PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Ce livre résume toute une vie de muets chagrins et de pénible exaltation. Dès son enfance, madame Henriette Stovve a eu devant elle les scènes de tyrannie, de misère et de cruauté, qui sont la conséquence naturelle de l’esclavage. Tourmentée d’un idéal amour de la justice, comme le plus grand nombre des esprits supérieurs, elle marchait sans cesse entre la pitié, l’horreur et l’indignation. 'Mais ses douloureux sentiments restaient enfermés dans son âme, nul ne voyait errer autour d’elle ces funèbres compagnes. Bien longtemps elle a pu dire, en parlant des persécuteurs de la race noire, comme le poète aveugle en parlant des pirates :
J’ai fait taire mon cœur, qui voulait les confondre;
Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre;
Us n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main
J’ai retenu le Dieu courroucé dans mon sein.
Mais quand on possède le talent d’exprimer ses opinions, se^ tristesses, ses colères, elles s’ouvrent tôt ou tard un passage. La muse n’aime pas le silence, et elle
éclate en imprécations d’autant plus terribles, qu’elle a dû comprimer plus longtemps ses transports. La Cabane de l’oncle Tom est une de ces foudroyantes malédictions lancées contre les oppresseurs, que répètent les mille échos de l’histoire. Il y a dans cet ouvrage tout le courroux et toute l’amertume concentrée de Tacite ; mais on y remarque aussi toute l’élévation chrétienne. Emportée par sa charitable indignation, madame Stowe s’élance jusqu’à Dieu, et le somme de mettre un terme au triomphe du mal. D’où vient sa longanimité en face du crime? Pourquoi laisse-t-il accomplir tant de violences, de perfidies, de cruautés, d’actes monstrueux ? Ah ! que n’a-t-elle un jour, un seul jour sa puissance !
Un coup d’œil jeté sur la vie de madame Stowe expliquera sa haine enthousiaste de l’esclavage et ses appels réitérés à la justice du maître souverain.
Elle est née vers 1812, à Lichfield, dans la Nouvelle- Angleterre. Sa famille, les Beccher, se compose de onze personnes, dont six prédicateurs et ministres du saint Evangile : l’auteur de VOncle Tom complète le nombre apostolique de douze. Chaque individu de ce groupe a quelque chose de distingué, de supérieur au commun des hommes. Ce sont des natures énergiques, actives, désintéressées, convaincues, opiniâtres et vaillantes, des confesseurs de la foi toujours prêts à saisir le glaive de Saint-Pierre. Dans un autre temps, dans un autre pays, les Beccher eussent levé l’étendard du Christ, et fussent partis pour la Terre-Sainte, l’emblème de la rédemption sur la poitrine. Aussi les voit-on sans cesse au fort des mêlées théologiques, combattant et argumentant avec un infatigable zèle. Une des sœurs de
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madame Stowe, miss Catherine Beecher a publié des contes ou romans, l’un desquels porte ce titre original ; Vérité plus étrange que la fiction. Jusqu’en ces derniers temps, c’était l’écrivain, l’esprit supérieur de la famille. Elle jouissait aux États-Unis d’une assez grande renommée^
Les deux sœurs étaient encore très-jeunes, quand les talents de leur père, docteur en théologie, le firent appeler dans la ville de Boston. Voulant se livrer à l'enseignement, la future] madame Stowe acquit nonseulement toutes les connaissances qu’on exige des institutrices, mais aborda des études réservées d’ordinaire aux hommes. Elles développèrent la force naturelle de son intelligence, lui permirent d’atteindre les hautes régions où plane son esprit, comme l'attestent maintes pages de l'Oncle Tom, pleines d’une virile grandeur. Catherine ayant fondé une école bientôt florissante, ce fut pour sa sœur une occasion de s’exercer, avant l’âge ordinaire, aux travaux apostoliques de l’éducation. Cette œuvre méritoire l’occupa jusqu’à sa vingtième année.
