‹ La cabale des dévots, 1627-1666Chapitre 19 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Compagnies inconnues. — M. de la Goste à Aix, Marseille, Arles. Toulon, Toulouse. — M. de Renty à Amiens, Gaen,, Dijon. — Lamoignon en Bretagne. — Une Compagnie de province : Grenoble. — La cabale et les congrégations des jésuites. — Conduite secrète des affaires civiles et ecclésiastiques.

Alors même qu'elle n'avait pas encore assuré son existence, la Compagnie du Saint-Sacrement se préoccupait déjà d'étendre ses efforts dans les provinces. Au début de 1631, M. de Pichery et le P. Suffren créèrent la première succursale à Lyon ; et, dès ce moment, il en surgit d'autres, année après année, dans les principales villes du royaume, à Orléans, en 1632, à Angers, en 1633, à la Flèche, en 1635, etc. D'Argenson en nomme cinquante-trois ^ ; en réalité, il ne les a pas citées toutes. En 1650, en effet, du Plessis-Montbard, entreprenant une

' Dom Beauchet-Filleau n'en compte que quarante-neuf : il a omis Narbonne, Reims, Tulle et Pézenas. Voici, par ordre alphabétique, la liste de ces Compagnies avec la date de leur fondation : Agen (1653), Aix (1638), Alençon (1649), Amiens (avant 1649). Angers (1633), Angoulème (1650), Arles (1640), Avignon (avant 1651), Bazas (1651), Beaucaire (?).BIois (1636), Bordeaux (16i5),Caen (1642). Cahors (1639). Chartres (1653), Clermont (avant 1649), Dijon (1643), Grenoble (1644), La Flèche (1635), La Rochelle (1644). Laval(1645). Le Puy (1644), Limoges (1647), Lyon (1631), Marseille (16391. Metz (1644), Monipellier (1654), Morlaix (1656), Moulins (avant 1657), Nantes (1649). Narbonne (avant 1660). Nevers (1656). Nîmes (1653). Noyon (1656), Orange (avant 1654). Orléans (1632). Pau (1656), Périgueux (1645). Pézenas (avant 1 660), Poitiers (1642). Reims avant

inspection générale des comités affiliés, se rendit « à Nantes, où il vit une Compagnie pleine de force et de grande piété..., puis à Rennes et dans les autres Compagnies de Bretagne. » Quelles étaient ces autres^'^. Nous ne le saurons peut-être jamais; et cela nous induit en tentation de soupçonner que, dans toutes les provinces, à côté des Compagnies dont nous connaissons les noms, il y en a eu d'autres dont le mystère ne sera point percé. Celles-là ont vraiment porté « les livrées dun Dieu caché », et la critique profane n'étudiera point leurs exploits.

Pour quelques-unes, pourtant, de ces succursales ignorées, toutes traces ne sont pas absolument perdues. C'est ainsi que, dans une lettre adressée, en 1664, à M. de la Vrillière, un magistrat protestant de Castres, M. de Scorbiac, dénonce « ...certaine cabale de bigots qui s'assemble un jour de semaine pour faire des procès criminels sur leur invention de nouveaux crimes, tantôt contre un qui aura chanté un psaume, tantôt contre un autre qui aura été le onzième à un enterrement, ou qui n'aura pas attendu les ténèbres pour faire ces actions de piété 2 ». Les bons apôtres semblent clairement désignés. D'autre part, les procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble fournissent des indications curieuses. Le 22 février 1657, les confrères de cette ville apprennent, par une lettre de Paris, la mort de M. Conte, de la Compagnie de Brive ; le 10 novembre, ils lisent uik^

1657). Rennes (avant 1649), Riom (avant 1649), Rouen (avant 164o^ Saint-brieu.; (1657). Senlis ( 1645) . Soissons (1653), Toulon (lG42).ïoulouse (1641), Tours (1641), Tulle (avant 1639), Vienne (1655). Vitré (1655).

' La Compagnie de Vitré ne sera formée qu'en 1(155 et celle de Morlaix en 1656.

* Bulletin de la Société d'Histoire du Vrolestan Usine français, I. XXXlll, p. 135. On doit remarquer que. d a|)rés dAr^'enson [Annales, p. 119 b. U.-F. 20i). on proposa, en 1G0O, de créer une ilompaj^nie à Castres. On y renonça. Mais nous voyons lei (]iu' ridée dut être reprise et réalisée quelque temps après.

lettre de M. du Ferrier, qui semble faire allusion à lexisteiice d'une succursale à Montauban. Castres, Brive, Montauban ne sont pas nommés par d'Argenson. Nous laisserons ces sociétés dans l'ombre qu'elles ont tant désirée et nous nous occuperons seulement de celles que l'annaliste a révélées.

Il ne nous révèle souvent que leur existence : « En cette année... s'est établie la Compagnie de... » Une date, un nom de ville, et c'est tout. Quand il dit autre chose, c'est pour noter une démarche qui a été fa'te, une œuvre qui a été fondée. Jamais ou presque jamais un nom d'homme qui risque de trahir les confrères d'une ville ou d'indiquer où il faut les chercher. Pourtant, malgré tant de discrétion, il est possible d'avoir une idée très exacte de ce qu'étaient les Compagnies des provinces. Deux registres de procès-verbaux, échappés à la destruction qu'on avait rêvée, nous initient à la vie la plus intime des succursales de Grenoble et de Limoges; et, en lisant de très près les biographies de quelques saints personnages, en dépouillant avec soin les archives départementales ou communales, on parvient à démêler une partie de cette histoire dont ses principaux acteurs auraient voulu effacer tout souvenir ^

Parmi les confrères, il y en avait qui étaient par excellence, et comme par vocation, des créateurs de Gompa-

' Une lettre du P. de Condren à M. Amelottc nous découvre le fondateur de la Compagnie de Reims : « J'ai toujours désiré, depuis que j ai eu connaissance de M. Carlier, de le faire recevoir en in Compagnie du Très Saint-Sacrement. 11 est conseiller du Présidial de Reims, et en haute réputation de piété dans la ville... iJepuis cinq ou six mois qu'il m'a ouï parler de cette Compagnie, je l'ai vu dans un très grand désir de la connaître et de la porter à Reims, où il croit (|u'elle ferait beaucoup de fruit. Je vous prie de le recevoir comme un homme de bien le mérite, et de le faire connaître à MM. Brandon et Bassancourt. afin que. jeudi prochain, quelqu'un de vous le propose. » (Cité, sans indication de date, par Faillon, Vie de M. Olier, t. 1, p. 107.)

gnies. Ce fut le rôle, dans le Midi, de Gaspard de Simiane, chevalier de la Goste. Nous l'avons vu peinant au service des galériens; mais s'il savait se donner sans réserve, il n'était pas moins expert, par l'éloquence de sa parole et de son exemple, à provoquer les dévouements et à les grouper. Il est probable qu'il avait été reçu, à Paris, dans la sainte milice et qu'il en avait remporté le désir de rassembler également, dans sa ville natale, un petit corps d'élite, au service du bien et contre le ma4. C'est Godeau qui l'aida à réaliser sa pensée.

