CHAPITRE PREMIER
OUir.lNE DE LA GOMPAr.NIE
Une idée de M. de Venfadour. — Le F. Philippe d'Angoiimois. — Un grand amour catholique au XVIP siècle. — Le P. Suffren. — Un programme d'action catholique.
Dans le courant du mois de mai 1627, Henri de Lévis, duc de Ventadour, pair de France, prince de Maubuisson, comte de la Voulte, seigneur du Cheylard, Vauvert et autres lieux, eut soudain une idée dont la beauté subtile le ravit. Sans retard, il en reporta tout Phonneurà Dieu. Il lui sembla, dans cette heure d'illumination, que, si son dessein se réalisait, une floraison de bonnes œuvres couvrirait la terre de France, que l'ivraie de l'hérésie ne tarderait j)as à en être extirpée et que le « règne du Christ » se manifesterait alors dans sa gloire.
11 ne pouvait porter seul le fardeau dun pareil espoir et d'une pareille joie. Or il avait une grande ouverture de cœur pour le F. Philippe d'Angoumois, capucin. Il lui exposa ses plans dans le couvent du faubourg Saintllonoré, où ce rcligi(Mix demeurait *. Le pieux personnage était bien qualifié pour recevoir cette confidence. Depuis plusieurs années, il travaillaità écrire, en un style fleuri, copieux et illisible, le roman mystique du grand seigneur qui devient moine; et il pouvait trouver quelque ressemblance < iili< Ventadour et lllermogène de ses
' Le F. Pliilijjpr (lAngoumois était entré dans la province de Paris en la*.>9 ; il mourut le 23 décembre 1638. « âgé de 39 ans de religion ». (Manuel de la province de Paris. II. 71(5. — Hibl. nal. F. fr. n.ir.l cl ù.kld).
rêves ^ Quand il n'était pas occupé à raconter « les élans amoureuxet les saints entretiens d'une âme dévote-», ou à chanter « les royales et divines amours de Jésus et de l'âme ^ », il gémissait sur les plaies lamentables de la fille aînée de l'Église. 11 évoquait avec un frisson les souvenirs du règne précèdent. Car, alors, « Terreur et l'impiété étaient si communes et si fécondes que les actions brutales de la plupart des Français donnaient une si grande horreur de vivre aux gens de bien qu'ils désiraient plutôt la mort qu'ils ne faisaient la vie. Le huguenot était comme le maître; tout tremblait sous les menaces de son insolence, et à peine le pauvre religieux et Ihomme catholique reconnaissaient-ils son couvent et sa paroisse. La furie des uns avait tout renversé, et la douceur des autres avait cédé à leur rage. » Et la prière du capucin, implorant la fin de ces calamités, montait à la fois vers Dieu et vers la reine-mère.
Le F. Philippe écouta le duc avec quelque émotion. Il n'hésita pas à l'approuver. « Il lui fit voir que les religieux, renfermés par l'obéissance dans leurs cloîtres, quelque zélés qu'ils fussent, ne pouvaient commodément servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété; que les personnes du monde étaient proprement appelées à ces emplois, et que c'était à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes œuvres étaient réservés* ».
' Le triomphe de Vamour de Dieu en la conversion d'IIermogène, Paris. Buon, 1625. 111-4». — Le Se'minaire d'Hermogène, Paris, 1635, in-8°. Ces deux livres sont rares. Ils sont à la bibliothèque de l'Arsenal, T. 7,880 et 7,08o.
* Elans amoureux et saints entretiens d'une âme dévote. Paris, in-12», 16iM).
* Les royales et divines amours de Jésus et de Vdme, digne sujet des méditations d'Uermogène, Paris, in-12». 1G31. Ces deux volumes sont à la bibliothèque Nationale, (i). 47.980 et 47.983). Le second est dédié à Marie de Médicis dont Philippe d'Angoumois avait été, pendant quelque temps, le confesseur. La dédicace renlerme un parallèle extraordinaire entre la Vierge Marie et la reine mère et une com])araison fantastique entre l'état du monde ancien avant la naissance du Christ et l'état de la France avant la naissance de Louis Xllf.
