‹ La cabale des dévots, 1627-1666Chapitre 16 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE COMPAGiNONiNAGE

Un saint cordonnier. — Henry Biiche et M. de Renty. — Les Compagnons du Devoir. — Griefs patronaux. — Première condamnation du compagnonnage (1645). — Institution des frères cordonniers et tailleurs. — Découverte des sacrilèges. — Nouvelle condamnation des compagnonnages (1655). — Victoire apparente.

La Compagnie du Samt-Sacrement s'était jissuré^ la Ville, au Palais, à la Cour, des auxiliaires très dévoués. Grands seigneurs, magistrats et prélats la servaient à l^nvi. Mais son coUalîorateur le plus actif pour l'extermination de Pesprit niauvai^fut un simple cordonnier. Il s'appelait Henry Bûche — • ou plus probablement Buch — et il était d'Erlon en Luxembourg ^ Dès son enfance il avait manifesté d'extraordinaires vertus. De bonne heure, à l'imitation de ses patrons, saint Crépin et saint Crépinien, il détacha son ambition des biens de la terre; et il résolut d'aller de ville en ville, travaillant de son métier, non pour acquérir le « tour de main, » mais « afin de gagner les âmes à Dieu par ses saintes inventions. » Il se fit une sorte de missionnaire parmi les ouvriers de sa profession. Il pénétrait dans les cabarets, dans les

* Consulter: L'Artisan chrétien ou la vie du bon Henry ^ instituteur des frères cordonniers, par J.-Ant. Vachet. prêtre, Paris, 1070. il faut constamment rapprocher ce livre, qui ne dit pas un mol sur la Compagnie du Saint-Sacrement, des Annales de d'Argenson.

lA CABALE de:» Dévots 13

brelans, dans les boutiques, dans les chambres; et partout il cherchait à convertir ceux avec qui il parvenait à lier connaissance. La suprême victoire consistait, pour lui, à obtenir d'un camarade la promesse d'une confession générale. Alors, il l'instruisait avec zèle des moyens d'obtenir et de conserver la grâce, il l'exhortait à fuir les mauvaises compagnies et les occasions de péché, à s'approcher des sacrements, à s'appliquer cà l'oraison et à fréquenter assidûment l'office divin. Et, en même temps, il donnait tout son bien et se donnait lui-même pour le soulagement matériel des cordonniers dans le besoin, surtout de « ceux que les maladies tourmentaient ou que la honte contraignait de souffrir dans le silence et dans l'obscurité ». Pour subvenir cà ses dépenses de charité, il se privait du nécessaire et travaillait la nuit*.

Il fut conduit, dans ses pérégrinations, jusqu'à Paris. Là, il continua sa vie de tenace dévouement. « Il cherchait les pauvres garçons cordonniers et les autres indigents qui étaient malades ou du corps ou de l'âme; il allait dans les boutiques, dans les chambres et dans les places publiques leur parler. Il instruisait les ignorants, il consolait les affligés; il trouvait de l'emploi chez les maîtres pour les uns, il fournissait aux autres les instruments nécessaires pour leurs métiers ; il procurait des aumônes pour ceux qui par quelques accidents étaient tombés dans la pauvreté, ou qui l'étaient par caducité, ou par des infirmités étaient incapables d'occupation. » La réputation de ses vertus se répandit dans le faubourg; elle parvint jusqu'à ceux qui devaient deviner en lui le meilleur de leurs agents.

Un des personnages les plus importants de la Compagnie du Saint-Sacrement, M. de Rcnty, entendit parler de lui et voulut le connaître. Il y eut aussitôt, entre ces deux hommes de condition si différente, un touchant commerce d'amitié. On nous dit que M. de Renty distin-

• W Artisan chrétien^ p. 8, 9. 14.

t2:iiait dans cet ouvrier un de ces « humbles et petits aux yeux du monde » à qui les secrets de Dieu sont révélés ; et le « bon Henry » voyait en ce gentilhomme « comme un instrument dans la main puissante de Dieu pour le soutenir dans l'entreprise de ses grands desseins. » Ils travaillaient ensemble comme deux frères. M. de Renty, par exemple, avait découvert les nécessités, spirituelles des pauvres passants que l'on recevait pour trois nuits à l'hôpital Saint-Anastase (dit parfois hôpital Saint-Gervais) ^ Ces misérables arrivaient à la nuit et sortaient de grand matin. Le gentilhomme entreprit de visiter cet asile et d'y faire, le soir, un catéchisme. Henry Bûche résolut aussitôt de l'aider. Il le remplaçait souvent, surtout les jours de fête et les dimanches.