En septembre 1637, le doux poète s'arrêtait à Aix. "^cré, quelque neuf mois auparavant, évoque de Grasse, il se rendait dans son diocèse. Le chevalier de la Coste voulut profiter de son passage et « assembler quelques personnes de vertu qui, d'un commun accord, concoururent toutes ensemble à travailler à la gloire de Dieu et le bien du prochain ». Quelques mois après, la première Compagnie de Provence était organisée et au travail ^ « On régla, nous est-il dit, une grande partie des désordres qui s'étaient glissés; on accorda les querelles; on termina les différends; on ferma à chaux et à sable tous les lieux cachés dans les murailles de la ville et aux environs, où les femmes débauchées se rendaient la nuit... On vit les hôpitaux et les prisons fréquentés par des gentilshommes, par des dames, par des demoiselles et par d'autres personnes de naissance qui soulageaient les pauvres malades et ceux qui étaient dans l'affliction. Quelques maisons religieuses qui avaient relâché de leur institut furent réformées... On régla aussi à sa poursuite la vie des ermites fainéants. On donna aux révérends Pères de l'Oratoire l'église de Notre-Dame-des-Anges afin de cultiver cette dévotion en l'honneur de la Très Sainte Vierge. Ces personnes pieuses persuadèrent aux curés (le prêcher en provençal tous les dimanches dans les paroisses et encore à l'hôpital, afin d'instruire les paysans et l'autre peuple grossier. Ils envoyèrent aussi des pré-

' Annales, p. 42 b (li.-F. 81).

dicateurs aux prisons pour prêcher aux prisonniers et les exhorter à la patience. » On esquissa une organisation de l'assistance par le travail. On créa la confrérie des agonisants. On fonda l'hôpital général pour le renfermement des mendiants. On traqua l'hérésie ^.

D'Âix, l'œuvre sainte devait rayonner rapidement jusqu'à Marseille. Elle y fut établie en 1639 2. En 1643, elle fut singulièrement fortifiée par l'arrivée du nouvel évoque, Jean-Baptiste Gault. Associée dès le premier jour à toutes les ambitions apostoliques du prélat, elle avait en lui un chef et un exemple vivant. Jean-Baptiste Gault pensait que, pour remplir exactement leurs devoirs, les évêques ont besoin de « s'associer des personnes auxquelles ils font part de leur autorité ». Ainsi, « ils multiplient leurs yeux pour regarder, leurs mains pour agir, leurs oreilles pour écouter ». C'est pourquoi, nous dit un de ses biographes, « il composa une Compagnie des plus habiles hommes de son diocèse; il prenait leur avis dans toutes les difficultés qui se présentaient; et son zèle et sa prudence animant tous les membres de ce corps mystique, ils faisaient autant de règlements qu'ils remarquaient de désordres ^. » Jean-Baptiste Gault avait décidé le chevalier de la Coste à venir s'installer à Marseille. Il y eut alors, pour la Compagnie, plusieurs mois d'enthousiasme conquérant. Mais un deuil cruel la frappa bientôt. Victime de sa charité, l'évêque mourut le 23 mai

' La vie de M. le chevalier de la Cosle, par le sieur de Ruftl, Aix, 1659), p. 105 à 112.

- Annales, p. 44 b (B.-F. 84).

^ La vie du révérendissime Jean-Baptiste Gault, de la congrégation de l'Oratoire, évêque de Marseille, par un prêtre de la même congrégation (Le P. J.-F. Senault), p. 91, 92, Nous savons les noms de plusieurs membres de la Compagnie de Marseille. Ce sont d'abord Henri Arnaud, trésorier général de France, Pierre de Bausset, seigneur de Roquefort et prévôt de l'église Majour, et Charles Molat, écuyer, qui, avec Gaspard de Simiane, furent nommés administrateurs de l'hôpital des forçats [Annales, p. 49, B.-F. 92). Ce sont ensuite, plus que probablement, de Ruffi, conseiller du roi, de Mostiés et Gilles, qui, avec Pierre de Bausset, furent les exécuteurs testamentaires de Gaspard de Simiane [La vie du chevalier de la Coste..., p. 206).

4C43 et en odeur de sainteté. M. de la Coste resta le vrai chef du « Saint-Sacrement » jusqu'à ce que lui-même fut emporté par la peste le 24 juillet 1649 ^

Il n'avait pas borné son activité à Aix et Marseille. Il est plus que vraisemblable qu'il avait fondé, en 1640, la Compagnie d'Arles et, en 1642, celle de Toulon. Ce qui est certain, c'est qu'il avait suscité, en 1641 , celle de Toulouse. Il procura dans cette ville, nous dit son biographe, r (( établissement d'un corps composé d'un nombre considérable de personnes pieuses, qui à sa persuasion s'occupèrent tout de bon à toutes les oeuvres de piété, en sorte quon s'étonna de voir dans peu de temps beaucoup de fruit que leur vertu produisait à la gloire de Dieu et au grand avantage du public^. »

Ce que le chevalier de la Coste avait été dans le Midi, le baron de Renty le fut dans le Nord. Ce « parfait confrère », qui, en une dizaine d'années, fut renouvelé onze fois dans la charge de supérieur par la Compagnie, était, lui aussi un infatigable fondateur de cités mystiques et invisibles au milieu des grandes cités impies. « Il n'y avait, dit son biographe, point d'entreprise qui regardât l'honneur de Dieu et le bien du prochain dont il ne fût l'auteur ou le promoteur ou l'exécuteur, et bien souvent tout cela ensemble... Il avait des correspondances par

* Il est probable que Gaspard de la Geste est ce chevalier de Malte qui fut admis en 1033 dans la Compagnie en vertu d'une exception à la règle (v. p. o8). i'eut-ôtre cette règle n'a-t-elle été établie que bien après celte date. Nous voyons ici, en effet, que les Compagnies de Provence ne semblent pas la soupçonner; celle de Marseille, d'après une indicution en tète de ses statuts, fut « établie le 11 mars 10i9, chez les Pères de l'Oratoire » (Uibl. de la ville de Marseille, manusc. 1180). Jean-Baptiste Gault était de l'Oratoire. C'est sans doute après cette date que fut prise la résolution d'exclure les réguliers; elle a l'air d'avoir été dirigée surtout contre les fils de Bérulle et de Gondren, dont plusieurs étaient suspects d'accointances avec Port-Royal.

• La Vie du chevalier de la Cosle, p. 129.

tout le royaume pour toutes les œuvres qui y étaient à faire. Il recevait de tous les côtés des dépêches pour avoir son avis sur les difficultés qui se présentaient en l'établissement ou l'avancement des hôpitaux, des séminaires, des lieux de dévotion, des Compagnies de personnes vertueuses qui voulaient se joindre pour aller vaquer avec plus de soin à leur salut et à celui du prochain et pour la conduite de toutes sortes de bonnes œuvres ^ »'.

