CHAPITRE XIV
Missions auxlierétiques. — La Compagnie et les controversistes.
— A Limoges, à Grenoble et à Metz. — Bossuet. — Les Sociétés de la Pioj)agation de la Foi à Paris et dans les provinces.
— Procédés de conversion. — Les professions libérales, les hôpitaux et les livres. — Vexations calculées. — L'application de l'Edit « à la rigueur. »
Parmi les ennemis de l'Eglise, la Compagnie du Saint- Sacrement détestait surtout les « hérétiques prétendus réformés », obstinés à nier le mystère qu'elle avait pris à tâche de glorifier^. Elle continuait la pensée d'un parti qui, en 1628, n'avait pas été tendre pour Richelieu et dont Fontenay-Mareuil a révélé les dispositions : « Ces gens-là, dit-il, avaient tant de haine contre les Huguenots que, ne les pouvant souffrir, ils voulaient qu'on les forçât, par une guerre de religion, à se convertir ou à sortir du royaume. » La campagne contre la Rochelle ne les avait
' Il va sans dire qu'elle était « antisémite » : « Le 20» de février (1G32), on donna avis à la Comi)agnie qu'il se faisait une assemblée de juifs dans le faubourg Saint-Germain ; chacune se chargea de travailler à en découvrir le lieu, et ce soin lit cesser ces méchantes assemblées. Mais pour la seconde fois on les découvrit dans le même faubourg et on leur donna la chasse. Cependant ils demeurèrent dans Paris jusqu'en septembre, et le -6 de ce mois on assura qu'ils s'étaient retirés ; peut-être aussi ne s'étaient-ils (pie mieux cachés, car selon toutes les apparences il y en a toujours un grand nombre dans Paris. Aussi le 44* de mai 1G49 proj)osa-t-on des moyens pour les bannir entièrement hors du royaume. » {Annales, p. 14 6, B.-F. 33). Cf. dans les Procès-verbaux de la Compaqnie de Grenoble (l•^ li cl 21 août li)(3i) une afl'aire d'expulsion.
LA GONTRE-RÊFOKMATION LOCALE 259
pas rassurés. Ils avaient deviné que, la ville prise, le cardinal laisserait les dissidents en paix « et ne songerait qu'à traverser les desseins des Espagnols, qu'ils croyaient n'avoir pour but que le bien et avancement de la religion » ; et ils s'étaient imaginé ft faire un grand sacrifice à Dieu que de contribuer à le mettre mal auprès de la reine (-mère) et du roi ^ » Or, c'est au lendemain de la prise de la Rochelle que la Compagnie du Saint-Sacrement s'est fondée ; et quand Fontenay-Mareuil parle, sans nommer personne, des ambitions du parti dévot, il faut se souvenir qu'en i0o3, au retour d'une de ses ambassades à Home, il fut reçu membre de la Compagnie ^.
Un des chefs de cette coterie avait été le cardinal de Bérulle. Il avait été hanté par le projet de réunir tout le royaume dans un mênie système politique et religieux; mais il n'avait pas cru qu'on put y parvenir par la voie des controverses. « Un père de ^Or^ttoire, raconte Tabaraud, lui ayant proposé de former dans la congrégation un corps de controversistes spécialement occupé de combattre l'hérésie, il lui répondit qu'un établissement de ce genre ne suffisait pas pour les circonstances où Ton se trouvait, et ne conduirait pas efficacement au but qu'on voulait atteindre; qu'on ne pouvait mettre fin à une hérésie qui avait pris naissance dans les divisions de l'État que par un coup d'éclat propre à la détruire dans son centre même^ ». Le P. de Condren avait reçu la tradition de M. de Bérulle, et il fut un des fondateurs de la compagnie. Et les autres organisateurs de la sainte cabale, le F. Philippe d'Angoumois et le P. Suffren étaient exactement dans les mêmes idées. C'est la Ligue qui renaît, mais secrète, ignorée des pouvoirs publics, décidée à se servir d'eux pour réaliser ses projets.
* Mémoires de Fontenay-Mareuil, t. LI de la Collection Petitot. p. 86-8U.
- Annales, p. 76 (B.-F. 137).
^ Histoire de Pierre de Bérulle, par Tabaraud, t. If. p. 55.
Les confrères n'oublient pas entièrement les moyens spirituels de rétablir l'unité morale du royaume. Ceux de Paris sont trop soucieux d'envoyer des évangélistes dans le monde entier, jusqu'en Extrême-Orient, pour ne pas songer à gagner les hérétiques par la prédication et la controverse. Dès 1639, ils sont à l'œuvre. Cette annéelà, ditd'Argenson, « on procura de fortes missions pour le bailliage de Gex qui est tout rempli d'hérétiques, et dans les Gévennes où il paraissait d'assez grandes dispositions pour attirer ces peuples à l'Eglise catholique » ^ Et jamais l'on ne négligera de soutenir par tous les moyens la propagande dans ces deux régions et dans bien d'autres.
Les succursales du « Saint-Sacrement » surgissant sur tous les points du royaume, il était naturel que ces missions locales devinssent peu à peu l'œuvre spéciale des Compagnies établies dans les différentes provinces. Le comité de Paris n'avait dès lors qu'à encourager et diriger de loin le zèle de ses amis dispersés par toute la France. Il se réservait, en outre, de les seconder par ces interventions mystérieuses qui assuraient à l'apostolat catholique l'appui savamment calculé de la force persuasive ou de la corruption charitable. Lui-même s'occupait surtout de la capitale.
On sait qui menait alors la polémique contre les hérétiques. « La plupart des prêtres, disait Bourdoise, demeurent les bras croisés, et il faut que Dieu suscite des laïques, des couteliers et des merciers pour faire l'ouvrage des prêtres fainéants - ». A l'imitation de leur digne modèle, le P. Véron, ces aventuriers de la propagande, orateurs de carrefour, fanfarons dans la mesure de leur ignorance, hâbleurs comme des charlatans, menteurs avec fanatisme, haranguaient la foule sur des tréteaux,
' Annales, p. 44, U'J, 132 b, 137 (B.-.F. 83, IrJo, :i27, 23i). ' Faillon, Vie de M. Olier, t. II. ]). 368.
entraient dans les maisons, défiaient les ministres. Ils s'efforçaient partout d'exciter des tumultes. Leur joie (M ait parfaite, quand ils réussissaient à faire tuer ou lapider quelque parpaillot; et s'ils s'attiraient à eux-mêmes des horions, ils en prenaient prétexte pour intenter des procès aux principaux membres des Eglises réformées. M. de Morangis, qui fut plusieurs fois directeur de la Compagnie, et M. Olier étaient en excellents termes avec un des pires de ces bateleurs de l'évangélisation, Jean Oeaumais ; et nous avons vu que ce personnage, qui, d'après ses biographes, avait « reçu par infusion l'intelligence de l'Ecriture sainte et du sens des ouvrages des Pères de l'Eglise que pourtant il n'étudia jamais ' ». paraît avoir été l'un des agents du « Saint-Sacrement » dans la poursuite de Simon Morin. En 1636, on trouva que ces industriels de l'apostolat manquaient parfois de sagesse. Charles Drelincourt avait aidé à cette découverte. Il leur avait souvent répondu en public, et ses répliques n'avaient pas été de leur goût, ce qui ne les avait pas empêchés d'imprimer des récits de sa conversion et de les faire vendre par des crieurs dans les rues de Paris et à la porte même de Charenton. Pour édifier le public sur la réalité de sa conversion et pour armer le peuple protestant contre le verbiage truculent de ces clabaudeurs forcenés, il avait commencé de publier, en 1654, contre les docteurs au rabais de la nouvelle apologétique, une série de dialogues courts, familiers, incisifs, accommodés à la portée des moindres esprits-. Le succès en fut très vif. On prétendit même qu'à la Sorbonne plus d'un ne fut pas attristé de l'accident qui arrivait à des concurrents de bas étage. Quoi qu'il en soit, la Compagnie s'émut. Elle chargea un de ses membres, qui était le le grand-vicaire, de donner aux « missionnaires » une « conduite plus réglée ». Le grand-vicaire nomma, pour
' Vie de M. Olier, t. II, p. 371,
- Il débuta par son Averlissement sur les dispules et les procédés des missionnaires .
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les diriger, une sorte de comité de surveillance qiril composa, d'ailleurs, de confrères ecclésiastiques ^
Dans le diocèse de Limoges, vers la même époque, les missions se succèdent à ïreignac, Rochechouart, Châteauneuf-la-Forèt, Aubusson ; elle sont confiées surtout au P. Lejeune, de l'Oratoire, et, après lui, au chanoine lluben. C'est la Compagnie de la région qui les organise, qui choisit les localités à travailler, qui s'entend avec les prédicateurs, qui cherche les fonds nécessaires pour l'entreprise -. Elle a soin, d'ailleurs, que les ouvriers apostoliques ne soient pas réduits aux seules armes de leur éloquence. Tandis qu'elle procure, par exemple, aux hérétiques d'Aubusson le privilège d'entendre le P. Lejeune, elle s'efforce de leur ôter le lieu de scandale où leurs pasteurs les entretiennent en de damnables erreurs :
22 janvier 1600. — La Compagnie résoudra à la prochaine assemblée sur l'avis que le R. P. Lejeune a donné du prêche d'Aubusson.