De son côté, M. de Renty assistait son humble ami dans l'exécution de tous ses desseins. Par lui, le cordonnier eut, pour secourir ses frères dans le besoin, des appuis et des ressources qu'il n'aurait jamais osé rêver. Quand il avait décidé un malheureux à regagner son village et son foyer déserté, il obtenait, nous dit-on, « en sa faveur des lettres de recommandation de la part de personnes de crédit dans Paris, au seigneur et au curé du lieu dont cet homme était. »

On nous raconte encore qu'il procurait des aumônes aux pauvres que la nécessité de plaider appelait dans la capitale et qu' « il s'employait auprès des juges afin qu'on les jugeât aussitôt. » On devine derrière lui la Compagnie toujours discrète. Mais il avait des projets dont l'importance dépassait celle des secours donnés a quelques individus^.

' Il y avait des années où cette œuvre de 1' « hospitalité de nuit », fondée en 1171, hébergeait 36 000 personnes. Cf. le P. Clair, dans les Eludes... publiées par les Pères de la Compagnie de Jésus, décembre 1888, p. 564, et du Breuil, Théâtre des Antiquités de Paris, p. 708.

* J: Artisan chrétien 10, 20, 24, 25, 33.

C'est qu'il avait fait une horrible découverte. Lui qui détestait l'hérésie par-dessus tout, qui s'était logé dans la maison de la Propagation de la Foi pour mieux travailler au salut des dévoyés, il avait tout à coup mis la main sur un complot de toutes les forces diaboliques.

11 lui était arrivé de surprendre, parmi ses camarades de travail, des conversations étranges, des allusions énigmatiques à des choses qu'il ne comprenait pas. Parfois, c'étaient des gestes encore plus mystérieux que les paroles. Quand des inconnus faisaient ces gestes ou prononçaient ces paroles, ils fraternisaient aussitôt. Henry Bûche se demanda ce qu'il pouvait bien y avoir sous ces pratiques cabalistiques.

11 regarda mieux, il écouta avec plus d'attention. Il découvrit l'existence du Compagnonnage, et le premier détail qu'il en connut suffit pour l'épouvanter. Les « Compagnons du Devoir » étaient tenus au secret par un serment solennel et abominable. L'initié avait un parrain et il s'engageait sur sa foi et sa part de paradis à ne révéler à qui que ce fût rien de ce qu'il faisait ou voyait. La promesse parut au « bon Henry » odieuse par ses termes mêmes et par la prétention de dérober quelque chose au confesseur. L'outrage à l'Eglise lui semblait double *.

C'est à cela que se réduit, à cette date, contre le compagnonnage, l'accusation d'impiété. Elle n'est même pas exprimée une seule fois dans les documents antérieurs qui condamnaient l'institution. Mais d'autres griefs étaient invocjués. En réalité, on se trouvait en présence d'une sorte de syndicat ouvrier, organisé secrètement contre la corporation, qui était le syndicat patronal'^;

• L'Artisan chrétien, \). 38,

* Un livre fulniirablemont documcnf(\ vient d'ôiro pubh'.' par

et rhistoriographc du « bon Henry » s'en plaint amèrement. « Les maitres, dit-il, en recevaient de grandes incommodités; car si quelqu'un d'eux venait à rendre le moindre déplaisir à un compagnon travaillant chez lui, ou s'il passait fantaisie à ce compagnon de choquer son maître et se venger de lui, il en sortait ; et alors tous les autres compagnons qui travaillaient étaient obligés par le devoir du compagnonnage de sortir après celui-là ^ » Or, il y avait parmi les cordonniers, des ouvriers qui n'étaient pas du compagnonnage et qu'on appelait des « garçons ». Ceux-ci faisaient bande à part et s'efforçaient de contrecarrer les desseins de leurs rivaux. Ils étaient rarement les plus forts; et quand les compagnons du devoir abandonnaient le travail, ils étaient obligés de les suivre; « et lorsqu'ils refusaient de le faire, dit J.-Ant. Vachet, ils étaient maltraités et en danger de vie; de sorte que la boutique de ce maître demeurait déserte s'il ne recherchait lui-même ses compagnons et s'il ne lui en coûtait afin de les apaiser. »

Les patrons détestaient donc cette « cabale », qui les regardait comme en sa dépendance « à cause de son prétendu pouvoir de les priver d'ouvriers ». Ils ne manquaient pas, d'ailleurs, d'invoquer contre elle les inté-

