‹ La cabale des dévots, 1627-1666Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La cabale soupçonnée. — Une ligue contre les duels. — Les chantages pour le bon motif. — Magistrats inquiets. — Irritations épiscopales. — Mazarin et la Fronde éclésiastique.

La cabale put travailler dans le mystère pendant près de trente ans. Ce ne fut pas sans peine qu'elle resta secrète si longtemps. Des confrères se laissaient aller à des imprudences. Plusieurs, emportés par le zèle, peutêtre un peu vaniteux, ne dissimulaient point à leurs protégés qu'une Compagnie puissante veillait sur eux. On décida que l'assistance serait refusée à toute personne qui aurait quelque connaissance de la société. Les affiliés, qui avaient à faire des propositions de secours, étaient donc tenus à la discrétion dans l'intérêt même de leurs clients. Dès 1633, il fallut recourir à cette mesure; et on la renouvela le 9 mai 1642. D'autres confrères aimaient à conserver copie des statuts, exercices et résolutions de la Compagnie. Il fut ordonné à tous de remettre les papiers de ce genre entre les mains du secrétaire. Le directeur et le supérieur pouvaient seuls en faire usage. Enfin le grand nombre des collaborateurs que l'on admettait avait, à la longue, de graves inconvénients. L'intimité diminuait dans la Compagnie et, avec elle, l'union et l'accord des volontés. On arrêta (en 1642, semble-t-il) « qu'on ne recevrait plus à l'avenir que deux personnes pendant une supériorité de trois mois* »,

' Annales, p. 23 6, 24 (B.-F. 49, 50).

Tous ces règlements nétaient pas toujours bien obéis. Le 5 février 1654, on se plaignit que trop de confrères gardassent chez eux des papiers capables de découvrir l'œuvre. On fit rentrer au bercail ces documents vagabonds. « Mais ces plaintes, ditd'Argenson, revenaient de temps en temps. » A force de travailler sans être surpris, on en venait à croire à l'impossibilité de toute surprise et l'on se relâchait des précautions du débuts

La crainte de ces indiscrétions força la Compagnie de renoncer à une pratique qui lui était fort chère. En 1633, afin de rappeler l'article 14 des exercices qui commandait à tous les confrères de faire élever chrétiennement leur famille, on avait organisé un catéchisme pour leurs laquais. Tandis que la société était assemblée et délibérait, on réunissait dans une chambre les domestiques qui avaient accompagné les membres, et on leur envoyait « un ecclésiastique pour les instruire, et un laïque pour les maintenir en respect >k Ces laquais étaient turbulents et mal disposés à se laisser édifier. Il est probable qu'ils ne se gênaient point, ensuite, pour parler des conciliabules qui leur valaient ce catéchisme. D'ailleurs, le concours de tant de gens, maîtres et valets, intriguait toujours le voisinage ; et les domestiques, fâchés de la corvée spirituelle qu'on leur imposait, n'avaient que trop occasion de bavarder. En 1658, le 28 mars, on se résigna à cesser ce pieux exercice : on ne ferait plus désormais ce catéchisme que dans des maisons fort commodes et hors de la portée du public ; et les confrères furent priés d'amener « le moins de train possible et des gens dociles. 2 »

A ce moment, le « Saint-Sacrement » semble redouter des accidents prochains. On décide, ce 28 mars 1658, qu'on

* Annales, p. 79, 81 h (142, 146).

* Annales, p. 23, 99 (B.-F. 48, 175). Il semble qu'on envoya ce mot d'ordre aux succursales des provinces : « Résolu, disent les Procès-verbaux de Grenoble, qu'on n'amènera point de laquais afin de ne lever point le secret de la Compagnie » (11 avril16o8). Cf. l"' août 1658.

n'enverra plus aux succursales que des lettres sans suscriptions et sans signature et qu'on ne leur donnera quune fois par mois avis des morts. Quelques jours plus tard, le o avril, on revient sur cette mesure et on la précise. Primitivement, les lettres étaient souscrites en ces termes : « Les confrères de la Compagnie du Saint-Sacrement, et M. Supérieur, et M. Secrétaire. » Désormais les secrétaires signeront seuls, mais sans marquer leur qualité; pour les affaires importantes, le directeur ou le supérieur signera également, mais sans indiquer son titrée Que s'est-il donc passé?

Il y avait d'abord une terrible irritation des gentilshommes de la cour contre la « cabale des dévots » — le mot fait alors son apparition — qui se permettait de lutter contre leur passion favorite. La Compagnie du Saint- Sacrement dirigeaitdescoupssavantscontrelesduellisles; et les duellistes, sans avoir exactement percé le mystère du complot, dénonçaient avec fureur le « zèle indiscret » qui leur valait les rigueur royales.

C'est en 1G4G que la Compagnie résolut de s'opposer de toutes ses forces aux libations sanglantes qu'exigeait sans cesse l'idolvitric du point dhonneur. Elle s'y résolut sur la plainte des confrères de Poitiers; et, selon l'expression ded'Argenson, « la chose fut entreprise avec chaleur^ ». Autour de AL Olier, les gentilshommes, membres de la société secrète, fondèrent un groupe spé-

* Pl'ocès-verhoux de la Compagnie de Grenoble, 25 avril 1658 : « MM. de Paris nous ont envoyé... un mémoire pour nous servir dorénavant de modèle pour écrire pour la conservation du secret, lequel il a éti résolu d'enregistrer. » La Comi)agnie de Limoges, assemblée le môme jour, prend connaissance des mêmes instructions {Bulletin archéologique du Limousin, t. XXXIII, p. ttU).

• Annales, 53 b (B.-F. 99)»

cial qui se domia pour mission crincarner de façon visible à la cour, dans les camps, partout, le principe essentiel de la vie chrétienne. Ils s'engageaient à rompre avec toutes les maximes qui seraient contraires à celles de l'Évangile et, en particulier, à ne rien négliger « pour abolir les duels, les blasphèmes et les jurements^ ». Le baron de Renty, le duc de Liancourt, le marquis de Saint- Mesmes, le comte d'Albon, le vicomte de Montbas^ furent le centre de cette « Compagnie de la Passion ». Ils eurent bientôt réuni une centaine de grands seigneurs dont plusieurs devaient, avant peu, être affiliés au « Saint-Sacrement ». Les principaux étaient le maréchal de Fabert, le comte de Brancas, M. d'Alzan,M. de Bourdon net, mestrede-camp, M. du Four, M. de Souvillc, M. de Gluzet et surtout le marquis de Fénelon.