* Annales, p. 4 t) (H -F. 10).
M. de Ventadour se sentit fortifié par cette première conversation, et il pria le capucin de « mettre par écrit ce qu'il avait conçu de ce dessein, avec quelques motifs pressants pour exciter les âmes généreuses à entrer dans cette sainte société ».
Le F. Philippe se rendit aux désirs de M. de Ventadour. 11 rédigea un court projet; Ton en fit un petit nombre d'exemplaires et l'on n'en distribua qu'à « ceux que Ton jugeait propres à l'esprit de la compagnie qui se préparait. » L'abbé de Grignan, depuis évèque de Saint-Paul- Ïrois-C bateaux et ensuite d'Uzès, fut le premier à qui le F. Philippe raconta le dessein de Ventadour. Ce digne ecclésiastique entendit avec joie la proposition « de s'engager à procurer la gloire de Dieu en tout ce qui dépendrait de lui dans son état * ». Et, dès ce jour, les trois amis eurent ensemble de fréquentes conférences pour chercher les moyens de faire éclore l'œuvre sainte. Mais sur ces entrefaites, le duc fut obligé de partir pour le Languedoc. La guerre venait de recommencer avec les huguenots.
La besogne qui interrompait ces conciliabules n'était point pour déplaire trop à Ventadour. A plusieurs reprises déjà, notamment en 1623 et 1025, il lavait accomplie avec une sorte de ferveur. 11 avait l'âme d'un croisé des anciens temps. Il haïssait dans l'hérésie beaucoup moins une menace pour le pouvoir royal qu'une révolte de l'orgueil contre l'Église infaillible. 11 se sentait la mission de venger son Dieu offensé. Dans cette nouvelle campagne, il commença par ravager consciencieusement les environs de Castres, puis porta ses exploits un peu plus à l'est et, le 8 niai 1628, prit le château du Pradel illustré par Olivier de Serres, il le fit raser et arracha les arbres et les vergers que l'auteur du Théâtre (V Agriculture avait plantés avec tant de frais. De là, il alla piller et brûler (juarante-sept vilhiges « aux environs de Nîmes -, le long
' Aiiualrs, p. :• i|{.-K. 10).
' Il ixloire générale dit Ijnu/uedoc, par Dorn Dcvic ri Dom Vais-
de la rivière de Vistre et dans toute la Vannage ». Ce dernier haut fait n'était point sans mérite. Le duc avait par là plus d'une terre; et il les dévasta sans hésiter, car les huguenots y pullulaient.
11 était, d'ailleurs, trop décidé à mettre sa fortune au service de Dieu pour en négliger inconsidérément les intérêts. En 1626, en récompense de ses exploits, les États du Languedoc, qu'il présidait à Béziers, lui avaient accordé vingt mille livres de gratification * Cette fois, le roi lui-même, par lettres patentes du 17 novembre 1628, lui fit un don considérable sur les biens des rebelles. Et Ventadour avec un soin scrupuleux se faisait payer. En décembre de cette année, il manda auprès de lui, à Avignon, les consuls de Vauvert, leur annonça qu'il se substituait aux habitants de Nîmes, « alors dans la révolte», auxquels la commune devait certaines sommes et leur déclara qu'il les garderait prisonniers jusqu'au jour où la commune lui aurait versé cet argent. Les gens de Vauvert furent obligés, pour délivrer leurs magistrats, d'emprunter 11 559 livres; et le duc leur remit un reçu, signé de la duchesse, qui devait les garantir contre les revendications des créanciers évincés^.
Il accomplissait, à cette même heure, le sacrifice le plus douloureux de sa vie. En 1619, il avait été fiancé à Marie- Liesse de Luxembourg-Pinei, alors âgée de huit ans, qui était élevée au château de la Voulte, sous les yeux de sa future belle-mère, dans les habitudes de la plus stricte dévotion. En 1623, il l'avaitépousée; et la traitant comme une petite sœur, il était allé habiter avec elle â Paris le vieil hôtel de la famille, situé au coin de la rue de Tournon et de la rue du Petit-Bourbon ^. La jeune duchesse
sette, continuée par E. Roschach. t. XI, p. 1,025, 1,043, et E. Arnaud, Histoire des proies tan Is du Vivarais et du Velay, t. I, p. 349.