15 juillet : M. le lieutenant criminel prie de conférer avec M. Chasiignac de l'afîairc d'Aubusson et d'avertir les habitants d'Aubusson qu'il est temps d'agir et donner leurs mémoires à M. de Limogos pour les envoyer i\ MM. du Clergé.
2S) juillet : U. Benoit est prié de mander à MM. d'Aubusson de faire un acte de leur corps de ville pour agir contre les religioiuiaircs.
Un arrêt du conseil, en mars 1063, ordonna que le temple serait démoli comme gênant pour le clergé catholique, et l'exercice du culte interdit dans la ville '.
A Grenoble, également, il arrive qu'on parle un peu de la conquête spirituelle des égarés. Les Jésuites, avec l'appui du prince de Conti et de l'archevêque de Turin, jivaient entrepris, en 1657, une mission dans \n vallée de
* A7i7wles, p. 92 b (B.-F. 164).
■ Vroch-verhaux de la Comprir/nie de I.i»wf)e.<t. 20 aoill et 16 novi'mbrc lOaO, \'.i décembre 1(ij7. ri'J octobre l(i.")8. 3 octobre Ki.V.). l'Manvier 1660, lU mars 1G6! . Cf. Ilisloiic de la IWfovme dans la Marche et le Limousin^ par Alfred Leroux, p. iti et 201.
^ Filleau. Décittions catholiques, p. 389: A. Lerou.K, Jlls/nirr de la Réformation dans la Marche et le Limousin, p. 299.
Pragela. Pourtant le P. Gratte dut se retirer après quelques semaines, « ayant fait plus de bruit que de fruit ». En mai 16o9, le roi permit par lettres patentes, l'établissement d'une mission fixe en Pragela; et le vice-bailli de Briançon vint en personne installer les Pères Golier et Billet. Mais les Huguenots étaient mal disposés. Quand les deux religieux, après avoir assisté aux prêches, voulaient réunir les fidèles et réfuter les ministres, personne ne les écoutait. Ils durent partir. La Compagnie du Saint-Sacrement ne pouvait prendre son parti de tous ces échecs 1.
Le .31 juillet de cette année, elle se fait mettre au courant de tous ces efforts infructueux, elle étudie une brochure consacrée à cette mission ^ et décide de collaborer à cette œuvre. Le 3 septembre, elle s'en occupe encore et souscrit 300 livres pour la construction d'une chapelle. Le président de Beauchêne, étant peu de temps après à Fénestrelles, appuie de toute son autorité le P. Calemard; il l'accompagne au temple pour entendre avec lui une prédication que le missionnaire veut réfuter; il assiste à la controverse pour intimider la population. Le succès est d'ailleurs médiocre ^.
Tandis que les Jésuites évangélisent, la Compagnie s'informe régulièrement de ce qui se passe par là :
M. l'avocat général de Gales a dit qu'à Pragela il y a eu encore quelques insultes contre l'Eglise, et que même, jetant de la boue contre une fenêtre, la boue était tombée sur l'autel et jusque dans le calice. A été résolu qu'on écrirait à M. le vi-bailli de briançon pour tâcher de faire quelques informations. M. de Gales a été prié de lui écrire *.
' Arnaud, Histoire des prolestanls du Dauphiné, t. II, p. 150-152.
- Sans doute le Sommaire de Vétat de la religion dans la vallée de Pragela en Dauphiné, par le P. Meyer, jésuite, 1659, 8 p. in-4».
^ Le succès de la mission de Pragela ou véritable récit de la conférence tenue à Fénestrelles le t" d'octobre 1659 entre le sieur Benjamin de Joux, ministre du Saint-Evangile en l'église dudit lieu, et le sieur Marc-Antoine Calemard, etc., Genève, 1660, 248 p. in-8».
Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 22 janvier 1662.
Depuis près d'un an, les missionnaires, qui avaient fait construire cette église, réclamaient la démolition d'un temple de la vallée, celui de Balboutet ; le 19 septembre 166J, le commissaire du Parlement, Cappus, avait adjugé ce temple au prieur de Mentoulos. Les Vaudois en ayant appelé au roi, un arrêt du conseil, du 26 octoibre 1661, chargea le Parlement de Grenoble, et non la chambre de l'Edit, déjuger cette affaire. En janvier 1662, le Parlement avait rendu un premier arrêt défendant, entre autres choses, aux ministres de Pragela de prêcher hors du lieu de leur résidence et de faire sonner la cloche du temple de Balboutet. De là lirritation des habitants que la Compagnie s'appliquait à réprimer ou plutôt à exploiter pour la bonne cause. Peu de temps après, les trois pasteurs de la vallée étaient condamnés à des amendes qu'on devait attribuer à la réparation de la chapelle, et l'un d'eux était banni pour cinq ans *. Ici encore, les missionnaires apprécièrent à sa valeur une collaboration qui écartait des contradicteurs indiscrets.
Dans tous ces efforts de controverse, la vulgarité de la pensée est constante. Il y a un coin de France où les choses se présentent un peu autrement. C'est à Metz. Si la force matérielle est loin d'y être dédaignée, la polémique s'y élève à un ton que les disciples du P. Véron ne connaissaient guère. Bossuet est là depuis l'été de 1652. A quelle date a-t-il été affilié ? Jeune encore, « voulant avoir les vertus du sacerdoce avant d'en recevoir les degrés », il avait fait une retraite chez un évêque ami de sa famille ; et c'était précisément à Langres, chez Sébastien Zamet. En mars 1652, il avait demandé à Vincent de Paul de l'admettre aux exercices de Saint-Lazare pour les « ordinands », et Vincentravait confié à la direction spéciale d'un ancien de sa communauté, M. Le Prêtre, un membre de la Compagnie. Une fois de plus, Bossuet se retrouvait dans les alentours de la société
' Cf. Aniîiiul. Histoire des prolesLanU du Dduphinr. I. IF. p. 153-1 :. 4.
secrète et comme dans son atmosphère. Il est possible que l'initiation n'ait eu lieu qu'à Metz. Dès son arrivée, l'archidiacre de Sarrebourg y fut admis dans l'intimité du maréchal de Schomberg-, gouverneur de la ville, et qui, depuis 1651, était lui-même de la cabale. Il y avait, dès lors, peu de chances qu'il se bornât selon l'expression du P. de la Rue, « à la fonction des lévites occupés autour de l'arche à chanter les louanges du Seigneur ».
A peine installé, il se consacre à la controverse. Tandis que, sous main, ses confrères avisent au moyen matériel dintimider les hérétiques, il entre en relations personnelles avec ces « dévoyés ». 11 vit avec eux en termes cordiaux. Il lit leurs livres, au lieu de les dénoncer simplement, et il médite de les réfuter. En 1654, il essaie ses forces sur le Catéchisme de Paul Ferry ; et cette polémique est telle qu'elle n'altère pas les rapports des deux adversaires. Le jeune prêtre n'en assiste pas moins, tous les jeudis, aux conciliabules secrets où l'on prépare autre chose que des réfutations plus ou moins ingénieuses de l'erreur. En cette même année 1654, il s'agit de fermer l'entrée de l'hôpital aux pasteurs qui ont à visiter les malades de leur confession. L'année suivante, on voudrait bien empêcher la reconstruction du temple de Courcelles-Chaussy, détruit par les Croates en 1635. Schomberg, au nom de la Compagnie, donne ses soins k ces deux exigences. Il échoue. Aux yeux du public, et surtout des protestants qu'il faut séduire, Bossuet n'a pas l'air d'avoir prêté la main à ces projets. Son action
^ Tout souvenir n'a pas été perdu de la Compagnie de Metz : « Le duc se trouvait dans une assemblée secrète dont Gaston, baron de Renty, qui est mort en réputation de sainteté, était l'auteur à Paris, et qui était établie à Metz avec l'union à cette première. Là on i)roposait les biens qu'on pouvait entreprendre et les maux auxquels il fallait s'opposer, ou qu'il était nécessaire d'empêcher dans la ville. Chaque personne agissait ensuite selon sa commission qu'elle avait reçue sur la délibération de la Compagnie et on ne sortait point de l'assemblée qu'en faisant chacun une aumône considérable qui servait de fonds pour exécuter ces bonnes et justes résolutions. » Henry Lefèvre, Chronique des évéques de Metz, t. II des Miscellane'a Metensia, Ms. 95 de la bibliothèque d'Ei)inal.
est sans doute très visible dans les affaires de la Propagation de la Foi, dont nous aurons à dire quelques mots. Mais la préoccupation qu'il étale est surtout celle de la propagande pacifique; et c'est lui qui organise, par exemple, au printemps de 1658, une retentissante mission. Il la procure à la ville avec l'aide des prêtres de Saint-Lazare. De ces collaborateurs occasionnels, cinq nous sont connus, et deux au moins, et sans doute trois, sont de la (Compagnie de Paris : les deux abbés de Chandenier et l'abbé Nicolas Gédouin *. Il est aisé de soupçonner qui est derrière Bossuet, soutient ses efforts et peut-être les dirige.