Antoine de Salignae, marquis de la Mottc-Fénelon, représentait pour beaucoup, à la cour, le type de la valeur chevaleresque. Son frère ayant été tué au siège du Catelet, il n'avait pas hésité à aller demander à Louis XllI la compagnie du défunt. 11 n'avait alors que seize ans; et le roi lui ayant dit qu'il était bien jeune, il avait répondu: « 11 est vrai, sire, mais j'aurai plus de temps pour servir Votre Majesté^ ». Il s'était toujours distingué par l'emportement de sa bravoure et de ses préoccupations de bon catholique. « 11 allait tirer les blessés de dessous le feu des ennemis, les chargeait sur ses épaules, les rapportait à la tranchée et leur procurait les moyens de se confesser. » Mais longtemps il avait cru à la légitimité des duels, résistant aux enseignements de ses confesseurs, les embarrassant même par sa dialectique passionnée. Puis il avait été troublé par les réprimandes de M. Olier

* FalUon, Vie de M. Olicr, t. II, p. 245-2G4.

* Le nom du vicomte de Montbas n'est pas dans les Annales de d'Argenson. Il nous est fourni par les Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, '20 février 1G53.

^ Pour la plupart des détails qui suivent, voir la Vie de la révérende mère Madeleine Gautron, prieure du monastère de la Fidélité de Saumur (Paris. KiDU). p. 50.>516.

et, à la fin d'une campagne, était revenu avec la résolution de renoncer publiquement à une pratique homicide. Le jour de la Pentecôte 1651, avec ses amis de la Compagnie de la Passion, il se présenta dans la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice et tous ensemble promirent de ne plus se battre. Ils voulurent même s'y engager par écrit et par leur signature : « de telle sorte l'honneur que se font les gentilshommes de ne point manquer à leur promesse les obligea ensuite de refuser les duels que le faux point d'honneur leur avait ftiit accepter auparavant. »

L'association contre les duels était fondée. Ce fut aussitôt un toile d'indignation parmi les gentishommes de la cour qui, pour un rien, mettaient l'épée à la main. On commença par des plaisanteries. On raconta que l'engagement avait été proposé par des dévots ridicules et qu'il n'avait eu l'adhésion que de quelques estropiés : « C'est parce qu'ils ne sont pas en état de marcher, disait-on, qu'on leur a donné sur les oreilles: c'est pourquoi ils ont trouvé cet expédient*. » Quand on sut les noms des signataires, il fallut renoncer à des quolibets trop faciles. La raillerie fit place à la colère. Condé se montra très froid : « Monsieur, déclara-t-il au marquis de Fénelon, il faut être aussi sûr que je le suis de votre fait sur la valeur, pour n'être pas effrayé de vous voir rompre le premier une telle glace. » Mais une personne de condition ayant insulté et provoqué le marquis, celui-ci refusa le combat : « On sait, répliqua-t-il, où je vais et que je ne fuis personne. » Le vainqueur de Uocroy sentit que, s'il fallait un peu de courage pour aller sur le terrain, il en fallait encore plus pour triompher des préjugés et de ses propres passions; et son opinion fut bientôt celle des connaisseurs.

Fénelon avait été affilié, vers cette époque, à la Compagnie du S.iint-Sjiçrement. Elle le chargea de mener ;t bi<Mi

' Mémoires de -!/"« de Monlpenaier (colItHlioii PclitDf. t. XLII). t. III. |). li>9.

l'œuvre entreprise. Elle entendait ne pas s'en tenir à des manifestations individuelles, ni compter trop sur la contagion de l'exemple. Un confrère, Schomberg-, obtint des maréchaux de France une approbation publique de l'engagement qui avait causé un si gros scandale. Le 1^^' juillet 1651, ils le proclamèrent « conforme aux édits du roi et aux lois de l'honneur et de la religion » et exhortèrent tous les gentilshommes du royaume à le souscrire et à dresser des mémoires sur les moyens de remplacer le duel. Condé appuya de ses éloges ce jugement ; et le souverain Pontife averti lui en écrivit un bref de félicitation.

Pendant ce temps, un autre confrère, Vincent de Paul, agissait auprès de la reine mère. A sa demande, Anne d'Autriche accordait des audiences particulières à Fénelon, concertait avec lui les moyens de supprimer une manie meurtrière. Presque aussitôt quelques actes se succédèrent, qui donnèrent à réfléchir aux plus obstinés. Le jeune roi commença par faire signer par tous les gentilshommes de sa maison la déclaration de Saint-Sulpice; et Fénelon fut chargé de recevoir les signatures. Le 18 août, cinquante docteurs de Sorbonne étaient d'avis, que « tous ceux qui ne sont pas, à l'égard du duel, dans la disposition exprimée dans ladite déclaration et protestation sont incapables du bienfait de l'absolution et de tous les sacrements de l'église »; et le 28, l'assemblée générale du clergé trouvait bon de « fulminer de nouveaux anathèmes contre l'insolence et la barbarie des duels ». Enfin, le 7 septembre, dans le lit de justice où il proclama qu'il assumait la conduite de l'État, Louis XIV fît lire un édit solennel qui fut enregistré sur l'heure. Ce n'était pas un édit plus ou moins rajeuni qui s'ajoutait simplement à tant d'autres tombés en désuétude. C'était moins le rappel des peines portées contre le duel qu'une promesse absolue de les faire appliquer. La nouveauté, c'était l'engagement royal de n'accorder aucune grâce aux délinquants:

Nous jurons et promettons, en foi et parole de Roi, de

n'exempter à l'avenir aucune personne, pour quelque cause et considération que ce soit, de la rigueur du présent édit ; et si des lettres de rémission étaient présentées à nos cours souveraines, nous voulons qu'elles n'y aient aucun égard, quelque clause de noire propre mouvement et autre dérogation qui puissent y être apposées. Défendons expressément à tous princes et seigneurs d'intercéder près de nous pour les coupables, sous peine d'encourir notre indignation. Protestons que, ni en faveur d'aucun mariage ou naissance de princes de notre sang, ni pour quelque autre considération générale ou particulière que ce puisse être, nous ne permettrons sciemment être expédiées aucunes lettres contraires au présent édit duquel nous sommes résolu de jurer expressément et solennellement l'observation au jour de notre prochain sacre et couronnement, afin de rendre j)lus authentique et plus inviolable une loi si chrétienne, si juste et si nécessaire.

