CHAPITRE VI
Les pauvres honteux. — Une création de Saint-Sulpice. — Dans les paroisses. — Un programme de charité. — Espionnage sacré. — Le comité de police spirituelle.
La Compagnie ne sintéressaitpas aux seuls mendiants, ^^^^.^i^ f<^.££Goccugée du^s^rt d^^^
D'Ârgenson n'explique point ce qu'elle entendait par là. Mais on peut s'en taire une idée par les règlements de sociétés que les confrères ont suscitées, inspirées et constamment dirigées. L'Ordre élabli dans la paroisse de Saini- Siilpice pour le soulagement des pauvres honteux ^ ne définit point ces termes. Il semble que chacun doive naturellement comprendre de quoi et de qui il s'agit; on vise les gens de toute condition qui, plutôt que de tendre la main, souffrent en silence et meurent souvent sans secours. C'est en 1658 que nous trouvons pour la première fois une définition formelle et qui est désormais admise par toutes les associations paroissiales de charité: «Le pauvre honteux est celui qui vit chrétiennement, qui ne peut gagner sa vie et qui a la honte sur le front pour ne l'oser point demander 2 ». On est encore très loin de la concep-
^ A Paris, de limprimerie de François-le-Gointc, 1652, in-12«. Voir p. 35.
* Ordre à tenir pour la visite des pauvres honteux, page à la suite des Règlements de la Compagnie de charité de Saint- Germain-V Auxerrois, Paris. 1658. in-12».
lion qui, trente ans plus tard, deviendra courante dans les mêmes œuvres : « L'on réputera pauvre honteux, dit un règlement de 1685, ceux qui ont eu des charges ou emplois honnêtes, ou qui tiendront actuellement boutique en qualité de marchands ou artisans de quelque corps de métier, et ceux qui peuvent raisonnablement avoir honte de demander publiquement leurs besoins à cause de leur profession ou de leur naissance ^ »
* Règlement de la Compagnie de charité de la paroisse Sainf- Louis-en-Vlsle, art. 40, — Au début de la seconde moitié du xvn« siècle, les sociétés paroissiales de charité ne déterminent l)oint a le pauvre honteux » d"après la condition sociale. On voit cependant que, tout en distribuant leurs secours sans distinction de classes, elles songent surtout aux indigents de la bourgeoisie. C'est ainsi qu'elles recommandent de procurer aux assistés les moyens de gagner leur vie dans leur métier et, pour cela, de leur acheter des choses en nature, comme de la soie, du cuir, de la laine et autres produits semblables (Règlements de la Compagnie de charité de la paroisse Saint-Paiil, 1655, art. 21). Elles insistent sur la discrétion à observer vis-à-vis des voisins, peut-être malveillants, de ces protégés : « Il y a, dit le même document (j). 24), de pauvres artisans qui n'oseraient témoigner leurs besoins, de peur qu'on ne voulût plus rien leur confier, si on les connaissait pauvres, ce qni les ruinerait totalement. » On a donc en vue, non pas des ouvriers qui s'engagent chez des patrons, mais des gens qui travaillent chez eux et pour leur propre compte. Avec le temps, cette préoccupation devient plus visible : « Entre les pauvres honteux et valides, les marchands et artisans, maîtres de leurs métiers, mariés ou veufs, seront toujours les premiers et les véritables objets de la Compagnie, et pour lesquels j)arficulièremeiit les billets seront donnés et les assistances distribuées » {Règlements de la Compagnie employée au secours et au rétablissement des pauvres familles honteuses de la paroisse Sainl-Eustache, 1670, j>. 2i). On dislingue un motif curieux de cette pratique : a Les conq)agnons de métier étant obligés de travailler chez les maîtres, et leurs ouvrages étant sujets à des saisies (jui causeraient la perte de ce (pii leur serait donné, et les frais des maîtrises et dos apprenlissages étant trop grands, et l'utilité de ce secours trop incertaine pour pouvoir être entrepris par la Compagnie, aucuns billets ne seront donnés pour les conqxignons, ni fait aucune assistance i)our les faire passer maîtres, ni pour mettre personne en apprentissage » (Ibid, j). 25). Enfin c'est toute une doctrine sociale qui arrive a s'exjjrimer : « L'assemblée n'assistera pas ordinairement les compafînons des arts et métiers, afin de les obliger a travailler chez les maîtres et (}ue le public soit servi » {Règlement de la Compagnie des pauvres honteux de la paroisse Sàint-Cervais, 1700, art. 16). Cette évolution a été plus ou moins rapide dans les différentes sociétés. Celle de Saint-