Des Compagnies qu'il fonda, nous avons les noms de trois seulement. Sur l'une d'elles, nous ne savons presque rien, pas même la date de sa création : « Etant venu à Amiens où j'étais, dit le P. Saint-Jure..., "en moins de quinze jours il y a fait tant de choses et si grandes en la visite des hôpitaux, des prisons et des pauvres honteux, et en toute autre sorte d'actions de piété, qu'elles sont admirables. Il a dressé et établi en deux voyages qu'il a faits, tant par son exemple que par sa conversation et par ses avis, quantité de notables bourgeois en ces exercices de charité, qui les ont embrassés avec courage, et les ont depuis continués inviolablement avec beaucoup de fruit 2 ». C'est bien là, dans son vague étudié et sa fadeur conventionnelle, la description d'une Compagnie.

Pour deux autres filles du zèle de M. de Kenty, nous sommes mieux informés. La succursale de Caen naquit en 16 i2. M. de Bernières-Louvigny, trésorier de France, et qui en était le chef incontesté, avait fait, d'une maison appartenant aux Ursulines, un ermitage dans lequel il s'était retiré. Bon nombre des confrères de la ville résolurent d'y vivre avec lui ou d'y faire tout au moins de dévotes retraites. On y vit le P. Eudes, récemment sorti de l'Oratoire, et qui rêvait pour sa propre congrégation le privilège de diriger tous les séminaires de France^. On

^ La Vie de M. de Renly, par le P. Jean-Baptiste Saint-Jure, S. J. (1651), p. 148. Le biographe avait été directeur de M. de Renty.

' La Vie de M. de Renhj, p. 184,

^ Inventaire sommaire des archives département aies du Calvados, série D, t. Il, p. 201-202, liasse 405. Recueil de plusieurs

vit Boudon, depuis grand-vicaire d'Evreiix, les frères Dudoiiyt, M. de Mézy, major de la ville et château de Gaen, M. Ango de Maizeretz, François de Laval-Montigny, depuis évèque de Québec.

C'était comme dans un couvent. Chacun y avait sa cellule. On se levait de grand matin et l'on avait en commun une heure d'oraison; puis l'on entendait la messe et, presque chaque jour, on communiait. L'on se réunissait, pour les repas, à des heures marquées. Le reste de la journée se partageait entre les exercices de la piété personnelle et les œuvres de charité. On s'occupait des pauvres honteux et des mendiants. On visitait les malades, soit à domicile, soit dans les hôpitaux. On faisait des catéchismes aux enfants délaissés. On espionnait les gens dont les mœurs inspiraient des soupçons, et souvent un chantage audacieux vengeait la vertu. On surveillait de très près les protestants*. On assurait une police sévère de l'Église. On notait les opinions des curés et les propos des prédicateurs, et l'on avisait aux moyens d'exterminer du diocèse toute pensée imprudente. Et ce zèle d'orthodoxie ne fut pas sans conséquence. Il amena les accidents qui tuèrent la Compagnie 2.

Peu de temps après avoir doté la basse Normandie d'un comité si actif, M. de Renty rendit le même service à la Bourgogne. Une épreuve cruelle fut, pour lui, l'occasion de ce nouveau travail. Sa mère, soit par dépit de le voir toujours occupé à des actions abjectes aux yeux du monde, soit sous la pression de mauvais conseils, avait émis soudain des prétentions extraordinaires sur les biens

actes produits contre les Eudistes : « Sans le secours d'une société puissante qui la protégeait, cette nouvelle congrégation aurait été détruite dès sa naissance ».

* Annales, p. 95 (B.-F. 169) : « Le 5» d'avril (1657)... on proposa de travailler à ôter le proche du faubourg de Caen ».

* Cf. Le I'. de Uochemonteix. les Jésuites et la Nouvelle-France, t. II, p. 277, Gosselin, Vie de M" de Laval (Québec, 1890). p. 80, Mémoires sur la vie de AU^ de Laval, premier évèque de Québec (Cologne, 1761), p. 4-8, le P. de Monligny, Vie du P. Eudes, (1826). p. 316, 317. V. |)lus loin. p. 347 et suiv.

que son père avait laissés. Il ne crut pas avoir le droit d'abandonner les intérêts légitimes de ses propres enfants. Il demanda à sa mère de choisir elle-même des arbitres dans leur cause ; puis il supplia les arbitres d'accorder à la requérante le plus qu'il serait possible et juste de faire. Mais la marquise douairière ne fut pas satisfaite de la sentence obtenue en de telles conditions et porta le procès devant le Parlement de Dijon. M. de Uenty fut donc obligé de se rendre, en 1643, dans cette ville. Il en profita pour créer, autour du Saint-Sacrement de l'autel, une société d'hommes décidés à peiner, dans l'ombre, pour la gloire de Dieu ^

De cette société, nous ne savons rien, pour les dix premières années de son existence, sinon qu'elle travaillait avec énergie. En 1644, elle écrivit à Paris « que, par ses soins, on avait empêché la plupart des désordres du carnaval et qu'il était important de supprimer les abus et les débauches qui se font dans les villages aux fêtes des patrons de paroisse ^ ». C'est tout ce qui nous est dit pour cette période. En 4653, la Compagnie de Dijon reçut l'homme qui allait être son vrai chef et faire d'elle une milice dont les impies sentiraient les efforts mystérieux et inquiétants. C'était Bernard Gonthier, prévôt de la Sainte-Chapelle et vicaire général de l'évêque de Langres. Il arrivait de Paris, où il s'était formé aux labeurs acharnés et secrets dans la congrégation du P. Bagot, dans l'intimité des mêmes hommes qui fortifiaient à cette heure les Compagnies de Caen et de Paris en leur infusant une nouvelle dose de l'esprit jésuite.

Il y avait, d'ailleurs, à Dijon, une confrérie de la Sainte- Vierge qui était l'analogue delà congrégation parisienne. Elle avait son siège au collège et était dirigée par les jésuites. Le premier président Bouchu, avec presque tous les membres du Parlement, les principaux ecclé-

' La Vie de M. de Renty, p. 81, 126, 149, 1G7. Annales, p. 48 (B.-F. 90). Par humilité, il se faisait appeler baron de Renty, mais il avait le titre de marquis.

* Cf. Archives municipales de la ville de Dijon. B. 382.

LA CAltAI.F, DES DÉVOTS 16

siastiques de la ville et des environs en étaient. C'est là, probablement, que se recrutaient, après avoir fait leurs preuves, les confrères du « Saint-Sacrement ». C'est là que Gonthicr, en tout cas, prit son plus ardent et son plus ferme collaborateur, M. Jean Cœurderoy, trésorier aux bureaux des finances et qui, le 28 décembre 1655, fut nommé président aux requêtes du Palais. Parmi les autres associés, étaient le chevalier Elie Camus de Pont-Carré et l'abbé de Rochechouart-Chandenier. Leur correspondant naturel dans le comité de Paris était du Plessis- Montbard ^.