Les duellistes croyaient savoir d'où parlait le coup. Ils l'attribuèrent tout entier à Fénelon. Ils entrèrent en fureur contre lui. Comme pour les irriter encore plus, le roi maintint sa volonté que le marquis recueillit les signatures de la cour; puis il lui donna mission de travailler avec les maréchaux de France à la rédaction du règlement sur les réparations d'honneur. C'en était trop. « On le déchira par des calomnies; on le traita de dévot indiscret et ambitieux; on dit qu'il voulait surprendre la piété de la reine par de beaux prétextes. » Lui, il poursuivait son œuvre avec un zèle fervent. Un jour, a un gentilhomme, contre qui il plaidait, s'étant emporté jusqu'à tirer l'épée pour le tuer, il ne se mit nullement en défense... Des amis communs qui le mirent à couvert lui sauvèrent la vie. Quelques personnes de piété lui dirent pourtant après que, si désormais on lattaquaitdc cette sorle en public, il pourrait se défendre. » Ces personnes de piété étaient celles qui travaillaient avec lui dans les conciliabules secrets du « Saint-Sacrement ».

La Fronde, qui survint là-dessus, ne fut pas un lenjps propice à l'extirpation de la coutume condamnée. (Jrands et petits seigneurs se battirent îivec leur entrain routuniier. Cependant, la Compagnie veillait, et la commission nommée pjirelle j)our faire aboutir l'entreprise n'avait pas

interrompu ses travaux. A peine le roi était-il rentré à Paris qu'on recommença de lui rappeler ses premiers actes et sa promesse. Dès le mois de mai 1633, il renouvela son édit du 7 septembre 1051; et cette déclaration fut lue, publiée et enregistrée le 29 juillet au Parlement de Paris. Mais les confrères voulaient plus et mieux. « Le 14° d'août, dit d'Argenson, M. le marquis de la Motte- Fénelon... rapporta qu'après beaucoup de conférences et d'expédients proposés pour empêcher les duels par tout le royaume, le roi avait enfin pris sa résolution sur ce sujet, que Sa Majesté avait fait une déclaration publique et un serment solennel de n'accorder grâce pour ce crime à quelque personne que ce put être, et qu'Elle avait chargé MM. les maréchaux de France et quelques gentilshommes de grand mérite avec eux, pour donner la forme à cette déclaration et dresser des règlements pour l'exécuter. » Ici, comme cela lui arrive de temps en temps, d'Argenson ne dit pas tout. C'est vers ce moment que se produisit un des incidents qui exaspérèrent le plus les partisans du vieux point d'honneur. Le comte d'Aubijoux, de la maison d'Amboise, avait eu quelque démêlé avec un gentilhomme du Languedoc, le comte de Brissac. Celui-ci, le rencontrant à Paris, en pleine place Royale, le força de mettre l'épée à la main. DAubijoux avait avec lui un gentilhomme, nommé Prebon, qui fut tué. Une information fut ouverte. La Compagnie du Saint-Sacrement ne pouvait admettre qu'une grâce intempestive créât si tôt un précédent dangereux. De plus d'Aubijoux passait pour un esprit fort. II était de ces familiers du duc d'Orléans que des couplets représentaient comme

Ne faisant jamais abstinence, Si ce n'est d'eaux et de poisson, De jubilés et d'indulgence ^

La cabale avait double motif de le poursuivre. Elle le

* Histoire générale du Languedoc, t. Xllf, p. 486. Sur l'affaire du comte de Brissac et du comte d'Aubijoux, voir d'Aigrefeuille, Histoire de Montpellier, t. II, p. 149.

fit avec un acharnement visible. « M. de Féneion et d'Albon, dit M''° de Montpensier, allèrent solliciter ses juges contre lui de porte en porte, et ils disaient : « Nous sol- » licitons un exemple pour la gloire de Dieu ». Ils en furent extrêmement blâmés, et on s'étonna que des gentilshommes de qualité insultassent ainsi à un malheureux, et on ne trouva point qu'il y eût de charité à en user comme ils faisaient^ ». Le roi, assiégé de requêtes, tint bon, et d'Aubijoux, exilé, fut contraint de passer en Angleterre. Le « Saint-Sacrement » l'emportait; mais on commença à dénoncer « la persécution des dévots, ou du moins de ceux qui font semblant de l'être ». « Les véritables, disaiton, ont un peu plus de charité. »

La pieuse association reçut avec allégresse les nouvelles apportées par Féneion. « Elle en fit et procura, dit d'Argenson, de grands remerciements à Dieu, en lui demandant la grâce de Texécution d'une chose si avantageuse* au salut de la noblesse de France. Elle se chargea en même temps d'écrire à toutes les Compagnies pour être avertie des gentilshommes de chaque province à qui MM. les maréchaux de France pourraient prendre confiance pour exécuter leurs ordres dans l'occasion- ». La correspondance commença tout de suite avec toutes les succursales; et celles-ci travaillèrent à susciter les associations désirées.

Dès le 22 août 1653, les maréchaux avaient publié le règlement annoncé par Féneion 3. Il s'agissait maintenant d'obtenir du roi l'accomplissement de sa promesse la plus importante. La Compagnie y réussit, et, le jour de son sacre, le 7 juin 1654, Louis XIV renouvela son serment de n'accorder plus aucune grâce aux duellistes. En même temps, Ton s'occupait de procurer au pouvoir civil, en cette affaire, l'appui des puissances spirituelles. Deux

* Mémoires de M^^*^ de Montpensier, I. III. p. l'.\0.

* Annales, p. 77 (B.-F. 430).

' Le lexlc de ce règlement et de la dcclaralion (hi roi esl daii> le tome 387 du recueil Thoisy.

évèques, — deux confrères — avaient déjà donné l'exemple à suivre. L'un était Alain de Solminihac, évêque de Gahors. Dès son arrivée dans son diocèse, il avait lutté de toute son énergie contre des habitudes qu'il jugeait criminelles. 11 avait essayé d'abord de la prédication, des entretiens familiers. « Tout cela ayant été inutile, dit son biographe, il eut recours aux anathèmes, fulminant des sentences d'excommunication contre les duellistes, dont il réserva l'absolution à sa propre personne, croyant par là réprimer leur insolence. Mais plusieurs ne laissèrent pas de continuer dans cette licence effrénée, ce qui l'obligea de faire une ordonnance synodale en l'an 1631, dans laquelle, outre l'excommunication réservée, il priva ceux qui se battaient en duel du droit de sépulture dans les églises et de tenir banc en icelles, et interdit leurs oratoires et chapelles, s'ils en avaient* ». L'autre évéque était Pavillon, d'Alet. Lui, non plus, n'avait pas attendu les actes royaux pour agir avec vigueur. « Il fit sur ce sujet, dit son historien, une ordonnance par laquelle, conformément à l'esprit du concile de Trente, il défendit les duels sous peine d'excommunication contre ceux qui les offriraient ou les accepteraient et contre ceux mêmes qui y participeraient. Il y comprit pareillement ceux qui, pour pallier le duel, disaient publiquement qu'ils se défendraient, si dans quelque rencontre on les attaquait. Il blâmait hautement cette maxime, si contraire à l'esprit du christianisme, et il gémissait de la voir approuvée par le P. Saint-Jure, jésuite, dans la Vie de M. de Renty, où il dit qu'ayant été appelé en duel, il répondit quil allait et venait, que si on lattaquait, il se défendrait^ ». Les ordonnances de M. dAlet étaient, pour les plus ardents de la ligue antiduelliste, les modèles à faire accepter dans tout le royaume. On les lisait avec admiration dans le presbytère d'un confrère ecclésiastique, M. Féret, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, chez qui les commissaires

* Vie d'Alain de Solminihac, par Ghastenet (Gahors, 1663), p. 307.