* Histoire générale du Languedoc, t. XI, p. 1,002.
* J'ai trouvé aux Archives communales de Vauvert (BB. J, p. 18-19 et 47) le détail de cette curieuse affaire. M. P. Falgairolle m'a communiqué une copie du reçu signé par la duchesse (mêmes archives, DD. 9).
^ Aujourd'hui rue Saint-Sulpice.
y avait achevé de grandir au milieu des exercices de piété; et, aux côtés de ce mari plus Agé quelle, et qui rêvait une vie de prêtre, elle sentit un intime attrait qui, de plus en plus, l'appelait vers le cloître. Dans Tintervalledes campagnes militaires, les deux époux se confiaient leurs pensées obsédantes. En septembre 1628, Ventadour, laissant à Montmorency tout le soin des opérations, vint rejoindre sa femme à Avignon. Elle lui dit sa confiance dans un religieux, le Père Grégoire de Saint-Joseph; et tous deux lui apportèrent, d'un commun accord, le récit « de leurs célestes inspirations et des troubles qu'elles leur causaient ». Il leur fallait la sanction divine, et ils s'en ouvrirent au P. (irégoire. Un matin, le 24 septembre, ils se présentèrent à l'église des Carmélites et, en présence du Saint-Sacrement exposé, « ils offrirent à Dieu, dans la simplicité de leur cœur, leur très pur amour conjugal et le transformèrent en le très pur amour angélique* ». Mais tout ne se passa qu'entre eux et Dieu. Pour le moment, ils ne changèrent rien à leur train extérieur. Après l'éditdegràce qui rétablissait la paix (27juin 1629), le duc revint à Avignon avec une autre ambition que celle de porter les armes. « Vivant donc alors comme frère et sœur, ils étaient convenus de ne plus se donner entre eux d'autres noms que ceux-là, et cette façon de s'appeler était une marque certaine et réciproque qu'ils persisUiient dans la résolution qu'ils avaient prise. » La dernière immolation n'était pourtant pas exécutée : « Il lui restait à suivre ses inspirations ou à s'en détourner. à garder sa jeune et sainte épouse, ou à l'oiïrir en s'offrant avec elle ». Le 19 septembre, une cérémonie éclatante eut lieu à la chapelle du Carmel d'Avignon. Les cheveux de la duchesse tombèrent sous les ciseaux. C'était le premier symbole de l'irréparable. Le duc fit ses adieux à celle
* Un uiionyiiu* a publié un livre intitulé: Le duc et la duchesse de V'euludour ; un f/niud amour cliri'lien au dix-seplième siècle. Paris, 188«J. Il y utilise le nuinusc ril du P. Paul du Saint-Sacrement, carme, qui écrivit cette histoire au moment où elle eut lieu. Ce sont des citations de ce manuscrit que j'indique ici. Voir paK«'>^ ^''' ''' ' '»♦>• l'»*?. l'i*».
ORIGINE DE LA COMPAGNIE Ib
qu'il admirait avec une pieuse tendresse et, tout frémissant encore du sacrifice, revint à Paris avec une volonté passionnée de travailler sans plus de retard à l'exaltation de l'Église K
En môme temps que lui arrivait M. de Grignan. Ils s'en allèrent tous deux voir le F. Philippe. Gomme entrée en matière, ils lui montrèrent le petit imprimé qu'ils avaient précieusement conservé ; et après lui avoir ainsi prouvé la constance de leur zèle : « Eh bien ! mon Père, lui dirent-ils, ne voulons-nous pas continuer ce que nous avons commencé pour la gloire de Dieu ? — Oui, messieurs, répondit le capucin, il y faut travailler avec plus de soin que jamais ».