Au commencement de chaque séance, ceux des confrères qui croyaient avoir découvert une misère digne de pitié l'inscrivaient sur un billet et déposaient ce billet dans un coffret, a la séance suivante, d'autres confrères faisaient rapport sur le cas signalé, et la société décidait si l'assistance serait donnée et dans quelle mesure ^ Elle n'hésitait pas dès qu'elle y voyait un intérêt spirituel et qu'un don fait à propos pouvait hâter la conversion d'un hérétique, fortifier les convictions d'un nouveau catholique, mettre une fille hors de danger. Elle intervenait encore, s'il s'agissait « de finir une bonne œuvre, comme de rétablir un ménage, de renvoyer en son pays une personne qui avait moyen d'y subsister, mettre en apprentissage des enfants de famille ou des orphelins lorsqu'il y avait quelque raison de péril ou d'abandon ». Son but était beaucoup moins de calmer une souffrance que d'empêcher une chute ou de favoriser un relèvement. L'aumône pure et simple ne pouvait être accordée qu'en cas d'extrême nécessité, pour un malade dépourvu de tout secours, pour une famille qui venait d'arriver à Paris et que personne ne connaissait, pour un étranger sans aucune relation.
En dehors de ces conditions, le supérieur s'abstenait de lire à la Compagnie les billets déposés dans le coffret. 11
Paul reproduit, en IGSi, ses statuts de 1655 ; de même, celle de Saint-Séverin, en 1703, imprime encore la définition primitive du pauvre honteux. Mais avant le milieu du xviip siècle, cette évolution est terminée. La société de Saint-Germain-l'Auxerrois corrige, en 1737, ce qu'elle écrivait en 1058 : « L'objet principal de la Compagnie est d'assister les véritables pauvres honteux, marchands, artisans, chefs de famille honnêtes ; néanmoins, lorsque la Providence enverra des aumônes plus abondantes, on en donnera encore à ceux qui sont d'une condition inférieure et qui le méritent » (p. 18). M. Léon Cahen a publié, dans laReviie d'Histoire moderne et contemporaine (mai-juin l'JOO). une étude documentée sur les Idées charitables, à Paris, au XVIb siècle, d'après les règlements des compagnies paroissiales. Mais il n'a connu que les règlements qui sont à la Bibliothèque nationale, et il y en a de plus anciens à l'Arsenal. De plus, il n'a pas bien vu le rapport de ces sociétés avec la Compagnie du Saint-Sacrement.
' Annales, \). 149 b (B.-F. 2.34).
en prenait connaissance avant la réunion et éliminait, sans explication, ceux qui n'étaient point conformes au règlement. Si donc un confrère tenait à signaler un cas en dehors des catégories admises, il devait l'inscrire sur une feuille de papier et mettre celle-ci sur le bout de la table. Avant de se séparer, les confrères avaient coutume de jeter un regard sur ces propositions individuelles ; il n'était pas rare que l'un d'entre eux se chargeât de l'affaire, mais comme particulier, et non pas au nom de la Compagnie *.
Cette assistance régulière des « pauvres honteux » absorbait beaucoup de temps et d'argent. Les billets étaient très nombreux, et les enquêtes en devenaient très difficiles. Par suite les secours distribués ne l'étaient pas toujours selon l'esprit véritable de la Compagnie ; et le « coffret des charités » menaçait de s'épuiser très vite. Le 26 septembre 1632, on dut arrêter « de ne recevoir aucune proposition d'aumônes nouvelles sans savoir si le coffret était quitte- » ; et cette décision fut souvent renouvelée. On résolut même que tout supérieur, au moment de son élection, commencerait par examiner l'état des finances communes et écarterait toute demande jusqu'à la complète libération des anciennes dettes ^. Ce n'était là, pourtant, que le moindre inconvénient d'une pratique si charitable. Le plus grand était qu'elle empêchait la Compagnie de vaquer, selon son programme, a à des œuvres plus générales, plus abandonnées, plus importantes pour la gloire de Dieu * ». Elle laissait aussi subsister une organisation rivale. Pourquoi ne créerait-on pas une institution que l'on dirigerait secrètement et qui accomplirait, au grand jour, mais sans connaître la Compagnie, le bien conçu par la Compagnie ?