- Vie de M. Pavillon, évêque d'Alet, t. I. 2« partie, p. 76.

Spéciaux de la Compagnie se réunissaient et travaillaient à obtenir une intervention officielle et générale des évoques ^ On amena enfin Sa Majesté à solliciter l'assemblée du clergé « de joindre l'autorité de l'Église à l'autorité royale ». Les archevêques et évéques arrêtèrent les termes d'une lettre collective à tous les prêtres de France et le formulaire d'un mandement sur la question-.

Il ne restait plus qu'à assurer l'exécution de toutes ces mesures. C'était un jeu pour la Compagnie. Elle lançait un mot d'ordre et, par tout le royaume, ses affidés se mettaient au travail. Les uns veillaient à ce que les Parlements enregistrassent sans trop de retard les volontés royales. Les autres continuaient, à organiser les associations de gentilshommes qui devaient donner l'exemple à tous, introduire dans la pratique le règlement publié par les maréchaux, attirer sur les récalcitrants les rigueurs du pouvoir. A Grenoble, cette association était fondée dès le 11 septembre 1654. On estima que le duc de Lesdiguières apportait un peu trop de tiédeur à cette œuvre. On s'arrangea pour qu'il reçût une lettre pressante du roi 3. En Bretagne, Lamoignon, chargé par la cour d'aller présider les Etats à Vitré, donna ses soins à l'œuvre que la Compagnie avait su rendre chère à Louis XIV. Bien des membres du Parlement de Bretagne, poussés par l'esprit de corps, étaient peu disposés à vérifier l'édit royal. « Ils y ont apporté jusqu'ici, écrivaitLamoignon le lii juin 16uo au comte de Brienne, beaucoup de dilficultés sur la jalousie de la juridiction (h* MM. les n)aré(haux de France, qui n'a rien de commun avec celle (jui leur appartient et qui ne recevrait aucune augmentation au préjudice de celle du Parlement par la nouvelU* déclara-

* Journaux de Deslions, 2i> janvier 1G54.

* Une brocluire de 24 pages, publiée à Rouen chez Laurent Maury et insérée (hms le tome 387 du renieil Thoisy, renferme tous ces documcfiJs.

^Procès-verbaux de la Compagnie de (hmohlr. 2 (I 2o jtiiii. 8 et 22 juillel lf.;i5.

tion^ ». En revanche, les vrais intéressés semblaient accepter plus volontiers les ordres du roi. « Je vois, écrivait Lamoii^non le 16 juin au garde des sceaux, une disposition toute entière dans la noblesse du pays, non seulement à faire ce que Sa Majesté désire sur ce sujet, qui est de signer la déclaration de n'accepter jamais aucun duel, mais encore d'aller plus avant et de faire des arrêts solennels dans les Etats qu'à l'avenir aucun g-entilhomme n'y sera admis qui n'ait signé la même déclaration : ce qui sera d'autant plus considérable en Bretagne que tous les gentilshommes indifféremment ont droit d'y entrer, et ainsi cet arrêt comprendrait tout le corps de la noblesse.» Le 18 juillet, Lamoignon pouvait annoncer au garde des sceaux que l'édit était enregistré avec d'insignifiantes modifications"^ et, le l^"" août, il lui envoyait la décision des Etats, qui était bien celle qu'il avait annoncée.

Cependant, à Paris, la commission spéciale de la Compagnie qui avait pris l'affaire en main ne chômait jamais. Pour empêcher les mesures obtenues de tomber en désuétude, elle s'efforçait de les faire renouveler de temps en temps. En novembre 1655, elle se remuait pour obtenir encore un arrêt 3; puis sans retard, elle l'expédiait dans toutes les directions et l'entrain des confrères était partout réchauffé *. En 1656, Alain de Solminihac parvint enfin à obtenir la signature des nobles du Quercy. Une enquête perpétuelle était ouverte sur les procédés plus ou moins ingénieux par lesquels les duellistes acharnés

* Voir le recueil de lettres inédites dont il a été parlé plus haut, p. 244-245.

* Elles portaient sur la confiscation des biens des délinquants. De même, à Grenoble, le Parlement avait ordonné la publication des édits du roi contre les duellistes « sous la clause que la confiscation de leurs biens ne pourra avoir lieu que suivant les usages de la province, et que les hôpitaux auront le quart seulement des amendes auxquelles seront condamnés les coupables » {Archives départementales de l'Isère, B. 2.123).

3 An7iales,p. 86 6 (B.-F. 153).

* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 3 décembre 1655. Cf. Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges, 9 novembre 1G56.

tentaient d'esquiver la répression. & Le 1<^'" juin 1657, dit d'Argenson, la Compagnie résolut de faire travailler avec plus de zèle que jamais à la destruction des duels et d'examiner toutes les lettres des provinces qu'on avait reçues sur ce sujet et qui pouvaient servir de mémoires pour remédier aux détours par où l'on éludait la force des déclarations tant de fois données contre les combats singuliers. »

Pour écarter tous ces prétextes, pour empêcher les coupables d'échapper aux poursuites, la police delà Compagnie devint encore plus stricte ; et l'irritation des gentilshommes traqués devint toujours plus violente. On sentait, à la coordination savante des coups, qu'un comité fortement organisé menait la campagne. En même temps on refusait de croire à la sincérité de gens qui avaient jadis partagé toutes les passions aujourd'hui condamnées par eux. On les soupçonnait de projets ambitieux. On parlait de la « secte des dévots », de leur « cabale », de leur « faction ». On ne savait où la prendre, mais on nommait ses chefs et on les montrait, poursuivant, avec des mines confites et patelines, l'assouvissement de leurs pieuses rancunes.

