CHAPITRE IT
La « livrée d'un Dieu caché ». — Meneurs et menés. — Dossiers secrets. — Subordination des comités des provinces. — Garanties du mystère. — Testaments et archives. — Le personnel de la compagnie. — Prêtres et laïques. — Bourgeois et gens de robe ou d epée. — Des yeux et des mains partout.
Ventadour et ses amis virent bien, dès le premier jour, que le secret était pour leur « cabale » la condition du succès et même de l'existence. Il est clair, pourtant, qu'ils ne pouvaient guère présenter à leurs futurs collègues, comme motif du mystère obligatoire, cette volonté de mener de façon occulte leurs contemporains et de mettre la main dans tout. Ils avaient, à l'usage de leurs pieux adhérents, une fort jolie explication. Les amis d'Angers lui ayant demandé « ses sentiments sur le soin qu'elle a toujours pris de demeurer cachée et, autant qu'elle a pu, inconnue », la Compagnie de Paris leur « envoya un mémoire des moyens de se conformer à la vie cachée de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement, à qui toutes les Compagnies qui portent ce nom doivent tâcher de ressembler par le secret et leur silence » (1G33) ^
Le malheur est C[ue cette édifiante raison n'a été trouvée qu'après coup. La Compagnie était déjà fondée et il
* Annales, p. 23 (B.-F. 49). Cf. le règlement des Sociétés de petites villes, publié par dom Beauchet-Filleau, en appendice aux Annales (p. 300;.
était décidé qu'elle devait rester secrète à une époque où elle ne portait encore aucun nom. Au commencement de 1630, elle n'avait point de titre particulier. « Elle s'appelait seulement la Compagnie, raconte d'Argenson, et il y a apparence qu'on s'était si bien accoutumé à la nommer de la sorte, qu'on a toujours continué, de sorte que dans le dernier temps, quand les confrères en parlaient, ils s'entendaient en disant : « Allons à la Compagnie. Où se tient la Compagnie ? Je viens de la Compagnie^ ». Il en fut du nom de la société comme du jour qui fut choisi pour ses réunions. Les statuts portent : « L'on s'assemblera toutes les semaines une fois, qui sera d'ordinaire le jeudi à cause du respect que la Compagnie porte au Saint-Sacrement, institué en ce jour ^ ». Or, dans les débuts, on n'avait pas eu cette belle pensée. Les fondateurs de l'association « choisirent d'abord le samedi pour faire leurs conférences ». C'est d'Argenson qui nous l'apprend, et il continue : « Cependant ils trouvèrent à propos, quelque temps après, de fixer leurs entretiens au jeudi. Ce n'était pas qu'ils eussent alors pour objet la dévotion au Saint-Sacrement, à qui ce jour est particulièrement dévoué; mais la divine Providence les conduisait où ils ne pensaient pas aller. Elle les préparait sans qu'ils le sussent à donner à leur Assemblée le titre glorieux de la Compagnie du Saint-Sacrement et à brûler du zèle d, procurer toutes sortes d'honneurs à l'adorable Eucharistie par tous les moyens possibles '. »
Ainsi, c'est sans arrière-pensée d'édification que les confrères prirent le jeudi pour le jour de leur réunion. Puis, c'est la dévotion particulière du jeudi qui leur suggéra l'idée du titre à donner à leur œuvre. Et quand le titre fut choisi, l'on y trouva toutes sortes d'avantages : « Ce fut avec beaucoup de raison, dit d'Argenson, qu'une
' Annales, \^. 7 (B.-F. 16).
« Annales, p. 143 h (B.-F. 245). Cf. les statuts de Poitiers, (dom Hcaufhel-FilU'au, p. 285).
' Annales, p. 5 6 (B.-F. 12).