' Annales, p. 100 h (B.-F. 274).
» Annales, p. 10 (B.-F. 35).
- Annales, p. 159 (D.-F. 272).
* Annales, p. 71 b {\).-F. ii\').
Il n'y avait qu'à imiter ce qu'un confrère, M. Olier, curé de Saint-Sulpice, avait fondé dans sa paroisse. La misère avait été terrible, en 1650, dans ce faubourg comme dans tous les autres. « Beaucoup de familles honteuses, nous est-il dit, se trouvèrent en de si prodigieuses extrémités qu'ayant vendu leurs meubles pièce à pièce pour avoir du pain, de très bons artisans furent réduits à coucher sur la paille, et vivre de la chair des chevaux qu'on traînait à la voirie. » Le lundi de Pâques, 2 avril 1651, le curé appela à son secours les paroissiens qu'il assembla en grand nombre dans la salle du presbytère. La société qui se forma de la sorte commença par vérifier le rôle des pauvres honteux; elle trouva « 856 familles qui renfermaient 2,496 bouches, réduites à de telles extrémités qu'aucune des relations qui jusqu'ici nous ont été données des pauvres de Picardie, Champagne et autres provinces qui ont souffert le passage ou séjour des armées, n'excède le rapport des bourgeois qui furent chargés de visiter ceux du faubourg Saint-Germain ^ »
En peu de temps, cette société eut son programme d'action. Dès 1652, elle pouvait le résumer ainsi : « Entretenir 22 orphelins de père et de mère, secourir 113 familles qui n'ont aucune ressource, faire instruire et occuper aux écoles 400 enfants, qui se perdaient dans l'oisiveté, retirer les pauvres filles dénuées de connaissance, et qui se trouvent sans condition, en de mauvais lieux, ou parmi des hérétiques, assister les malades ».
La Compagnie du Saint-Sacrement a-t-elle suggéré ce. programme^M. Olier, ou bien le lui a-telle empruntél On n'en peut rien savoir. Mais^ le 27 octobre i^2,elle déçideje le j.é.alig.êf sur .d'aatxÊS- pûJJitS-j(le-..Paris. Elle
* On trouve ces détails dans rintroduction de l'opuscule suivant : Ordre établi dans la paroisse Saint-Sulpice pour le soulaf/ement des pauvres honteux (Paris, chez François le Ceinte, 1652).
crée, cette année, les sociétés de Saint-Eustache et de Saint-Nicolas-des-Champs; elle prête son concours à celle de Saint-Sulpice. Elle est tellement frappée des avantages de cette organisation qu'elle veut rétendre, au plus vite, à toute la capitale. Du Plessis-Montbard est chargé de cette mission en 1054. Dès 1655, surgissent les sociétés de Saint-Paul et de Saint-Étienne-du-Mont; celles de Saint-Séverin et de Saint-Germain-l'Auxerrois suivent bientôt ^. Les confrères, délégués pour veiller à la naissance et au progrès de ces sociétés, travaillent si bien qu'ils les amènent à accepter des règlements, entièrement calqués, mutatis muiandis, sur ceux de la Compagnie; on retrouve dans ceux-là jusqu'à la lettre de ceux-ci 2. On y rencontre surtout les ambitions et la méthode que nous connaissons :
Les emplois de la Compagnie (de charité) sont les besoins généraux et particuliers de la paroisse, spirituels et temporels,
' Annales, \^. 71 b, 73, 82, 87, 94 6 (B.-F. 129, 131. 147, 15G. 168), etc.