Les tenants du point dJ^ôMîiyj- i;iléiâi^t,jiag«â^^ révolte contre la cahale,.J^£aj:xiafj:èrjËLa.jaYaieDt certaines pratiques dont leur annaliste ne souffle mot et qui ont provoqué bien des colères contre leur activité occulte. Guy Patin, en 1G60, affirmera qu'ils prévenaient sous main ies maria .q.ui avaient dcâ inforlunes.xonjugalcA ; et il attribuera les malheurs de la Compagnie à l'irritation d'un de ces maris *. Ce n'est point là un racontar calomnieux. Un document officiel mentionne ce chantage pour le bon motif. Les confrères, d'après un arrêt du

♦ Let/rP9 f/eCrHff Pfilhi. ôdif, dp 1605. f, î. p. 490. V. plus loin. p. 390.

Parlement de Bordeaux, « décident de la réputation des hommes et des femmes et envoient dans les maisons de la ville des billets injurieux ou quelqu'un d'entre eux pour troubler le repos des familles : ce qui fait un grand scandale, et qui pourrait causer plusieurs désordres dans les mariages et produire de pernicieuses conséquences*. » 11 était impossible qu'on ne se préoccupât point, dans le public, de découvrir ce bureau de police secrète et cette officine de billets anonymes. Tout porte à supposer que, si la Compagnie, au début de 1658, est obligée de redoubler de précautions, les tracasseries de son espionnage y sont pour beaucoup.

A cette même date, elle a trouvé le moyen d'irriter, non seulement des particuliers, mais encore les puissances établies. C'est à Bordeaux que les choses commencèrent à se gâter. On y parlait beaucoup des « invisibles » et de leurs efforts de moralisation par le chantage. On ne parvenait pas à les prendre sur le fait et à constater un délit caractérisé. Un incident permit soudain d'agir. Le prince de Conti, gouverneur de la province, fit arrêter une femme, qu'il accusait de mauvaises mœurs, et il l'enferma, sans autre forme de procès, aux « Pénitentes ». On pensa qu'en protestant contre cet acte d'arbitraire, on atteindrait, derrière le prince, les « dévots » qui l'inspiraient.

Le 12 juillet 1638, en la Grand'Chambre, M. de Pontac, procureur général du roi, prend la parole et annonce qu'il a le devoir de porter plainte contre une assemblée « qui choque l'autorité de la justice et les ordonnances royales et qui est composée de personnes privilégiées et de personnes non privilégiées ». Les chambres s'étant assemblées là-dessus, il raconte ce qu'il a su « par une notoriété publique ». Une congrégation illicite s'est formée qui, par ses agissements, compromet la paix des

* Arrêt du Parlement de Bordeaux du 12 juillet 1638. Voir à cette date le Registre secret du Parlement à la Bibliothèque de la ville de Bordeaux. Un exemplaire imprimé de cet arrêt est aux Archives départementales de la Gironde (G. 3784).

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ménages. Elle fait aussi « enlever des femmes et des filles pour les enfermer dans le couvent de Sainte-Madeleine sans aucune information ni condamnation précédente, ce qui ne peut passer que pour entreprise sur juridiction de magistrats établis par le roi et sur l'autorité de la Cour. * La Cour délibère sur les conclusions du procureur général et rend, séance tenante, son arrêt. Il est fait « très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient de s'assembler sans permission du roi et de la cour, aux peines portées par les ordonnances royales, de porter ou envoyer aucun billet injurieux à la réputation des hommes et des femmes à peine de punition corporelle. » Il est interdit aux jurats de prêter la force armée de la ville « pour conduire aucune femme ou fille dans le couvent de Sainte-Madeleine », et à la supérieure de les recevoir sans une condamnation régulière et formelle. Les jurats en répondront « en leurs propres et privés noms » ; et la supérieure, en cas de contravention, verra saisir son temporel. Et afin que personne ne prétende ignorance, l'arrêt sera affiché « aux cantons et carrefours » de la ville. « Ce fut là, dit d'Argenson, le commencement de la mauvaise humeur qui s'émut contre les dévots et de la persécution que l'on suscita contre les principales Compagnies du royaume ^ »

Ce n'était pas seulement à Bordeaux, en effet, que les autorités civiles sentaient autour d'elles une puissance occulte qui tâchait de se substituer à elles, de les mener ou de les contrecarrer. « Le 7 aoiîtl059, la Compagnie de Blois écrivit que les officiers de la ville se tourmentaient fort pour la découvrir, parce qu'elle faisait souvent des coups de force et de grandes œuvres qui les surprenaient à cause de l'appui que M. le duc d'Orléans y donnait. De ses principaux ofiiciers la fréquentaient, et leur éclat pouvait aisément la découvrir; c'est ce qui fit qu'on lui manda de se cacher plus que jamais et de prier les

grands officiers de S. A. R. de s'en abstenir pour la tenir plus secrète, et de faire tout ce qui se pourrait pour empêcher qu'on ne la pût découvrir ^. »

Tandis que les magistrats se préoccupaient des agissements de la cabale, plusieurs évéques se demandaient ce que devenait leur propre pouvoir dans leurs diocèses. Quelques-uns avaient été introduits un peu vite dans la Compagnie. Ce qu'ils y avaient vu les avait plus effrayés que séduits. « Us avaient été choqués, avoue d'Argenson, de ce qu'on y savait plus de nouvelles qu'eux-mêmes de ce qui se passait dans leurs diocèses, pour y faire le bien et empêcher le mal ; et leur mauvaise humeur les avait portés à dire qu'il ne fallait plus souffrir de pareilles assemblées qui ne servaient qu'à censurer tout le monde et particulièrement le clergé. Il se rencontra entre autres un archevêque qui rendit à la Compagnie toutes sortes de mauvais offices auprès du Ministère, et l'on croit que lui et ceux de sa sorte furent la principale cause de sa destruction. C'est en ce point que sa fin a un grand rapport avec celle de la vie du Sauveur du monde. La jalousie des princes des prêtres le poussa à bout devant Pilate, et les prélats animés de haine et de ressentiment contre la Compagnie, pour se venger de son zèle, la rendirent si suspecte aux puissances temporelles qu'elles résolurent de l'anéantir -. »

Il est possible que, chez quelques prélats, un peu de rancune ait développé la clairvoyance. Un adversaire de la Compagnie fut Daniel de Cosnac, évêque de Valence. Il avait des griefs contre les dévots. Quand le prince de Conti s'était converti, il avait été son confident. Mais il fut desservi auprès de lui par les deux anciens compagnons de débauche du pénitent, Barbézières et Sarrasin. « Comme l'humeur de ce prince le portait à prendre toutes choses avec violence, sa dévotion était austère, et ces adroits favoris jugèrent bien qu'ils étaient perdus,

» Annales, p. 107 b (B.-F. 187).