Assemblée si secrète et si cachée voulut se revêtir des livrées d'un Dieu véritablement caché ^ »
Le mystère ne permet pas seulement de diriger, sans qu'ils s'en doutent, des gens qui ignorent jusqu'à l'existence de la cabale. Il peut avoir son utilité dans la Compagnie elle-même. Présenté comme une façon de pratiquer l'humilité, il sert à justifier une distinction commode entre les « officiers » (nous dirions aujourd'hui le comité ou le bureau) qui mènent et les simples membres qui se laissent mener. Ceux-ci ne doivent pas être mis au courant de tout et ils ne peuvent même pas apporter à la société, de leur propre initiative, des propositions relatives à certaines questions. Les statuts sont formels : « Les propositions qui regarderont l'Église, les ordres religieux, les affaires publiques ou la conduite de la Compagnie ou autres sujets importants ne se feront jamais publiquement qu'après en avoir conféré en particulier avec le Supérieur qui en ordonnera selon sa prudence'^ », Les confrères ne doivent même pas prononcer en assem- ])lée générale les noms des personnes qu'ils conseillent d'admettre. Primitivement, ils le pouvaient. Mais, en 1643, on arrêta que ces noms seraient donnés au seul Supérieur et que celui-ci « en parlerait à la Compagnie quand il le trouverait à propos » et l'on ajouta que toute nomination de membre nouveau devrait être agréée au préalable par les « officiers^ ». Les statuts prévoient jusqu'à la transmission de secrets que les officiers successifs seront seuls à connaître : « Le Supérieur, le Directeur et le Secrétaire qui entrent en charge doivent demander, chacun en particulier, à ceux qui en sortent, s'il n'y a point quelque traditive secrète à savoir pour se garder d'être surpris, comme si quelques-uns ont été proposés pour entrer dans la Compagnie, que l'on n'a pas cru devoir admettre et qui peuvent chercher l'occasion d'une nouvelle supério-
* A finales, \). 7 (B.-I^. 17).
* Annales, p. 149 6 (B. -F. 254).
' Annales, p. 45 b (B.-F. 85).
rite pour y être reçus, s'il y a quelque maison où il y ait raison de ne pas tenir l'assemblée, s'il se trouve quelque personne qui sème de mauvais sentiments dans la Compagnie et des desseins particuliers qui puissent lui faire tort, si quelques-uns affectent trop de faire des propositions, et ainsi certaines choses qui ne doivent pas être connues de toute la Compagnie, mais que les principaux officiers ne doivent pas ignorer pour se parer de certains inconvénients qui en peuvent arriver^ ». En d'autres termes, il arrivera que ces dossiers secrets concernent des confrères.
Il ne suffit pas à ceux qui dirigent ce comité d'action catholique d'avoir dans leurs mains la Compagnie de Paris. Ils entendent que rien d'important, dans les succursales des provinces, ne se fasse sans leur formel assentiment. Celles-ci écrivent à la Compagnie pour toutes sortes d'affaires, et ce commerce de lettres fait « une bonne partie de ses occupations ^ ». Le secrétaire de la Compagnie est chargé, dans les débuts, de dépouiller toutes ces lettres. Plus tard, on lui donne un collègue qui se consacre à cette besogne; et celle-ci est si absorbante qu'en 16ul on décide que « le secrétaire des dépèches » sera changé tous les trois mois'. En 1657, il faut même la partager entre deux « officiers » *. On juge si importante cette direction minutieuse des succursales des provinces que, plus tard, quand le malheur des temps rendra dangereuse toute cette correspondance du secrétariat, on décidera que chaque Compagnie serait en rapport particulier avec un confrère (]c Paris et recevrait par
• Annales, j). I."i8 b (li.-F. 271;.
' Annales, p. 6(i (B.-F. 120).
» Antiales, p. 67 (U.-F. iii).
* Annales, p. 90 b (U.-F. 171).
celui-ci les instructions nécessaires ^. A Paris, les « officiers » prennent peu à peu l'habitude de répondre aux questions posées ou d'envoyer des prescriptions sans consulter l'assemblée générale 2.
Les Compagnies des diverses villes du royaume n'ont pas licence de correspondre entre elles. Une d'elles, en 1645, s'avisa d'écrire à plusieurs autres et d'envoyer toutes ses lettres à celle de Paris pour les faire tenir suivant leurs adresses. « Mais l'Assemblée résolut, le 6° de février, de supprimer toutes ces lettres et jugea que, pour le bon ordre et pour maintenir toutes les Compagnies dans la règle du pur service de Dieu, elle devait conserver elle seule toute leur correspondance, afin de les avertir des choses nécessaires quand elle le trouverait à propos ^. » Ces rapports des succursales entre elles ne serviraient qu'à découvrir le secret de la société, affaiblir le lien des filles avec la Mère, et détruire « leur subordination qui leur donnait bénédiction '^ ». Tout ce que l'on concède, comme une faveur extraordinaire, c'est que deux Compagnies, dans le ressort d'un même Parlement, pourront avoir des relations l'une avec l'autre. C'est ainsi qu'on l'accorde, en 1655, à Bordeaux et à Limoges, puis à Nîmes et à Avignon. Encore ne s'y résigne-t-on que sur de très longues sollicitations ". Il faut que les <( officiers » de Paris tiennent bien tous les fils qui font mouvoir la machine.
Surtout ils ne veulent laisser à personne le soin de fonder des succursales. Il ne peut s'en établir une qu'après qu'on a « envoyé le mémoire de ceux qui doivent la composer et que celle de Paris en a été satisfaite. La coutume de celle-ci était de se faire toujours bien informer de la piété des sujets qui voulaient lier une nouvelle Compagnie parce que de là elle jugeait du progrès que pourrait
* Annales, p. 110 (13. -F. 190).