Sur ces entrefaites, un vaste projet formé par une portion de l’église presbytérienne qu’on nomme l’École nouvelle, exigea que le docteur Lyman Beecher transportât son domicile dans l’ouest, à Cincinnati, On venait d’y fonder le Séminaire théologique et UtUraire. Le plan de l’institution était original et bien conçu. On voulait y préparer pour le sacerdoce des jeunes gens de toutes les conditions, riches ou pauvres, et l’on avait imaginé d’établir une grande exploitation rurale, où les néophytes passeraient tour à tour des travaux de l’es-
prit à ceux du corps, et des travaux du corps à ceux de l’esprit : les catéchumènes sans fortune pourraient ainsi payer leur entretien par leur activité dans les champs. C’était un excellent moyen de former des missionnaires vigoureux, pour l’intérieur du pays et pour les régions lointaines, de leur communiquer la science qui éclaire, et la force matérielle, la patiente résolution, qui supportent courageusement les fatigues, bravent les périls, ne se laissent point décourager parles obstacles. On choisit d’habiles professeurs, et, en 1832, le père de madame Stowe vint prendre la direction de rétablissement. On l’avait jugé seul capable de diriger une entreprise de cette nature, destinée à faire voir qu’on peut unir l’éducation pratique et l’éducation savante. Nul en effet ne semblait mieux organisé pour remplir celle lâche, mieux préparé à cette mission par l'expérience, car il avait longtemps vécu du travail de ses mains, et baigné la terre de ses sueurs. Fils d’un forgeron de la Nouvelle-Angleterre, ses parents lui -avaient fait apprendre le même état; pendant bien des années, il avait battu le fer sur l’enclume et assourdi les voisins du bruit de son marteau. Il ne l’avait abandonné qu’à un âge mûr, pour aller étudier au collège de Yale, dans la ville de Newhaven. Dix ans après, son talent de prédicateur tournait déjà vers lui l’attention publique. Six sermons sur la tempérance, qu’il fit im- ■ primer, le rendirent célèbre dans tous les Etats de l’Union Américaine, et portèrent même son nom jusqu’en Europe ; car plusieurs éditions de ce petit livre parurent en Angleterre, et furent suivies de plusieurs traductions sur le continent. Çeux qui connaissent l’au-
leur, le peignent comme un homme ferme, un peu raide, actif, sagace et moqueur, un vrai soldat de l’Église militante *. Lorsqu’il réfute les ennemis du christianisme ou de sa doctrine particulière, il semble encore manier les instruments de la forge et marleller, tenailler leurs objections d’un bras inflexible.
Le voilà donc étab^ avec ses filles à Cincinnati, où elles ouvrent une école, pendant qu'il dirige le séminaire. Celle ville est située sur le bord septentrional de l’Ohio. La chaîne de hauteurs qui encadrent la rivière et commencent plusieurs centaines de milles au-dessus, forment en cet endroit un grand bassin, échancré par un vallon et entrecoupé de nombreuses ravines. Cincinnati, maintenant peuplé de cent vingt mille âmes, ne renfermait alors que quarante mille habitants, et elle doit en partie son développement rapide à son commerce avec les Étals à esclaves. La haute colline, dont le sommet, actuellement couronné d’un observatoire, domine la ville du côté de l’est, s’étend vers le même point cardinal et vers le nord en long plateau. C’est là que se trouvent situés les bâtiments du séminaire. Tout auprès, sur la grande route, quelques maisons de brique, d’un aspect comfortable, environnées de jardins aux pelouses verdoyantes et à demi cachée.»» dans le feuillage des platanes, des magnolias, des rosiers, des chèvrefeuilles et des clématites, charment les regards du promeneur. Elles étaient habitées par M. Lyman et par les professeurs, qui l’aidaient dans sa lâche. Quel-
* J’emprunte ces détails et les suivants à un article de mon ami Birnoy, un des meilleurs écrivains de l’Amérique septentrionale»
ques résidences plus somptueuses se groupent alentour : elles appartiennent à des banquiers, des marchands, des hommes riclies. Tontes ces demeures réunies forment le petit village de Wallnut, un des plus gracieux hameaux situés près de Cincinnati.
Le séminaire pratique eut d’abord un grand succès. Le nombre et la réputation des professeurs y attirèrent des élèves de tous les États de l’Union. Et ce n’étaient pas des écoliers maladifs, débilités par un excès d’attentions et de soins, mais de vigoureux, d’intelligents disciples, qui, brûlant presque tous d’étendre par leurs conquêtes l’empire du Christ, s’armaient de courage, de science et de forces pour leurs futures expéditions. Us semblaient descendre des apôtres, des premiers confesseurs. Quelques-uns étaient déjà capables de prêcher les multitudes; Théodore Weld possédait même une célébrité naissante, comme orateur de la chaire. L’institution, qui les préparait aux luttes de la foi, semblait destinée à devenir Torgjueil, l’appui et l’espérance de l’Église presbytérienne. Mais sa prospérité ne dura pas : une cause funeste vint miner par la base cette maison du Seigneur, où l’on voyait renaître les temps de la primitive Église.