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s'ils ne suivaient l'inclination de leur maître. Dès lors, on vit ces deux raffinés hypocrites blâmer hautement le vice qu'ils pratiquaient en secret, et servir chaque jour publiquement à la messe de M. le prince avec une dévotion aussi aff'ectée que peu exemplaire; car tout le monde, excepté le prince, connaissait les motifs qui les obligeaient d'en user de la sortes » Cosnac en voulut très fort aux intrigants qui l'évinçaient, à Conti qui les écoutait, à la cabale dont il fit bientôt partie.

L'archevêque dénoncé par d'Argenson était celui de Rouen, François de llarlay de Chanvallon. Il détestait la pieuse coterie. Peut-être avait-il reçu, à propos de ses mœurs, quelque avertissement aussi virulent qu'anonyme. Il était, en tout cas, jaloux de son autorité épiscopale ; et il la crut menacée, quand il vit de simples particuliers assumer bénévolement la police spirituelle du diocèse, surveiller les prédicateurs, intenter des procès de doctrine. Les curés de Rouen étaient, en effet, plus que suspects à la Compagnie. Les premières lettres de Pascal contre la morale des Jésuites les avaient émus tout autant que leurs confrères de Paris. L'un d'eux, celui de Saint-Maclou, avait tonné en chaire, le 30 mai et le 9 juillet 1656, contre cette perversion de l'Évangile; et, une polémique ayant éclaté à l'occasion de ces sermons, les autres curés de Rouen étaient venus à son aide. Ils avaient chargé une commission de vérifier les citations des Provinciales ; et, épouvantés d'y trouver tant d'exactitude, ils avaient adressé à M. de llarlay, le 28 août 1656, une requête pour qu'il condamnât les principes des casuistes. L'archevêque avait renvoyé l'affaire à l'assemblée du clergé. Mais il n'en avait pas fallu davantage pour exaspérer les amis des Jésuites. Ils ne virent plus dans tous ces prêtres que des jansénistes abominables. Ils détestèrent surtout 31. Du Four, abbé d'Aulnay et curé de Saint-Maclou, qui avait donné le signal du scan-

* Mémoires de Daniel de Cosnac, (, I, p. 15, 16, 210, 257, et II, p. iy:i et 1%.

dale. Par sentence du 27 juillet 1657, l'archevêque avait dû imposer la paix à tout le monde, tout en réservant les droits des curés à poursuivre la condamnation de la morale des casuistes^ Le 3 janvier 1639, il lui avait encore fallu ordonner par un mandement la fin des polémiques-. Mais durant tous ces conflits, l'abbé d'Aulnay avait entrepris une enquête et trouvé d'où les coups étaient partis.

La Compagnie avait enfin contre elle Mazarin. Bien avant de connaître son existence et de travailler à la supprimer, il avait senti une opposition sourde à ses actes. A côté de la faction des Importants, il avait, dès les premiers jours de son ministère, deviné une cabale de dévots. Il l'avait rencontrée surtout dans le « conseil de conscience », où le parti des saints était représenté par Vincent de Paul et les évêques de Beauvais et de Lisieux. Plus politique que prêtre, il avait souvent, dans les affaires religieuses, des préoccupations assez étrangères à la religion elle-même. Quand il disposait des évêchés et des abbayes, il lui arrivait de songer plus aux intérêts de ses desseins d'homme d'État qu'à ceux de la piété; et les choix qu'il fît de certains hommes pour de très importants bénéfîces alarmèrent plus d'une fois les hommes qui mettaient avant tout les nécessités spirituelles. L'hostilité passionnée qu'on lui montra dès le début Fanera, d'ailleurs, dans son intention de s'assurer des partisans par une habile distribution de faveurs. Il savait que l'on faisait le siège de la régente et que, sous prétexte de visites à des monastères et de pieux exercices en de saintes maisons, on la conduisait partout où il était fort mal parlé de son ministre. Il faisait tout pour la prémunir contre les influences qui

* Lettre d'un ecclésiastique de Rouen à un de ses amis sur ce qui s'est passé au jugement du procès d'entre M. Du Four, afjbé d'Autnay, ci-devant curé de Saint-Maclou de Rouen, et le P. Brisacier, jésuite, recteur du collège de la même ville.

- Mandement de Monseigneur V illustrissime archevêque de Rouen, primat de Normandie, pour maintenir la paix dans son diocèse*

s'essayaient sans cesse sur eile. Les « carnets » sur lesquels il jetait des notes rapides en vue de ses entretiens avec la régente, révèlent bien son souci :

Tous ces prétendus servileurs de Dieu sont en réalité des ennemis de l'Etat. Dans le temps d'une régence, parmi tant de mauvaises intentions du peuple, des grands, des parlements, et quand la France a sur les bras la plus grande guerre qu'elle ait jamais soutenue, un gouvernement fort est absolument nécessaire. Cependant la reine chancelle, elle hésite entre tous les partis, elle écoute tout le monde; et, tandis qu'elle communique à ses confidents les conseils que je lui donne, elle ne me dit rien de ceux que lui donnent mes ennemis '.

Deux personnes différentes sont venues me dire que les couvents, les moines, les dévots et les dévotes, sous prétexte d'entretenir la ferveur de la reine, n'ont d'autre but que de lui faire consumer son temps en toutes ces choses, afin qu'elle n'en ait plus pour ses affaires et pour me parler ; et ils espèrent venir à bout de leurs desseins en faisant donner le dernier coup, quand tout sera prêt, à la Meignelay, à Dans, à la supérieure du Val-de-Gràce et au P. Vincent *. »

Mazarin ne pouvait admettre ce travail de mine sous sa politique. 11 trouva soudain que la résidence était le premier des devoirs épiscopaux ; et, en septembre 1G43, tous les prélats venus à Paris en 1640 pour rassemblée du clergé reçurent l'ordre de retourner dans leurs diocèses. L'évèque de Limoges, M. de La Fayette, qui détestait cordialement Mazarin et besognait contre lui avec ses collègues de Beauvais et de Lisieux, demanda un délai, alléguant le mauvais état de sa santé; on lui répondit que le voyage lui ferait du bien. L'évèque de Lisieux comprit et partit sans mot dire. Celui de Beauvais se fâcha et refusa d'obéir jusqu'à ce qu'on lui eût donné par écrit les raisons de sa disgrâce : « Cela lui fut accordé, dit Monglat, et l'ordre porta que c'était pour son incapacité ^. »

' j cantc/. I». 02. Cf. Cousin, Journal des Savants, 1855. ji. 41.

* o* carnet, p. 24 et suivantes. Cf. Cousin, Journal des Savants, 18bo, p. 41,42.

