CHAPITRE Vil
Désordres de la Saint-Martin, de lEpiphanie et du carnaval. — Pour l'observation des fêtes. — Le carême. — La pornographie et le jeu. — Le Refuge. — La sainte vehme de la mora lité publique.
Le rêve de la Compagnie était de ramener l'ordre dans les esprits. Elle s'efforça d'abord de le rétablir dans la conduite visible des hommes. Elle détestait dans le mal qui s'étale un outrage public à Celui dont elle voulait fonder le règne définitif. Ayant assumé la charge de venger la divine Majesté, elle se croyait autorisée à user de tous les moyens, y compris la force, pour arriver plus vite à son but.
Les réjouissances du carnaval étaient une occasion à toutes les turpitudes. Elles n'avaient de rivales en obscénités que celles qui avaient lieu à la veille de la Saint- Martin et de l'Epiphanie. En réalité, elles duraient du jour des Rois jusqu'au mercredi des Cendres. Comme les abstinences de lavent et du carême étaient imposées beaucoup moins par les convictions que par des lois très sévères, la bête lâchée prenait, en janvier, toutes les revanches permises et surtout les autres. Les zélés ne pouvaient se résigner à cette victoire périodique et officiellement reconnue de la chair sur l'esprit.
Ces saturnales se compliquaient de superstitions gros-
sières. En certains lieux, à la fête des Rois, l'élu du gâteau, à peine tiré au sort et proclamé, prenait de la craie et, de sa main droite, dessinait des croix aux poutres et aux solives de la maison, et l'on pensait que ces croix avaient la vertu de chasser du logis, durant le reste de l'année, les diables et les sorciers. En bien des familles, le père mettait de l'encens sur le feu et un grand pain sur la table; puis, il se parfumait de l'odeur de cet encens, par les narines, par les oreilles et par les yeux; la femme, les enfants et les domestiques en faisaient autant ; et tous étaient convaincus que, pendant une année, ils « n'auraient aucun mal en leurs sens et en tous les membres par où ils auraient fait passer cette fumée mystérieuse >. Puis, un de la maison prenait les charbons encore ardents, et un autre le pain destiné à la cérémonie; et, derrière eux, tous les assistants, portant des flambeaux, suivaient en procession. Par là encore, la famine était conjurée et les sorciers désarmés. La veille de l'Epiphanie, on réservait des tisons et du bois du feu de ce jour comme le meilleur préservatif contre la peste ^ « J'en sais, écrit encore Deslions, à propos de la fête des Rois, qui disent que cette cérémonie est si sainte que, si vous mettez un charbon de feu sur la nappe ou sur la serviette qui enveloppe le gâteau, elle ne brûlera pas. - » Gomme ces excès se produisaient à des dates consacrées par l'Eglise, les hérétiques, qui les interdisaient formellement à leurs adhérents, en tiraient prétexte pour aggraver leurs accusations contre le catholicisme. Ils avaient le mauvais goût de se souvenir que, durant tout le moyen âge et au delà, prêtres et moines avaient mené la sarabande; et ils faisaient, disait-on, passer ces étranges coutumes comme dévotions romaines. D'excellents catholiques en frémissaient de honte. « Quand on prêche à Gharenton, écrit Deslions, et qu'on persuade
• Deslions, Trailés singuliers et nouveaux contre le Paganisme du Roy boit, m-12, 1670, p. 241, 242.
' Discours ecclésiastiques contre le Paganisme des Rois de la Fève et du Roy twit, in-12, 1604, p. 57.
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parlout aux huguenots que la fête du Roy boit est une des fêtes de l'F.^lise romaine, dont la discipline des Églises prétendues réformées fait un article de retranchement, véritablement, c'est pour lors que l'on agit et parle en hérétique. » Deslions avoue cependant qu'à la suite de ses Discours ecclésiastiques sur le ixiganismc du Roy boit, il a été blâmé et attaqué par des théologiens catholiques*. La Compagnie comprit, dès ses premiers jours^ qu'il n'y allait j)as seuiginent çlç lâ,.iMCâiiM.d!i.£êyMêx.infÛS.^^^ intérêts niême de l'Égalise-
En cette affaire, elle ne commença point par s'adresser au bras séculier. Elle avait sans doute des raisons de penser qu'il lui serait malaisé de le mettre en mouvement contre des traditions séculaires et passées, pour ainsi dire, dans le sang. Les autorités étaient volontiers complices du désordre. C'est pourquoi, ne pouvant faire mieux, dans les quartiers où demeuraient la plupart de ses membres, la cabale recourut à des procédés tout spirituels.