- Amiciles; p. 108 b (B.-F. J89).
^ Annales, p. 50 b (B.-F. 94).
* Annales, p. 80 b (B.-F. 1.o3).
" Annales, p. 83 6, 8G. 98 (B.-F. IbO, 154, 1/4^.
avoir l'éUiblissemcnt, et elle ne lui envoyait les statuts et le cachet dont elle faisait présent à toutes les Compagnies des provinces, qu'après qu'elle était assurée de la solide vertu des particuliers qui la formaient ^ » Ce sont les « officiers » qui réunissent ces renseignements et qui décident en dernier ressort.
Ils n'admettent pas qu'une Compagnie d'une ville travaille à en susciter une nouvelle dans une autre ville. « Le 2™'^ d'octobre 1653, raconte d'Argenson, sur ce que la Compagnie de Marseille avait communiqué les statuts pour en établir une à Montpellier et à Beaucaire, on lui fit écrire qu'elle avait agi contre les règlements et que cette conduite détruirait la correspondance que toutes les Compagnies du royaume devaient avoir avec celle de Paris pour les maintenir dans l'esprit primitif, et pour favoriser et soutenir les œuvres qu'elles pourraient entreprendre. On manda la même chose à celle de Gaen qui désirait avoir correspondance avec celle de Rouen -. »
Tout ce qui est permis à ces Gompagies des provinces, c'est de créer ce qu'on nomme les « petites sociétés du Saint-Sacrement » dans les bourgs ou les villages. Elles chargeront un de leurs membres cîe grouper quelques personnes d'honneur et de bonne volonté autour d'un programme qui sera celui du < Saint-Sacrement ». Mais ce mandataire de la Compagnie aura l'air d'agir en son nom personnel. Il ne dévoilera pas l'œuvre dont il fait partie. Les hommes qu'il rassemblera ne soupçonneront pas qu'ils sont englobés dans une vaste organisation. Us ne risqueront pas de révéler un secret qui ne leur aura jamais été confié-*.
Quand on y regarde de près, il y a donc autre chose que de l'humilité dans les précautions dont la Compagnie
' Annales, p. 67 b (B.-F. 122).
* Aîinales, p. 78 (B.-F. 140). Cf. p. 110 (B.-F. 191).
^ Annalett. p. 24 (B.-F. 50).
s'entoure. Les confrères, quand le mystère de leur travail est en jeu, n'hésitent pas à donner des entorses à la vérité. C'est ainsi qu'en 1645 ceux de Périgueux imaginent de faire approuver par leur évèque les statuts d'une confrérie du Saint-Sacrement « pour servir de manteau à la Compagnie^ ». François de la Béraudière croit approuver une confrérie de piété; il ne soupçonne rien de la réalité qu'on lui demande de bénir.
Le secret, on le voit, s'étend jusqu'aux évèques, à moins que la Compagnie de Paris, connaissant l'esprit de tel ou tel prélat, n'autorise les confrères à lui « communiquer charitablement » les statuts-. Il y aura des évèques dans la cabale. Mais il y en aura d'autres à qui l'on ne fera pas l'honneur de les initier et qui sentiront autour d'eux une force occulte peser sur leur diocèse.
Pour maintenir ce mystère propice, la Compagnie s'imposera tous les ennuis. A bien des reprises, elle trouverait commode de faire imprimer ses statuts. Le 16 avril 1634, elle se l'interdit pour se garantir mieux contre les indiscrétions; et le 21 mai 1043, elle confirme à nouveau cette loi gênante qui, en maintes occasions, l'oblige à de longs travaux de copie ^. Quand un confrère a particulièrement besoin d'être instruit des règlements, on ne lui en communique que des exemplaires manuscrits, et on a soin qu'il ne les garde pas trop longtemps. Un papier qui se promène peut tomber sous des regards malveillants. Un souci des « officiers » est constamment de ramener au dépôt secret celles de ces pièces qui peuvent avoir été prêtées*.
Le soin jaloux du mystère doit être concilié avec les intérêts matériels de la société, lesquels ne sont que les intérêts de Dieu et de son œuvre. Pour l'assistance des
* Annales, p. 52 (B.-F. 97), Inventaire sommaire des archives de Périgueux, p. 33, série BB. 15.
* Annales, p. 144 (B.-F. 246).
- Annales, p. 7 (B.-F. 17).