^ Mémoires, I I. |i. 'r2{l

Restait Vincent de Paul. On ne pouvait ni l'éloigner ni le gagner. Mazarin suspendit pour quelque temps les séances du conseil de conscience ; puis il ne rassembla plus ce conseil que rarement; enfin, il imagina de n'avoir point de jour fixe pour ces réunions, sous prétexte de la multitude des autres affaires. Dans ces séances convoquées à l'improviste, et d'où le surveillant importun était presque forcément absent, le ministre était plus à son aise et il accordait à ses créatures, comme sous le bon plaisir de la reine, les biens ou les dignités de l'Eglise. Plus d'une fois, Vincent courut se jeter aux pieds de la régente et la conjurer de « penser à Dieu et à son salut ». Mazarin n'ignorait point ces démarches et s'en irritait.

Ce qu'il ne savait point, c'est que toute cette faction était organisée, qu'elle avait ses chefs et concertait ses efforts. De longues années devaient se passer avant qu'il apprît l'existence du « Saint-Sacrement. » Anne d'Autriche était mieux instruite. « Elle connaissait parfaitement la Compagnie, dit le P. Rapin, et se servait même d'elle en quantité de bonnes œuvres ^ » « Cette pieuse princesse, dit de son côté d'Argenson, en connaissait les plus considérables, et elle savait à quel point on pouvait se fier à eux*. » Un des confrères les plus actifs, Olier, avait conquis, entre tous, son estime et son affection. Quand le premier ministre, en février 1651, dut s'éloigner de Paris, le curé de Saint-Sulpice fut appelé au Louvre pour consoler la régente. Il en profita pour remplir des obligations qu'il considérait comme sacrées ; el, prenant aussitôt position contre l'absent, il écrivit à Anne d'Autriche une lettre pressante :

Soumettez-vous, Madame, à la justice de Dieu, en vous voyant ôter d'entre les mains la personne qu'il vous avait donnée, et en qui vous mettiez votre confiance. La Providence, qui a permis son éloignement, a eu en cela des motifs et des rai-

1 Mémoires, t. II, p. 332.

Annales, p. 119 b, 102 (B.-F. 203, 179).

312 LA CAUALE DES DKVOTS

sons inconnues aux hommes. Vous aviez pris des mesures excellentes pour la collation des bénéfices, et surtout pour la nomination aux évôcliés, afin de les donner aux plus dignes de votre royaume, comme vous y êtes obligée en conscience. Dieu a vu. Madame, que cela ne se faisait plus, parce que vous en laissiez disposer k cette personne, qui n'avait ni le zèle ni la force nécessaires pour résister aux demandes et aux importunités : abus qui a causé au royaume de Dieu un dommage dont vous ne connaîtrez la grandeur qu'au jour du jugement... Reconnaissez, Madame, la miséricorde de Dieu sur vous : vous aviez pris confiance dans votre ministre pour vous décharger des soins pénibles de l'Etat, et de la conduite des affaires importantes ; mais, comme la cause de Dieu et de l'Eglise en souffrait, et que votre âme demeurait chargée de cette collation indigne des abbayes et des évêchés. Dieu vous a ôté l'appui sur lequel vous vous reposiez, la personne qui les dispensait en votre nom, afin que vous ouvriez de nouveau les yeux sur une obligation si capitale. Ne vous déchargez point du soin capital de conférer les bénéfices sur d'autres que vous-même ; examinez les sujets en vous entourant des lumières des serviteurs de Dieu ; prenez de leurs mains de bons mémoires sur les plus dignes ecclésiastiques de votre royaume ; destinez ù ceux-ci les bénéfices, et ainsi prévenant la mort des évoques, vous préviendrez les importunités des courtisans.

Ces entretiens et cette correspondance ne furent pas en vain. Mazarin s'en aperçut dans l'avenir chaque fois qu'il s'agit d'un évèché à pourvoir. « Je sais, dit M'"° de Motteville, que, dans le choix des cvêques, la reine a eu une très grande peine à se rendre et qu'elle en a eu bien davantage, quand elle eut reconnu qu'elle avait reçu ses avis trop facilement sur cet important chapitre; ce qu'elle ne faisait pas toujours sans consulter le i*. Vincent, tant qu'il a vécu, ou d'autres qu'elle a cru gens de bien ; car elle a été quelquefois trompée par la fausse vertu de ceux qui prétendaient à la prélature, et dont les personnes de piété, sur qui elle se reposait de cet examen, lui répondaient par trop légèrement. » Un de ces j>rélatsmit(jucl(iuo fantaisie dans son ministère, s'occupa (le politique autant que de religion et, pour ne pas « mêler à contre-temps le péché dans la dévotion », fit à l'un et à l'autre dans sa vie deux parts bien réglées. Il s'appelait Paul de Gondi, fut cardinal de Retz et archevêque

de Paris. Il avait dû son élévation à Vincent de Paul et à tout le parti des saints en récompense de l'estime et de la vénération qu'il leur avait témoignées, « ce qui, à leur égard, dit-il, est un des plus grands points de la piété » *.

Les dévots n'avaient point pour seul grief contre Mazarin la désinvolture avec laquelle il pourvoyait trop souvent aux sièges épiscopaux. Ils lui reprochaient avec amertume la paix dans laquelle il laissait les protestants. Ceux-ci se gardèrent bien de se mêler aux troubles de la Fronde; mais, au lieu de leur en savoir gré, les pieuses personnes, qui auraient dénoncé avec fracas la moindre agitation, trouvèrent suspecte cette tranquillité et inquiétant ce loyalisme. Mazarin étant revenu auprès d'Anne d'Autriche et du roi, Olier n'hésita pas à demander son éloignement. 11 le fit sans réticences et dénonça les hérétiques :

Il ne faut pas, Madame, que vous preniez aucune confiance aux paroles de ceux-ci ; car, n'ayant point de fidélité pour Dieu, ils en auront bien moins pour vous. Jusqu'à présent, comme ils ont eu par ruse et par finesse tout ce qu'ils ont voulu, ils n"ont pas osé recommencer leur révolte et leur rébellion, n'ayant pas encore les forces qu'ils désiraient. Mais présentement qu'ils fortifient leurs places, comme à Montauban et ailleurs, sous prétexte de se défendre de M. le Prince, aussitôt. Madame, qu'ils se verront en état de se soulever, ils le feront ; n'en doutez aucunement. Madame, dans cette agitation générale, vous pouvez donner la paix et apaiser tous les troubles, en éloignant le sujet qui donne lieu à vos peuples de se soulever. En vous privant pour Dieu des services de cette personne, vous ferez un sacrifice qui lui sera très agréable... *

Anne d'Autriche dissimulait à son ministre ces dé-

* Il faut lire dans les Mémoires de Retz (collections des Grands Ecrivains, t. I, p. 179, 21G, 217) le récit dégagé de ses premiers pas dans la carrière ecclésiastique, faisant une retraite à Saint- Lazare, donnant « à l'extérieur toutes les apparences ordinaires » et se ménageant une secrète liaison avec M"" de Pomereu.