Il est remarquable que, dès 1653, la municipalité dijonnaise se met à montrer un zèle qu'on ne lui connaissait guère auparavant. A de certains moments, en parcourant le sommaire de ses débats, on croit lire le résumé de procès-verbaux de l'invisible cabale. N'y-t-il là qu'une simple coïncidence avec le renouveau d'ambitions et de travail que provoqua, parmi les confrères, l'arrivée de Gonthier? C'est assez difficile à croire. A partir de cette

* Emile Rémy, M. Jean Cœurderoy, président aux requêtes du Parlement de Bourgogne (Dijon, 1896, in-S"). passim, en particulier p. 11. IG, 30, 50, 51, 52. En octobre 1659, dit d'Argenson, « M. du Plessis écrivit de Montbard qu'il y avait grande ouverture à rétablissement de l'hôpital de Sainte-Reine, et cet avis réveilla dans la Compagnie le dessein qu'on avait depuis longtemps de travailler à ce saint ouvrage... Le 5« d'aortt 1660, M. du Plessis-Montbard fit rapport à la Compagnie de l'heureu.v succès que Dieu avait donné à l'établissement de 1 h(*>i)ital de Sainte- Reine en Bourgogne. i)our lequel on fit de nouveau une contribution considérable. Il en fut le principal promoteur et le premier directeur : il l'a toujours bien soutenu pendant sa vie, et il a piis grand soin d'en faire vérifier les ])atentes et d'en faire observer les règlements que lui-même a dressés » {Annales. p. 109, 119; li.-F. 190, 204). Deux bourgeois de Paris, Jean Desnoyers, qui avait appartenu à la maison du maréchal de la Meilleraye. et Pierre Blondel. eurent, les prenu'ers. en 1658. la l^ensée de fondei- cet hôpital. Ils furent encouragés par Vincent de Paul. Ici encore, j)0ur les historiens du .\vu« siècle, le non\ du saint remplact' c«'lui de la Comj)agnie. En Bourgogne, les (.ollaboratcurs de la Compagnie, dans celte uMivre. furent M. Cœurderoy père, son fils, le j)résident aux requêtes, et leurs amis, en d'autres termes les confrères de Dijon. Voir la brochure de M. Rémy (p. 3i-37), qui ne parle pas, d'ailleurs, du « Saint- Sacrement ».

date, le conseil de ville rappelle, chaque année, avec une édifiante régularité, les prescriptions contre la vente de la viande en carême. Bien à l'avance, il prend ses mesures contre les désordres du carnaval et interdit masques et déguisements (9 janvier 1657, 12 février 1658, etc.). Il tient la main à l'interdiction de tout travail les jours fériés (17 juillet 1657). Et les dénonciateurs, mis en appétit, fontconsciencieusement leur métier. 28 aoùtl657 : « Amende contre Barthélémy Guienetpour avoir travaillé le jour de saint Barthélémy à des petits tonnelets ». Même peine pour le même motif contre Laurent Odiat. 4 septembre : renouvellement de ces défenses. 19 octobre : « Amende à Toussaint Gordelotte, charretier, pour avoir .travaillé un jour férié au labourage ». Même peine le même jour à Antoine Petit, maître vinaigrier « pour avoir nettoyé de la navette le jour de saint Luc ^ ».

Le conseil est terrible contre les jureurs et blasphémateurs. Le 8 août 1656, il « ordonne à tous les habitants de ladite ville qui entendront lesdits blasphémateurs d'en avertir le procureur syndic, à peine d'être déclarés complices desdits blasphémateurs^ ». En même temps, il s'applique, avec une persévérance jamais lassée, à réaliser un autre article du programme du « Saint-Sacrement » : la proscription du tabac ^. En 1662, le 1*^^ septembre, à la suite d'une mort subite, il est ordonné à tous les hôteliers, cabaretiers et académistes, de ne point fournir de pipes aux personnes qui viennent chez eux ; et, quelques jours après, le 18, cette ordonnance est étendue à tous les habitants qui ne doivent pas souffrir qu'on fume chez eux. Le 27 novembre 1665, l'assemblée réitère

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 296, aux dates indiquées.

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 295.

' Annales, p. 52 b (B.-F. 97) : « La Compagnie de Marseille souhaita fort dempcctier l'usage du tabac en fumée dans les lieux publics, à cause des grands désordres qui arrivaient tous les jours dans ces lieux-là ».

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 301.

cette défense et décide que « sera présenté requête à la Cour pour la supplier de vouloir bien homologuer la présente délibération* ». En 1667, elle ajoute à l'amende, qui frappait une première contravention, l'expulsion en cas de récidive; un nommé Dumay est chassé de la ville, « prévenu de recevoir journellement chez lui des gens qui prenaient du tabac ^ ». Et, d'année en année, cette petite persécution de la plante abhorrée continue pour la gloire de Dieu.

S'il y eut des confrères dont la vocation spéciale semblait de susciter partout, en l'organisant, l'effort catholique, il n'y en avait pas un qui, à l'occasion, ne se chargeât de créer une Compagnie. Cet honneur échut, en 4655, à un homme de trop grand renom pour qu'on omette de relever cette œuvre de sa piété. Cette année-là, M. de Lamoignon, depuis premier président au Parlement de Paris, alors maître des requêtes, fut nommé pour aller présider les États de Bretagne. « Il eut, dit d'Argenson, des lettres pour entrer dans toutes les Compagnies des villes de cette province où il ferait quelque séjour, et il fut prié de travailler à l'établissement de celle de Vitré ^», où les Etats devaient se tenir. Lamoignon a laissé un journal, encore inédit, de ce voyage*. Mais, se méfiant des indiscrets, prenant très au sérieux les intérêts de la Compagnie et les siens propres, il a soigneusement évité toute allusion à la pieuse cabale et n'a raconté aucune visite compromettante. Entre autres villes, il est allé à Hennés, à Pontorson, à Saint-Malo, à Vannes, à Saint- Nazaire, à Nantes.. . Nous savons qu'il y avait des comités

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 304.

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 300, 30 août et i21 octobre.

=' Annales, p. So b (B.-F. 150).

* Journal du voyar/e du sieur de Lamoignon en Breluf/ne pour la tenue des Etais et de son retour (manuscrits de la bihliothèque de Houeii, n" 2.03:2. p. 10 et sui\ ailles). Le journal est précédé. <lans ee recueil, de la commission et des inslrtn-lions remises à Lamoignon. cl suivi de quarante-(iuatre lettres de Lamoignon lui-même.

LES COMPAGNIES DES PROVINCES 2ïO

à Rennes, à Nantes, et ailleurs. Mais le voyageur est trop occupé de noter les curiosités rencontrées pour nous dire où et en quelle société il s'est entretenu, à huis-clos, des moyens de « procurer tout le bien possible et d'écarter tout le mal possible ».