* Annales, p. 23 6 (B.-F. 50).
pauvres, pour les missions à l'intérieur et à l'extérieur, pour l'encouragement des conversions d'hérétiques, il faut de l'argent. La Compagnie en reçoit beaucoup; elle a des amis qui lui font des donations et des legs, comme la marquise de la Baume qui lui laisse cinq mille livres*. Mais, dans tous les cas semblables, elle prend les plus grandes précautions, « elle fut consultée, en 1644, raconte d'Argenson, sur quelques fondations qu'un particulier voulait faire et commettre à la Compagnie de Tours. Sur ce point elle répondit que le secret ne pouvait permettre que cet article fût mis dans la fondation, mais que le particulier qui la faisait pouvait nommer trois de ses confrères qui seraient approuvés de la Compagnie et qui feraient par son ordre tout ce que le fondateur désirait, que deux de ces particuliers pourraient, par l'avis de la Compagnie, nommer un successeur au troisième s'il venait à quitter ou à décéder, et qu'ainsi les choses se perpétueraient, sous la direction de la Compagnie dans le fond, sans qu'elle parût à l'extérieur 2. » Plutôt que de s'exposer à être découverte, elle aime mieux, et elle en a le courage, refuser des legs qui l'aideraient dans ses œuvres de charité ou qui permettraient des fondations qu'elle aurait le privilège d'administrer. Thomas Le Gauffre, prêtre et maître des comptes à Paris, la « nomma pour exécuter dans la suite son testament; aussi n'en voulut-elle prendre aucune connaissance, et faute d'avoir suivi sa conduite en cette occasion, le testament de M. Le Gauffre, quoique membre de la Compagnie et très saint
« Antiales, p. 79 b (B.-F. 143).
• Annales, p. 49 b (B.-F. 92). Voici l'articie dos statuls : « L'on ne parlera jamais de hi (:onij)agnie dan.s aucuns confiais de fondation, de donation ou de teslanienis. ni autres actes publies: mais quand Dieu inspirera à queUiuun le désir de se servir d'elle pour exécuter ses pieuses intentions, il pourra choisir pour cet effet deux ou trois confrères comme partieidiers, mais qui seront approuvés d'elle. Lesquels prendront soin de bien acconipiir les vololonlés du testateur. 101 en cas de déeés de l'un de ces confrères nonunés. les deuv survivants en nommeront un (pli leur sera in(Ii(|ué par la (^tnipairriic^ » iAniinlcs. p. i:iO. D.-F. 256).
homme, fut laissé dans le train commun des choses qui n'ont point de protecteur^ ».
La Compagnie comptant parmi elle beaucoup de légistes, il était naturel qu'elle se préoccupât fort de fixer la formule de ces opérations discrètes. Le l*^"" novembre 1658, on en régla les termes exprès. Les officiers les avaient longuement discutés, tous les confrères en prirent copie et on les envoya, par une lettre circulaire, à toutes les Compagnies 2.
Les papiers de la Compagnie seront mis dans un coffre et ce coffre sera confié à un confrère. Mais il faut éviter qu'en cas de décès du confrère ce dépôt puisse tomber entre les mains de profanes. On y apposera donc un petit écriteau : « Le coffre et tout ce qui est dedans appartient à M. N. qui en a la clef et qui me l'a donné en dépôt. » Le dépositaire aura soin de noter le fait dans son journal ou d'en parler dans quelque acte qui en donne connaissance après son décès ^. C'est ainsi que, le l^"" décembre 1658, on inscrira sur ce coffre le nom de M. de Lamoignon, alors maître des requêtes et depuis premier président du Parlement de Paris \
Nous savons maintenant toute la portée de cette déclaration : « La première des voies qui forment l'esprit de la Compagnie et qui lui est essentielle, olest Je secret ; sajis lui les Compagnies ne seraient pjusXlomp^ du
Saint^Sacrement, mais des confréries ou autres associations de piété». »
Pour réaliser son programme, la « cabale » doit avoir
* Annales, p. 49 6 (B.-F. 92). Ce testament fut contesté par les héritiers de Le Gauffre et l'assemblée du clergé s'en occupa le 25 mai 1646. V. plus loin, p. 148.
* Annales, p. 103 6 (B.-F. 181).
^ Annales, p. 150 b (B.-F. 256).
' Annales, p. 102 (B.-F. 179).- "" Annales, p. 113 (B.-F. 195), ■
des agents dans toutes les situations ou fonctions sociales. Il est malheureux que nous n'ayons plus la liste de ses membres, et l'on n'ose guère espérer de la posséder un jour. Mais les Annales de d'Argenson citent bien des noms.