En 1633, pendant les trois jours gras, trois personnes allèrent communier de sa part dans l'église des jésuites de Saint-Louis-. Elle exhorta tous ses membres à en faire autant, mais en leur laissant la liberté de donner le bon exemple où ils voudraient. En 1635 et 1636, elle contribua à organiser, chez les Carmes des Billettes, ce que nous appelons aujourd'hui des concerts spirituels. Mais cette concurrence au carnaval eut si peu de succès qu'on dut y renoncer, en 1637, à cause des frais qu'elle entraînait. On se borna désormais à assurer, dans le plus grand nombre possible d'églises, des dévotions extraordinaires. Quelques curés, à l'instigation de la Compagnie, adoptèrent cette coutume. Les capucins du Marais y consacrèrent un soin parliculier, apjx'iant dans leur chapelhî des prédicateurs de grand talent dont la réputation attira de très nombreux auditeurs. Puis, l'on arrêta de faire,
' Traités singuliers et nouveaux, etc., préface et p. 139. * Au quartier Saiat-.\nloine, aujourd'hui église Saint-Paul.
pour les débauches de la Saint-Martin et des Rois, les mêmes <( réparations » qui avaient été entreprises pour celles du carnaval ^ C'est à ces efforts que se rattache la campagne de M. Olier dans le faubourg Saint-Germain, et ses motifs sont bien ceux de la Compagnie "^.
Ces désordres se prolongeaient jusque dans le Palais. Au Parlement, comme au Châtelet, on avait coutume, durant un des trois jours de carnaval, de plaider une cause plus ou moins fantaisiste, qu'on nommait la « cause grasse ». Quand c'était possible, on réservait pour ce jour-là un procès réel dont les détails étaient riches en gravelures; à défaut d'un procès de ce genre, on en inventait un fort ordurier. Tous les robins, en liesse, s'y donnaient rendez-vous. Les clercs eux-mêmes y couraient en foule et il n'était point rare que l'un d'eux fût le principal officiant de cette cérémonie grivoise. Elle avait été interdite, dans les premières années du règne de Louis Xin, par le président de Verdun. Mais elle n'avait point tardé à reparaître, aussi grossière et malpropre que jadis. A bien des reprises, la Compagnie fit solliciter les magistrats de mettre fin à ce scandale. Mais le royaume de Basoche était aisément tumultueux, et les magistrats avaient peur des quolibets. La Compagnie dut attendre jusqu'en 1660 les premiers résultats de ses démarches. Elle apprit, le 19 février de cette année, que le premier président Lamoignon, un confrère de la stricte observance, avait résolu d'abolir tout à fait la « cause grasse ». Lamoignon lui-même n'osa pas aller jusqu'au bout. 11 prétendit régler les excès de la cérémonie et se contenta de rappeler les intéressés à un peu plus de retenue. On ne l'écouta guère et la cause grasse resta très grasse jusqu'à sa totale disparition au milieu du xvni*-' siècle^.
' Annales, p. 17 6 (B.-F. 38, 39).
* Faillon. Vie de M. Olier, t. Il, p. 214.
LA CABAI.K DKS DÉVOTS 8
Par tous ces efforts, la Compagnie s'efforçait d'alléger d'un peu d'ordure la célébration des fêtes. Mais elle entendait que cette célébration fût imposée à tout le monde. En attendant l'époque où tous les Français seraient d'une même orthodoxie et d'une égale ferveur, elle voulait que tous fissent, à certaines dates, le même geste d'hommage à ce qu'ils tiendraient plus tard pour la vérité. Elle y songea dès ses débuts. Il lui parut que le peuple avait pris un peu trop l'habitude de traiter comme des jours ordinaires ceux que l'Église avait mis à part pour les sanctifier. Les Grands Jours de Poitiers lui fournirent une occasion de réagir avec solennité. Le 23 décembre 1634, un long arrêt fut prononcé contre tous les abus qui affligeaient les cœurs fidèles ; il faisait « inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque état, qualité et condition qu'elles soient, tant catholiques que de la religion réformée, de jurer et blasphémer le nom de Dieu, travailler les jours de dimanche et fêtes, et donner à boire et à manger es dit jours es hôtelleries et cabarets, pendant le service divin, sinon aux forains et passants, comme aussi de bailler à qui que ce soit à manger de la viande aux jours prohibés par l'Eglise ^ » La Compagnie se réservait de souligner en temps propice, et l'une après l'autre, chacune de ces interdictions.