Naturellement, dans sa correspondance avec les ministres, Lamoignon est encore plus prudent. Profitant d'une commission royale pour inspecter des assemblées secrètes et en fonder une, il avait à se cacher surtout de la cour. A lire pourtant certaines de ces lettres, il n'est pas malaisé de deviner avec qui il a causé avant de les écrire. C'est ainsi que, le 16 juin, il mande au garde des sceaux des réclamations et des plaintes qui, partout, en province comme à Paris, étaient celles du « Saint-Sacrement » :

... Le séjour que jai fait à Rennes et la communication que j'ai eue avec messieurs du Parlement m'ont encore appris deux choses, dont j'ai eru. Monseigneur, devoir vous rendre compte.

La première est qu'il n'y a guère de villes de France où les blasphèmes soient si horribles et si ordinaires. Messieurs du Parlement ont donné des arrêts il y a quelques années pour réprimer ces désordres, mais plusieurs de ce corps m'ont témoigné que ce serait bien à propos de vous supplier d'y envoyer une déclaration semblable à la dernière qui a été vérifiée au Parle ment de Paris sur ce sujet.

La seconde est un désordre exlraordinairement plein de scandale qui se commet dans les prisons royales. Le geôlier de cette conciergerie paie tous les ans 4.000 francs au roi et croit par ce moyen avoir liberté de toutes choses pour se rembourser. Il commet des abus très grands à l'égard des galériens de la conduite desquels il est chargé. Il les laisse deux ans et plus sans les faire conduire, et l'on prétend qu'il leur rend la liberté a beaux deniers comptants, et qu'à la dernière conduite où il y en avait un grand nombre, il n'y eut que ceux qui ne purent lui donner dix pistoles, lesquels n'échappassent point de ses mains dès la première journée. De plus, il se commet toutes les ordures imaginables dans cette conciergerie, de" sorte que cette maison, qui est la maison du roi, est un lieu tout public de l)rostitution ; et ce désordre n'est pas seulement entre les prisonniers et prisonnières, mais encore à l'égard de ceux du dehors qui y vont comme le lieu le plus propre pour leurs débauches, où les femmes perdues viennent en liberté.

Guillaume de Lamoignon ne perdit pas son temps. Dès le l*'' juillet, on apprit à Paris que la Compagnie de Vitré était fondée*.

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II faudrait entrer un peu dans l'intimité d'une de ces Compagnies provinciales. Nous l'essaierons à Grenoble. La société d'action catholique s'y organisa en 1644 2. Les circonstances de sa fondation sont inconnues. Son activité pendant huit ans nous échappe ^ les procès-verbaux que l'on a d'elle ne commençant qu'en novembre 1652. Elle fut fondée sans le concours ni même l'aveu de l'évèque. Pourquoi se cacha-t-elle de Pierre Scarron qui était pourtant un prélat zélé? Les confidences sur ce sujet nous manquent. Elle entendait dominer dans l'ombre le chef spirituel du diocèse et ne point subir son autorité.

Il y avait des prêtres dans cette société religieuse qui repoussait la surveillance de 1' « ordinaire » : l'abbé de l'Hôpital, l'abbé Lambert, l'abbé du Croisil, l'abbé de la Rousselière, M. Marchier, prévôt de Saint-Sauveur d'Aix. deux chanoines, M. de Pésieux et M. Balme, et même le doyen du chapitre de Notre-Dame. Ils y parlaient librement de l'évêque, discutaient avec leurs confrères laïques les mesures à obtenir de lui, arrêtaient avec eux les moyens de le mener doucement; et jamais cette conduite ne paraît s'être heurtée à des scrupules bien vifs. Parmi ces laïques, un seul représentait la noblesse locale, M. de Saint-Ferjus. La plupart des autres appartenaient au Parlement, les conseillers de Guillemières, Guérin, de

* Annales, p. 84 b (B.-F. 152).

» Annales, p. 49 6 (B.-F. 93).

'■^ Est-ce une coïncidence ? Le 28 juillet 1G44. le Parlement de Grenoble condiiinna au feu Marseille saiis miracles, du pasteur Hugues Rolliu, de Veynes, décréta de prise de corps l'auteur et limprimeur, poursuivit, pour avoir approuvé l'écrit, les pasteurs IJouteroue et Murât. Le rapporteur du l)ro^^s ftit un confrère, le con.seiller de Ponat (Arnaud, A u/rce sur les imprimeurs de iacalUhnie de Die. p. 36).

Ponat, de Combes, Roux, Marnais, Giraud, les présidents de Saint-André, de Beaiichêne et de Chevrières, l'avocat général de Gales.

La plupart de ces personnages laïques — sinon tous — se recrutaient dans un milieu spécial, dans les congrégations fondées par les Jésuites, surtout dans celle des nobles ou Messieurs, dite encore de la Purification, sans doute aussi dans celle des Grands Artisans ou Bourgeois, dite de l'Assomption. Les noms de MM. de Sautereau, de Ponat, de Beauchêne, Roux, Giraud, Marchier, Marnais, probablement d'autres encore, sont communs aux procèsverbaux de la première de ces congrégations et à ceux de la Compagnie du Saint-Sacrement*. Ce fait seul révèle d'où part la direction occulte de la Compagnie. Celle-ci est le degré suprême de l'initiation, le degré mystérieux, ignoré du public, ignoré môme des stagiaires qui font leurs preuves dans la congrégation. Les congréganistes travaillent ensemble, s'édifient en commun, associent leurs rêves ardents de propagande; ils ne savent pas que quelques-uns d'entre eux ont été choisis et comme mis à part pour une œuvre plus haute encore, et tout à fait secrète. De temps en temps, l'un d'eux reçoit la visite d'un ami aux côtés de qui, depuis des années, il prend part aux mêmes pratiques religieuses. Celui-ci, après bien des circonlocutions, lui demande s'il n'a pas imaginé, désiré une activité plus efficace encore que celle de la congrégation, et il finit par lui transmettre l'appel fraternel de gens qui travaillent dans l'ombre, qui l'ont apprécié et distingué, qui l'invitent à se joindre à eux. Et quand la révélation ultime lui est faite, il comprend que la congrégation, sans s'en douter, n'est qu'une armée aux ordres d'un État-Major dont personne ne soupçonne l'existence; et lui-même ne le connaît que le jour où il en fait partie.

Elie Benoit a dénoncé, dès le xvii*^ siècle, l'action souterraine de ces congrégations des Jésuites. Il faut relire

* Le V. Pra, Les Jésuites à Grenoble, p. 302-313.