Il était difficile que la Compagnie se contentât de faire prêcher, de lieu en lieu, et devant des hérétiques souvent récalcitrants, ce qu'elle jugeait être la vérité, et qu'elle ne voulût pas avoir son œuvre permanente et destinée à la conversion de ces entêtés. Elle n'a peut-être pas eu à créer cette œuvre. Un moine, du même ordre que le P. Philippe d'Angoumois, le P. Hyacinthe, lavait fondée dès 1632 sous le nom de Congrégation de la Propagation de la Foi et le vocable de l'Exaltation de la Sainte -Croix. Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, l'approuva le 6 mai 1634, permit que la croix fût plantée dans la maison établie, que la messe y fût dite et que les directeurs pussent confesser et donner l'absolution. La bénédiction du pape et les encouragements du roi ne tardèrent pas.
Le premier établissement fut destiné aux hommes, sous le nom de maison des Nouveaux-Catholiques. Il était dans l'ilc Notre-Dame. Ses directeurs furent successivement, Uaconis, depuis évêque de Lavaur, Lescot, depuis évêque de Chartres, Denis de la Harde, depuis
* Floqiiet (Eludes sur la vie de Bossuel, t. I. p. 4G8) suppose, un peu gratuifemeut, que M. Le Prêtre fit partie de la mission.
évêque de Saint-Brieuc, enfin Cyrus de Villers-la-Faye, abbé de Jassein, maître de la chapelle du roi et depuis évèque de Périgueux. Denis de la Barde était de la Compagnie et l'abbé de Jassein a bien l'air de n'y avoir pas été étranger ^
Tandis que Ton ouvrait la maison des hommes, Marie de Lumague, dame de Pollalion, qui avait institué les « Filles de la Providence », préparait avec elles l'ouverture de celle des Nouvelles-Catholiques. Un arrêt du Conseil, du 12 mai 1637, promit la protection du roi, et l'établissement ne tarda pas à remplir, dans la rue des Fossoyeurs, son triple office d'école, de prison et de couvent. Un simple mot de d'Argenson paraît très significatif : a Le séminaire, que voulut établir ]\P'^ de Poulaillon (sic) sur la fin de 1037, fut soutenu par la charité de la Compagnie qui avait droit d'y envoyer douze petites filles par an-. » L'œuvre fut ensuite transférée à la rue Pavée-au-Marais, où elle était en 1647, de là à la rue Sainte-Avoye en 1648, et ouvrit une succursale, en 1051, rue Neuve-Saint-Eustache.
Tout à coup, à partir de 1655, la part prise par les confrères à l'emprisonnement pédagogique des jeunes égarés devient visible. Au début de cette année, « pour suppléer aux besoins de la maison des Nouveaux-Convertis auxquels la Compagnie ne pouvait pas pourvoir aussi exactement qu'elle l'eût désiré, il fut arrêté que l'on formerait une assemblée de Dames qui travaillerait à soutenir cette maison, et qui contribuerait à l'entretenir dans un bon ordre: cette résolution eut son effet, et Dieu y a donné beaucoup de bénédiction ^. » Les pourvoyeurs de l'établissement étaient si actifs qu'on le
* En 1G49, il travaille sur les mémoires que la Compagnie lui donne au sujet des sacrilèges commis, durant le blocus de Paris, dans les églises et contre le Saint-Sacrement. On ne voit l)as bien, dans le récit de d'Argenson. s'il est un collaborateur conscient ou un simple instrument delà société cachée {Annales. p. o7, ô<J Z», B.-F. 107. 109).
■ Annales, p. 35 (B.-F. 70).
•' Annales, p. 8'^> (B.-F. l'iO).
268 LA CAliALE DES DÉVOTS
trouva l)icnl6t trop étroit et qu'on dut le transporter vers le milieu de la rue de Seine-Sainl-Victor *. « Le dernier de juin 1656, on assigna une assemblée chez M. do Liancourt, pour délibérer sur l'achat d'une maison propre aux Nouveaux-Convertis. C'est donc Là qu'a commencé l'établissement qui s'est fait en leur faveur au faubourg Saint-Victor. L'achat de cette maison y fut résolu, et on traita sur la caution de plusieurs particuliers de la Compagnie, qui firent une constitution annuelle pour payer la rente du prix d'achat en attendant qu'il fût amorti "^. »
La cabale dirigeait de près la vie intérieure des instituts qu'elle fondait ainsi. Elle chargeait régulièrement de ce soin quelques confrères bien choisis. Le 23 novembre 1658, « on assista beaucoup la maison des Nouveaux-Convertis, et M. du Metz, docteur de Sorbonne, homme de grande vertu et l'un des fidèles confrères de la Compagnie, fut nommé par elle pour prendre le soin spirituel de cette maison, ce qu'il accepta, et il s'en est exactement acquitté jusqu'à sa mort'. » Quelques mois plus tard, l'encombrement était devenu tel dans le nouvel immeuble qu'il fallut songer ta l'agrandir, « Le 9"^ de janvier, on fit une contribution fort considérable pour acheter une maison joignant celle des Nouveaux-Convertis, et cette bonne œuvre fut finie par la Compagnie, qui se servit pour cet effet du logis de M. Cuillon, conseiller de la grand'chambrc *. »
A bien des reprises déjà, les puissances ecclésiastiques et civiles avaient témoigné par des actes publics leur sympathie reconnaissante pour la prison convertisseuse. Il fallait, cependant, assurer l'avenir de l'œuvre contre tous les accidents possibles. Les temps pourraient venir où la Compagnie serait mise dans l'impossibilité de poursuivre son saint labeur. C'est pourcpioi l'on décida
' Aiijourdluii me Cuvier.
- Annales, p.. <)l (B.-F. 161).
' Annales, p. iOl (H. -F. 181).
* Annales, p. 106 6 (B.-F. 18G).
de solliciter d'autres lettres patentes; et, le IS avril 1660, M. de Morang-is apprit à l'assemblée qu'elles avaient été obtenues et que le Parlement s'était empressé de les vérifiera Enfin l'on résolut de créer un comité qui prendrait en main « le soin des nouveaux convertis de toute la France. » Cette petite assemblée fut fondée en juin de la même année 1660. « Le supérieur et le directeur de la Compagnie, dit d'Argenson, en étaient toujours présidents, car elle n'était composée que de confrères qui s'y étaient liés volontairement 2. »
Pendant qu'elle s'était développée et fortifiée à Paris, cette entreprise avait commencé de se répandre dans les provinces. Plus d'un fait dénonce les rapports intimes entre ces efforts et ceux des Compagnies installées dans tout le royaume. La première succursale de V Union chrétienne pour la Propagation de la Foy parait avoir été fondée à Sedan '. Rien n'autorise à dire qu'il y ait eu, dans cette ville, une succursale du « Saint-Sacrement ». Cependant la Compagnie de Paris avait des moyens d'y faire sentir son influence. En 1637, « un prêtre, qui s'était fait hérétique pour se marier, s'y retira avec la malheureuse compagne de son péché. La Compagnie fut touchée de ce désordre et envoya à quelqu'un de sa confiance sur les lieux l'arrêt qui défend aux prêtres apostats de se marier, afin de faire arrêter celui-ci pour servir d'exemple* ». Après 1644, les prêtres de la Mission s'établirent à Sedan. «Envoyez-nous, écrit Vincent, le 31 mai 16oi, à M. Coglée, leur supérieur, envoyez-nous deux filles converties que vous avez à Sedan, et qui sont en danger de retourner à leur hérésie, si on les laisse plus longtemps auprès de leurs parents... J'en ai parlé à notre assemblée qui m'a chargé de les faire venir pour les mettre avec les autres dans la Propagation de la Foi, où une dame s'offrit de les
' Aiuiales, p. 117 (B.-F. 201).
-' Annates, p. 118 {B.-F. 203).
^ Floquet, Eludes sur la vie de Bossuet, t. I, p. 441.
' Annales, p. 38 6 (B.-F. 75).
faire recevoir. Nous les attendons donc ^ ». Il écrit au même le 13 juin suivant, à propos de trois « orphelines catholiques » qui étaient chez leur mère huguenote : « L'unique remède qu'on y trouve est d'obtenir des lettres patentes du roi pour évoquer cette affaire en son privé conseil, et défendre à celui de Sedan d'en prendre connaissance » 2. C'est bien la besogne que la Compagnie s'efforçait d'organiser en grand.
En J640, Alix Clerginet avait tenté d'établir à Metz cette même œuvre de la Propagation et d'y ouvrir une maison pour l'instruction des « nouvelles converties » . 11 y eut aussitôt contre son entreprise une tempête de protestations. Luthériens, réformés, juifs, une foule de parents affirmaient que leurs enfants étaient séquestrés dans cet asile après y avoir été frauduleusement « alliciés ». On intervint à Paris et, par des lettres de « sauvegarde », le roi déclara, le 8 juin 1648, qu'il prenait « la dame Alix » sous sa protection et donnait « pouvoir aux religieuses de la Propagation de conserver pendant quinze jours tous ceux ou celles qui se rendraient dans leur maison sans qu'ils pussent être réclamés ni interrompus par aucun de leurs parents, amis ou autres^ ». A la suite de cet acte, les réclamations des parents ne
' Lellres, t. III, p. 13.