* Voir, par exemple, l'Ordre de conduite pour Vexécution des l'èfilemenls des assemblées des paroisses el police des compaf/nies. Les séances s'ouvrent par la prière Veîii Creator et se terminent ])ar Laudate Doniinnm omnes f/entes et une des antiennes de la Sainte Vierge conforme au temps (Cf. Annales, p. HT , li. -F. 251). « 11 ne sera parlé à la Compagnie que de choses qui regardent la gloire de Dieu et les besoins du prochain w (Cf. Annales, ]). 144, B.-F. 245). « L'on ne se lèvera qua Tarrivée de M. le curé seulement... L'on prendra séance sans distinction de rang ni de condition ; et ceux qui arrivent les premiers prendront les j^remières ])laces en bim|)licité, i)0ur éviter les i)ertes de temps et cérémonies inutiles. » (Cf. Annales, p. 147, B.-F. 251). « L'on commettra quelques-uns de la Compagnie autres que ceux (|ui ont fait la ])roposition ou donné le billet i)our s'informer de la vérité des faits et du besoin » (Cf. Annales, p. UU b, B.-F. 254). « Avant la chMure et la levée de toutes les asseml)lées, tant générales qu'ordinjiires. l'on dé|)ulera loujours deux des assistants pour communier à l'inlenlion de cette anivre dans la quinzaine, et un troisièmes pour visiter de la |)art du cor|)s ceux des messieurs (pii sont malades. ICt si (|uelques-uns d'eux ou des bienfaiteurs de l'assemblée étaient décédés depuis la dernière séance, la compagnie déterminera le nombre des m(>sses qu'elle désire faire célébrer pour le re|)os de leurs Ames. » (Cf. Annales, p. 145 6. 14G b, B.-F. 248. 2i)0). On pourrait multiplier ces rapprochements.
les abus de pareille nature et les remèdes. La fin est d'y donner ordre selon son pouvoir et empocher tout le mal possible et procurer tout le bien possible. L'empêchement du mal consiste principalement : à procurer qu'il n'y ait point, dans rétendue de la paroisse, d'impiétés, blasphèmes, scandales publics, de mauvais lieux, de brelans, de tabacs, d'académies et autres semblables, et ce par les voies ordinaires, charitables, évangéliques, excitatives» soit envers les personnes intéressées, ou supérieurs et magistrats ; à empêcher la perte des fdles, les entreprises des religionnaires, la sollicitation des catholiques, et tout ce qui regarde, dans l'étendue de la paroisse, la religion et la pureté, soit k l'égard des ecclésiastiques ou laïcs.
On s'efforcera de découvrir secrètement tous ces désordres, puis on les fera connaître au curé qui interviendra. A son défaut, d'autres se chargeront d'agir. Ce qu'il y a de piquant ici, c'est c|ue la caljale a trouvé le moyen de mettre ses agents les plus sûrs à côté d'un clergé paroissial dont elle déplore souvent l'esprit. Les curés de Paris sont, pour la plupart^ favorables au jansénisme. Au lendemain des Provinciales^ ils demanderont, d'abord au grand-vicaire de l'archevêque, puis à l'assemblée du clergé, la condamnation des « propositions de morale relâchée ». En 16'o8, ils attaqueront la scandaleuse Apologie pour les casuistes, du P. Pirot. La (Compagnie installe donc ses affidés auprès d'eux. Par les sociétés de charité, elle s'insinue dans leur activité pratique, elle les surveillé, elle les dirige souvent à leur insu. Le curé de Saint-Étienne-du-Mont est flanqué de M. Pépin; celui de Saint-Paul l'est de M. Bouleau.
Ce n'est pas la première fois que le clergé paroissial subit l'impulsion de la cabale. En 1G37, à la suite de longues délibérations, la Compagnie avait décidé de veiller mieux sur l'état spirituel des mendiants qui recevaient l'assistance dans les églises. A son instigation , les curés furent priés de n'accorder leurs aumônes qu'aux misérables qui accepteraient de suivre un catéchisme. Plusieurs s'empressèrent d'entrer dans cette voie et la Compagnie, sans se démasquer, s'arrangea pour leur procurer des religieux chargés de les aider dans cet en-
i02 LX CABAr.E DES DEVOTS
seignement. Un mémoire que fit M. de la Roclie du Maine sur ce sujet est perdu, et c'est dommage. Mais on en retrouve l'esprit dans les principes qui doivent, d'après les sociétés de charité, guider l'assistance aux pauvres honteux ^.