2i8 LA C AH A LE DES DEVOTS

son texte; et quand on pense à la Compagnie du Saint- Sacrement, certains passages s'en illuminent :

Il entre dans cette congrégation des gens de toute condition, des gens d'épée, des gens de robe, des marchands, des bourgeois, des artisans, des gens même de la lie du peuple, qui, par la bassesse des emplois qu'ils exercent dans le monde, peuvent entrer partout, et remarquer des choses qu'on cacherait à des personnes plus relevées, mais qu'on ne déguise point devant ces petites gens, qui ne semblent pas capables d'en |)rofiter. Les jésuites savent par ce moyen tout ce qui se passe dans les familles, les désordies qui les brouillent, les dettes qui les embarrassent, les affaires qui les incommodent, les inclinations des pères et mères.

Pour expliquer leurs séductions sur certaines âmes, il ajoute :

Ils ne manquaient pas de leur offrir ce qui était le plus propre a les tenter ; et ils le faisaient ordinairement de si loin, d'une manière si fine, par des personnes interposées, qu'ils pouvaient avoir le plaisir d'un bon succès, et ne paraître point intéressés dans la honte d'un refus*.

La Compagnie du Saint-Sacrement porta ces procédés à leur plus haut point de perfection. Les assemblées de la Purification de la sainte Vierge n'étaient pour elle que l'école d'application où se formaient, sans le savoir, ses meilleurs agents. Quand elle décidait de les initier, elle les connaissait de longue date, et leur affiliation était rapidement opérée. Les choses allaient avec moins de promptitude, quand le personnage, distingué comme une recrue désirable, n'avait point traversé de façon suflisante le stage de la congrégation.

Dans les premiers jours de 1657, la Compagnie de Grenoble jugeait qu'il y avait lieu d'augmenter un peu le nombre de ses membres. Les confrères furent unanimes à déclarer que M. de la 3Iartilière, conseiller au Parlement, et M. de Chevrières, président de chambre, présentaient toutes les qualités requises pour être agrégés à l'œuvre sainte. Seulement, tandis que M. de la Marti-

' nis/oire (le l'Eilil de Xuntes, t. Ilf, p. 58G. 587.

LES r.OMPAGNIES DES PROVINCES 249

licre était depuis longtemps membre et même « officier» (le la congrégation, M. de Ghevrières, qui venait de Dijon, n'en faisait pas encore partie ou y était trop récent. Avec le premier, on pouvait marcher sans scrupules et vite : le 11 janvier, M. de Ponat est chargé de lui parler; le 26, il rapporte qu'il a trouvé un homme très bien disposé et désireux d'être admis ; on arrête, séance tenante, de le recevoir cà la prochaine assemblée. Avec le second personnage en vue, une lenteur prudente était nécessaire. Le même 11 janvier, le directeur est prié de le pressentir. C'est une comédie qui s'engage alors, mais une comédie très sérieuse.

Quinze jours après, à la séance où l'on décide d'affilier M. de la Martilière, il est rendu compte de la démarche faite auprès de M. de Ghevrières. Le directeur lui a fait visite et a eu avec lui une conversation très encourageante. A voir la conclusion de l'entretien, on en devine la marche. Les deux interlocuteurs ont causé du malheur des temps; ils ont gémi sur les misères qui s'étalent, sur le peu d'efficacité des œuvres individuelles, sur les audaces des libertins et des hérétiques. Ah! s'il pouvait y avoir une société bien humble, bien secrète, bien active, et qui entreprenne de combattre tous les maux et de faire tout le bien possible !... Et plus ils en parlaient, plus ils se persuadaient de la nécessité de fonder une telle société. M. de Ghevrières goûta fort le projet d'établir une semblable compagnie ; même, étant sur le point de partir en voyage, il recommanda à son visiteur, pour le cas où l'idée se réaliserait, d'en parler à MM. de Sautereau et Marnais.

Justement, M. de Sautereau et M. Marnais sont de la Compagnie. On les charge de continuer les négociations si bien commencées. Au retour du magistrat, ils lui font visites sur visites, ils ont avec lui des entretiens confits de dévotion. Lui fait la sourde oreille. 11 croirait sans doute commettre une indiscrétion en reprenant l'échange de vues qu'il a eu avec le directeur. Plus ils se permettent d'allusions à ce qu'il faudrait faire, et plus il re-

double de prudence. Mais aussi plus il se tait, et moins les autres se croient le droit de lui dévoiler l'existence de la Compagnie. De quinze jours en quinze jours ou de mois en mois, les visiteurs de M. de Ghevrières racontent l'impression profonde que leur fait sa piété, leur conviction qu'il serait un confrère parfait, et son obstination à n'avoir pas l'air de comprendre. En juillet, la Compagnie est sur le point de renoncer à cette recrue. Cependant un autre confrère, le grand-vicaire d'Albi, M. du Ferrier, qui est à Grenoble *, offre de poursuivre ces entretiens plutôt bizarres. Il y met, d'ailleurs, la même circonspection que ses prédécesseurs. Enfin, le 28 février 1G58 — il y a un peu plus d'un an que la conversation est commencée, — devant une ouverture plus franche, le magistrat déclare son désir d'être reçu dans la Compagnie; et celle-ci, reconnaissante, décide de l'introduire à la prochaine séance.

Il était difficile, avec de telles précautions, que le secret ne fût pas bien gardé.

Vue de la coulisse, où nous sommes, l'histoire locale de Grenoble ou du Dauphiné prend un aspect particulier. Il n'y a pas un corps officiel, pas un personnage important, qui n'ait à côté de lui quelqu'un chargé de le circonvenir, de le pousser délicatement où la Compagnie veut qu'il aille, de solliciter de lui l'action quelle désire. Le maréchal de Créqui, duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, est l'objet de soins spéciaux. Un jour, il reçoit de Sa Majesté une lettre qui l'invite à lutter

• M. du Ferrior représentait à Grenoble son évêque engagé dans un procès contre les consuls d'Albi. 11 avait été aflilié il Paris à la Compagnie du Saint-Sacreinenl. A Grenoble, il était en rapports quotidiens avec les confrères; quand il fallut nommer un eonseiller rapporteur sur la plainte du prélat, le Parlement eonuuit, tout naturellenuMit, M. de lieauehùne dont nous allons rencontrer souvent le nom. Inventaire sommaire des archives déparlemenlales de l'Isère^H. 2.126.

contre l'abus des duels : c'est la Compagnie qui a jugé cette lettre utile et qui, par l'intermédiaire de M. du Ferrier et de plusieurs amis, a obtenu cette intervention du roi. Il rencontre d'honnêtes personnes qui se plaignent à lui de scandales relevés dans les « académies » ; c'est la Compagnie qui a su les lui dépêcher. Il fait tous ses efforts pour que les Pères de la Charité reçoivent la direction de Ihôpital général : c'est la Compagnie qui lui a mis cette idée en tête ^

L'affaire de l'hôpital général et du « renfermement » des mendiants est, d'ailleurs, une de celles qui montrent le mieux la Compagnie à l'œuvre. La « cabale » est représentée par quelques-uns de ses membres ou du moins par des amis sûrs dans tous les corps officiels qui s'en occupent. Elle a une demi-douzaine de confrères très actifs dans le « conseil des pauvres ». Quand elle le juge à propos, tels d'entre eux provoquent une assemblée de ce conseil; celui-ci a pour président un affilié de la congrégation des Jésuites, M. de la Rochette, et l'on n'a rien à se refuser entre « congréganistes ^ ». A chaque réunion de ce conseil, les agents de la Compagnie présentent des doléances infatigables jusqu'à ce qu'on ait compris l'absolue nécessité de la fondation projetée. Ils aplanissent les difficultés, préparent des résolutions, prennent toutes les initiatives et en abandonnent l'honneur à d'autres qu'ils mènent comme par la main ^.