Lui-même avait déjà fait une recrue. G'était Henri de Pichery, maître d'hôtel ordinaire du roi, et fort zélé pour le service de Dieu ; et il fut entendu que les quatre personnages se réuniraient toutes les semaines, le samedi, au couvent de la rue Saint-IIonoré, dans un lieu nommé la chambre du roi. La Compagnie qui fut le résultat de ces entretiens s'est toujours souvenue avec émotion que « ce lieu de pauvreté fut la crèche où elle prit naissance - ».
Les quatre amis étaient surtout préoccupés de deux points : grossir un peu leur nombre et préciser de plus en .plus leurs plans. Ils tremblaient de solliciter le concours d'hommes qui n'auraient pas été vraiment qualifiés par la Providence et comme mis à part pour l'œuvre sainte. Avant que de s'adresser à personne, ils implorèrent Dieu avec beaucoup de ferveur : « Seigneur, direntils, vous qui connaissez le secret de tous les cœurs, montrez-nous celui que vous avez choisi pour être du nombre de la Gompagnie que nous commençons ! » Le même nom
* La duchesse ne prononça ses vœux qu'en août 1634. Le duc, qui était resté cinq ans sans la voir, revint alors de Paris pour l'aider à fonder un monastère du Carmel à Ghambéry. Lui-même fut ordonné sous-diacre et définitivement engagé à l'Eglise, le 22 septembre 1641.
'^ Annales, p. 5 (B.-F. 44).
se présenta à leur esprit. Arunanimité, ils désignèrent le P. Suffren comme le plus capable de les aider ^
Ce jésuite avait toutes les vertus éminentes qui devaient lui assurer la confiance de ses futurs confrères. Il édifiait le monde par des austérités si grandes que ses supérieurs avaient dû placer à côté de lui un frère chargé de le modérer. Personne ne se souvenait de l'avoir vu venir au Louvre en voiture. Confesseur de Marie de Médicis, il avait manifesté un art savant de diriger une âme royale et un zèle tenace pour le triomphe de la vraie foi. Devenu, en décembre 1625, confesseur de Louis XIH, il continuait à travailler avec ardeur dans l'intérêt de l'Église, Le roi s'était mis entre ses mains : « Car je veux, lui avait-il dit à trois reprises différentes, je veux me sauver à quelque prix que ce soit ». Lorsque, la veille de la Nativité, il eut exercé pour la première fois son ministère, le roi « se releva du tribunal de la pénitence si satisfiiit de son nouveau confesseur qu'il se rendit aussitôt auprès de la reine mère, et lui déclara, dans son enthousiasme, qu'aucune confession ne lui avait donné une égale consolation. » il semble bien que Richelieu ait un moment redouté l'infiuence de ce jésuite -. Dans le conseil du roi, le P. Suffren était du parti de ces dévots qui, pour rien au monde, n'auraient risqué de brouiller Sa Majesté Très Chrétienne avec Sa Majesté Catholique et qui ne pensaient point que, la Rochelle abattue, il y eût lieu de laisser aux huguenots une abominable liberté d'errer. C'est pourquoi il approuva fort le projet que le F. Philippe vint lui exposer au Louvre de la part de ses amis.
Avec beaucoup de prudence, on s'assura d'autres collaborateurs. Ce furent d'abord le marquis d'Andelot, lieutenant général au gouvernement de Champagne, et son fils, François de Coligny, qui était ecclésiastique. Ces sept personnes en attirèrent d'autres, parmi lesquelles
« AnnaUs, p. 5 ô (B.-F. 12).
■ Le P. Prat, Recherches historiques et critiques sur la Compa f/nie lie Jésus en France au temps du P. Coton (Lyon, 187t>-79), t. IV. jxi.ssim notamment p. 566, 568, 570.
Zamet de Saint-Pierre, neveu de l'évéque de Langres, un maréchal de camp, Gédéon de Vie, deux évêques, celui de Saint-Flour, Charles de Noailles, celui de Bazas, Jean Jaubert de Barrault, à la veille de devenir archevêque d'Arles, l'ambassadeur de France à Rome, Jean de Galard de Béarn, comte de Brassac * et le P. de Condren, général de l'Oratoire.