L'assistance n'est due qu'à ceux qui pensent bien et pratiquent correctement. Doivent en être exclus « les religionnaires, s'il n'y a disposition à leur conversion ou quelque ouverture pour l'espérer..., les catholiques qui tirent charité des religionnaires ou qui mettent leurs enfants apprentis chez les religionnaires..., ceux qui négligent de se faire instruire, qui n'envoiciit point leurs enfants à l'école et au catéchisme de la paroisse ^ ». L'aumône doit être un encouragement à bien penser et pratiquer :
La vue continuelle que l'on aura comme la fin principale de celte assemblée, ainsi que de toute aumône chrétienne, sera de ramener incessamment les pauvres à l'esprit et aux devoirs de la religion, ce qui fait presque toujours leur plus grand besoin ^.
Et cette pédagogie spéciale use des menaces aussi bien que des exhortations :
Si J^n rencontre des pauvres qui ne soient pas suffisamment instruits aux principes de la loi, ou qui néf^Hgcnt de s'acquitler de leurs devoirs, on les avertira que, s'ils ne changent, on les abandonnera; comme, en effet, si dans le mois suivant, ils ne se sont fait instruire et qu'ils ne raj)portent le témoignage de celui qui les aura catéchisés, on leur refusera laumône jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à ce que dessus*.
Mais, d'après le programme que nous avons vu, il est
• Annales, p. iO. 19 i (B.-F. 41, 42).
' Ordre à tenir pmir la visite des -pauvres honteua-, p. 4 et îJ (en api)endice aux lièylements de la compagnie de charité de Haint-Germain-V Auxerrois ^ Paris, 1G58).
•' Ordre à tenir dans la paroisse Sainl-Sulpice pour le souhif/ement des pauvres honteux (Paris, 1652, chap. I, art. I).
* Ordre à tenir dans la paroisse Saint-Snlpire, etc., chai). I, art. 8).
clair que la distribution des aumônes, même transformée en méthode de propagande, n'es^t pas le seul objet des sociétés de charité. La police spirituelle est un de leurs devoirs. Ulnslruction pour la visite des cantons des paroisses insiste sur l'importance qu'il y a à découvrir le mal. Elle le répète à satiété. Un de ces 'paragraphes est ainsi conçu :
Des reliçiionnaires : observer leurs séductions, dogmalismes, prêches, assemblées, hôpitaux, écoles, profanations, irrévérences, solUcitations de domestiques, transgressions des fêtes et autres semblables.
Et comme le rédacteur de ce document sait l'importance de cet espionnage, il ajoute à ses exhortations des conseils pratiques:
Les adresses principales pour parvenir à la connaissance de tous ces besoins spirituels et temporels, et de tout le bien en général à faire, et mal à empêcher, sont : 1» d'avoir une correspondance intime avec l'ecclésiastique préposé dans le canton, lequel ayant connaissance des malades et des besoins plus ordinaires des pauvres, est toujours instruit de l'état des lieux, soit pour le bien, soit pour le mal : 2° d'avoir une correspondance avec quelques-unes des dames de l'assemblée de paroisse plus proche et voisine du canton pour en apprendre aussi ce qu'elles en savent ; 3» par le commissaire du quartier l'on peut encore savoir beaucoup de désordres, parce qu'ils en reçoivent ordinairement des plaintes, quoique difficilement ils puissent y apporter remède ; 4° par les médecins, apothicaires et chirurgiens charitables de la paroisse, les sœurs de charité et autres qui s'occupent d'ordinaire aux bonnes œuvres, lesquelles savent mieux qu'aucun autre les divisions des familles, leurs besoins pressants, le libertinage, dérèglements et autres pratiques qui vont au scandale et à la mauvaise édification : 5» par une application particulière de chacun des préposés à observer tout ce qui se passe pour ou contre la gloire de Dieu dans son canton, invitant quelques bons bourgeois, artisans ou autres, d'y avoir l'œil, et lui en donner avis V »
Pour amener la société à son état parfait, il ne restait
* Inslruclion pour la visite des cantons des paroisses, p. 3, Cet imprimé se trouve dans le recueil factice de l'Arsenal que nous avons déjà cité et qui contient l'important document manuscrit dont il va être parlé. (Ms. ii56o).