Elle fut toujours préoccupée d'assurer le chômage des jours fériés. Tous ceux qui s'obstinaient à travailler ces jours-là, les libraires qui étalaient leurs livres sur le pont Neuf, les oiseleurs qui exposaient leur marchandise vivante à la Vallée de Misère, les barbiers qui accueillaient leurs clients, les artisans qui n'interrompaient point leur besogne quotidienne, tous ces donneurs de mauvais exemples n'avaient pas de pires ennemis que
' Fillcaii, Décisions c(it/ioli(it/es, p. 4(>.
les confrères toujours attentifs à surprendre les désordres et empressés à les dénoncer^. Pour aboutir à des résultats sérieux, il fallait organiser un espionnage très serré. On l'eut avec les compagnies paroissiales de charité. Dans chacune de ces sociétés, des hommes de zèle ardent étaient à l'affût de tous les délits ; ils étaient, à leur insu, les agents bénévoles de la cabale secrète dont les représentants recueillaient avec soin les faits dénoncés, en dressaient des mémoires documentés et les transmettaient aux commissaires du Chàtelet. Et, de temps en temps, l'on sollicitait et l'on obtenait une ordonnance qui renouvelait ou aggravait les précédentes, redoublait la ferveur des pieux « indicateurs » et réveillait l'attention de la police officielle.
C'est le carême qui préoccupait le plus la Compagnie. Elle réclamait aussi énergiquement le respect des abstinences commandées par l'Église que la proscription des orgies du carnaval. La première mesure, régulièrement réclamée et non moins régulièrement accordée, consistait à fermer toutes les boutiques qui auraient vendu les viandes illicites. Les bouchers ne manquaient pas de maugréer contre cette « morte saison » obligatoire. Ils étaient suspects de ne pas hésiter assez entre les prescriptions de la foi et les suggestions de l'intérêt et de procurer aux gourmands incorrigibles, derrière leurs volets clos, la marchandise interdite. Une surveillance active était nécessaire pour paralyser ce négoce. Les commissaires du Chàtelet en étaient chargés et ils donnaient des ordres sévères à tous leurs agents. Mais les confrères n'avaient pas en ceux-ci une confiance trop grande. Ils ouvraient l'œil, observaient les boutiques, « filaient » les gens d'un rigorisme notoirement insuffisant; et les dénonciations pleuvaient au bon endroit. Certain boucher en fit l'expérience en 1636. La Compagnie fit auprès des magistrats les plus instantes sollicitations et le président de Bailleul administra au mécréant une
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grosse amende destinée à lui ôter l'envie de recommencer et à servir à d'autres d'avertissements
Les réfractaires, gourmands ou esprits forts, s'ingéniaient pour esquiver une pénible abstinence. La plupart se glissaient à une des cinq boucheries de l'Hôtel-Dieu ^ où les malades avaient le droit, moyennant une dispense, d'acheter des aliments gras. La dispense était accordée parle clergé sur le vu d'un certificat médical. La Compagnie n'eut pas de peine à remarquer que beaucoup d'individus se permettaient de s'approvisionner à ce marché réservé sans être munis du papier nécessaire. Elle s'empressa de rappeler à qui de droit les défenses de l'Église et de la police S Mais elle savait que des règlements de ce genre sont bientôt lettre morte si des personnes vigilantes ne tiennent la main à leur application. Elle inscrivit dans ses « Résolutions » (25^ article) que, chaque année, deux mois avant le carême, on aviserait à toutes les mesures à prendre*.
Chassés de l'Hôtel-Dieu, les amateurs de viande défendue se portèrent vers d'autres boucheries. A Charenton, les protestants avaient le droit de vendre et d'acheter des aliments gras. Les « débauchés » et les « libertins », ainsi que s'exprime une ordonnance, devinrent aussitôt les clients d'un bourg si favorisé. Le scandale ne tarda pas à être insupportable. En 1658, on décida que les protestants devraient, comme tous les gens dispensés, se pourvoir aux boucheries de l'Hôtel-Dieu en présentant un certificat de leur profession; et le l*^"" mars 1659, en vue du carême qui allait s'ouvrir, le Parlement fit publier « défenses très expresses à tous bouchers, rôtisseurs, pâtissiers, cuisiniers, hôteliers, cabaretiers et tous autres, de
' Annales, p. 30, 30 b (B.-F. G2, 63).