- Lettres, t. III, p. 58. Cf. p. 123. Celle coirospondance révùlc, chez les prôlres de la mission, des soucis qui rappellent fortement ceux de \i\ Compagnie. Vincent ('^crit a Coglée le 3 mai I6i)l : « Nous avons empêché, giàce a Dieu, (lue le gouvernement de Donchery eût été donné a un huguenot. » 11 lui mande le 9 mars IG52: «Il n'est ])oint a propos de révoquer le consentement que vous avez donné ù ce que celte terre labourable close, et possédée par un bourgeois huguenot, soit exempte de dlme ; car bien que ce soit une surprise, ou plul(M une condescendance exercée envers M. l'abbé de Mouzon, curé |)rimilif. néanmoins la révocation serait mal reçue présentement et pourrait j)roduire de mauvais effets... » Autre lettre à Coglée. du 3 août 1C52 : « .le demeure d'accord qu'on a très mal fait d'affermer les dîmes aux Huguenots; je ne le savais pas, et je vous avoue que j'en ai une grande douleur. » [Letlrea, I. 11. p. 332, 3%, 457).
" Archives de Lorraine, G. 1280 [Invottair^ ^omnuiirc', p. 145, col. I).
furent ni moins justifiées ni moins vives. Un jour vint où l'on sentit la nécessité de fortifier Texistence légale d'un institut si détesté et si utile. La Compagnie du Saint- Sacrement s'en occupa avec vigueur. En avril I60G, Schomberg, venu à Paris, sollicitait des lettres patentes qui furent scellées le 2b mai. Puis, les protestants s'opposant à leur enregistrement, Bossuet, installé à Paris, travailla à déjouer les efforts des Huguenots. En avril 1637, il revenait à Metz avec de nouvelles lettres patentes ; les premières et les secondes étaient enregistrées à Toul le 25 juillet ^ Ce n'était ni pour modérer le zèle des convertisseurs ni pour arrêter les plaintes des familles ; et, dès le 17 août, Louis XIV dut mander au baron de Moussy La Contour, l'ancien compagnon d'armes de Schoml^erg, qu'il avait ordonné de laisser les enfants des protestants choisir la religion qui leur convenait et défendu « de contraindre par force les personnes de changer de religion - » : Edmée Blaize, âgée de dix ans, Marie Jacob, âgée de douze, Gabriellc Poiré, âgée de neuf, et les enfants de la veuve Estanges, de Courcelles, durent être rendus sans retard à leurs familles. L'accident était douloureux pour des personnes si bien intentionnées. Pourtant, elles ne se découragèrent pas. Bossuet, en novembre 1657, donna des règlements à cette précieuse maison et, en février 1658, en fut nommé supérieur pour le spirituel et le temporel. On s'efforça de réparer le temps perdu ^.
Au Puy, l'œuvre fut introduite, en 1633, par un confrère célèbre. « Dans le séjour que M. Olier fit au Puy, dit Paillon, il désira y établir une maison pour élever les enfants que les Huguenots confiaient à ses ecclésiasti-
' Floquet, Eludes sur la vie de Bossuet, t. I, p. 436-438.
' Archives de Lorraine, G. 129L1 {Inventaire sommaire, p. 14G, col. 2).
■"' Les Archives de Lorraine (G. 1291,14) renferment une curieuse collection de « reçus » qui indiquent les sommes consacrées aux négociations qui amenaient des clientes à la maison. Cf. Die'scli. Die evangeUsche Kirche von Me'z, p. 221.
qucs, et recevoir aussi tous les autres qui, venant à embrasser la religion catholique, seraient chasses de leurs maisons, comme il arrivait souvent. Il réunit pour cela les membres de l'assemblée du Très Saint-Sacrement, étal3lie sur le modèle de celle de Paris, et trouva un fonds pour le soutien d'une institution si utile ^ ». Le témoignage est clair sur les origines d'un établissement qui devait renfermer plus d'enfants attirés par des manœuvres pieusement dolosives que d'enfants chassés par leurs familles.
A Grenoble, la « Propagation de la Foi » fut fondée le 8 février 1647, dans l'hôtel de M. Jean de Chevrièrcs, alors président au Parlement de Bourgogne, et qui devait, dans quelques années, passer au Parlement de Dauphiné. et devenir un des confrères les plus actifs c du Saint- Sacrement ». Elle décidait, ce jour-là, d'être dans la dépendance directe de celle de Paris. Le dimanche 17 février, elle était définitivement constituée et nommait ses officiers. Parmi les membres présents étaient les meneurs de la société secrète, Guillaume de Sautereau, Etienne Roux et Pierre-André Marnais, conseillers au Parlement, Artus Pourroy de Guillemières et Jean-Louis de Ponat de Combes, maîtres des requêtes en la cour des comptes ^. Pendant quinze ans, les affidés du « Saint-Sacrement » allaient être les pourvoyeurs les plus assidus de la maison, diriger la nouvelle Compagnie dans la lutte contre l'hérésie, lui suggérer les requêtes à présenter au Parlement, faire d'elle l'ouvrière inconsciente et visible de leurs desseins caches '^.
La cabale comptait sur autre chose que la simple pro-
' Vie de M. Olier, 1. III, p. 3«J5.
- J'emprunle ces délails aux procès-v»! Ijiuix df-. tKiix piciiiiôrcs séances de la « l'iopagaliui» », dont M. A. IMudhomme a bien voulu copier pour moi les passages essentiels.
'• V. i)lus loin. p. 378.
clamation de ce qu'elle jugeait la vérité. « On fit un fonds par mois pour les nouveaux convertis » , disent les Annales en 1652 ^ Les mentions de ce genre reviennent de temps en temps. Elles révèlent un procédé de conversion qui était cher à la Compagnie. Bien avant Pellisson, elle avait fondé des caisses destinées à l'achat des consciences. Tandis que la cour cherchait à gagner par des pensions les personnages considérables, la pieuse coterie s'occupait surtout du populaire. Par les sociétés paroissiales de charité, elle découvrait les adresses des hérétiques dans la misère. Elle poursuivait ces malheureux dans leurs demeures, et le refrain est toujours le même :
M. Goiidin lâchera de voir de parler à M. David, huguenot, malade, et voir s'il pourra faire quelque chose pour sa conversion-.
Elle les traquait dans les hôpitaux :
M. Douet emploiera le P. Simon pour lui faire voir l'huguenot qui est à rhôpital...
M. Douet prendra soin de l'huguenot qui est à l'hôpital pour sa conversion ^.
Elle leur promettait du travail, de l'argent, des protections :
M. du Croisil a proposé qu'un homme et une femme mariés, de la religion prétendue réformée, demeurant à Saint-Laurent et étant en nécessité, la Compagnie leur faisant la charité depuis quelque temps, lui ont promis de se convertir : dont il donnait avis... M. du Croisil est prié de continuer cette bonne œuvre. Cependant on a ordonné une pièce de trente sols, sauf à leur faire plus ample charité après leur conversion*.
* Annales, p. 72 b (B.-F. 131).
* Procès-verbaux de la Comparjnie de Limoges, l*' décembre 1651.
^ Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges. 15 et 29 novembre 1657.
* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 30 novembre IGGO.
LA CARAI-n DKS Di'.VOTS 18
Elle les obsédait de tentations patelines. Puis, quand le « saut » était fait, elle les récompensait :
Résolu de bailler quatre livres à ce pauvre homme qui s'est conterti * .
Elle les surveillait étroitement, elle les filait :
Laissé à la prudence de MM.Leschassier et Laborie,tant pour éprouver la conversion de ce proposé tailleur que pour lui procurer la charité -.
M. Guérin a prié M. le directeur de la Propagation de vouloir bien faire visiter une femme d'un nommé Jaquin, qui a été autrefois de la religion, et qu'il a appris que les religionnaires sont, après à la gagner et, par ce moyen peut-être, n'étant pas abandonnée, on la pourrait retenir en notre religion'.
Elle les forçait à rompre toutes relations suspectes, les menaçant, non seulement de les abandonner à leur détresse, mais encore d'attirer sur eux les châtiments promis aux relaps.
M. de Gales a averti la Compagnie que le nommé Rossignol, relaps huguenot, qui a été banni pour cinq ans, a eu la hardiesse de paraître ayant femme et enfants : on l'a constitué prisonnier et on lui fait son procès *.
Elle trouvait, d'ailleurs, très insuffisantes les pénalités promises à cette sorte de criminels et elle en réclamait sans cesse l'aggravation ; elle aurait voulu, tout au moins, être armée d'une défense aux catholiques de se laisser séduire par l'erreur protestante. Kilo revenait chaque année sur cette question :
G février 1659. — M. de Beauchène a demandé si quelqu'un de la Compagnie a su qu'il y eût quelque arrêt ou déclaration du roi contre les relaps de l'hérésie. De quoi personne n'a eu connaissance.
2^ février iCtùQ. — La Compagnie a jugé a pr()i)os d'écrire ù
* Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges, !«>• juin 16G2.
* Procès-verbaux delà Compagnie de Limoges, G février iG58. ^ Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble^ 9 mars 1G5G.
* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 5 août 1660.
MM. do noire Compagnie à Paris, après que le roi sera de retour dans cette ville, pour employer leurs soins à obtenir un arrêt de Sa Majesté portant défense aux catholiques de se pouvoir faire huguenots.
7 juillet 1661. — "SI. Ponat a dit d'avoir ouï-dire que le roi étant à Bordeaux avait fait une déclaration enregistrée aux Parlements de Toulouse et de Bordeaux portant défense aux catholiques de changer de religion et de se faire de la R. P. R.; et M. Marnais s'est chargé de faire écrire à Bordeaux, et M. Marchier à Toulouse, pour en savoir la vérité afin d'en pouvoir obtenir une semblable pour cette province et môme pour tout le royaume.
En même temps, la Compagnie organisait le « boycottage » des récalcitrants. M. Roux annonce qu' « il a averti le nommé Charvyx du scandale qu'il donnait en permettant que ses enfants fussent élevés dans la religion de sa femme ». Cet individu « n'a pas promis d'y pourvoir ». « Sur quoi Messieurs de ta Compagnie ont été priés de lui en parler en le menaçant de n'acheter rien dans sa boutique ». Un autre jour, « il a été proposé d'exhorter les catholiques de n'employer que des artisans catholiques à l'exclusion de ceux de la K. P. R. ». Il a été résolu que cette mesure si bonne « serait laissée à la prudence de chacun ». Le rêve des confrères serait de fermer entièrement Grenoble aux hérétiques :
M. de Combes ayant observé que depuis quelque temps des artisans huguenots s'établissent en cette ville, M. le président de Chevrières est chargé d'en parler à M. le premier consul pour faire résoudre dans un conseil qu'on ne permettra que personne s'établisse sans de bonnes attestations de leurs vies et mœurs \
11 est clair que ce certificat ne saurait être accordé aux mal pensants. Ils iront gagner leur vie ailleurs ; et, si on leur en refuse ailleurs la permission, ils verront s'ils veulent persévérer dans leurs mauvaises doctrines.
On « boycottait » d'autre manière encore les protestants. Le 16 septembre 1655, le cénacle reçoit une lettre des amis de Paris priant « de députer quelqu'un de cette
' 4 mai et 6 juillet lOôG, 28 février 1G6G.
Compagnie pour veiller à ce que ceux de la R. P. R. ne prennent point à leur service, en boutique ou autrement, des catholiques, crainte que ce ne soit pour les convertir ». Un espionnage attentif entourait les gens « en condition » chez des hérétiques; et les confrères discutaient longuement sur les racontars recueillis. Etait-il vrai, par exemple, qu'un menuisier protestant, Vivarès, eût forcé sa servante, une catholique, à manger de la viande les jours défendus? L'enquête pouvait durer des semaines ou des mois. On interrogeait h\ fille; on notait avec joie — ou avec dépit — ses dénégations ; puis on insistait encore, jusqu'au jour où la servante comprenait qu'elle aurait tout profit à se rendre intéressante auprès de fanatiques avides de recevoir une plainte. Et les dames pieuses de la ville lui procuraient une place plus avantageuse ^
La Compagnie de Paris, qui envoyait le mot d'ordre, donnait le bon exemple. « Elle prit grand soin, dit d'Argenson, de conserver les maîtresses lingères dans le droit qu'elles prétendaient de n'en admettre aucune qui ne fût catholique^. » Elle commença par les aider à affirmer ce droit. Les lingères, bien dirigées, dressèrent à nouveau les statuts de leur corporation, y insérèrent un article qui excluait les hérétiques, obtinrent ensuite, pour les confirmer, des lettres patentes que le Parlement s'empressa d'enregistrer le 29 avril 1G45 ^. Encore qu'il fût contraire aux édits, cet article avait des chances de passer en loi. Cependant, en 1649, une nommée Michelle Régnant, huguenote, s'avisa d'acheter, avec la clause de la religion prétendue réformée, une des lettres de maîtrise que le roi avait créées en 1643, à roccasion du
* Vrocès-verhaux de la Compaqnie de Grenoble. 20 ef 27 mars. 8 et 21 mai 1659. — Cf. 3 ci Kl inars, 21 et 28 avril, l'J ol 25 mai, 21 juillet 1061. — Le 21 avril lOOl. on renouvela a les résolutions prises di* détourner autant (ju'on en trouvera roccasion les catholiques de servir des maîtres huguenots connue en outre de ne se servir i)as d'artisans huguenots. »
* Aîinales, p. 67 (B.-F. 121).
» Elle IJenoit. Ilis/oirc de l'Iùiif de Nanfes. t. IIl. |). 39.
second mariage du duc d'Orléans ^. Les lingères du faubourg Saint-Germain, poussées par leur « zèle du bien ])ublic » et par les personnages qui encourageaient leur zèle, s'opposent aussitôt à l'enregistrement de ces lettres. Une première sentence les ayant déboutées, elles interjettent appel, et la cause est retenue en la chambre de l'Edit par arrêt du 12 mars 1649. La chambre n'est point sûre; il faut, autant que possible, retarder un jugement que l'on redoute. Ces dames présentent requête à la grand'chambre, pour qu'elle évoque l'affaire sous prétexte qu'elle intéresse l'abbé de Saint-Germain. A la grand'cham])re, on a des amis qui agissent. Leur action consiste à empêcher le procès d'aboutir. Tous les trois mois, les sacs de la demanderesse, qui a soin d'acquitter chaque fois tous les frais, sont apportés chez le conseiller chargé du rapport; mais celui-ci laisse régulièrement s'écouler son « quartier » sans rien faire, et les sacs passent chez son successeur qui suit scrupuleusement son exemple. Ils vont de chez M. de Marillac chez M. Chomel, de là se transportent chez M. Lenain, qui est impassible, chez M. de Rezé, qui ne trouve pas le temps de s'en occuper, chez M. Pajet, qui a autre chose à faire, chez M. de Lamoignon, qui est absorbé par des soins plus pressants, chez M. de Gaillac, qui ne les regarde pas, de nouveau chez M. Chomel, qui les renvoie, derechef chez M. de Lamoignon, qui les repasse à M. Lenain, lequel les rend à M. de Lamoignon; ils vont de là chez M. de Yerthamont,qui ne sait pas ce qu'on lui veut, retournent chez M. Lenain, qui les laisse dans un coin, regagnent l'hôtel de M. de Lamoignon et se rendent chez M. de .lassaut. Il n'y a pas de raison pour que ces pérégrinations
^ L"his(oire qu'on va liro est résumée en quelques lignes par (l'Argeuson {Annales, ]). G7, 13. -F. 121) : les détails en sont dans un mémoire, signé « Jassaut, conseiller rapporteur », et intitulé : Factian pour Michelle Refjnaut, pauvre fille faisant profession (le la relif/ioîi prétendue réformée, défenderesse... contre les jurées maîtresses lingères du faux bourg Saint-Germain, deinanderesses en re({uête suivant l'arrêt du Conseil intervenu sur icelle le1\ avril 1051 (bibl. Nationale. Ld ''« lil, pièce).
s'arrêtent. Il y a sept ans, exactement, qu'elles durent. Mais rinvraisemblable se produit alors. M. de Jassaut se montre favorable à Michelle Régnant... La Compagnie, qui suit laffaire avec passion, est informée de l'accident qui se prépare. Des officieux interviennent auprès de la défenderesse, achèvent ingénieusement l'œuvre de découragement si bien commencée, lui promettent de lui rembourser tous ses frais si elle se désiste. Et Michelle Kegnaut, cédant à la lassitude encore plus qu'à ces conseils, retire sa demande. Les confrères respirent. Ils ont évité un jugement désastreux et ils pourront présenter la renonciation de leur victime comme un aveu de l'illégalité de sa cause. Un précédent est créé, dont on ne manquera pas de se servir à l'occasion.
Et ces efforts édifiants, dont une partie seulement nous est racontée, suggèrent une question. On s'est plu à noter, dans les mesures de rigueur qui ont précédé la révocation de l'Edit de Nantes, une complicité des corps de métier. Cette complicité n'a-t-elle pas été souvent assurée par l'action secrète de la Compagnie du Saint-Sacremenf? Ce que l'on prend pour un sentiment populaire, n'a-t-il pas été machiné savamment par un syndicat occulte*?
in
Tandis ({ueile disputait aux un.s leur i;agne-pain, la cabale travaillait à fermer aux autres les professions libérales. Elle n'atlendit pas d'avoir des arrêts leur en interdisant l'accès. Elle savait que, pour obtenir certains résultats, l'intrigue patiente et souterraine vaut autant
* M. Paul (îfuiion. dans un livre qui est un iikhIMo d'enquête liislorique, Quclquon préliminaires de la révocation de Védxt de Nanles en iMnc/uedoc (Totilnuso et Paris, 181)9). a noté le rAlo (|iia jour, (hiiis l:i pivparation de cet évi-ncnicnl. la jalousie |)rovo(|U("e pjir la (•(•iicur icnco ('cononiiquo des proU'stants. il y a là un fait inccMiteslahle. Mais (|ui a conlribué si fort à exciter celle jalousie, à la (ransfornier en une colère apissanle, à en exprimer les réclanialions ? Ici. mon élude rejoint celle de mon ancien jîiallre ; l««s deux se eomplètenl.