M. Martin Saint-Léon : Le Compagnonnage. — Son histoire, ses coutumes, ses règlements, ses rites (i volume in-18, Paris 1901). Il n"y manque que d'étudier d'un peu prés les efforts de la Compagnie du Saint-Sacrement qui ne sont mentionnés qu'en deux ou trois lignes. M. Martin Saint-Léon indique fort bien (lu'avant 16ô5 les griefs contre le compagnonnage ne sont pas (Tordre religieux. Tout au plus reproche-t-on aux réunions des affidés d'être souvent un j)rétexte à « beuveries » et débauches, l/ordonnancc de Villers-Cotterets (août 1539) insiste uniquement sur linterdiction de « s'unir ou de prendre aucunes intelligences les uns avec les autres ». On ne distingue pas autre chose dans les autres i)rohil)itions, par exemple, dans celle prononcée par le Parlement le 31 août 1631.

* Il faut lire dans l'ouvrage de M. Henri Hauser : Ouvriers du frmps passé, le curieux chapitre intitulé : Histoire cVune grève au A» siècle. On y saisit bien une organisation secrète : les ouvriers forment une bourse commune. ])rôtent serment, se réunissent dans un lieu à ce destiné, ont un mot de ralliement, un signal de grève.

rôts des autres travailleurs. Les compagnons, disait-on, « avaient fait une ligue défensive et offensive contre les garçons » et ils se. croyaient tenus « de les mépriser, de les persécuter et de les opprimer partout ». En particulier, ils surveillaient leur embauchage et en tiraient souvent prétexte de conflits avec les maîtres. Les garçons, de leur côté, s'insurgeaient contre ces prétentions. De là de fréquentes et sanglantes batteries qui étaient parfois suivies de mort. La police ne parvenait à savoir que de façon très vague la cause de ces batailles. Les compagnons gardaient si bien le secret qu'ils étaient insaisissables. Aussi bien ajoutait-on que leur tyrannie s'exerçait tout autant sur les membres de leur association que sur leurs concurrents. On parlait fort d'une juridiction qu'ils avaient établie parmi eux, qui créait toutes sortes de délits et les punissait cruellement. Etant très inquiété souvent par cette espèce de franc-maçonnerie, le corps des maîtres trouvait naturellement agréable de penser et de dire qu'il voulait délivrer de cette oppression les travailleurs. Avec les patrons, le « bon Henry » et la Compagnie du Saint-Sacrement étaient très convaincus que, dans ces groupements, « les plus méchants étaient toujours les plus forts et qu'ils remportaient toujours à la ruine et au malheur des moins vicieux et des plus simples * ».

C'est en 1035 que les pieux conspirateurs eurent « quelque lumière » de ces abominations. Ils furent aussitôt mordus d'une implacable curiosité. Il fallait à tout prix percer le mystère des horreurs dont on avait entendu vaguement parler. Henry bûche partit sur la piste des mécréants. Mais sil avait l'art de confesser les âmes, les compagnons avaient de la méfiance. Durant

' L'Avlisan chrétien, \). GO, CI.

près de quatre ans, l'enquête dura, pénible, patiente, sans résultats sérieux. Ce ne fut qu'au mois d'août J639 qu'on eut la certitude bien arrêtée de l'existence d'une société organisée et agissant dans l'ombre. La Compagnie du Saint-Sacrement nétait pas seule à travailler dans le mystère; mais elle était au service de Dieu, et l'autre était aux ordres des puissances infernales. Jacques Autruy, commissaire au Chàtelel, et l'un des confrères, avertit le procureur général qui lui confia l'instruction ^.

La Compagnie savait de source certaine que la cabale dénoncée était bien réelle. Mais elle n'en possédait pas des preuves qui pussent appuyer une action judiciaire. Le dossier était à peu près vide. Le « bon Henry » fut chargé de le nourrir. Et de nouveau plusieurs années furent nécessaires pour aboutir à quelques découvertes intéressantes. Le doux espion, se faisant tout à tous, parvint à trouver quelques détails sur ce fameux serment qui liait les compagnons au secret et qui était le principal obstacle à l'enquête. A vrai dire, il n'avait appris quelque chose que sur les cordonniers. On dressa mémoire des renseignements qu'il avait obtenus et l'on demanda l'avis de la Sorbonne.

La réponse fut rendue le 21 septembre 1645. Elle était ainsi conçue :

Nous soussignés, docteurs de la Faculté de Théologie de Paris, sommes d avis :

1» Que tel serment qui engage les compagnons susdits aux pratiques ci-dessus expliquées, est plein d'irrévérence et répugnant à la Religion, et n'oblige en aucune façon ceux qui l'ont ci-devant fait ;

2» Que lesdits compagnons ne sont pas en sûreté de conscience tant qu'ils seront en volonté de continuer ces mauvaises pratiques auxquelles ils sont obligés de renoncer.