- Félibien, Histoire de Paris (1725), t. H, p. 1467.
^ Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 356. Les bouchers privil^'giés devaient, en vertu dun arrôt du 2 mars 1575, tenir registre des noms et demeures des gens à qui ils vendaient de la viande.
quelque qualité et sous quelque prétexte que ce soit, de préparer, vendre et débiter aucunes chairs, volaille et gibier, à Charenton, à peine de 300 livres d'amende, de punition corporelle et de confiscation des viandes et des loyers d'une année des maisons où elles se vendent ou auront été vendues et consommées^ ». Les « libertins » et les « débauchés » se résignèrent à porter tous leurs soins sur la nourriture maigre et à la rendre aussi succulente que possible. Aussi, sur la fin du grand siècle, le carême était-il observé comme il ne l'avait jamais été.
La Compagnie ne pouvait limiter ses efforts à procurer la sanctification, ne fût-elle qu'extérieure, des jours mis à part par l'Église. Elle était un comité secret de moralité publique. Elle s'attaquait à toutes les formes du mal et en tous les temps.
Elle s'éleva très fort contre l'industrie pornographique qui semble avoir été assez florissante. Elle mit « quelque ordre pour empêcher les figures dissolues d'aimanachs et les tableaux déshonnêtes de la galerie du Palais et de la foire Saint-Germain ». Au Palais, les confrères magistrats étaient chez eux. Il leur fut aisé de prendre euxmêmes les mesures qu'ils jugeaient utiles. Au faubourg, la campagne fut menée, dès 1636, par des confrères dévoués. A partir de 1642, elle le fut parM.Olier. «Il allait souvent en personne à la foire Saint-Germain. Sa vertu lui donnait assez d'autorité pour en faire disparaître les tableaux, les sculptures et toutes les images qui blessaient l'honnêteté. Lorsqu'il ne pouvait s'y transporter lui-même, il se faisait suppléer par d'autres ecclésiastiques capables d'imposer; et si les premiers avis étaient inutiles, il réclamait le ministère des officiers de justice qui étaient toujours prêts à le seconder ^ ».
* Dclamairc, Trailé de la police, t. I. p. 389.
* Annales, p. 31 (B.-F. 04); Failloii, Vie de M. Olier, t. Il, p. 372.
Encouragée par ce succès, plus ou moins considérable, contre les images obscènes, la Compagnie aurait voulu faire plus et « mettre ordre à la liberté que se donnaient les libraires de vendre des livres abominables ». On présenta une plainte au procureur général; pour former un dossier contre jes coupables, quelques memliires cîeTa Compagnie achetèrent de ces livres. Mais leur requête eut peu de succès. On voudrait avoir, d'ailleurs, le catalogue des ouvrages dénoncés et constater si les confrères ne déféraient pas parfois à la justice de simples manifestations de pensée libre. Quoi qu'il en soit, cet effort fut renouvelé à plusieurs reprises et neut jamais beaucoup de résultat. « Le 26° de décembre 16o4, dit d'Argenson, on proposa dempêcher le débit de chansons déshonnètes et de sales vaudevilles que l'on imprimait à Troyes et que l'on vendait publiquement à Paris; on y travailla et on réussit en quelques rencontres, mais ces sortes de mauvais divertissements donnent si fort dans lesprit du peuple, qu'aussitôt qu'on manque de surveillants pour empêcher l'abus, le désir du gain y fait bientôt retomber de méchants imprimeurs, qui sans cela auraient des presses fort inutiles ^ »
La Compagnie avait l'œil, en même temps, sur tous les amuseurs publics. Le 24 mars 4 638, elle était en instance auprès des magistrats afin qu'ils réprimassent « l'insolence des bateleurs du pont Neuf. » Il y eut arrêt contre eux au commencement de 1639, et le bailli du Palais fut chargé de l'exécuter. Le résultat obtenu fut assez médiocre. A la même date, certains industriels curent l'idée d'établir des marionnettes qu'ils appelaient « spirituelles »; sous prétexte de dévotion apparente, ils tournaient la religion en ridicule. Plainte fut faite aux magistrats et les marionnettes disparurent 2. Cette même année, la Compagnie oblint que les boutiques de la foire Saint-Germain fussent fermées à une lu'ure raisonnable » :
* Aimales, p. 82 b (B.-F. 148).
