grave difficulté du problème, celle qui excuse un peu FEurope de laisser la pauvre Macédoine dans Timmuable désordre où elle restera tant que, de fait ou de droit, elle n'aura pas été soustraite à la Turquie. Le Turc est imperfectible et incivilisable. Cependant, si pénétré qu'on soit de cette opinion par un séjour un peu prolongé dans quelques pays turcs, il suffît d'arriver à Jérusalem et de voir ce qui se passe entre chrétiens dans le Saint-Sépulcre pour comprendre l'intérêt que peut avoir la diplomatie à feindre de respecter encore quelque temps cette chose falotte, fantomatique, impalpable et, d'instant en ins^ tant, évanouie aux clairs rayons du soleil, qu'on persiste à appeler, dans les protocoles et les conventions, l'intégrité de l'empire ottoman.
Au Saint-Sépulcre, on n'a trouvé qu'un moyen de maintenir l'ordre entre les représentants hostiles de toutes les religions chrétiennes : grecs, arméniens, coptes, catholiques, protestants, etc., c'est de les mettre tous sous la surveillance active d'une douzaine de gendarmes turcs. On est d'abord un peu étonné de voir ce corps de garde musulman sous le porche de l'église ; cinq minutes plus tard, la rixe de quelques sacristains, qui se disputent la place d'un bout de tapis sur les dalles, à coups de ciseaux et de balais, vous a rendu opportuniste. Dans le même ordre d'idées, on peut admettre, pour quelque temps, le maintien d'une vague suprématie turque en Macédoine, sous le contrôle européen, telle qu'on essaye vainement de l'établir depuis trois ans. Mais il n'y a pas à se le dissimuler, et la Turquie le sait bien pour l'avoir appris à maintes reprises par l'expérience de l'histoire : un pays de la Turquie, qui commence à être contrôlé par l'Europe, se transforme, à la première occasion, en principauté vassale, puis en royaume indépendant. La question de l'indépendance macédonien.Tift Çi^\ \i.^NXfe-
ment ouverte et non plus seulement dans les aspirations des Bulgares rêvant la grande Bulgarie ou des Grecs imaginant la reconstitution de Fempire grec. Il s'agit donc de chercher, non point par induction et suivant quelque théorie sentimentale, mais dans la contingence des faits, comment ce problème macédonien se pose et comment il peut être appelé à se trancher.
Les forces en présence sont très inégales ; mais elles sont tellement nombreuses que le résultat final doit tenir, avant tout, à leurs combinaisons réciproques, c'est-à-dire au jeu toujours changeant de la diplomatie.
Les Bulgares, tout d'abord, sont un pays militairement solide et leur armée inspire confiance, tant par les souvenirs de son passé que par ce qu'on en peut voir aujourd'hui; qu'il vienne encore quelques bonnes récoltes et ils pourront être amplement fournis de canons. Mais la Turquie, elle aussi, est un pays militaire; c'est la seule chose qui lui reste de son passé; comme la force de l'armée n'est point incompatible avec quelque sauvagerie, le soldat turc, fort de sa bravoure naturelle et des principes stratégiques que les instructeurs allemand sont pu inculquer à ses chefs, est un adversaire très sérieux, qu'il serait puéril de dédaigner. La guerre des Turcs contre les Russes, malgré toutes les fautes commises, qu'ont seulement corrigées celle des adversaires, celle même contre les Grecs en dépit de la faiblesse de l'ennemi, ont montré de quoi les Turcs étaient capables et on peut se demander quels seraient les vainqueurs si les Bulgares et les Turcs étaient laissés seuls en présence.
Mais cette hypothèse est la moins vraisemblable de toutes; une guerre dans les Balkans entraînerait, soit sous la forme armée, soit tout au moins sous la forme diplomatique, une intervention de toute l'Europe.