3° Que les garçons cordonniers qui ne sont pas encore engagés dans ce serment ne peuvent s'y mettre sans pécher.

La consultation était signée : J. Charton, Morel,

* Annales, p. 29 (B,-F. 60).

M. Grandin, Grenet et Coqueret, P. Coquerel, C. Gol)inet, L. Le Noir, G. Bail, Pcaucelier, M. Brousse, A. L'Escuyer, P. Langet, Le Fèvre ^

L'agent de la Compagnie était armé. Il colporta partout cette censure, suppliant les cordonniers de se retirer de cette cabale, s'ils en étaient, et de n'y point entrer, s'ils n'en étaient pas. Il ne lui fallut pas longtemps pour constater que ses efforts étaient vains. La Compagnie dressa un nouveau mémoire des « abominations » commises par les affiliés du « Devoir » et le fit présenter, avec la censure de la Sorbonne, à l'official de Paris. Cette fois, l'on obtint un monitoire. Durant le mois de juin 1646, on publia au prône de toutes les paroisses la liste des faits, certains ou présumés, qu'on avait besoin de voir attester par des témoins : tous ceux qui connaîtraient, par oui-dire ou autrement, les faits en question étaient prévenus que, s'ils ne venaient les déclarer, ils encourraient la peine de l'excommunication. II semblait difficile de ne pas enrichir le dossier, du moment qu'on faisait appel aux commérages.

L'échec fut complet. « Ces monitoires, dit d'Argenson. n'eurent aucune force sur l'esprit de ces malheureux compagnons qui, s'étant formé une conscience à leur mode, par le serment qu'ils faisaient lors de leur réception, s'imaginaient de n'être point obligés d'obéir à l'ordre de l'Eglise. On trouva bon de distribuer des mémoires aux confesseurs, afin qu'ils puissent interroger les gens de métier qu'ils jugeraient pouvoir être de cette cabale, lorsqu'ils iraient à confesse. On les pria d'avertir ces artisans que leur serment ne les obligeait point à tenir secrètes leurs pernicieuses pratiques et qu'ils étaient obligés de les révéler sous peine de péché mortel. » L'invitation au parjure fut sans effet. Une condamnation publiée par l'official, le Ib septembre 1646, ne parut pas effrayer davantage les coupables. Cette con-

' L'Avltsan chrétien, p. 48, 49. Ce document n est pas visé par M. Martin Saint-Léon.

damnation fut 'renouvelée le 30 mai 1648. On ol}tint, pour la rendre plus efficace, une sentence du bailli du Temple le 11 septembre 1651. Si ces mesures avaient produit des résultats appréciables, on aurait eu soin de nous le dire.

Cependant la Compagnie avait imaginé un autre moyen de lutter contre ce mal. Il y avait bien des années déjà, comprenant de quel secours lui était le « bon Henry », elle lui avait obtenu d'abord la bourgeoisie, puis la maîtrise; et, depuis, il avait sous son nom un atelier considérable où il recevait des apprentis et des compagnons *. Il était le modèle du patron qui, par tous les moyens, veut assurer le salut spirituel de ses ouvriers, et il n'épargnait aucune peine pour les rendre enfants soumis de l'Eglise. Quelque temps avant la condamnation prononcée par la Sorbonne, M. de Renty et « plusieurs personnes de piété et de condition » (nous les connaissons) comprirent qu'on ne détruit que ce f[u'on remplace. Ils révèrent d'opposer d'abord, puis de substituer des associations rigoureusement catholiques à des associations trop émancipées. Ils sollicitèrent leur protégé de s'associer avec des garçons cordonniers et de créer un compagnonnage d'une nouvelle espèce et destiné à ruiner l'autre. Le 2 février 16 i5, l'œuvre nouvelle était fondée. Le curé de Saint-Paul donna au « bon Henry » et à ses amis une règle qui fut bientôt confirmée par l'archevêque -.