' Auualrs: p. 'r2. i:\ (M. -F. 80. 8f).
c'était « pour empêcher les prodigieux désordres qui se commettaient durant la nuit dans plusieurs de ces boutiques ^ »
La passion du jeu sévissait partout. Pourtant Louis XIII avait renouvelé, dans son ordonnance du 15 janvier 1629, l'interdiction des brelans 2. A peine fondée, la Compagnie résolut d'assurer la rigoureuse application de cet édit. Elle avait des intelligences parmi les commissaires du Châtelet, dont l'un au moins, Jacques Autruy, était un confrère dévoué. Guidés par les avis du comité secret plus encore que par les découvertes de leurs propres agents, ces magistrats traquaient les assemblées dejeu et, de temps en temps, faisaient un exemple. Par sentence du 21 avril 1635, six hommes — les deux tenanciers d'un brelan et quatre joueurs surpris durant une perquisition — > furent condamnés « en dix mille livres d'amende chacun, applicable un tiers au dénonciateur et les autres tiers aux pauvres ». Sous la régence la lutte fut plus vive encore. La reine mère, à l'instigation d'Olier et de Vincent de Paul, l'appuya de toute son autorité. Elle envoyait souvent un exempt de ses gardes pour accompagner les officiers de police durant leurs visites. Elle voulait indiquer par là que tout se faisait par ordre exprès du roi. Le 20 novembre 1643, un nommé Maréchal fut condamné, comme récidiviste, « à être battu et fustigé nu de verges, au carrefour du Châtelet et devant la porte de la foire Saint- Germain, et en outre en 400 livres parisis d'amende. »
La Fronde favorisa tous les excès que la Compagn ie voulait supprimer. La bourrasque finie, on s'efforça de réagir contre tous les maux qui s'étaient développés; et
' Annales, p. 44 b (B.-F. 84). Ces menus détails ne sont pas intéressants seulement en eux-mêmes. Ils nous montrent qu'avant l'arrivée de M. Olier à Saint-Sulpice la Compagnie avait commencé la réforme de ce faubourg Saint-Germain qui passait alors pour la sentine de Paris. A lire les biographies de M. Olier, il semble cpi'avant lui personne n'ait rien fait dans ces quartiers. 11 faut se méfier de cette tendance à attribuer à un seul homme ce (lui a été l'œuvre de plusieurs.
' Delamarre. Traité de la police, t. ï. p. 450.
120 I-i CABALE DES DEVOTS
le 16 avril 1655, une nouvelle ordonnance fut affichée et publiée contre les académies de jeux de cartes et de billard. « Cette licence, y était-il dit, emporte avec soi la dépravation des bonnes mœurs, cause la ruine de plusieurs familles; «t aucuns, transportés de colère par la perte de leurs biens, se portent à des serments et blasphèmes exécrables* ». A cette date, la Compagnie organisait sa police paroissiale. Il semblait qu'elle dût rendre impossible l'industrie condamnée par les ordonnances royales, poursuivie par ses espions, frappée par les tribunaux compétents. Il lui fallut pourtant s'avouer impuissante. « Ces sortes de gens, dit d'Argenson en parlant des tenanciers de brelans, ont toujours trouvé de si puissants protecteurs parmi le grand monde que, de peur d'un plus grand désordre, on a cessé de se tourmenter pour remédier à celui-là ^ ». Les grands seigneurs de la cour s'imaginaient que, pour bien tenir leur rang, ils étaient obligés de se ruiner au jeu. Ils prenaient l'habitude des plus audacieuses friponneries; et le temps venait où La Bruyère pourrait écrire : « Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode, et qui le soulève davantage, que le grand jeu. Cela va du pair avec la crapule ^. »
La Compagnie ne se résigna pas trop vite à la défaite. Elle s'efforça de s'opposer à une importation qui menaçait d'aggraver le mal. L'on venait d'inventer, au delà des Alpes, le jeu dellocca. Les souverains pontifes Urbain VIII et Innocent X, avertis du désordre que ce jeu causait, le défendirent et chassèrent de Home les individus qui prétendaient en vivre. Quelques-uns se réfugièrent en France; quatre vinrent jusqu'à Paris et ouvrirent, en divers quartiers, plusieurs « académies ». La vogue fut soudaine et les ruines rapides. La Compagnie, qui avait renoncé à vaincre la passion de la cour et à supprimer le mauvais
* Delumarre, Traifé de la police, t. I. j). 4G0.