104 LA CAlîALE DES DÉVOTS
qu'à assurer la division du travail dans cha^juo paroisse et la centralisation en quelques mainsdes renseignements obtenus dans tout Paris. Or, nous voyons que, dès les pi'emières années, à Saint-Kustache, à Saiut-dermainlAuxerrois, à Saint-Paul, les rôles sont admirablement distribués. Chaque paroisse est partagée en plusieurs quartiers ou cantons ; et chacun de ceux-ci est confié à quelques membres de la société qui, tour à tour et pendant un mois, l'inspectent « pour examiner ce qui se fera pour ou contre la gloire de Dieu, et qui regarde le bien du prochain, et pour en faire rapport à la Compagnie ». Deux membres sont préposés à la visite des prisons, deux à celle des hôpitaux, deux au soin des pauvres honteux; et deux autres sont chargés de « veiller sur les jureurs et blasphémateurs du Saint nom de Dieu, et autres désordres et scandales qui se commettent dans rétendue de la paroisse ^ ».
Il fallait ensuite faire converger des efforts si bien répartis. Le l*^"" février 1656, les délégués de plusieurs assemblées de paroisse se réunirent chez M. Le Conte, administrateur de l'IIôtel-Dieu ; c'était afin « d'établir entre ces assemblées une union étroite, de se signaler le bien à faire, de s'entr'aider, de rendre les règlements uniformes 2 ». Par une rencontre qu'il faut noter,, la séance a lieu chez un membre de la Compagnie du Saint- Sacrement, et sur douze délégués, huit au moins, peutmème neuf, nous sont bien connus comme des affiliés du saint complot : MM. Leschassier, Drouard, du Plessis, d'Ormesson, de Cîaribal, Pouleau, Pépin, de la Place. Joly^. M. Aubéry, qui n'est pas nommé comme représen-
* Uèqlemenls de Sainl-Eualache {lCu4), p. 29 ; de Sainl-Germain-l'Auxerrois (1658). p. 9 et 12 ; de Saint-Paul (1650). p. 4.
* Le petit mamiscril, auquel les détails qui suivent sont empruntés, est inlltulé : Assemblées pour les pauvres de Paris.
" Los noms dos so|)t proniiors sont fournis par los Annales de (i Argonson ; colui du hniliÏMiio, par los Procès-verbaux do la oompagnio (lo CiroMohlo ( 12 juillol lG."i7). D'nulro part, lo 20 mars 1059, la mémo Compagnie revoit do colle do Paris une lettre signée : Joly. Il est impossible do ne pas penser au personnage
tant (Viine paroisse, tient la plume ; il est un des agents les plus actifs de la cabale.
Certes,, ces personnages ne négligent pas d'étudier les statuts des diverses sociétés et de les mettre d'accord. Le résultat de leur travail nous a été conservé. C'est le document publié chez de Nego, à Paris, et intitulé : Règlement des paroisses^. Mais quelques procès-verbaux, heureusement conservés, nous font assister à des délibérations bien plus importantes.
Le 14 février 1650, les délégués des sociétés paroissiales sont avertis que « MM. du Clergé, en leur assemblée, avaient nommé quelques-uns d'entre eux pour faire un cahier des contraventions de ceux de la Religion prétendue réformée à l'édit de Nantes et de leurs entreprises ».
Le 2d février, ils sont informés de la suite que la société de Saint-Sulpice a donnée à cette nouvelle :
La Compagnie a député M. Diipuy. conseiller au Chàtclet. et M. d'IIumery, pour dresser des mémoires de ce qu'ils en savent dans le faubourg, et Messieurs ont été priés de leur administrer les connaissances qu'ils en ont.
Le 6 mars, l'assemblée a lieu de nouveau chez M. Le Conte :
qui porte le même nom et qui siège dans le comité central des sociétés paroissiales. Qui est ce Joly ? Certains indices m'ont fait soui)çonner parfois Claude Joly, depuis évoque d'Agen. d'appartenir i\ la cabale. Est-ce de lui qu'il s'agit ici ? Il y a une difficulté : celui-ci est hicn un ecclésiastique, mais il représente la ])aroisse de Saint-Eustache ; et Claude Joly est, depuis 1653, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. — Les autres délégués sont : l'abbé Gédouin, MM. du Monceaux et Michel. Rien ne dit s'ils sont ou ne sont pas membres delà Compagnie. Aux séances ultérieures de ce comité central, nous trouvons MM. Lavocat, de Santeuil, de Cornuailles, de Colanges, Aubert. Loyseau, Le Roux et Baillot : ces trois derniers sont bien du « Saint- Sacrement » ; dArgenson les cite.