LA GÛNTRE-REFORMATIOX LOCALE 279
qu'un papier officiel. « Il arriva une affaire sur ce sujet, dit d'Argenson, où la Compagnie eut besoin de tout son zèle et de toute son adresse pour soutenir l'intérêt de la religion. Les prétendus réformés avaient trouvé moyen de faire recommander puissamment, et même par une lettre de cachet, au premier président Le Jay, vingt-cinq postulants de leur secte pour être reçus procureurs au Parlement. Aussitôt que la Compagnie en eut avis, elle crut être obligée de s'opposer à ce désordre. Ainsi, elle chargea divers particuliers d'en remontrer les mauvaises conséquences aux magistrats de leurs amis, et chacun agit avec tant de vigueur et de bonne conduite auprès des juges qu'enfin les six conseillers qui furent députés pour examiner ces postulants le firent avec tant d'exactitude qu'ils n'en trouvèrent pas un seul capable d'être reçu procureur. Ainsi, par une grâce de Dieu visible, les hérétiques ne purent venir à bout de leur dessein et sentirent l'effet des sollicitations de plusieurs parties dont ils ne connurent jamais pas une^ ». Gela se passait en 1632, quarante-neuf ans avant l'arrêt du 28 juin 168i qui exclura les protestants de ces offices. Peu de temps après — jl semble que ce soit vers 1638 — , la Compagnie était occupée à faire refuser à des Huguenots quelques « petits offices de l'IIôtel de Ville et des Prêts de Paris ». Son zèle était particulièrement acharné contre les médecins huguenots. « M. le Chancelier fut supplié de faire ordonner à toutes les facultés de médecine du royaume de n'en plus admettre aucun, surtout dans celle de Paris, comme aussi aux communautés des apothicaires et des chirurgiens; et depuis ce temps-là, on a été plus exact à faire mettre la clause de la religion catholique dans
* Annales, p. 16 (B.-F. 35). Les procùs-verbaiix de la Compagnie de Grenoble nous font assister à un complot de ce genre : « !«'■ décembre IGoG. M. l'avocat général a remontré comme Messieurs de la religion prétendue réformée cherchent à établir autant de notaires quils peuvent de leur religion. A quoi peutêtre par une requête on donnerait quelque empêchement. Ce qui a été résolu. — 14 décembre 1656. M. de Gales a dit comme Messieurs les gens du Roi sont résolus d'empêcher cette quantité de notaires que ceux de la R. P. R. font tous les jours. »
toutes les lettres de maîtrise et d'offices, tant chez le roi que chez Monsieur ^ » La démarche devait être renouvelée, en 1655, sur la nouvelle qu'à Rouen « les médecins de la secte sollicitaient pour être admis dans le corps des médecins 2 ».
La Compagnie avait, dailleurs, un motif spécial de surveiller la pureté de la foi chez les médecins. Elle estimait que, tout en soignant les corps, ils devaient aider à la purification des âmes. « Le 3^ de juillet 1636, on proposa dans l'Assemblée qu'il serait important, après la première ou la seconde visite, d'obliger les médecins à ne plus retourner voir leurs malades s'ils n'avaient fait appeler un confesseur... Mais quelque peine que la Compagnie prît de cette affaire, quelque sollicitation que l'on fît aux écoles de médecine pour en faire faire un serment aux médecins en prenant le bonnet de docteur, on ne put jamais établir une si sainte coutume. On eut recours à la puissance ecclésiastique, et M. l'archevêque de Paris fit une ordonnance sur ce sujet; mais elle n'eut d'effet qu'à l'égard de quelques médecins plus remplis de vertu que les autres, et de quelques familles de piété, qui, de bonne heure, mettent en sûreté la conscience de leurs malades. » En 1652, la société du Saint-Sacrement était encore à la poursuite de cette mesure : « Bien que cette proposition soit excellente et qu'elle ait été souvent redoublée, jamais elle n'a pu s'exécuter généralement. 11 faut, pour la faire réussir, des médecins remplis de piété, ce qui ne se trouve pas toujours; car il faudrait qu'ils renonçassent à leurs intérêts en cessant de visiter leurs malades, s'ils ne veulent se confesser, et c'est un point fort difficile à urmonter^. »
Fort difficile, en effet, si l'on en juge par les efforts constamment renouvelés de la Compagnie. En 1660, elle recommençait « des instances auprès des vicaires dr
' Annales, p. 15 b (B.-F. 34).
• Annales, p. 86 (B.-F. 15\).
' Annales, p. 31 h. 70 (B.'F. 65, 120).
LA CONTRE-UÉFORMATION DOCALE 281
larchevèché pour les presser d'obliger désormais les malades à se confesser toujours après la première ou la deuxième visite des médecins ». Le 13 novembre 1662, elle décidait de faire peser sur les médecins eux-mêmes pour les contraindre à cette sainte obligation. Quelques semaines plus tard, le 4 décembre, on s'avisait que les curés pourraient intervenir eux-mêmes en envoyant visiter les malades de leurs paroisses dès qu'un médecin y aurait été plus d'une fois. Cela ne servit pas à grand' chose. En 1665, le 17 janvier, on se demandait si le mieux ne serait pas d'obtenir de l'archevêque un mandement pour agir sur les malades eux-mêmes^. Quelques jours plus tard la Compagnie n'existait plus. Elle n'avait point réalisé son rêve obstiné.
Les succursales des provinces avaient poursuivi le même rêve avec une égale énergie et peut-être plus de bonheur. Il le semble, du moins, pour Grenoble :
Il août 1661. — M. Marnais est prié de parler à iM. de Villefranche pour le faire ressouvenir de l'arrêt que la Cour a fait il y a quelque temps par lequel il est ordonné aux médecins d'exhorter leurs malades à se confesser et k communier avant de leur ordonner quoi que soit. M. Lambert s'est chargé d'en parler à MM. du Bœuf et Mathieu, et M. de Saint-Ferjus k M. de Grandpré.
A la séance suivante, 18 août, on en parle encore :
M. Lambert, qui avait été chargé de parler à M. du Bœuf pour que MM. les médecins fussent un peu plus exacts à faire confesser et communier leurs malades avant toutes choses, a rapporté qu'ils s'étaient assemblés pour cela chez M. du Bœuf, leur doyen, et qu'ils seraient dorénavant ponctuels en cela.
Huit jours après, on y revient, et M. de Gales est prié de faire signifier au collège des médecins l'arrêt que la Compagnie a obtenu. Les médecins de Grenoble avaient, d'ailleurs, un tel zèle contre les mécréants qu'on les voit, en 1662, enlever ses pratiques à un apothicaire parce qu'il est soupçonné de pencher vers le protestantisme. La Compagnie est obligée d'intervenir en faveur du pauvre
' Annales, p. 118 /;, 132 b, L33, 139 (B.-P\ 20i. 227, 228. 237).
marchand de drogues ^ Il est clair que la présence de trop de huguenots dans la profession aurait peu à peu affranchi les médecins de leur service obligatoire comme auxiliaires des confesseurs. Le « Saint-Sacrement » y met bon ordre.
Une conséquence logique de ces efforts, c'est l'interdiction aux protestants d'avoir des hôpitaux ou maisons de charité. Le raisonnement est d'une simplicité qui le met à la portée de tous. Il est prescrit par les édits que personne ne pourra fonder un étal)lissement de ce genre sans la permission de Sa Majesté. Le roi n'a qu'à refuser aux hérétiques cette autorisation; tout ce qu'ils ouvriront devra être fermé. D'autre part, ils n'auront pas le droit de se plaindre, puisqu'il est entendu que leurs malades devront être accueillis dans les hôpitaux catholiques où l'on se préoccupera de sauver les âmes en même temps que les corps. Cette double charité n'est jamais perdue de vue par la Compagnie. Au commencement de 1635, elle décida de s'intéresser à la création de l'hôpital des Incurables. Elle y contribua par les bienfaits de ses membres, et elle en inspira les règlements : « Les pauvres dudit hôpital, y est-il déclaré, doivent professer la religion catholique, apostolique et romaine, être connus de MM. leurs curés ou vicaires, et avoir un bon témoignage de leur part. Si, néanmoins, ([uelque pauvre incurable de la religion prétendue réformée désirait entrer audit hôpital, il y sera reçu, mais pour quelque temps sera hors des salles où l'on dit journellement la sainte messe, pour être instruit. Et s'il veut faire abjuration de son hérésie, on le retiendra, sinon il sera congédié-... »
* Procès-verbaux. IK 18 ol 26 aoill lOOl ; 2G aoat iBCd. L'arrêt aïKiuf'l il est fait alhisioii est du 24 juillot 1G45. Archives déparlemenlales de l'Isère, li. 2229. L'iiiventairo sommaire ne donne lias la dat(> de l'arrO't : je la dois h l'ohligeaiK'e de .M. A. Prudjiomme. qui veut hien me dire aii.ssi (|ue ce d<K iiiiient re[)roduit les prcsei'i|)lions d'un ancien arrêt du même l'aiieiueiil de tirenoble, rendu le 7 mars 1538.