Les ecclésiastiques, ainsi qu'on peut le deviner, seront nombreux dans la Compagnie. On saura en grouper de toutes les catégories. On aura des abbés àrjches bénéfices, comme Jean-iJaptiste de la Verchère, abbé de Montpeyroux, Pierre de Poussemothe, abbé de Saint-Seurin, Jean de Launay, abbé de Saint-Spir-de-Gorbeil, Louis de Rochechouart-de-Chandenier, abbé de Tournus et de l'Aumône, Germain Habert, abbé de Cerisy et de la Roche. On réunira des ecclésiastiques dignes d'être appelés à l'épiscopat et qu'on y portera, comme Louis Abelly, qui occupera le siège de Rodez, Gabriel de Roquette, celui d'Autun, Philibert brandon, celui de Périgueux, Charles de Rourlon, celui de Soissons, François de Perrochel, celui de Boulogne, Denis de laBarde, celui de Saint-Brieuc, Pierre d'Hardivilliers, celui de Bourges, Jacques-Bénigne Bossuet, ceux de Condom etde Meaux. En dépit de Mazarin, Vincent de Paul exercera longtemps une influence prépondérante sur le conseil de conscience qui veille sur le choix des prélats. Membre très actif de la Compagnie, il saura où prendre les candidats à soutenir. La plupart d'entre eux, quand ils seront nommés avant 1060, c'est-àdire avant la lutte du pouvoir civil contre une société secrète qui finira par l'inquiéter, s'empres.scnt d'installer l'œuvre sainte dans leurs diocèses, si elle n'y exisie pas encore *.
Il y aura là aussi, des les premiers Icinps, dt;s évèques, celui de Saint-FIour, Charles de Noailles, celui de
* Annales, ». OG, 100 (B.-F. 170, 177) : « La Compagnie de Soissons fut résolue en ce munie jour (l'.> avril '1G;)7), et fut formée par M. l'abbé de Hourlon, ancien confrère de la Compagnie de Paris, aussitôt qji'il fui établi évéque de cette ville. » — « Le 26' de mai, on fit rapj)ort du parfait (^ablissement de la Compagnie de Saint-Brieuc..., M. de la Barde, évéque de cette ville, qui en prit le plus grand soin, y a donné beaucoup de bénédictions. »
Bayonne, François Fouquet (depuis évêqiie d'Agde et enfin archevêque de Narbonne), celui de Cahors, Alain de Solminihac, celui d'Alet, Nicolas Pavillon S celui de Poitiers, Henri-Louis de la Roche-Pozai, celui de Sarlat, Nicolas Sevin, celui d'Angoulème, François de Péricard, celui de Marseille, Jean-Baptiste Gault, celui de Vence, Godeau, celui de Toulon, Pierre Pingre. Ils auront tous auprès d'eux une Compagnie du Saint-Sacrement 2. Parfois même ils l'auront fondée^. Ils la président de droit : « Le Supérieur, le Directeur et les deux conseillers, disent les statuts de Poitiers, occuperont les quatre premières places, et lorsque Monseigneur l'évêque fera l'honneur à la Compagnie de se trouver à l'assemblée, il sera prié de prendre la carte et de faire toutes les fonctions du Supérieur et du Directeur ^^ » A Paris, quand ils s'y trouveront en voyage, on les recevra avec empresse-
' Pavillon n'est pas nommé par d'Argenson. On verra plus loin (p. 159) que celui-ci a été d'une discrétion appliquée dès qu'un membre de la Compagnie a été mêlé à Thistoire du jansénisme. Son simple silence ne prouve rien. En revanche bien des indices dénoncent l'affiliation de l'évoque d'Alet : 1» Il est parmi ces disciples immédiats de Vincent de Paul que le saint lit entrer dans la société ; le fondateur de la mission l'appelait son « bras droit » et le fit élever à l'épiscopat avec l'aide de la bonne amie de la Compagnie, la duchesse d'Aiguillon. 2° Quand il fut évêque, il eut pour ses confidents les plus aimés des prélats membres de la Compagnie, Caulet et Alain de Solminihac ; son autre ami, M. de Ciron, en était aussi. 3» A peine eut-il converti Gonti que celui-ci fut reçu dans les Compagnies du Languedoc.
* D'Argenson ne dit pas, néanmoins, qu'il y ait eu une Compagnie à Sarlat; mais il ne s'est pas préoccupé de dresser une liste complète.