Le comité d'action catiioliquc était fondé.
Depuis la fin du xvi*^ siècle, les maisons religieuses, d'ordres anciens ou nouveaux, semblent sortir de terre, et il est remarquable qu'elles abritent des âmes plus portées à la vie active qu'à la vie contemplative. Pour un couvent de Carmélites, il se fonde trois couvents d'Ursulines. Celles-ci se vouent à l'instruction des jeunes filles et au soin des pauvres; et, en moins d'un demi-siècle, elles ont en France plus de trois cents établissements. A la voix de François de Sales et autour de M™^ de Chantai, les Yisitandines se consacrent à la consolation des malades et au soulagement des indigents. César de Bus institue, en 1392, les Pères de la Doctrine chrétienne pour instruire les ignorants. Vers 1611, BéruUe, Bourdoise et Vincent de Paul ont entre eux cette fameuse conférence en prière à la suite de laquelle chacun se met à réaliser le rêve de son cœur. Bérulle décide de créer une congrégation de prêtres capables d'instruire la jeunesse, d'élever les clercs et d'enseigner le peuple par la prédication. Vincent de Paul organise ses missions pour combattre l'ignorance et le paganisme des campagnes. Adrien Bourdoise, préoccupé de rétablir la discipline et la régularité dans la cléricature, poursuit son dessein d'amener les prêtres des paroisses à vivre en commun et il établit la maison de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
' Annales, p. G (B.-F. 13-14).
Les amis qui délibèrent chez les capucins de la rue Saint-Honoré ont-ils remarqué un besoin dont personne encore ne se soucie et qu'ils se proposent de secourir? C'est ainsi que débutent d'ordinaire les efforts qui conduisent à quelque fondation. C'est l'obsession de certaines souffrances qui a fait créer, sous le patronage de l'évèque de Paris (1618), une maison pour les galériens. C'est l'expérience de détresses déterminées qui donnera naissance aux Filles de la Charité (1628). C'est devant le spectacle douloureux de l'hérésie qu'Hubert Charpentier décidera d'instituer les Frères du Calvaire, d'abord dans le Béarn, puis au mont Valérien. Or ce n'est pas une pensée de ce genre qui groupe M. de Ventadour et ses compagnons. Ce qu'ils rêvent, c'est « d'entreprendre tout le bien possible etdéloigner tout le mal possible en tous temps, en tous lieux et à l'égard de toutes personnes ^ ». La Compagnie qu'ils fondent « n'a ni bornes ni mesures ni restrictions que celles que la prudence et le discernement doivent donner dans les emplois ».
Tous les corps ecclésiastiques ou religieux et toutes les Compagnies de piété ont une fin commune : « La parfaite charité qui consiste à honorer Dieu, servir le prochain et travailler à sa propre perfection ». Mais chacun adopte, en fait, un travail qui lui est propre, « comme à saint IJenoit le chœur, à saint François la pauvreté, à saint Dominique la prédication, à saint Ignace Tinslruction de la jeunesse et les missions, à sainte Thérèse l'oraison et la mortification ». Cette vocation spéciale de chaque communauté détermine une façon particulière de penser et d'agir, c'est-à-dire « l'esprit du corps, son formel, ce qui le distingue des autres corps, son moyen propre pour tendre à la fin commune ». La Compagnie nouvelle se distinguera précisément par sa volonté de n'avoir pas un
* Pour celtt' peust'o v\ son développoment, voir dans les Annales, p. 111-11.5 (H. -F. 193-197), le mémoire qui fut envoyé, on 1600. par les confrères de Paris «'i ceux des provinces sous ce titn- : De l'esprit de la Compafpiie du Saint-Sacrettieid. Sauf indication coritraire, c'est â (••• nicnKiiit' ((uc soni fMii|iiiiiilt'M's les citations qui vont suivre.
esprit particulier, mais seulement l'esprit g-énéral de rÉglise.