* Ins/ruclion an public concernant l'hôpital des Incurables et
Quand un entêté de protestantisme était ainsi rejeté sur le pavé, c'était bien sa faute. Les agents de la Compagnie avaient la conscience tranquille. C'est pourquoi ils dénonçaient assidûment et faisaient fermer les moindres hôpitaux que les réformés essayaient d'organiser. Le 4 juillet 1637, en vertu d'un arrêt du roi, l'on en supprima un près delà porte Saint-Marceau. Les registres du conseil du roi nous apprennent que l'arrêt fut rendu sur un rapport du commissaire Autruy^ ; or ce magistrat était un des membres les plus zélés du « Saint-Sacrement». La cabale n'oubliajamais ce devoir. « On eut avis, le 2 octobre 1653, que les Huguenots avaient établi un hôpital de malades dans un faubourg de Paris, et la Compagnie prit des mesures pour lui donner la chasse et en faire porter les lits à l'Hôtel-Dieu, ce qui s' est exécuté diverses fois par les soins de l'Assemblée- ».
La Compagnie ne pouvait pas se contenter de ces moyens détournés pour faire comprendre aux hérétiques qu'ils n'étaient que tolérés et quils l'étaient avec impatience. Elle avait des gens pour surprendre tout propos téméraire : on en tint, parait-il, dans une académie huguenote du faubourg Saint-Germain; la Compagnie « se remua » et la fit fermer ^. Elle avait l'œil sur tout ce qui
la qualité des malades qui y peuvent être reçus, dans le recueil Thoisy, t. 318, p. 85.
^ Extrait des Registres du Conseil du roi, bibl. de FArsenal, manuscr. 7.463, p. 119.
- Annales, p. 78, 8G b (B.-F. 141, 154). Doueii a résumé Ihistoh'e de ces poursuites contre les hôpitaux protestants de Paris, mais il a ignoré qui les dirigeait [La Révocation à Paris, t. I, p. 548).
' Annales, p. 40 (fi. -F. 77). M. L. Mnssebieau a publié, en 1878 {Hevue chrétienne, p. 304 et suiv.), rinterrogatoire fort curieux d'un quaker d'Angleterre qui, arrivé à Paris en mai 1657, avait été mis à la Bastille trois semaines après. C'est la Compagnie du Saint-Sacrement qui l'a fait diVTèiev [Annales , p. 97 (B.-F. 172).
pouvait paraître conciliabule : le Consistoire réformé se réunissait tous les lundis, mais toujours dans une maison différente; elle le sut vite et chargea MM. de Morangis et d'Argenson de supprimer cette nouvelle entreprise ^ Une autre fois, on reçut avis qu'il se faisait une assemblée de luthériens dans une maison particulière du faubourg Saint-Germain. M. Olier partit en guerre. « 11 sollicita d'abord la protection du duc d'Orléans, et pour mieux assurer le succès de la démarche qu'il se proposait de faire, il le supplia de lui donner deux gardes. Le prince les ayant accordés, il se fait encore accompagner du bailli du faubourg Saint-Germain, et se transporte lui-même au lieu de l'Assemblée où ayant trouvé le ministre en chaire avec trois ou quatre cents auditeurs de la secte, il mit le prédicateur et tout l'auditoire en déroute. Ils tentèrent encorede continuer leurs conventicules dans la paroisse; mais ils ne purent échapper à sa vigilance; il les fit observer de si près qu'enfin ils se virent forcés de s'en éloigner pour toujours 2. »
Autant que les prédications, la Compagnie surveillait les livres. En 1632, elle s'acharne contre le Jubile de Drelincourt; en 1637, contre un libelle que dArgenson ne nomme pas et qu'il déclare plein de blasphèmes contre le Saint-Sacrement; en 1639, contre VAnatomie de la Messe de Dumoulin^. Cette peur des livres n'était pas d'ailleurs particulière à Paris : « M. du Croisil, nous dit-on à Grenoble, a appris queMM.de la Religion faisaient imprimer quelques livres et que cela ne pouvait être que contre notre Religion. Sur quoi M. Guigou a promis de s'informer de l'imprimeur et croit qu'il aura de lui la vérité* ».
' Annales, p. 41 (B.-F. 78j.
- Annales, p. 97 (B.-F. 172). Paillon, Vie de M. Olicr, (. II. p. Oi\
•■' Annales, p. 15 6. 37 6. 44 b (B. 34. 74. 84).
* Procès-verhauT de la Compagnie de Grenoble, 20 jjiiu Icr 16r)6. Cf. ibid., U scptombie 1056 : « M. do Sauleroau ;i dit avoir appris des R. P. Jé.siiilos commo Charvyx avait impiimô (|iiaiitilé dr livres sans |)riviW'^'e, iiiètnc fie tivs mauvais. Sur (jiioi ou a résolu de voir avec MM. I<'s ltimis <Iii |{iii ce (|ni sy pouiia faire. »
La cabale ne pouvait pas se contenter de ces moyens détournés pour faire comprendre aux hérétiques qu'ils n'étaient que tolérés et qu'ils l'étaient avec impatience. 11 était jugé très ingénieux de leur imposer toutes sortes de mesures qu'ils déclaraient vexatoires, mais dans lesquelles on ne voulait voir que des actes de respect pour la religion du roi. On n'avait pas assez de les forcer à saluer le Saint-Sacrement dans la rue. On entendait qu'aux jours de procession la façade de leurs maisons fût « tendue » et ornée ;
M. le prévôt Marchier *iyant pris garde qu'à la dernière procession du jubilé. MM. de la ville n'avaient point fait tendre selon la coutume au-devant des huguenots, il a été prié d'en dire un mot à M. de Villiers pour tâcher d'y remédier à l'avenir'.
On affectait en même temps de les présenter au public comme des pestiférés moraux avec lesquels il était inconvenant de frayer :
M. le curé de Saint-Maurice est prié de remontrer à Monseigneur de Limoges et à M. l'official de charger MM. les curés de remontrer à leurs paroissiens qu'il y a gi'and scandale d'assister aux enterrements des hérétiques*.
On prêche ce sentiment partout où une Compagnie est à l'œuvre :
M. Marnais a dit qu'à Romans, M. de Yillefranche étant mort, il y a trois catholiques qui assistèrent à son enterrement et portèrent ies coins du drap... On espère que sur la plainte qu'on en fera à Monseigneur de Vienne, il empêchera dorénavant ce désordre ^.
Tous ces procédés ayant pour but de faire sentir à la foule que les hérétiques sont hors de rhumanité,
* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 28 décembre 1656.
- Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges, 7 décembre
3 Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 20 juillet 1602.
la foule s'imagine parfois que tout lui est permis contre eux. Mais, dans ce cas, il faut protéger les braves gens qui se laissent emporter par leur zèle. Une femme, par exemple, s'est faite huguenote, et on a provoqué des désordres contre elle. M. Roux expose à la Compagnie qu'il faut tirer de peine « certains habitants qui se trouvent chargés de discours assez séditieux et desquels ils ne doivent attendre que disgrâce et châtiment » ; on les fera prier de rentrer dans le calme et le Parquet laissera tomber l'affaire ^.
En revanche, on fait en sorte que les Huguenots n'échappent jamais, pour aucun délit, aux châtiments les plus rigoureux, et l'on échoue rarement. Une fois, pourtant, la déception fut cruelle. C'était en 1639. Une femme, accusée d'avoir blasphémé contre le Saint-Sacrement, fut condamnée par le bailli du faubourg Saint-Germain, à avoir la langue percée, à être pendue et brûlée. Elle en appela de cette sentence â la Chambre de l'édit; « et sur ce que ceux delà R. P. R., dit d'Argenson, avaient obtenu qu'elle serait renvoyée à Castres, la Compagnie en fit parler à M. le procureur général qui fit casser l'arrêt de renvoi, et cette femme fut jugée à Paris ». Mais l'affaire tourna mal pour les zélés. « Le jugement du bailli, écrit Drelincourt à André Rivet, le 3 septembre 1639, a fait horreur à tous les gens de bien; aussi a-t-il été réformé par la Cour où plusieurs allaient à l'absoudre absolument, ne voyant pas de preuve suffisante; mais à la pluralité des voix elle a été bannie du royaume s ».
Aussi quand la Compagnie tient sa proie, elle fait tout pour l'empêcher de s'échapper. Le 18 mai 1665, M. de Reauchêne a appris qu'à Montélimar un homme de la religion a été arrêté pour avoir proféré d' « horribles blasphèmes ». Oui sait si les protestants n'essaieront pas de le faire évader? L.i C()jn|);)L;nie (h'-cido de drni.iiider son
' Procès-verhattx de la Compagnie de Grenoble. 6 oc(ol)re 1661.