Sans prononcer de vœux, les « frères » cordonniers

• VArlisan chrétien, p. 35 : « Quelques |)crsonnes de condidon v[ de piété se joignirent à M. de Renty afin de forcer rhiimilité (lu bon Henry i\ se faire Maître cordonnier : mais comme les pauvres, qui étaient les dépositaires de tout le bien qu'il ])ouvait faire, l'avaient dépouillé de tout, ces personnes fournirent de quoi lui avoir un privilège, afin qu'étant Maître il pût faire plus de bien aussi... »

* UAvlisan chrélicn, p. 69, 80. 81.

vivaient ensemble. « Ils portaient un même vêtement, qui consistait en un justaucorps, un manteau de serge, de « couleur tannée » et un rabat. Ils se levaient à cinq heures du matin, faisaient d'abord la prière en commun et allaient ensuite au travail, pendant lequel, au son de Ihorloge, le supérieur récitait en français une courte prière, lis étaient tour à tour désignés pour entendre la messe; le reste de leurs exercices de piété se faisaient sans que le travail fût interrompu; on récitait ainsi le chapelet, on chantait, des cantiques, et de temps en temps on gardait le silence. On se couchait à neuf heures, après la prière du soir. Pendant le repas, les frères écoutaient une lecture, et tous les ans ils faisaient une retraite de quelques jours. Les fêtes et les dimanches, ils assistaient aux offices à l'église; et, à des jours déterminés, ils visitaient les hôpitaux, les prisons et les pauvres malades dans leurs logis ^ »

Dans cette communauté ouvrière, Henry Bûche donnait à tous l'exemple. Nommé supérieur à l'unanimité, il ne se contentait pas de traiter ses « frères » en égaux; il se faisait humblement leur serviteur. Il descendait aux soins les plus modestes, allait aux provisions, épluchait les légumes pour les repas, lavait les écuelles, balayait la maison. 11 excellait surtout dans l'office d'infirmier et s'occupait des malades avec une tendresse maternelle. En même temps, il était le premier au travail et fabriquait des souliers avec la même conscience qu'il mettait à instruire des âmes.

Les cordonniers ne gardèrent pas longtemps le monopole de cette organisation pieuse. En 1647, deux maîtres tailleurs de Paris sentirent en eux Pambition d'imiter ces pratiques. Ils déterminèrent à s'unir à eux quelques ouvriers de leur profession; et tous ensemble ils se rendirent chez le « bon Henry ». Pour donner plus de sigiiificiition à leur acte, ils avaient choisi le dernier jour du carnaval. Ils trouvèrent P « instituteur des frères cor-

' Le P. Ckiii- dans les Éludes... décembre 1888, p. oG7.

donniers » à son cta])li, au milieu de ses camarades, qui, tout en poussant i'alène et maniant le tranchet, chantaient des cantiques, sans avoir l'air de soupçonner les folles grossièretés du dehors. Émus par ce spectacle, ils déléguèrent aussitôt leurs deux « maîtres » auprès du curé de Saint-Paul. M. de Renty et Henry Bûche les accompagnaient et appuyaient leur requête. Quelques jours plus Uird, la communauté des tailleurs était fondée et commençait avec sept frères. C'était le 19 mars, fête de sainte Pudentienne^.

La Compagnie suivait de près, tout en restant dans l'ombre, la vie de ces communautés. Elle leur multipliait les marques d'amitié et de protection. Des personnes de confiance étaient chargées de les visiter, d'abord pour s'assurer de leurs besoins, et aussi pour lui rendre compte de leur conduite. Jusqu'à sa mort, en 1649, M. de Renty fut considéré comme leur protecteur officiel. Après lui, cet office fut dévolu, de» l'agrément de l'archevêque, à un confrère, Jean-Antoine de Mesmes, seigneur d'Irreval, président à mortier au Parlement^.

Les deux communautés habitaient dans la même maison. Emportées par leur zèle fraternel, elles étaient prises souvent du désir de confondre tous leurs biens. Sur le rapport d'une commission chargée d'étudier ces détails, la Compagnie décida, le 26 novembre 16oo, que les deux associations ne devaient pas avoir une même bourse et une même table. Il était bon de les faire loger ensemble autant que possible, de « les tenir bien unies dans la prière et les bonnes œuvres » et de les rassembler pour les conférences spirituelles; mais il fallait qu'elles fissent « leur recette et leur dépense séparément ». Sur un autre point, la Compagnie fut aussi très ferme. Le curé de Saint-Paul, Nicolas Mazure, n'approuvait pas que les conférences spirituelles eussent lieu dans la maison de ces

• Cf. l'Arlisan chi'éllen. p. 102.

* Histoire des ordres monastiques, etc., par le P. lléliot (édit. ]\]igne, t. I, p. 1144] ; l'Artisan chrétien, p. 84.

frères ouvriers; il estimait que leur place était plutôt à l'église. La Compagnie ne voulut pas entrer dans ces vues ; très énergiquement, elle fut d'avis que le directeur de ces frères demanderait permission au curé de faire ces exercices et que, dans le cas d'un refus, Ton transporterait les deux communautés dans une autre paroisse.