Tout ne se û\it pas encore, qui devrait se faire. Les confrères ne le contestent pas; ils savent qu'il reste des détresses à comprendre et des obligations précises à découvrir. Ils entendent « embrasser toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées, et s'appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l'étendue de la charité ». Mais quand même tout ce qui doit être tenté le serait en effet, l'œuvre des œuvres serait encore nécessaire. 11 y aurait à coordonner toutes ces entreprises, à leur donner une unité véritable, à leur assurer toute leur portée. Il est bon, par exemple, que quelques personnes se consacrent aux intérêts des galériens; mais il serait précieux qu'elles le fissent dans un esprit commun avec tous ceux qui prétendent aider, sous une forme quelconque, toute autre catégorie de misérables. Dispersés, les efforts perdent de leur effet. Concertés, ils peuvent être très puissants. L'aumône peut servir au salut des âmes, et la Compagnie est convaincue qu'entre les mains de personnes ingénieuses et dévouées elle estun excellent moyen d'espionnage sacré et que rien ne peut mieux servir à la découverte et au châtiment des hérétiques.
C'est la pensée constante du Très Saint-Sacrement de l'autel qui communiquera à tant de travaux une signification identique. La Compagnie veut « faire honorer partout le Saint-Sacrement et procurer qu'on lui rende tout le culte et le respect qui sont dus à sa divine Majesté ». « Ce soin marque une différence formelle des congrégations et des confréries qui s'appliquent â l'honorer par des dévotions et des exercices de piété. » De semblables pratiques sont très bonnes, et la Compagnie s'applique à les susciter dans toutes les villes et dans toutes les paroisses. Mais elles n'ont qu'une influence restreinte et il faut obtenir par tous les moyens l'adoration de ce mystère; il faut surtout l'obtenir de ceux qui la refusent. L'on transformera toutes les œuvres en autant d'efforts pour atteindre ce résultat.
La Compagnie exalte donc chez ses membres le sentiment des devoirs personnels. Ceux qui la composeront n'auront point comme tâche de préparer pour d'autres des charges dont ils ne prendraient pas eux-mêmes leur part. Us « dirigeront leur intention » à consacrer tous leurs actes à la poursuite de la Gloire de Dieu. Ils commenceront par donner l'exemple de la piété. Ils auront soin d'assister tous les jours au sacrifice de la messe. Lorsqu'ils rencontreront le Saint-Sacrement porté aux malades, ils s'empresseront de descendre de cheval ou de carrosse et ils l'adoreront: pour peu qu'ils le puissent, ils l'accompagneront jusqu'à la maison du malade ou, s'il en revient, jusqu'à Téglisc. A Paris, à chaque séance, le Supérieur demande si quelqu'un a eu l'occasion d'escorter ainsi le Saint-Sacrement, « et tous ceux qui en ont eu la grâce se découvrent en disant tout haut : J'ai reçu cet honneur-là * ». On leur recommande d'avoir, à l'église et chez eux, une piété spéciale pour le Saint- Sacrement. Ils mettront dans leurs oratoires des tableaux ou des images pour se rappeler sans cesse leur engagement d'honorer particulièrement ce mystère. Ils visiteront les malades des hôpitaux, les prisonniers, les pauvres honteux. Ils tâcheront de répandre partout consolations et secours. Ils reprendront avec courage quiconque, en leur présence, offensera par actes ou paroles la sainteté divine. Ils s'efforceront de bien instruire leur famille et la mettront en état de donner à tous le bon exemple. Us ne se contenteront pas d'éviter les querelles; ils feront tout pour apaiser les différends, arranger les procès et empêcher les duels. . .