^ Ce règlement général, qui donne son tifre à la brochure, est suivi de ['Ordre de conduite pour Vexéculion des règlements desassemblées des paroisses et police de la Compagnie, de l'Instruction pour la visite des cantons des paroisses, et de V Ordre à tenir pour la visite des pauvres honteux. L'exemplaire de la brochure que j'ai sous les yeux est de 1669. Le petit manuscrit dont je vais fournir des extraits montre quel travail de acomparaison préparé la rédaction de ces règles ou conseils.
j 06 L A CABALE DES D E V 0 T S
A été fait rapport de ce qui est ci-devant de la paroisse de Saint-Sulpice et sur ce que Messieurs des paroisses ont été avertis de faire des mémoires des entreprises de ceux de la R. P. R. Messieurs de Saint-Nicolas ont dit qu'ils y travaillaient... A Saint- Nicolas a été résolu de ne louer aucune maison à ceux de la R. P. R., cela étant de la liberté de chacun...
Du lundi d3 mars :
A été rapporté que l'assemblée de Saint-Paul, pour ce que plusieurs de la religion prétendue réformée logent dans le faubourg de Saint-Antoine, a trouvé deux personnes expertes en la controverse et leur donne le logement et cinquante écus à chacun par an, lesquels font conférence publique les fêtes et dimanches dans la chapelle de Sainte-Marguerite.
Séance du l^"" mai :
A été rapporté qu'un nommé de Valons, huguenot, logeant en la rue du Meuzir, paroisse de Saint-Etienne-du-Mont, enseignait le grec et le latin. M. Pépin a été prié de s'en informer.
Sur ce qui a été rapporté qu'à Saint-Etienne-du-Mont, la distribution des aumônes faite par des prêtres peut induire à des sacrilèges les pauvres de mauvaise volonté qui se confessent à eux et reçoivent les sacrements avec intention d'en tirer laumône, qu'il y a indécence et occasion de mal parler à ceux qui voient des prêtres chez des femmes et fdles, vu qu'en autres compagnies un ecclésiastique et un laïque ou deux laïques ensemble font les visites, principalement chez les femmes et les filles, a été résolu que M. le curé de Saint-Etienne sera averti suavement de ce que l'on a remarqué, sans lui nommer sa paroisse.
A été représenté combien l'on commettait d'irrévérences dans les églises pendant la messe, principalement en celles des Capucins du AJarais, de la Merci, des Minimes de la i)lace Royale, des Blancs-Manteaux, des Augustins déchaussés, et en l'église de Notre-Uame lorsque la reine y entend la messe. Est résolu que MM. les curés seraient priés d'en parler à leurs assemblées du mois.
A été résolu de prier MM. les curés d'aviser aux moyens d'empôchcr les femmes et les laïques d'entrer dans la balustrade des autels, et a été remarqué que ce désordre est plus grand et plus commun aux églises des monastères,
A été représenté qu'il se commet de grands désordres dans les ateliers auxquels on voit travailler indifférenwnent les hommes et les femmes ensemble, et a été résolu de chercher les moyens de l'empôcher, soit par les maîtres maçons, entreprencîurs et autres, et d'en parler à leur coimnunauté...
A été lu un mémoire contenant beaucoup de choses qui se font dedans et dehors la ville contre la sanctification des fêtes, desquelles le seul remède paraissait en la main des officiers de jiolice. A été résolu de donner des copies de ce mémoire à Messieurs les députés pour le voir et y ajouter encore ce qui viendrait à leur connaissance, d'étudier les règlements de police et les sentences et arrêts intervenus sur iceux et chercher les remèdes.
Du i2 juin :
A été dit que. dans le faubourg Saint-Marceau, l'on avait fait un prêche luthérien le jour de Pentecôte en la maison du nommé Becquet, sous prétexte que c'est un traiteur, et que, sur l'avis que l'on eut qu'ils s'y voulaient assembler le lendemain, on travailla pour les en empêcher, et ils n'osèrent venir. L'on en doit informer.
A été proposé quel moyen on pourrait avoir pour empêcher les foires et marchés pendant les fêtes, d'autant qu'à la campagne il n'y a aucune fête exempte de ces désordres qui en attirent une grande suite d'autres.