» ylîtnales, p. 31 (IJ.-F. 03).
' Les Caractères, chup. Xlli ; do la Mode.
exemple donné si haut, intervint aussitôt contre des industriels étrangers. Le Parlement rendit, le 14 octobre 1658, un arrêt qui interdisait ce jeu « à peine de prison et de 1 000 livres d'amende ». Il renouvela cette interdiction le 15 février 1659 et le 9 février 1660. Mais la bourgeoisie et la cour étaient déjà contaminées. Il y eut quelques arrêts de plus et pas un joueur de moins ^
Dans cette entreprise générale de moralisation publique, la Compagnie devait nécessairement porter son attention sur les malheureuses filles dont la débauche était le gagne-pain. Elle commença par procurer à celles qui marquaient quelques bons sentiments les secours indispensables pour sortir de leur abjection. Le résultat le plus clair de cette pratique fut d'épuiser souvent le coffret des aumônes ; et les créatures assistées retombaient aussitôt dans la vie dont on voulait les retirer. Dès 1637, on comprit qu'il ne suffisait pas de distribuer des sommes même abondantes et qu'il importait d'enlever les repenties à un milieu qui les ressaisissait toujours. On parla de créer pour elles une maison de retraite. Une commission, composée de deux ecclésiastiques et de trois laïques, fut nommée pour étudier la question. Elle s'aboucha avec des magistrats; elle réunit quelques fonds; elle obtint, par écrit, des promesses de contributions sérieuses pour le cas où l'établissement projeté réussirait. Des dames de piété s'intéressèrent à l'œuvre et s'engagèrent à fournir 3 000 francs de rente. Mais l'affaire traîna en longueur; « elle fut désirée, ménagée et discutée, dit d'Argenson, depuis Tannée 1637 jusqu'en 16i3 ». A cette date, on renonça à la réaliser : « On ne put convenir de la forme ni du gouvernement qu'on lui donnerait, et la divine Providence ne permit pas que ce dessein s'accomplit lors.
* Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 4G0-463.
Il était réservé pour un autre temps * ». C'est seulement en 106îi que M'"'^ de Miramion devait fonder le « Refuge », près de la Pitié; et aucune des personnes qui avaient eu l'idée de cette maison et qui s'en étaient occupées si longtemps n'eut part à sa réalisation 2.
La Compagnie ne renonça point, pour cela, au relèvement des filles tombées. C'était un article de son programme ; elle le laissa subsister. Elle semble, pourtant, du moins à Paris, avoir abandonné cette œuvre au soin des particuliers. Son principal souci fut de recommander à ceux qui Fentreprenaient une prudence extrême afin de ne point prêter à la calomnie. Elle renouvela son règlement sur ce sujet et ordonna que tout confrère, qui se chargerait de visiter une personne suspecte, « prendrait un compagnon afin d'avoir toujours un témoin de sa conduite'' ». Elle-même se réserva des efforts d'une portée plus générale et s'efforça d'organiser avec vigueur la répression de la débauche.
Il y avait, d'abord, à se concerter avec les magistrats et à obtenir d'eux le maximum d'intervention efficace. Certains confrères s'y entendaient à merveille. M. Olier, par exemple, eut dans le bailli de Saint-Germain un collaborateur prêt à tous les coups de force. Les policiers bénévoles que le curé avait mis au travail s'enquéraiçnt des mœurs de quiconque s'installait sur la paroisse; et, sur leurs dénonciations, le bailli s'empressait d'agir. 11 paraît bien qu'il jugeait inutile une information i)lus ample et selon les règles. Sa praliiiue, telle ({ue la raconte un témoin, membrede la Gompagnif^ du S;iini-S.i( tcmiumiI. était très simple et très cxpéditive :
Lorsqu'on savait qu'il élait venu (|uolqu'inio do ces créatures, ...j'('('ri\;iis. fl;ms un Ijillcl (luc )'(mi\ oyjiis à jNI. le luiilli. le nom.
' Annales, \). '.'>'.} (W.-l''. Ib, 70). En dcccinhrc io;)!, la proposilion r(î\ inl (l«Maiit la Compagnie, nuiis n'eul aucune suite {Annales, i*. (VJ, B.-F. 12;i).
