LE PAYS DE CHOVMLA
Environ 100 kilomètres à l'est de Plevna, la voie estouest, qui continue sur Varna, parcourue deux fois le jour par des trains rapides, rencontre la ligne transversale nord-sud de Routschouk à Tirnovo, destinée à
LA FORKT DES BALKANS (page 224).
être prolongée bientôt, à travers le Balkan, vers Nova Zagora et à former ainsi la seconde grande artère de communication entre la Bulgarie du nord et la Bulgarie du sud.
L'embranchement se fait à Gornia Oriéovitzay où il occasionne un mouvement de personnel et de wagons anormal sur les lignes bulgares.
Quand on continue de là plus à l'est vers Djoumaya et
Choumla, on entre bientôt, avec l'apparition des grands escarpements de calcaire sénonien, dans la région un peu différente de Rasgrad, Djoumaya, Choumla, à laquelle sera consacré le chapitre suivant. Vers le nord, en descendant droit au Danube le long de lalantra, le paysage change plus encore. De ce côté, les coteaux disparaissent ; il semble qu'on aborde déjà les steppes de la Hongrie ou de la Russie. Le grand plateau, couvert d'herbages ou de blés, descend, avec des ondulations presque insensibles, vers l'horizon ; et surtout, ce qui fait immédiatement penser à des aspects de Russie, (ou plus simplement à certains coins du plateau normand), c'est la brusque dépression creusée dans ce plateau, au fond de laquelle coule la large rivière sinueuse et serpentante de la lantra aux eaux jaunes, une des berges à l'ouest étant plate et basse avec sou manteau de loess brun aux cultures fertiles, tandis que l'autre rive calcaire, à l'est, plus haute en moyenne de près de cent mètres, est coupée par de blancs escarpements.
Au sud enfin, dans la direction de Tirnovo, c'est encore la vallée de la lantra que l'on gravit en s'élevant doucement vers les Balkans. Route montueuse encaissée entre les deux rives de la lantra, avec des escarpements au haut desquels deux antiques couvents se sont nichés.
Tirnovo est peut-être la ville la plus pittoresque de la Bulgarie, outre qu'elle est historiquement l'une des plus intéressantes.
Dans un coude très prononcé de la lantra, qui, un peu plus loin au nord, dessine, autour d'une presqu'île basse, un curieux fer à cheval, la ville très populeuse s'étale en amphithéâtre sur un haut mamelon, encore dominé par des collines. De loin, elle frappe aussitôt par son aspect oriental, dont on a un peu perdu l'habitude dans les villes trop modernes de la Bulgarie.
TIRNOVO, 110
D'innombrables maisons de bois très tassées de style turc ont un étage très long et bas aux trop larges fenêtres, surplombant un rez-de-chaussée perdu dans Tombre ; des enduits bleus, jaunes, blancs, produisent à distance une impression claire, où domine la teinte bleutée, tandis que le bois brun des encadrements de fenêtres, des charpentes, des terrasses, donne des taches plus sombres et les toits de tuile plats de jolies notes roses.
Vue de la gare, Tirnovo se détache en triangle clair sur un fond de collines jaunes entre les deux flancs de lalantra caillouteuse, eux-mêmes d'un brun jaune. Du pont de la lantra, la ville s'étale en longueur sur la colline droite ; mais elle apparaît surtout sous une forme très originale, développée en un vaste amphithéâtre, quand on la regarde du nord, avec le blanc serpent de la lantra décrivant des ondulations à ses pieds. Au sud enfin, les murs des vieilles maisons désordonnées prolongent des escarpements au-dessus de la rivière.
Contrairement à ce qui se produit malheureusement presque partout ailleurs en Bulgarie, Tirnovo possède encore cette parure des très anciens souvenirs, attachés et fixés sur de vieilles pierres, où, pour peu qu'on soit sensible à ce genre d'émotions, palpite, prêt à revivre, un reste d'antique humanité.
Tirnovo (Tirnova) est la primitive capitale bulgare du moyen âge. Sa position sur la lantra à la convergence de nombreux passages balkaniques, dont les deux plus importants vont, l'un par Gabrovo et la Schipka vers Kasanlik, l'autre par Plevna et Tchoumerna vers Slivno, avait dû attirer de bonne heure l'attention sur elle, et nous avons vu, tout récemment encore, les Russes s'y concentrer en 1878.
De ce passé moyenâgeux subsiste encore un bout de ruines, l'antique palais de Schischman, le voïvode
de Tirnovo et le fondateur de cette dynastie des Schismanides, qui étendit, au x<> siècle, son empire sur toute la Thessalie, la Macédoine et Tlllyrie. Là également résidèrent, lors de la rénovation bulgare du xiiie siècle, les tzars araniens. G*est à Tirnovo, nous Tavons vu^ que Baudouin, comte de Flandre, et premier empereur latin de Constantinople^ fi^t amené d'Andrinoplo où Galojan l'avait fait prisonnier ; c'est là qu'il est mort et rien- n'empêche de voir, dans ce reste de tour ruinée, celle où Baudouin prisonnier aurait enflammé d'amour la femme de son geôlier, puis, dénoncé par elle, aurait été jeté, les membres rompus, dans le fossé, pour être dévoré par les bêtes.
Byzance a laissé sa forte empreinte à Tirnovo, où, récemment, MM. Degrand et Seure, en fouillant un seul mamelon, ne retrouvaient pas moins de dix-sept substructions d'églises byzantines.
L'une des vieilles églises de Tirnovo, fondée en 1230 en l'honneur des quarante martyrs, puis transformée en mosquée (teke djami) donne lieu, aussi bien chez les Turcs que chez les chrétiens, àtoutes sortesde légendes sur des trésors cachés, des revenants, etc. On raconte, par exemple, qu'une nuit, lors de la fête des martyrs, il apparut dans l'église une femme aux cheveux d'or, vêtue de blanc et merveilleusement belle, qui pria longtemps devant l'autel, puis fit le tour de la nef en allumant toutes les lampes et se prosternant à maintes reprises. Alors les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes; la dame blanche (belata tzena) sortit et l'on entendit, jusqu'à l'aube, un extraordinaire vacarme de rires macabres, de dents grincées, de tombes violemment refermées.
A une époque récente, Tirnovo se flatte d'avoir donné naissance au fameux ministre Stamboulof. Dès