Il semble que ce ne soit là que de la morale et de la piété personnelle. Mais voici à quoi sert la Compagnie. C'est d'abord à renouveler sans cesse la consécration de
' Annalr.s. p. 'M A\ V . -1 (' ,.. KKi h (H. -F. ls:.i. Voir Vie de M. (le Jleiili/. nar W V. J.-lJ. de fcjaiiil-jiire. p. 'A\l cl siiiv.. Vie de M. Alain de Sulininiliac. cvèijae de Cajioi's, par (Ihastcjiet, p. 545, Vie de M. Olier, par Paillon, t. il, p. 75-91. Ji' citerai souvent ce dernier ouvrage, et toujours d'après la cpiatrième édilion (1873).
ses membres. La séance s'ouvrira et se fermera par des prières qui seront dites par un ecclésiastique. Avant d'aborder Tordre du jour, l'on écoutera une lecture pieuse, extraite la plupart du temps de Vlmitation de Jéms-Christ ou du Combat spirituel, du P. Scupoli S puis une méditation ou conférence d'un confrère; celle-ci durera un quart d'heure environ, et les assistants seront invités à communiquer à l'assemblée leurs propres réflexions sur la question traitée^. Tous les premiers jeudis du mois, l'on remplacera cette conférence par la lecture des « statuts » et des « exercices » de la Compagnie; et chacun sera prié de dire quels manquements il a observés. En 16o8, Ton arrêta la liste de quelques sujets et Ion décida que, chaque mois, un de ces sujets serait étudié dans un ordre qui fut établi ^. Les confrères s'astreindront enfin à un certain nombre de dévotions. Deux d'entre eux, un ecclésiastique et un laïque, communieront tous les dimanches au nom de la Compagnie. Tous ensemble communieront le jeudi saint et le jour de l'octave; et, pendant le reste de la semaine sainte, il 3^ en aura deux, chaque jour, pour recevoir l'eucharistie et prier en faveur du roi et de la société.
^ Les procès-verbaux delà Compagnie de Limoges notent avec soin, pour cliaque séance, l'ouvrage dont on lit un fragment et le sujet de l'exhortation [BulleLin de la Société archéologique du Limousin, t. XLV, p. 388-416).
- Le Chrétien intérieur, de M. de Bernlères-Louvigny, est un recueil des instructions que ce personnage faisait à la Compagnie de Gaen.
=* « Janvier : ... de l'esprit, de la conduite et des emplois de la Compagnie. — Février: ... des moyens de servir Dieu dans sa famille. — Mars: ... de la visite des hôpitaux et de la manière de traiter avec les malades. — Avril:... de l'instruction des pauvres de la campagne. — Mai: ... de la manière de traiter ave des religionnaires. — Juin:... de la manière de traiter avec les nouveaux convertis. — Juillet: ... de la manière de traiter avec les prisonniers. — AoiU: ... des moyens de traiter avec les filles débauchées et des manières dont iffaut user pour les convertir. — Septembre: ... des moyens de servir Dieu à la campagne et pendant les voyages. — Octobre: ... de la manière de visiter les ])auvres honteux. — Novembre: ... des moyens de servir Dieu dans sa paroisse. — Décembre: ... des moyens de faire honorer le Saint-Sacrement.
La Compagnie doit surtout habituer ses membres à poursuivre, non des vues personnelles, luais l'intérêt certain de lEglise universelle. Elle y travaille déjà en les amenant à se réunir, à échanger leurs avis et à combiner leurs efforts, « vu que cette conduite porte en soi désappropriation de sentiment, déférence et soumission ». Le chrétien qui se donne pour les autres doit s'oublier lui-même. Il ne s'oublie pas s'il entend agir à sa guise et se réserver le droit d'avoir raison contre ses collaborateurs. C'est pourquoi la Compagnie insistera sur « la subordination des membres entre eux, et de tous ensemble à l'égard du supérieur et directeur par le seul titre de la charité qui ne rend pas moins soumise leur obéissance volontaire que celle dont on s'acquitte par vœu dans les congrégations régulières ».
Enfin, tout en les dégageant des vues individuelles, la Compagnie leur fournira des tâches précises, et eux-mêmes trouveront en elle les moyens de réaliser ce que, tout seuls, ils seraient impuissants à faire. Ils recevront d'elle une délégation qui les obligera d'aller visiter des malades désignés. Us raconteront ce qui aura pu alïliger leur âme; ils dénonceront les scandales qu'ils auront constatés, les blasphémateurs ou jureurs qu'ils auront entendus, les hérétiques dont ils auront pu surprendre la propagande, bref tous les faits ou actes qu'il faudrait réprimer. Si la Compagnie comprend des membres de toutes les catégories sociales, il y aura bien toujours quelqu'un pour se charger de toute affaire un peu importante. Les ecclésiastiques s'emploieront à peser sur le clergé et à provoquer, par exemple, tous les mandements nécessaires. Les magistrats mettront en mouvement toutes les armes de la justice. Les administrateurs se souviendront, dans leurs fonctions, de tout ce qui leur aura été signalé. Les particuliers, voyant à leurs efforts et à leurs dénonciations un si beau résultat, redoubleront de zèle.