•^ Alain de Solminihac est promu en septembre 1637. Moins de deux ans après, la Compagnie de Cahors est en pleine activité {A7inales, p. 44 b, B.-F. 84). — Cf. p. 66 b (B.-F. 120) : « Ce fut pendant cette année 1650, au commencement de mai, que la Compagnie d'Angoulêmc s'établit. M. d'Argenson, conseiller d'Etat, qui, par l'occasion du mariage de son fils aîné (le futur rédacteur des Annales) , y fit un voyage, fut chargé par la Compagnie de Paris de faire cet établissement ; et, de l'aveu de M. de Péricard, évêque du lieu, cette Compagnie fut formée. »
* Beauchet-Filleau, p. 283. La carte dont il s'agit portait l'ordre du jour.
ment. A leur entrée, l'assistance se lèvera pour marquer son respect pour leur caractère sacré, et elle les priera de prendre place au-dessus du supérieur. Elle n'aura ces égards que pour eux : à l'arrivée des autres confrères, fût-ce d'un très grand seigneur, personne ne doit se déranger; et chacun prend les sièges qui restent libres ^ Ces signes de déférence, tout en étant inspirés par le sentiment des obligations envers l'Eglise, ne manquent pas de sagesse. Si la Compagnie doit disparaître un jour, ce sera en partie pour avoir inquiété des évèques.
Par les prélats, la Compagnie sera mise en rapport avec l'assemblée du clergé. Elle comptera aussi parmi les confrères plusieurs curés qui lui serviront d'intermédiaires auprès du clergé paroissial, Renard, de Saint- Médéric, Froger, puis Féret, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Olier, de Saint-Sulpice. Avant d'être évéque, Pierre d'Hardivilliers aura été curé de Saint-Benoît, et Abelly, de Saint-Josse. On recrutera enfin des docteurs de Sorbonne ou de Navarre, dont le concours peut être précieux contre les théologiens téméraires, Claude de Blampignon, Pierre Frizon, Thomas Renoust, Armand Poitevin, Jean Coqueret, Martin Grandin, René Sauvage, Michel Gazil, Louis du Metz. Avec tous ces confrères, il sera aisé de faire solliciter l'archevêque de Paris, sans qu'il soupçonne l'origine de la requête. On chargera tantôt l'un, tantôt l'autre, de la démarche à tenter. Ce serait merveille si l'on ne menait le prélat et ses conseils. Il y aura là, d'ailleurs, pour y aider, des chanoines de Notre- Dame, comme Rallhazar (Jrangier de Liverdi, Denis de la Darde ou Ventadour lui-même, devenu prêtre en 4641. .\ partir de 1050, on s'adjoindra, pour plus de sûreté, l'un des vicaires généraux de l'archevêque...
Oiiol sofM. dans cette armée niystérijîuso, \o rôle des
' ytnudlc.s. |). 2H, 147 (U.-F. KO, 251). Cependniil. iiuiIkiv qu ils occupent un siège d'Iioniu'iir. ils no j)ivsi(l(Mit pns la séance. Ccsi probablement jiarce qu'ils ne peuvent ùtie au ((iuluiI des ' Il en va
religieux ? De bonne heure, la Compagnie décide de les écarter; et elle prend cette résolution sur l'avis même de trois des principaux fondateurs de l'œuvre, le F. Philippe d'Angoumois, le P. Suffren et le P. de Condren. On trouve que l'affiliation à une société secrète est malaisée pour des hommes qui ne pourraient se trouver à aucune conférence sans autorisation de leurs supérieurs. On craint ensuite que chacun d'eux ne veuille introduire dans l'entreprise l'esprit particulier de son ordre et ne fasse ainsi dévier des efforts qui ne doivent avoir que l'esprit général de l'Eglise. Et, pénétrés de cette double pensée, le capucin, le jésuite et l'oratorien, dans un élan de désintéressement, font voter par les confrères l'article 18 des « Résolutions », qui exclut « tous les religieux et tous les prêtres soumis à un général. ^» Et la Compagnie tiendra la main à l'observation de cet article. Elle sera jalouse à tel point de conserver son indépendance à l'égard des religieux qu'elle interdira à toutes ses succursales d'accepter, pour leurs séances, l'hospitalité dans un monastère. La Compagnie de Tours oubliera un moment cette règle. A peine averti, le comité de Paris la rappellera à l'ordre. Les congrégations ont, il est vrai, la consolation de se dire que, par la confession et la direction de conscience, elles pourront intervenir encore dans la marche d'une aussi sainte Compagnie. Les jésuites s'y prendront même si bien que, dans beaucoup de villes, le « Saint- Sacrement » tirera la plupart de ses recrues des congrégations qu'ils y auront formées.