- Cf. Faillon. Vie de M. Olier, l. II, p. 103.
^ Annales, p. 07 h (B.-F. 12:1).
la maison et la chambre de cette misérable; et dès le lendemain de bon matin, il allait s'en saisir, et l'emmenait en chemise, avec une seule cotte et en pantoufles, dans ses prisons, donnant en proie à ses sbires tout ce qu'elle avait dans sa chambre... Comme il ne pouvait la châtier que par une prison de quinze jours au pain et à l'eau, au moins il mettait ainsi la personne hors d'état de faire du mal, jusqu'à ce qu'elle se fût remise en équipage : ce qui allait loin, et l'empêchait d'ailleurs de revenir sur notre paroisse, aussi bien que celles qui en entendaient parler, et qui craignaient un pareil traitement*.
Avec ces procédés sommaires, les cachots pouvaient se remplir aisément. On en fit l'expérience dans la paroisse Saint-Paul. La Compagnie de charité qui y fonctionnait dut louer une chambre proche de la prison SaintEloy « parce que celle-ci ne suffisait pas^ ». A la date du 13 mars 1656, cinq personnes y étaient ainsi détenues sans information ni jugement, et on leur faisait faire le jubilé. Les complaisances de certains officiers de police ne se bornaient pas d'ailleurs à des arrestations un peu promptes, mais qu'une sentence de justice aurait bientôt régularisées. Le 12 juin 1656, le comité central des sociétés paroissiales de charité était réuni. Il fut instruit d'un fait qui lui parut tout naturel :
A été rapporté que MM. de Saint-Paul ont parole de M. le lieutenant civil qu'il agréera toutes les captures qu'ils feront de femmes et de filles de mauvaise vie, qu'ils en ont depuis quelque temps arrêté six qu'ils tiennent enfermées dans la prison de Saint-Eloy sans écrou ; qu'ils préviennent MM. du Parlement lorsqu'ils visiteront les prisons; mais comme cette détention ne pourra pas durer longtemps, ils demandent ce que l'on peut faire de ces personnes qui ne se veulent point convertir ^
Si l'on l'eut laissée faire, la Compagnie du Saint-Sacrement aurait créé une sainte-vehme de la moralité
' Du Ferrier, Mémoires, p. 239, 240.
- Voir, aux dates indiquées, le petit manuscrit de l'Arsenal, Assemblées pour les pauvres de Paris, dont nous avons longuement parlé.
"^ Ces pratiques n'étaient point particulières à Paris. On verra plus loin (p. 254) un cas emprunté aux Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble. Voici une page de la Vie de M. de la Coste
12i LA CABALE DES DEVOTS
publique dont les tribunaux invisibles et les prisons ignorées auraient singulièrement complété l'œuvre de la police régulière et des magistrats officiels.
par Rufïi, qui révèle certainement, sans le dire, un exploit de la Compagnie d'Aix : « La haine que M. de la Geste avait contre ce péché était si grande qu'il ne laissait passer aucune occasion sans faire quelque fruit. Ayant un jour appris qu'un gentilhomme d'Aix. déjà beaucoup avancé dans l'âge, tenait en sa maison, h pot et à feu, une femme de mauvaise vie, au grand scandale de sa famille et de toute la ville, et qu'il en avait eu même des enfants, quoique plusieurs personnes de condition, qui s'étaient mêlées de mettre remède à ce désordre, n'eussent pu rien avancer, Dieu bénit toutefois son zèle en sorte qu'il en vint à bout ; car, ayant épié l'occasion que ce gentilhomme était absent, il entra dans cette maison, et i)ar son adresse il en relira cette femme, qu'il enferma dans les Repenties; mais ce fut si secrètement, et avec tant de prudence, que ce gentilhomme étant de retour ne put jamais savoir ce qu'était devenue cette femme, quelque soin qu'il eût pris pour le savoir. » (p. 84). Le 16 décembre 1666, le l'arlement de Provence, à propos d'une « nommée Barrette, veuve d'Arles, ayant été menée au refuge d'Arles par le sieur de Montfort et autres personnes dévotes, sous prétexte de son impudicité et inconlinence. sans autorité de justice », condamne et interdit ces pratiques; il rappelle que semblable interdiction avait été faite en 1640 à propos du refuge d Aix {Arrêts notables de la Cour de Parlement de Provence,... recueillis par Hyacinthe de Boniface, Paris, 1670. B» partie, p. 76).