PLEVNA
c'est, jusqu'à Plevna, jusqu'à Tirnovo, le même grand plateau d'herbages et de cultures monotone, vaguement ondulé, généralement nu,* sans haies, piqué seulement de quelques arbres espacés les uns des autres. Les vertes ondulations des pâturages s'élèvent et s'abaissent tour à tour paisiblement comme les flots d'une mer calme, parcourues par de grands troupeaux de moutons, de chevaux, de buffles, des attelages de bœufs. Point de ferme, isolée, il n'y en a guère dans toute la Bulgarie, où l'on eût craint jadis, en s'écartant, de s'exposer à des attaques, mais de larges villages, dont toutes les maisons basses, couvertes de tuile ou de chaume, ont leur bout de verger attenant, leur enceinte palissadée, et leur aire jaunie pour battre le grain.
Ici, le dimanche, on voit, sur la place du village, se dérouler la ronde, la farandole du choro, la danse nationale bulgare, où les jeunes filles, la main dans la main, tournent indéfiniment en avançant puis reculant tour à tour de quatre ou cinq pas, tandis qu'un garçon, au centre, souffle avec persévérance et mélancolie dans sa flûte. De ce côté de la Bulgarie, le costume des femmes reste dans les tons noirs, avec un tablier à raies horizontales rouges, jaunes, vertes, noires. Les hommes portent volontiers un grand manteau pelisse en laine blanche tombant sur des jambières blanches, qui rappelle les types de la Roumanie et du Banat.
L'arrivée à Plevna est un des incidents marquants de la route. S'il est un nom bulgare dont la célébrité soit universelle, c'est bien celui-là, et les plus ignorants en histoire moderne ont du moins entendu citer les retranchements d'Osman pacha à Plevna, comme la charge des cuirassiers à Sedan et la prise de Malakoff à Sébastopol. Ainsi que tous les champs de bataille, celui de Plevna cause un désappointement, qu'un peu
moins d'illusion naïve eût dû faire prévoir ; on a peine à s'imaginer, dans un endroit si tranquille, de telles scènes de mort. La petite ville calme de Plevna, avec ses maisons basses et claires piquées d'arbres, et ses deux ou trois église» au clocher terminé par une coupole brillante, ne semble vraiment pas farouche.
La Toutchenica, qui y passe, est une très petite rivière, dont le confluent avec le Vid se fait un peu plus à l'ouest dans une large, dépression coupée de ruisseaux. Un embranchement dirigé vers Nikopoli suit au nord cette dernière vallée. Tout autour, le regard est attiré par des ondulations basses couvertes d'herbages, qui, masquant la ville en tous sens, ont permis aux Turcs de se défendre si longtemps et d'opposer aux premières attaques russes de si terribles fusillades. En arrivant par l'ouest, après le passage du Vid, on voit à droite une pyramide blanche commémorative. Puis, de la ville elle-même, l'élément qui frappe le plus à distance, ce sont des fabriques trop blanches à toits trop rouges, représentant une école de viticulture.
J'ai déjà dit* comment Osman pacha marchant de l'ouest, de Vidin, sur l'armée russe déployée au centre de la Bulgarie, du nord au sud, dans la région de Sistov, Tirnovo, Gabrovo et Kasanlik, s'arrêta là où les deux routes de Vidin et de Sophia convergentes lui permettaient d'assurer son ravitaillement et se trouva aux prises avec les attaques téméraires du grand-duc Nicolas, et comment l'effrayante mortalité des Russes cessa seulement quand on eut pris le parti plus prosaïque et plus rationnel d'établir un investissement méthodique ; comment enfin le blocus organisé par Totleben détermina, avec la reddition de la place, la fin de la campagne.