• 0. Doiicn. 1(1 Ut'rticalion de Védlt de yanlrs à J*//)-is, I. I, 1). 18f.
transfert dans les cachots de Grenoble. Dix jours après, elle est informée que ce misérable est condamné à être pendu et brûlé, et qu'il a fait appel. Les archers sont partis pour le quérir. Ses nouveaux juges Tattendent et son compte est clair ^
Ce qui désolait le plus la Compagnie, c'était cet édit de Nantes que le « malheur des temps » avait « arraché » à Henri IV. Elle le trouvait sans cesse devant elle chaque fois qu'il s'agissait d'imposer aux Huguenots une vexation ou de leur enlever une liberté. Il était la pierre de scandale, toujours dressée sur le chemin des convertisseurs. Les jurisconsultes de la cabale se penchent donc à tout instant sur le document odieux. Ils s'efforcent de prévoir, pour les rétorquer, les argumentations que les persécutés pourront opposer à des rigueurs charitables. 11 leur faut, à tout prix, trouver des subtilités juridiques qui obscurciront les textes les plus clairs et en changeront peu à peu le sens. A force de les chercher avec une sainte rage, on dénichera partout les restrictions posées par Henri le Grand aux principes qu'il avait l'air de proclamer. On en vient à penser ce que Louis XIV exprimera dans le préambule de l'acte de Révocation, à savoir que son aïeul avait donné l'édit de Nantes « afin d'être plus en état de travailler comme il avait résolu de faire, pour réunir à l'Église ceux qui s'en étaient si facilement éloignés ». Une casuistique déliée permet de distinguer une grâce pour les catholiques là où ceux-ci n'ont vu longtemps qu'une offense à leur foi, et un instrument pour la perte des hérétiques dans ce que ceux-ci invoquent comme leur sauvegarde. On met en pratique l'applica-
' Voir dans les Décisions catholiques de Filleau (p. 72) le jugement rendu par l'historiographe de la Compagnie, étant intendant du Poitou, contre Kullot, dit la Forêt, qui, pour avoir outragé un crucifix, fut pendu et brillé. Cf. Benoit, Ilisloire de Védil de Nantes, t. IIÏ, p. 72.
tion de Tédit à la rigueur longtemps avant qu'Orner Talon ait inventé cette formule; et cette guerre de chicanes procure aux dévots les contentements de conscience que M*^ Pierre Bernard traduira en 16GG : « Nous devons admirer la Providence de Dieu qui n'abandonne jamais son Eglise. Il a permis qu'on ait trouvé dans les édits mêmes de pacification qui avaient donné un coup si funeste à la religion catholique de quoi réparer une partie des pertes qu'elle avait faites »*.
Chaque Compagnie excelle dans cette besogne. Celle de Paris donne l'exemple ; celles des provinces rivalisent avec elle d'ingéniosité tenace. A Rouen, par exemple, on s'avise, en 1646, que deux huguenotes tiennent une école. Il y a vingt ans qu'elles le font. Mais tout à coup le scandale de cette « entreprise » apparaît; procès est fait aussitôt aux deux délinquantes, les demoiselles Mahiet. L'avocat général Le Guerchois requiert la fermeture de l'école. D'abord, il est avéré « qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre » ; ensuite « il est juste, raisonnable et équitable que la Religion catholique abaisse et humilie tant qu'il est possible la Religion réformée », preuve en est le commandement que Dieu fit à Abraham de mettre hors de sa maison sa servante Agar et son fils. Pour ces motifs, le Parlement, par arrêt du 23 janvier 1647, estime qu'il faut, en vertu de l'édit de Nantes, fermer ces classes illégales 2. Les demoiselles Mahiet renoncent alors à recevoir
* Explication de l'édit de Nantes, p. 324.
* Il faut lire le texte complet de cet arrêt; s'il ne s'agissait de choses si graves, ce serait un joyeux morceau de littérature judiciaire : Arrêt de la cour de Parlement de Rouen donné en la Chambre de l'Edit sur les conclusions de l'avocat général Le Guerchois, portant défense à toutes personnes de la Heliffion prétendue réformée de faire aucunes assemblées ni tenir écoles publiques, sinon dans le lieu ok l'exercice public leur est permis ; et à tous librai'-es, imprimeurs, colporteurs et tous autres de faire imprimer, vendre, afficher ni distribuer aucuns livres, placarts, ni libelles contraires à la doctrine ortliodoxe de la lieligion catfiolique, apostolique et romaine. 11 y a deux exemphures de cet arrêt ù la Bibliothèque de la Société d'histoire du protestantisme français. Le libelle visé était intitulé : Les grands jubilés
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les écoliers de la ville. Elles gardent seulement en pension quatre petits garçons et quatre petites filles. Mais les dénonciateurs sont à l'affût. Il est à présumer que ces huit pensionnaires apprennent à lire et à écrire; il est, en outre, contraire aux bonnes mœurs, d'élever ensemble de jeunes enfants de sexes différents. L'ingénieux Le Guerchois et la Cour trouvent dans les édits une raison péremptoire de supprimer ce mal (26 juin). « La Compagnie de Rouen, dit d'Argenson, écrivit qu'elle travaillait à empêcher que les hérétiques ne tinssent de petites écoles dans leur ville ^ ».
A Grenoble, la surveillance est patiente, sans trêve. Les actes les plus naturels sont présentés comme des délits. En 1601, des deux pasteurs de la ville, l'un, Burlamachi, est malade; lautre, d'Yze, est en mission ; l'église prie les pasteurs de Genève de lui venir en aide, et ceux-ci lui envoient de 3Iontheux -. La Compagnie s'émeut aussitôt.
M. (lu Ci'oisil a dit avoir appris comme les huguenots voulaient introduire de nouveau un troisième ministre et que même plusieurs catholiques l'étaient allés ouïr, ce qui était cause que les huguenots en faisaient grande fête, et qu'il espérait que M. l'intendant aurait bientôt ordre pour y remédier ; cependant qu'il jugerait à propos d'empêcher le ])lus qu'il se pourra que les catholiques ne fréquentent ce heu dorénavant : ce qui a été trouvé fort à proj)OS ^.
L'année suivante, ce suffragant est remplacé par Samuel Bernard, qui ne rencontre pas moins de faveur. Nouvelle émotion de la Compagnie. M. de Chevrières craint que « ce jeune qui prêche avec grande approbation » ne gagne « quelques âmes faibles ». M. de Gales est prié d'en parler à la Chambre de l'Édit. 11 y a là un conseiller protestant, M. Tonnaud, qui connaît à fond tous les
et vrais pardons de p lé nier e rémission pour loiis vrais chrétiens. Cf. L. Benoit, Histoire de Védit de Nantes, t. 111, p. 7U-80.
' Annales, p. 53 (B.-F. 99).
* Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné, t. II, p. 239.
' Procès verbaux de la Compaqaie de Grenoble, 22 septembre 1G61.
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articles accordés à ses coreligionnaires. Si ceux-ci ont bien le droit d'avoir ce pasteur, il ne manquera pas de le soutenir. Dans ce cas, on renoncera à discuter sur ce terrain et l'on demandera réloignement de Bernard en qualité d'étranger ^
La sollicitude inquiète de la Compagnie s'étend sur toute la province. Son intervention se marque partout. Un confrère tient du P. Calemard qu'à Die certains ministres s'intitulent « pasteurs de la religion réformée »; M. de Chevrières promet d'examiner les textes et, s'il y a lieu, d'attirer une affaire aux contrevenants-. Les ministres qui prêchent hors de chez eux sont immédiatement dénoncés ^. Tout groupe de protestants isolés qui s'avise de recevoir un prédicateur est aussitôt l'objet de poursuites'» A l'affût de toutes les vexations possibles, la Compagnie ne manque jamais de savoir en quels villages il serait séant de contraindre les Huguenots à abandonner leurs cimetières ^.
11 en est partout ainsi. A Limoges, les confrères réussissent à supprimer le temple que les Huguenots avaient dans la ville. Ceux-ci transportent leur culte dans un faubourg. Aussitôt la Compagnie se remet au travail :
45 février 1656. — - M. de la Bastide verra si le prêche des religionnaires est i)lus proche de la j)résenle ville qu'il n'est porté par les ordonnances.
^ juin 4657. — M. de la Hastide est j)rié de se ressouvenir des assemblées faites par les huguenots au faubourg des Arènes.
40 janvier 1658. — M. Grand est prié de lever les pièces
' Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 22 Janvier lG6i. Je dois le nom de Samuel Bernard <'i M. le pasteur Arnaud. qui a bien voulu me communiquer ce détail de la deuxième édition (encore non publiée) de son Histoire des protesUiuts da Dauphiné.
* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble. G février 1661.
^ Procès-verbaux de la Compaffnie de Grenoble, 48 mai. 1«^ et '■22 Juin, 20 Juillet, 3 août 465C.
* Procès-verbaux de la Comjmgniede Grenoble, i\ juin 10G5.
* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 25 mai. 6 juin 2't noxcmbic 1665.
nécessaires au greffe pour prouver que la place que les huguenots ont achetée était un cimetière.
Et l'on remplirait des pages et encore des pages avec les dénonciations du « Saint-Sacrement » c[ui sont déjà découvertes. Et, pour les collectionner toutes, il faudra des in-folio, si jamais l'on exhume les procès-verbaux perdus de la sainte cabale. La lecture de ces documents sera singulièrement monotone. Mais on saura bien, cette fois, comment a été organisé ce qu'on nommait Tapplication (]o l'E.dit à la rigueur.