Un obstacle, c'est le conflit qui a éclaté entre les consuls de la ville et l'abbé Lambert, directeur de l'hôpital

* Procès-verbaux, 2 et 2a juin, 8 et 22 juillet IGoo, 9 janvier 1059, 21 décembre 1660, 6 février 166L Cf. Inventaire sommaire des archives municipales de la ville de Grenoble, B B. ill (7 mai 1661).

- Procès-verbaux, 6 juin, 28 novembre 1658. Le P. Pra, Les Jésuites à Grenoble, p. 313.

^ On voit où a été préparée la brochure indiquée sous le n° 2079 par M. Maignen,dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes du Daupliiné (p. 273) : Projet charitable pour la subsistance fjénérule des pauvres de Grenoble ,m-i°, 144 p. Grenoble, chez A. Galle, 1658.

général et membre de la Compagnie ^ . Ils provoquent des démarches officieuses auprès des parties et, n'aboutissant,pas, songent un moment <à une intervention judiciaire :

Il a été résolu que M. Lambert serait prié de la part de la Compagnie de poursuivre son procès contre les consuls, lequel pourra donner occasion à Messieurs du Parlement de faire quelque bon règlement entre le recteur et les consuls qui mettra fin à ce désordre-.

Puis ils s'avisent qu'un arbitrage calmerait mieux les esprits qu'un arrêt de la cour; et ils l'organisent. Ils s'arrangent pour que, des quatre arbitres, deux soient de la Compagnie, MM. de Ponat et Marnais, et les deux autres de la Congrégation, MM. les conseillers de la Rochette et de Belmont. Naturellement, tout se termine suivant leurs désirs :

M. Marnais rapporte que les arbitres ont décidé de retirer des registres de l'hôpital et de l'hôtel de ville les conclusions désavantageuses à M. Lambert ; et qu'après, M. Lambert se démettrait de la rectorie ; ce que Messieurs les consuls accepteraient avec des formes de remerciement des peines qu'il a prises pour les pauvres et de la satisfaction qu'ils ont de ses soins, ce qui serait couché sur les registres ^

Ce différend une fois réglé, on s'occupe des détails de l'entreprise. Les confrères arrivent au « conseil des pauvres )) avec des idées nettes que le cénacle a discutées; ils apportent des projets précis qui ont été préparés par une commission de la société secrète et approuvés par la société elle-même en séance plénière ' :

' Archives municipales de la ville de Grenoble, HR. III. 2 juin 16"i8, révocation du sieur Lambert, recteur de rilô|)ital.

- Procès-verbau.r, 6 juin. 3 juillet, 6 août 1658, 20 mars 1659,

^ Procès-verbaux, 20 mars et 21 mai 1059. Je crois que le .secrétaire de la Compagnie a commis nm\ inadvertance en écrivant la prenuère de ces deux dates : il aurait dû inscrire un des premiers jours d'avril, car deux séances (pii se suivent siuit datées du 20 mars.

^ Procès verbaux, 15 et 29 juillet, 14 novembre IGGO.

M. le prévôt Marchier a fait lecture de deux lettres. Tune du P. Ville, l'autre dun missionnaire de la Palisse, toutes deux adressées à M. de Villiers, le i)remier offrant les services des Pères de la Charité, et le second celui des religieuses hospitalières pour la conduite de l'hôpital de Grenoble. On a jugé i)lus à propos de faire venir les Pères que lesdites religieuses. Néanmoins on a résolu que, pour digérer davantage la chose, ceux de cette Compagnie qui sont du conseil des pauvres s'assembleraient dimanche prochain pour prendre des résolutions plus ])récises et qu'ensuite M. Marchier les proposerait à M. de Villiers comme venant de soi et l'engagerait de les proposer au premier conseil des pauvres, où Messieurs de cette Compagnie qui en sont sont exhortés de s'y trouver pour appuyer lesdites propositions de leurs suffrages*.

Les confrères agissent de même avec le Parlement. Ils obtiennent de lui toutes les démarches nécessaires :

Pour ne laisser en arrière aucun moyen de parvenir à un établissement si utile, M. le supérieur ayant offert de faire la {)rol)Osition le lendemain à la première chambre (où il avait sujet daller pour quelque autre affaire) d'en faire parler de la part de MM. du Parlement à M. le duc de Lesdiguières. la Comi)agnie l'a prié de s'en ressouvenir et M. de Beauchêne de soutenir cette ouverture avec les autres Messieurs de la Compagnie qui sont de la même chambre*.

On devine ce qui arrive. Dans chaque assemblée, ce sont ces hommes d'initiative, et bien au clair sur ce qu'ils veulent, qui prennent peu à peu la direction de tout. Us font voter les mesures qu'ils désirent, écarter celles qu'ils désapprouvent. Ils s'y prennent si ingénieusement que M. de Villiers, chargé par la municipalité de conduire l'affaire, finit par prendre pour collaborateurs et confidents deux ou trois membres de la Compagnie et met tout son zèle à suivre, sans s'en douter, les instructions de la cabale ^. Le traité signé le

' Vi'ocès-verhaiu-, 30 novembre 1G60.

* Procès-verbaux, 31 janvier et 26 décembre 1658, 9 janvier IGoU, 7 avril 1G61.

' Procès-verbaux, 44 novembre 46G0. M. de Villiers est membre de la congrégation de la Purification (Le P. Pra, Les Jésuites à Grenoble, p. 310), mais il ignore absolument l'existence de la Compagnie.