A été parlé des grands désordres qui se commettent la vigile et le jour de Saint-Jean aux feux que l'on fait par les rues, et s'il y avait moyen de procurer que l'on fît en chaque paroisse un feu paroissial ; et pour cet effet on a distribué à Messieurs les députés les petits livres dressés à cette fin à Saint-Nicolas-du-Ghardonnet. Messieurs de la paroisse Saint-Paul ont rapporté que ce feu paroissial se fait le soir à l'issue de matines, devant la croix, en la grande place en la rue Saint- Antoine, devant les jésuites, où le clergé chante des hymnes, comme aussi à Saint-Etienne, et que cette cérémonie n'empêche pourtant pas les feux que font les particuliers devant leurs maisons, autour desquels l'on commet beaucoup d'indécences.
A été parlé d'un prêtre apostat marié et qui tient des écoliers en pension sur le fossé derrière l'hôtel de Gondé au faubourg Saint-Germain. M. le doyen de Rouen a promis de donner copie d'un arrêt du Parlement de Rouen et d'un autre du Parlement de Paris contre un prêtre de Nevers, et aussi un factum de cette matière.
... Sur la fin de l'assemblée, il fut parlé d'un long mémoire contenant les abus qui se commettent par le travail que font toutes sortes de gens contre la sanctification des dimanches et fêtes. L'affaire a été remise pour en parler à loisir.
Du 19 juin :
Le mémoire des contraventions à la sanctification des fêtes
fut lu. Diverses ouvertures furent faites : et on proposa de conférer avec quelques commissaires du Châtelet que Ton trouverait plus affectionnés à la gloire de Dieu et principalement de ceux qui auraient quitté leurs chargea.
Du lundi 3 juillet :
Sur la proposition du maitre d'école huguenot, apostat prêtre, demeurant au faubourg Saint-Germain, dont est parlé ci-devant, a été dit que le syndic des maîtres d'école peut agir contre lui par faute de lettres de maîtrise, ensuite de la sentence de l'official dudit Saint-Germain 1649, contre un huguenot.
A été rapporté que la nommée Chevalier, femme du nommé Delville, bannie par arrêt pour cinq ans, était de retour en cette ville, et qu'il y aurait moyen de la faire venir en certaine maison du faubourg Saint-Germain. A été résolu qu'il se fallait employer pour la faire prendre '...
Il est clair que ce comité central des sociétés paroissiales de cbarité ne relient pour lui que les affaires de quelque conséquence, celles qui exigent une démarche délicate ou un effort collectif. Les délégués ne lui transmettent que ce qu'ils ont choisi parmi les dénonciations apportées à l'une ou à l'autre des assemblées particulières. Nous sommes donc fixés sur un point. La^J^mj)agilLe,,djiJiiuntiSaicrfîiîiciU.-a déycloppé l'espionnage sacré dans la mesure môme où elle a pu organiser la charité. La distribution des auiuônes iie sert pas seulement à rendre plus accessible à la prédication catholique l'àmc^ des misérables que la souffrance tend à fermer. Elle ne fournit jjas seulement i|nnioyen d'imposer au pauvre un catéchisme en échange d'un morceau de pain. Llle pernici dliixsioucr partout des honimes et des femmes avides de surprendre tous les secrets, de découvrir les scandales cachés, de suivre à la piste tous les mal pensants. Et la cabale parvient ainsi à posséder une police spirituelle qui est autrement teriible que celle même (piorganisera un la Reynie. L'administration officielle ne
* Il s'agit ici d'une créature qui occupa souvent la Compagnie r. Annules, rifjue. 7 aortt
Cf. Annales, p. 8:i, 130 (li.-l'\ 1ii2, iî3:i). Cf. Lorel, Muse his/olOôii.
dispose que de professionnels qui ne cherchent dans ce métier qu'un gagne-pain. La Compagnie du Saint-Sacrement j\£ojj.r agenlsj[]^s^m^^ s doute finit par naître, et grandir l'amour de l'art, mais qui surtout aiment les âmes jusqu'à la férocité, qui, pour les sauver, ne reculent devant aucun mojpii ^t sanctifient par la pureté de leurs intentions ce que^s consciences simples nommeraient des vilenies. ' "^ ^^^