Cependant l'institution avait gagné les provinces. Elle s'était d'abord établie à Soissons, où les frères se vouèrent à honorer particulièrement, au nom de tous les autres, les reliques de saint Crépin et saint Crépinien. A Toulouse, l'œuvre fut introduite par deux frères de Paris, un cordonnier et un tailleur, que l'abbé de Ciron avait obtenus pour travailler dans l'hôpital général. Autour d'eux, il y eut bientôt deux communautés. C'était en 1051 . Puis, ce fut le tour de Lyon, de Grenoble et d'autres villes^..

La lutte direcle contre le compagnonnage n'avait abouli à rien. On comptait surtout, pour le détruire, sur la propagande des nouvelles communautés. Et voici que ces communautés permirent soudain d'espérer les résultats auxquels on avait presque renoncé. Elles procurèrent enfin les informations que l'on cherchait depuis si longtemps. En 1651, les « frères » de Toulouse tirèrent de quelques « maîtres cordonniers-bailles », qui avaient fait partie du compagnonnage dans leur jeunesse, une attestation plus ample de ces pratiques que l'on proscrivait sans les bien connaître. Le biographe dllenry Bûche parle avec horreur des détails contenus dans cette attestation, mais il ne les reproduit pas : « Il vaut mieux, dit-il, les passer sous silence pour les mêmes raisons qu'ont des juges de brûler les procès des magiciens, afin d'épargner les oreilles des personnes simples, et de ne pas donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacri-

« L'Artisan chrélien, p. OG. 60. 80. o(c. Annales, p. 70 6, 86 6, 87 (B.-F. 143. 155, ir.6).

lèges. » Il ne reproduit que le passage relatif au serment : « Ledit passé compagnon jure derechef sur lesdites choses de ne révéler, ni dire, ni avouer les choses dudit devoir, ni qu'il ait été reçu en iceluy, soit qu'il en soit interrogé par aucune personne docte ni ecclésiastique, ni père, ni mère, ni confesseur, si ce n'est au garçon qui voudra passer honnête compagnon, jusque même à le nier à tous par serment. » Par ordonnance du 31 mars 1651, l'archevêque de Toulouse proscrivit ces pratiques sous peine d'excommunication '.

Le « bon Henry était atterré. Presque en même temps, il avait appris que ces « abominations » n'étaient point particulières aux cordonniers, mais que les selliers, les tailleurs, les chapeliers, d'autres encore s'en rendaient également coupables. La suprême révélation enfin, lui avait été faite : les compagnons ne s'engagent pas seulement à un silence dont la promesse, faite sur leur part de paradis, est, à elle seule, une impiété, ils sont initiés par une cérémonie sacrilège.

Sacrilège ? Il n'est pas prouvé que cette cérémonie l'ait été dès son origine ni même qu'elle le soit jamais devenue dans la pensée des compagnons. Il est probable qu'au XII® siècle, au moment où l'Europe chrétienne se revêtait d'églises et de cathédrales et où s'organisaient les premières corporations de métiers, des confréries d'ouvriers durent se former un peu partout. Elles surgirent d'abord parmi ces multitudes qui construisaient les sanctuaires, et s'étendirent de là, par un mouvement naturel d'imitation, aux professions les plus diverses. Ce n'étaient, sans nul doute, que des associations de piété. Elles groupaient leurs membres autour de l'autel, et une messe sanctifiait les moindres de leurs actes. Peu à peu, par la force même des circonstances, ces ouvriers rapprochés pour des exercices religieux profitèrent de leurs réunions pour discuter de leurs intérêts propres, qui n'étaient pas toujours ceux des maîtres. Ils

* L'Artisan chrétien, p. 49. 50, 51.

étaient ol)ligé.s dès lors d'éviter les regards importuns et les oreilles indiscrètes. Dès le xiv° siècle, on constate que des ordonnances d'échevins interdisent aux ouvriers de s'assembler au nombre de plus de quatre, d'avoir une caisse commune, de conspirer en vue d'une hausse des salaires. Cependant, en s'astreignant au secret nécessaire, ces confrères ne pouvaient ni renoncer aux cérémonies pieuses qui leur servaient de lien sacré, ni continuer à les célébrer publiquement à l'église. Ils les célébrèrent eux-mêmes, mais sans intervention de prêtres. Ils furent sans doute incapables de les maintenir sans quelques déformations peut-être graves et assurément fort naïves. Ils n'en faisaient pas des manifestations d'hostilité contre l'Église. Le caractère secret de leurs réunions n'avait point pour but de dissimuler des sacrilèges. Leurs pratiques étaient au contraire un hommage intime et sincère à la religion qui avait béni ileurs premières assemblées.