(juand une œuvre existe déjà, qui s'occupe de ])rocurer tel ou tel bien, on s'efforcera de l'aider efficace-
ment et de la maintenir ou ramener dans la meilleure des voies. 11 suffira, pour cela, d'avoir des intelligences parmi ceux qui la dirigent; par l'intermédiaire de confrères tenaces, on y fera pénétrer l'esprit de la Compagnie. Quand on constatera des besoins négligés ou un mal qu'il importe de supprimer, la Compagnie fondera l'œuvre qui, publiquement, se chargera de ce travail. Quelques-uns de ses membres grouperont autour d'eux des hommes ou des dames, mais sans leur révéler l'existence du comité qui les en charge. L'on aura rendu à de braves gens le service de les lancer dans une action utile et, sans qu'ils s en doutent, on dirigera cette action dans le sens qu'il faut. On appréciera même leur valeur cà les voir agir; et, s'ils s'en montrent dignes, on pourra les initier au secret du saint complot. Les œuvres particulières que l'on suscitera seront comme des écoles préparatoires à une activité plus haute et plus vraiment « catholique »*.
Ce serait un rêve absurde que de vouloir amener les hommes à s'entendre toujours pour le bien à réaliser. Chacun est persuadé que ce qu'il tente d'accomplir a seul une valeur essentielle, et que les autres chrétiens, tout en étant mus par d'excellentes intentions, ont tort de ne pas penser et agir exactement comme lui. La vérité, pour un membre de la Compagnie, est qu'il faut que tout se fasse, que les malades soient secourus, que les blasphémateurs soient châtiés, que les pauvres soient assistés, que les protestants ne puissent pas avoir d'hôpitaux, que les filles tombées soient relevées, que les proxénètes soient entravées dans leur commerce, que les artisans n'aient pas d'idées subversives, que les ministres huguenots n'aient pas à se féliciter de leurs entreprises.... Qu'il y ait des gens pour se vouer exclusivement à un de ces soins, c'est à merveille. Mais comme il serait impossible de les décider à concerter eux-mêmes ce qu'ils font, il est plus simple d'obtenir ce
' Cf. Annales, p. 107 (B.-F. 187).
résultat sans eux. Ignorant qu'ils sont menés, ils auront l'entrain d'hommes qui se figurent suivre leurs sentiments propres; leur travail donnera tout son fruit, sans avoir les inconvénients de la fantaisie individuelle. Nous comprenons maintenant le caractère essentiel de la Compagnie : « Elle n'agit point de son chef, ni avec autorité, ni comme corps, mais seulement par ses membres, en sadressant aux prélats pour les choses spirituelles, à la cour et aux magistrats pour les choses temporelles... Elle excite sans cesse à entreprendre tout le bien possible et à éloigner tout le mal possible tous ceux qu'elle juge propres à ses fins sans se manifester ellemême ^ ». Un drame bien charpenté se jouera, dont la conclusion sera la gloire de l'Église. Le spectateur s'imaginera que chacun des acteurs a bien linitiative de ses gestes et de ses paroles. La plupart des acteurs euxmêmes rempliront un rôle en ignorant que c'est un rôle, en se figurant inventer ce qu'ils disent ou accomplissent. Mais quelqu'un qui serait dans la coulisse comprendrait vite que tout est machiné, que chaque « scène à faire » est préparée d'avance et que les péripéties les plus surprenantes ont été longuement méditées par un régisseur subtil, agissant au nom d'un auteur mystérieux.
* Annales, p. H4 (B.-F. 197).