Il juin 1661 entre la ville et les Pères de la Charité ^ a été médité, préparé, rédigé dans les conciliabules de ces quelques meneurs ^; et, quand le renfermement des mendiants est bien décidé, c'est encore dans ces conciliabules que l'on résout toutes les questions financières et autres que cette mesure soulève l'une après l'autre ^. L'histoire de l'hôpital général n'est qu'un cas au milieu d'une foule d'autres. La Compagnie estime que le service de la bienfaisance doit être réparti entre les diverses sociétés religieuses de la ville ; les enquêtes se feront avec plus de méthode et il y aura moins de doubles emplois. Elle partage la ville en circonscriptions charitables et amène chacune de ces sociétés à se charger du « canton » qui lui est assigné. Elle fait en même temps l'œuvre de la police officielle, découvre les scandales et les dénonce à qui de droit; elle a, parmi ses membres, un avocat général au Parlement, M. de Gales, qui est toujours prêt à mettre le parquet en mouvement. Elle fait sévir contre les gens qui travaillent les dimanches et jours de fête, contre les cabaretiers qui donnent à manger de la viande pendant le carême, contre les brelans où l'on jure. Elle fait interdire des marionnettes pendant le carême et chasse des danseurs de corde qui se sont livrés à leurs exercices durant l'office divin. Elle réclame l'arrestation des filles de mœurs douteuses; quand les commissaires hésitent à les emprisonner sans mandat, elle a vite fait de leur procurer le mandat nécessaire *. Et si les pouvoirs publics ne s'émeuvent pas, elle a recours aux grands moyens. Longtemps clic s'est occupée d'une fille surnommée la Dimanche. Pour la faire condamner, elle a patiemment réuni des témoins

' Voir Inventaire des archives hospitalières de Grenoble, t. 11 (.supplément), inlroducMon, p. XIll.

* Procès-verbaux, 5 et 19 mai 1G61.

•' Procès-verbaur, 9 et 17 mars, 13 et 20 avril. Jl mai, -2S juin. 13 et 20 juillet, 3 et 11 août, 7 septembre 1662.

* Procès-verbaux, 23 avril i6i)7, 13 novembre 16o8. 6. 16 et 20 mars 1659, 5, 12, 19 février, 26 mai 1660, 3 mars 1661.

LES COMPAGNIES DES PROVINCES 25o

contre elle. Mais, le 4 mars 1660, on apprend que ceuxci ne voulaient pas déposer : « Ce qui a fait résoudre, continue le procès-verbal, de la faire enlever et mettre aux repenties. » L'on arrange aussitôt un guet-apens pour le bon motif :

M. d'Hugues a dit de connaître cette Dimanche et qu'il l'attirerait où l'on trouverait à propos. Sur quoi M. de Guillemières a été chargé de parler à M. de Ghevrières pour parler à M"» du Faure et k la supérieure des Carmélites pour les vingt écus qu'elle a pour ce fait.

Le 18 mars, la Compagnie apprend que cette créature est internée.

La Compagnie ne se contente pas d'intervenir ainsi dans les affaires civiles de Grenoble. Elle surveille l'administration spirituelle du diocèse. Il y a un conflit entre le chapitre de Saint-André et celui de Notre-Dame. Elle s'en émeut et s'applique à y mettre fin. Elle amène les deux parties à confier leurs intérêts à des arbitres, elle travaille si bien que trois de ceux-ci, nommés par les deux chapitres, sont trois confrères et un de leurs amis qui s'entendent à merveille. L'ne fois le différend terminé, elle fait tout pour l'empêcher de renaître ^ Le saint sacrement n'est pas porté aux malades avec tout l'apparat désirable. On fait présenter sans cesse des observations à l'autorité compétente ; une fois, c'est le vicaire de Notre-Dame qui est réprimandé et qui promet de faire toujours sonner la cloche dans cette circonstance; une autre fois, c'est un autre prêtre qui reçoit des observations pour n'avoir revêtu, dans ce service, qu'une simple soutanelle. L'on réclame que ce respect pour le saint sacrement soit encore plus visible aux processions; les prédicateurs reçoivent mission d'engager à la modestie et au silence ceux qui prennent part à ces cérémonies et MM. les magistrats sont invités à donner le bon exemple en renonçant à faire porter la queue de leurs robes ^.

' Procès-verbaux, 21 mai lGb9, 8 avril 1660, 25 mai 1661.

* Procès-ver batiT, 14 et 28 décembre 1656, 14 février 1658. 3 juin 1660.

Il n va pas un détail qui échappe à ces pieux surveillants. Un curé de village est trop vieux pour bien remplir ses devoirs. On attire sur ce fait l'attention de l'évèque. On a remarqué que les curés « s'accommodent trop aux volontés des pères et des mères qui diffèrent beaucoup le baptême de leurs enfants sous prétexte d'attendre des parrains ou marraines ». On leur procure une admonestation du vicaire général ^ On a observé que les fidèles manquent souvent de tenue pendant les offices. Le clergé est conduit à s'en préoccuper; une dame demandant une messe à la sacristie de Saint-André, il lui est répondu, à l'instigation de la Compagnie, « qu'il n'y en avait point pour elle à cause du peu de respect qu'elle avait à l'église- ». On fait réparer des sanctuaires, relever des clochers, construire des chapelles, nettoyer les alentours des monastères et des églises, avertir les prêtres qui ont une conduite suspecte, blâmer les prédicateurs qui emploient des termes inconvenants, organiser, après des outrages au saint sacrement, des processions et autres cérémonies expiatoires'. On menace de poursuites un prêtre qui a tenu, devant témoins, des propos téméraires contre l'autorité du pape *. On instrumente contre un autre qui est accusé de sorcellerie **. On s'efforce d'établir l'adoration perpétuelle du saint sacrement^. On travaille à hâter la canonisation du bienheureux François de Sales'.... Qui dirige la vie spirituelle du diocèse'? Est-ce l'évèque ou la « cabale des dévots »?

Pierre Scarron n'évite pas lui-même des ingérences plus indiscrètes encore. Il y a longtemps que « Monsei-

* Procès-verbaux, 20 mars 16o9.

* Procès-verbaux, 30 septembre iGGO.

^Procès-verbaux, 23 mai, G juin. G août. 12 septembre 1658» 23 janvier 1659, 11 août, 4 novembre IGGl, 20 juillet 1662, 3 juin 16G3.

* Procès-verbaux, 5 et 12 août 1660.

* Procès-verbaux, 22 et 29 juillet, 5 août IGGO.

" Procès-verbaux, 6 août et 12 sejjtembrc 1658. 17 avril IGôO. e(c. ' Procès-verbaux, 17. 24 et 31 mars 16Gi.

LES COMPAGNIES DES PROVINCES 2o7

gnciir » n'a pas fait la vàsitc de son diocèse. On lui fait rappeler constamment son devoir : « A été résolu qu'on ne se lassera pas de lui en parler. » Le prélat ne se décidant pas, on voudrait qu'il confiât ce soin à l'évoque de Bethléem, Authierde Sisgau, qui est bien dans l'esprit de la Compagnie. Il y a des moments où il est sur le point de céder; puis il soupçonne que toute son autorité passerait entre les mains de ce nouveau venu, il se ressaisit, et il refuse. Le cabale l'obsédera jusqu'à sa mort. Elle y mettra d'autant plus de zèle que, dès 1664, elle est informée que le successeur de Pierre Scarron sera un « prêtre de l'Oratoire ^ »

' Procès-verbaux, 20 déc. 1657, 3, 17, et 31 janvier 1658, ... 21 janvier, 27 fév., 9 mars, 11 et 21 juin, 24 et 31 juillet. l«r avril, 11 et 18 sept. 1664,

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