^ Sur leur demande, la Compagnie avait arrêté que l'on ne recevrait que « des ecclésiastiques séculiers ». Mais plus tard, dit d'Argenson, « le mot d ecclésiastique séculier se trouva équivoque à l'égard de plusieurs prêtres qui se retirent dans des congrégations, où il n'y a aucun vœu qui les prive de la succession de leurs i)arents. C'est ce qui donna lieu à l'explication qu'on en fit le 5* d'août 1649. Et on jugea que l'ecclésiastique séculier était celui qui n'était attaché à aucune communauté soumise à un général. Cette explication fut approuvée et communiquée à toutes les Compagnies qui étaient formées dès lors, et aux nouvelles qui s'établirent depuis. » {Annales, p. 21 b. B.-F. 45). D'.Vrgenson ajoute ici qu'exception avait été faite en faveur des
11 ne suffît pas à la Compagnie du Saint-Sacrement, pour réaliser son idéal, de posséder de bons prêtres. Pour beaucoup des tâches qu'elle a assumées, les laïques peuvent être aussi qualifiés que les clercs; souvent ils le sont davantage. Il faut donc qu'ils soient nombreux dans la société et qu'ils y aient toute leur légitime influence. « Quelque dessein qu'eût la Compagnie d'honorer le caractère des prêtres et de leur rendre toutes sortes de respects par rapport au Saint-Sacrement dont ils sont les ministres, elle ne put s'empêcher, dès son commencement, de mettre le plus souvent des laïques dans la place de supérieur, parce que, d'ordinaire, ils ont plus de connaissance des affaires temporelles que les ecclésiasliques^ »
Un des hommes, qui ont le plus fréquenté la Compagnie, l'abbé du Ferrier, depuis grand vicaire de Rodez et ensuite d'Albi, nous dit formellement qu' o elle était composée d'ecclésiastiques et de laïques de toutes conditions : prélats, abbés, princes, conseillers d'Etat, présidents, marchands, bourgeois... Il y avait tant d'humilité et de charité parmi eux que c'était une image du premier
chevaliers de Malte (4 juillet 1633); et il en donne cette raison : « Ils n'ont point d'autre esprit particulier dans leur ordre que celui de comhattre pour la (îéfense et le soutien de la foi contre les infidèles, qui est un sentiment général et un désir du martyre que les fervents chrétiens doivent avoir pour le bien de toute l'Eglise. » Cette exce|)tion parait avoir été supprimée ])lus tard : « La Compagnie fut priée, en ce temps-ci (IGoG), de trouver hon (ju'un clu'valier de Malte de grande vertu filt admis dans une Conjpagnie de province, mais elle s'y opposa et demeura ferme dans les régies (pii défendent l'entrée des Compagnies à toutes jjcrsonnes soumises à un général. Cependant les mcnjhres de cet onlie pourraient legitiiiu'ment être exempts de cette loi par la même raison (pii a fait (jue le saint fondateur des jésuit(îs les admet dans son ordre, hien qu'il en exclue ceux de toutes les autres sociétés. » {Annales, p. 88 b; II. -F. 158). V. plus loin, p. ïJ38 (note).
• Annales, p. 28 (U.-F. :iU|.
esprit du christianisme M). En dépit de cette humilité, les noms de bourgeois ne viennent guère à la mémoire de d'Argenson. Il raconte qu'un M. Germain fut un jour délégué pour examiner comment les aumônes étaient appliquées au soin des galériens; c'est chez ce personnage que devait avoir lieu, une autre fois, l'assemblée des confrères, quand une épidémie força de choisir un autre local ^. Qui était ce M. Germain? 11 y avait alors, dit dom Beauchet-Filleau, un marchand drapier de ce nom, qui fut troisième consul en 1620. C'est possible, et il y a eu beaucoup d'autres « Germain » dans la bourgeoisie parisienne ou dans le clergé d'alors; et rien n'indique lequel eut le privilège de s'asseoir parmi les confrères et de prendre sa part de leurs travaux. Nous ne saurons donc jamaisquel est le rôle des bourgeois en cette pieuse cot e.rie- Du silence de d'Argenson, nous devons conclure qu'ils ne dirigent rien, ne se permettent aucune initiative et se sentent très honorés d'être les modestes collaborateurs d'aussi grands personnages.
Tout porte à croire que les confrères sont presque tous H'pglisp, de rohp fvn^frépéft. Us font volontiers appel aux gens de roture pour bien des œuvres à fonder, par exemple les sociétés paroissiales de charité ou le placement des enfants en apprentissage. Ils sont moins prompts à les admettre dans le cénacle qui doit tout mener.
La Compagnie a dessein de stimuler en même temps la justice, l'administration et la cour. Elle comptera parmi ses membres, plusieurs présidents au Parlement, Larcher, de la Cour des Comptes ^, Jean-Antoine de Mesmes d'irreval, Chrétien de Lamoignon et son fils Guillaume, qui sera un jour le premier président*. La Grand'Chambre
* Mémoires de du Février (Bibliothèque Sainte - Geneviève, manusc. D. 16). j). 453. Dans ce passage, du Ferrier dit que la Compagnie comptait une centaine de membres.
* Annales, p. 43. 26 b (B.-F. 29, 55).