Mais le « bon Henry » et les affiliés du « Saint-Sacrement » se souciaient fort peu de faire, à propos du compagnonnage, de la critique historique. Ils étaient convaincus d'avoir découvert une parodie criminelle des mystères les plus sacrés. Voici ce qu'ils avaient appris K

Chez les selliers, la réception des futurs compagnons

' Les détails qui suivent sont empruntés à un document infiniment précieux, unique en son genre, et qui renferme le rituel le plus complet de l'initiation chez les compagnons du Devoir du xvn« siècle. Il consiste en un mémoire sur les pratiques dénoncées, une sentence de la Sorbonne et des observations sur celle sentence. Le mémoire est celui qui fut dressé, à la fin de 4654 ou au début de iG55, parla Compagnie du Sainf-Sacrement. sur les données d'Henry Bûche, et qui était destiné i\ appuyer une requête ù la Faculté de Théologie. Le document dans son (ensemble ne peut être que l' « imi)nmô » que la Gomi)agnie fit faire après la condamnation du 14 mars lG5ri. Il n'est pas inédit. Il a été publié j)ar le P. Lebrun, Histoire des pvalirjui'.s siipers/ilieuses, Paris, 1761, t. IV, p. 54 : |)ar M. Levasseur, ïlisloire des classes ouvrières en France, 2* éd'û., t. I, p. 703; et par M. Varin, Archives léffislalives de Reims (('olleclion de documents inédils), *2« partie, t. Il, p. 249-255. On trouvera un résumé du document dans le livre de M. Martin Saint-Léon.

ivail pour centre un simulacre de messe. L'officiant, après s'être fait remettre tous les objets nécessaires pour le sacrifice, disait aux récipiendaires : « Ce pain que vous voyez figure le vrai corps de Notre-Seig-neur Jésus- Christ qui était en l'arbre de la croix pour nos péchés; » puis : « Ce vin que vous voyez figure le pur sang de Notre-Seigneur qui a été répandu en la croix pour nos péchés. » Puis il prenait un petit fragment de pain et le mettait dans le calice : « Le pain du ciel vous soit donné. » Il jetait quelques grains de sel dans ce verre, faisait découler d'un cierge trois gouttes de cire en murmurant : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Il mettait enfin le cierge dans le calice. Il invitait alors chaque récipiendaire à se choisir un parrain, le baptisait et donnait à chaque assistant à manger de ce pain et ta boire de ce vin. Les huguenots pouvaient être reçus compagnons par les catholiques, et les catholiques par les huguenots.

Chez les cordonniers, l'essentiel paraissait être l'imitation du baptême. On déposait sur une table, du pain, du vin, du sel, de l'eau, figurant les quatre éléments. Le futur compagnon jurait le secret sur ces quatre choses par sa foi, sa part de paradis, son Dieu, son chrême et son baptême; puis après avoir déclaré quel nouveau nom il entendait prendre, il était baptisé avec le contenu d'un verre d'eau « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Les tailleurs dressaient aussi une sorte d'autel avec une nappe à l'envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à demi-pleine, trois grands blancs de roi et trois aiguilles. L'initié jurait, prenait un parrain; puis >n. lui expliquait l'histoire des trois premiers compagnons, qui était « pleine d'impuretés » et à laquelle se rapportait la signification des objets disposés dans la chambre et sur la table.

Les couteliers et les chapeliers avaient un symbolisme encore plus compliqué. Voici celui des couteliers :

Ils se mettent à genoux devant un autel et, après avoir fait jurer sur un évangile celui qui doit être reçu, le parrain prend la mie d'un pain avec quanfité de sel qu'il môle ensemble et le