* L'abbé Faillon a donné le texte de ces deux lettres à Anne d'Autriche : Vie de M. Olier, t. II, p. 521-525 et 528-531.

marches de ses bons amis, et n'hésitait pas, au besoin, à lui affirmer qu'il n'avait pas de meilleurs soutiens que les dévots. Mazarin, renseigné par sa police, ne cessa d'être hanté par la crainte d'une Fronde cléricale. S'il en voulut parfois aux jansénistes, ce ne fut point par conviction théologique; les problèmes sur les choses de l'au delà le troublaient peu. Mais il savait que Retz avait tenté, par des coquetteries en forme, de les attirer dans son parti et il était très fâché de l'attitude que quelques curés de Paris, moins par attachement à la doctrine de Port- Royal que par souci des droits ecclésiastiques, prirent en face de la cour lors de l'arrestation du chef du diocèse. Il jugeait superflu d'établir des distinguo subtils entre toutes ces personnes austères dont il se sentait peu respecté. Il ne rechercha guère si tous les dévots étaient partisans des « dogmes nouveaux » ou préoccupés des intérêts de Rome. Poursuivi par le souvenir de la guerre civile, il détestait tous les conciliabules, fussent-ils pour des motifs de piété ; et il soupçonnait des pensées les plus noires tous ceux qui éprouvaient le besoin de se réunir en cachette de lui ou de ses agents.

Cette hantise ne l'abandonna jamais, lien fut particulièrement tourmenté lors de l'assemblée du clergé de 1655-1656. Ces assemblées étaient toujours, pour la Compagnie du Saint-Sacrement, l'occasion de travaux redoublés, de réunions multipliées pour préparer des requêtes aux prélats, d'instances et de visites pour appuyer ces requêtes. En 1656, les inquiétudes de Mazarin furent aggravées par la conversion de Conti. Il avait cru s'attacher l'ancien frondeur en lui faisant épouser sa nièce, Anne-Marie Martinozzi; et soudain il voyait sa conquête lui échapper, tomber entre les mains des dévots, se tourner peut-être contre lui. Sur les conseils de l'évêque d'Alet, Pavillon, le prince venait de choisir pour directeur M. de Ciron, chancelier de l'Université de Toulouse, venu à Paris pour l'assemblée du clergé. C'était un confrère du « Saint-Sacrement ». Selon une couIiiiik»

chère à la Compagnie, il s'était chargé, durant l'assemblée, de faire l'instruction des pages et des laquais des prélats. Il suivait de très près les efforts tentés contre les Compagnons du Devoir et il se disposait à emmener à Toulouse des frères cordonniers pour y installer une communauté semblable à celle de Paris. Comme il avait été de ceux qui poussèrent à la publication des Instructions de saint Charles Borromée pour s'opposer aux principes de la morale relâchée, Mazarin le prenait aisément pour un janséniste; il lui en voulait surtout de l'entente qu'il semblait avoir avec des personnes du plus grand monde et de l'influence qu'il acquérait sur Conti.

Même quand le prince, au commencement de 1657, fut parti pour prendre le commandement de l'armée d'Italie, Mazarin ne désarma pas. Il prit un jour à part Cosnac, lévèque de Valence, qui s'était brouillé avec Conti et qui détestait les gens qui l'avaient converti ; il lui dit son intention de mettre Ciron à la Bastille : « C'est un janséniste qui fait des cabales dans Paris, sous prétexte de dévotion. M. le prince de Conti et la princesse ne se conduisent que par ses ordres ^ » Cela se passait en mai. En août, les esprits n'étaient pas encore calmés. « On a fort crié à l'Académie (la cour) contre la Forture (Ciron), écrivait la princesse à son mari^. On l'a traité d'hérétique et d'intéressé. Vous savez qu'il est autant l'un que l'autre: on a fait mille choses contre la dévotion et que les dévots avaient leur fin. Je crois qu'on a Fobligation de tout cela à M. de Valence. » Elle ajoutait qu'elle désabuserait l'Esprit fort, c'est-à-dire Mazarin, qu'il n'aurait plus rien à dire, qu'elle répondrait de la Forture comme d'ellemême : « Enfin, il se dit tant de choses en cette affaire que je n'aurais jamais fait si je voulais vous les dire ». On finit par renvoyer Ciron et le confiner à Toulouse.

* Mémoires de Cosnac, t. I, p. 261.

- Il y a, parmi les manuscrits de la bibliothèque Nationale (F. fr. 24.982) une collection importante de lettres écrites par la princesse de Conti à son mari. M. Ed. de Barthélémy les a reproduites dans son livre : Une nièce de Mazarin. La princesse de Conti, Paris. 4875. Voir, en particulier, p. 115, 116.

Mais ce n'était pas un homme qui inquiétait Mazarin; c'était cette influence insidieuse, enveloppante, qu'il devinait partout. Sa correspondance avec Colhert, de 1658 à 1660, revient sans cesse sur la « cabale des dévots ». Quand le roi, en juillet 1658, tomba malade à Calais, le cardinal ne craignit pas seulement une revanche des courtisans, qui se pressaient déjà autour de Monsieur, et des anciens Frondeurs, qui s'agitaient. « Le prince de Gondé, écrivait-il à son confident, Retz et tous les malintentionnés et dévots ont bien fait connaître en cette occasion leurs mauvaises intentions. ^ » Aussi bien semble-t-il qu'on ait tout fait pour l'effrayer et l'exaspérer par des taquineries. On n'avait pas renoncé avec lui au système des lettres anonymes; « et il avait été choqué, dit le P. Rapin, de certains billets qu'il trouvait ou sous son couvert quand il se mettait à table, ou dans ses poches quand il changeait d'habits, ou sur la table de son cabinet quand il s'enfermait pour travailler ».

Qu'il mît un jour la main sur le comité secret qui dirigeait tant de ces pieuses intrigues, et l'on pouvait s'attendre à une poursuite acharnée. La Compagnie du Saint-Sacrement allait faire le compte des haines accumulées contre elle et auxquelles il ne manquait qu'une occasion d'éclater.

* Clément, Histoire de Colhert, t. II, p. 3Gi.

* Mémoires, t. II, p. 331.

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