' Le nom du président Larcher nous est donné par les Procèsverbaux de la Compagnie de Grenoble (25 août 1654).
* .hinales, p. 403, 403 b (B.-F. 480, 481): « Le 3» d'octobre (1658).
40 I^ A CAhALE DES DEVOTS
est représentée dans ses rangs par Gaumont-Chavannes et Charles Guillon de Marmoussé ; la Chambre des requêtes par René de Voyer d'Argenson, le futur historiographe de l'œuvre, Philibert Brandon, qui deviendra évèque, Baril- Ion de Morangis, Olivier Le Fèvre dOrmesson ; la Chambre des Comptes par Thomas Le Gauffre, qui se fera prêtre, Charles Loyseau et Christophe Leschassier; et l'ordre des avocats par du Plessis-Montbard, Poncet d'Ablis et L'Hoste. Elle a des intelligences au Châtelet par Jean Pépin, conseiller, et Jacques Autruy, commissaire. Elle pénètre dans les conseils du roi avec plusieurs des personnages déjà nommés, avec le père du rédacteur de nos Annales et son beau-frère, Jean de Bernage, avec Séguier de Saint-Firmin, Séraphin Mauroy, Jean de Garibal, Pierre de Bérullc, neveu du cardinal, llené le lloux. Elle aura pour confrères trois ambassadeurs successifs de France à Rome, Jean de Brassac, le comte de Noailles et François de Fontenay-Mareuil. Elle a ses agents à la cour par René de Vieux-Maisons d'Avolé, le marquis de la Roche du Maine, Bertrand Drouard, gentilhomme de Monsieur, Hercule du Belloy, capitaine de ses gardes, le duc de Liancourt, le duc de Nemours, le prince de Conti, le marquis de Salignac-Fénclon, le marquis de Laval, le marquis de Saint-Mesmes V. le comte d'Albon; les maré-
011 rendit grâce à Dieu dans la Comi)agnio de la i)romofion de M. de Lamoignon à la charge de premier président du Parlement de Paris. On ordonna des messes et des communions })Our lui. afin d'obtenir du ciel les secours dont il avait besoin pour s'acquitter dignement de cette importante charge. Le directeur et le supérieur de la Compagnie le furent complimenter de sa part...; aussi a-t-il toujours aj)puyé les bonnes œuvres qui lui ont été recommandées par la Com'pap^nie. et i)endanl la persécution qu'elle a revue et même la désolalioîi totale où elle est tombée, il l'a consolée et soutenue autant (piil a dépendu de lui en particulier... » « Le 14* de novembre, M. de Lamoi^Mion. premier président, fit donner avis a la Compagnie (juil serait reçu deux jours après, et qu'il se rect)mmandait à ses prières pour obtenir de Dieu les grâces dont il avait besoin dans la charge où il entrait. La Comjiagnie reçut cette manjue d'amitié avec beaucoup de tendresse et de i-econnaissance. Klle obligea tous les prêtres li une messe et tous les laï(pies i\ une communion... »
' Son nom est fourni par le V. Uapin, Mémoires, t. 11. |). 3i8.
chaux de Schomberg et de la Meilleraye sont à sa dévotion.
C'est à des dates diverses que tous ces personnages sont initiés à la cabale. Tous n'en fontpas partie en même temps. Quelques-uns en sont dès le début, d'autres seulement à la fin. Mais cela ne change rien au sens de ce tableau. Car nous ignorons au moins autant de noms que nous n'en connaissons; il est certain que ceux qu'on ignore représentent exactement les mêmes catégories sociales. Elle les recrute avec un soin scrupuleux. Avant de les affilier, elle les sonde, elle les éprouve, elle se convainc qu'ils possèdent bien toutes les qualités nécessaires ù l'œuvre. Surtout elle se préoccupe de ne pas leur révéler trop tôt le secret de son existence et de son travail. Les statuts recommandent « de ne point nommer en aucune manière la Compagnie... à ceux même qu'on estimerait d'une piété et d'une intégrité de mœurs assez grande pour mériter qu'on leur propose de s'y engager; mais seulement on pourra dire qu'on connaît des personnes, sans leur en nommer aucune, qui s'assemblent pour travailler à quelques bonnes œuvres avec lesquelles, si ces personnes se trouvent d'inclination de vouloir se joindre, on leur pourra offrir de leur en procurer la connaissance ^ » Et grâce à cette prudence, la Compagnie, sans se découvrir, s'assurera bientôt partout des affidés qui s'inquiètent de tout, voient tout, notent tout, dénoncent tout, s'efforcent consciencieusement de diriger tout...
* Statuts de Poitiers, dom Beauchct-Filleau. p. 289.