baille à manger au jeune garçon, qui ayant de la peine à Tavaler, ils lui donnent deux ou trois verres de vin, faisant affirmation de le passer compagnon. Quelque temps après, ils le mènent à la campagne à l'écart, lui enseignent les droits du passé compagnon, lui font déchausser un soulier et font plusieurs tours sur un manteau qu'ils ont mis à terre, en rond, en sorte que le pied déchaussé soit sur le manteau et l'autre à terre. Ils mettent une serviette sur ce manteau avec du pain et du vin en plusieurs verres séparés, qui signifient le sang de Notre-Seigneur, ses cinq plaies, sa couronne et les clous ; le pain signifie le corps de Jésus ; l'eau, le baptême ; le feu, l'ange ; l'air signifie le temps ; le ciel, le trône de Dieu ; la terre, le marchepied de Dieu; le vent, la colère de Dieu ; le couteau qui est sur la table signifie le glaive qui coupa l'oreille de Malchus ; la serviette, le suaire de Notre-Seigneur ; les bords de la serviette, les cordes dont fut lié Notre-Seigneur. L'anse du pot à vin signifie la croix ; les deux boutons, les deux larrons ; ce qui avance sur le pot, la lance dont Longis perça le côté du fils de Dieu ; le pot, la tour de Babylone ; le dessus et le dessous, le ciel et la terre ; les douze butons de la roue qui sert pour porter la meule, les douze apôtres ; les quatre éléments signifient les quatre évangélistes. Et ils interrogent sur toutes ces choses le nouveau compagnon et les autres, font payer des amendes selon leur juridiction.

La Compagnie du Saint-Sacrement aurait pu distinguer dans ces pratiques le souvenir naïf du temps lointain où les ouvriers n'auraient rien entrepris sans le faire sanctifier par l'Église en se réunissant autour de l'autel. Ils n'y songèrent même pas. Au lieu d'y voir un témoignage bizarre, mais sincère, à l'Évangile, ils y soupçonnèrent aussitôt quelque horrible imitation d'un sabbat infernal. Croyant à une parodie sacnlège de la messe, ils conclurent sans hésiter : «.C'est l'une des plus grandes impiétés que les sorciers commettent; d'où l'on peut présumer q^u'ilja des sorciers j)armi ces compagnons, comme il y a des hérétiques* ». Pour de tels crimes, la première condamnation de Sorbonne ne suffisait plus.

Sur les instances d'Henry et d'après les renseigne-

* I/Arlisan clwclicu, p. 54.

ments fournis par lui, la Compagnie du Saint-Sacrement se hâta de dresser un nouveau mémoire ^. Cette fois la dénonciation était ])ien complète; elle énumérait, avec une précision de détails qui en fait un document capital, tous les rites que le déjmon seul pouvait avoir enseignés iix compagnons. Elle ne manquait pas de rappeler en même temps tous les griefs familiers contre ces coalitions d'ouvriers-. La Sorbonne s'empressa de renouveler, en la complétant, sa sentence du 21 septembre 1645 :

Nous soussignés, docteurs en la sacrée Faculté de théologie à Paris, estimons :

l" Qu'en ces ])ratiques, il y a péché de sacrilège, impureté et ])Iasphôme contre les mystères de notre religion ;

2» Que le serment qu'ils font de ne pas révéler ces pratiques, même dans la confession, n'est ni juste ni légitime en aucune façon : au contraire qu'ils sont obligés de s'accuser eux-mêmes de ces péchés et de ces serments dans la confession ;

3» Au cas que le mal continue, et qu'ils n'y puissent autrement remédier, ils sont obligés en conscience de déclarer ces pratiques aux juges ecclésiastiques et môme, si besoin en est, aux séculiers qui y peuvent donner remède ;

4° Que les compagnons qui se font recevoir en telles formes que dessus ne peuvent sans péché mortel se servir du mot de guet qu'ils ont pour se faire reconnaître compagnons, et -engager aux mauvaises pratiques de ce compagnonnage ;

o» Que ceux ([ui sont dans ces compagnonnages ne sont pas en sûreté de conscience, tandis qu'ils sont en volonté de continuer ces mauvaises pratiques auxquelles ils doivent renoncer;

6° Que les garçons qui ne sont pas dans ces compagnonnages ne peuvent pas s'y mettre sans péché mortel.

Délibéré à Paris le 14» jour de mars 1853; signé; J. Charton, Morel, N. Cornet, J. Coquerel, M. Grandin, Grenet, G. Gobinet, J. Pérou. Ghamillard, M. Chamillard.

Muni de cette nouvellecensuxçj le^Ol^n Henry » pouvait continuer la lutte. Ses « frères » et lui étaient à la icchercbe des ouvriers suspects d'appartenir au compa-. Lrnojinage ; ils s'efforçaient de surprendre leurs confi- 'fmces; ils les suppliaient de renoncer cà leurs erreurs;

' A7inales, p. SI, 84 b (B.-F. 146, loi).

- Le préambule et la conclusion du mémoire insistent à nouveau sur ces griefs patronaux.

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