En 1833, un congrès pour l’abolition de l’esclavage eut lieu à Philadelphie : le président de l’assemblée, M. Arthur Tapan, comptait parmi les plus généreux donateurs du Séminaire pratique. 11 envoya des exemplaires de son discours aux étudiants, qui le lurent d’abord avec une assez grande froideur. C’était en effet une question toute nouvelle. La révolution de juillet 1830, l’ardeur avec laquelle on poursuivait en Angleterre la
réforme électorale et rabolilion de l’esclavage aux colonies, les amendes, les emprisonnements infligés par les tribunaux américains à ceux qui avaient osé blâmer la prolongation de la traite sous le pavillon fédéral, venaient seulementde tourner l’atlention des nobles cœurs et des esprits d’élite vers les maux, les inconvénients sans nombre de l’e^avage. Depuis quelques années seulement, une société essayait de former sur les côtes de l’Afrique des colonies de noirs émancipés. Elle était soutenue par d’intelligents propriétaires d’esclaves, qui redoutaient l’influence que pourrait exercer sur leur bétail humain le voisinage des nègres libres; des hommes de bonne volonté, mais peu au fait de la question, la protégeaient aussi : voulant agir contre l’esclavage d’une manière ou d’une autre, pour obéir aux suggestions de leur conscience, ils avaient choisi ce moyen puéril, inefficace, dont la ruse et la terreur des maîtres d’esclaves se servait pour dénaturer le problème et fourvoyer l’atlenlion publique. La grande masse du peuple anglo-américain se préoccupait fort peu, au surplus, de ce grand débat.
Telle était la disposition des esprits, lorsque le discours de M. Tapan arriva au séminaire. Il eut quelque peine à tirer les élèves d’une indilTérence, que partageait presque toute la nation. Mais la justice a des accents qui pénètrent dans les cœurs avec une force irrésistible; elle peut rester méconnue, sans interprètes et sans défenseurs, durant des siècles. Seulement, une fois qu’elle obtient l’attention des hommes, qu’elle a des auditeurs et des apôtres, si faible que soit leur nombre, elle gagne tous les jours du terrain, elle avance sans jamais recu-
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1er, elle ne laisse ni trêve ni repos à ses adversaires : il lui faut la victoire, il lui faut la puissance; il faut que scs lois sacrées s’incarnent dans les faits, pour le bon> heur et la gloire de notre espèce. Ceux même qui ont d’abord fermé volontairement les yeux, sont contraints, a la longue, d’en reconnaîti-e la vérité, d’en proclamer les avantages et le sublime caraetm'e.
Les paroles du précoce abolitiomste Grent donc peu à peu leur ciïeU Au bout de quelques semaines, tous les étudiants se préoccupaient des funestes conséquences de la servitude pour le maître et pour l’esclave. Un grand nombre d’entre eux avaient voyagé dans les États de l’Union, où une partie de la race humaine est traitée comme une marchandise insensible; d’autres y avaient reçu leur première éducation. Ils avaient vu de près la hideuse réalité de l’esclavage et leur mémoire était pleine de funèbres anecdote.*:. Ils racontèrent ces histoires avec une tragique émotion. A peine quelques élèves formulèrent-ils un petit nombre d’arguments, qui paraissaient favorables au maintien de l’usage; tous furent bientôt d’accord ; mais les récits n’en continuèrent pas moinsdejour en jour, de semaine en semaine. L’exaltation alla croissant : ce qui n’était d’abord que de i’intérct, de la pitié, un tranquille amour de la justice, devint un chaleureux enthousiasme. Les élèves possesseurs d’esclaves les affranchirent immédiatement: tous les missionnaires futurs prirent la sage résolution de ne pas aller chercher des plages lointaines, pour y porter la lumière de l’Évangile, puisque leur patrie elle-même renfermait encore tant de païens, plongés dans les ténèbres de l’erreur. Quelques-uns suspendirent leurs
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études, convoquèrent les noirs dans les églises de la ville, afin de leur annoncer la Bonne Nouvelle; d’autres ouvrirent pour les enfants de la race maudite des écoles de jour, et des écoles de soir pour les adolescents; un certain nombre formèrent des sociétés de secours en faveur des nègres ou établirent des hospices destinés à recevoir les orphelins, les enfants abandonnés. Une dernière catégorie dénoncèrent au public les maux, les atrocités de l’esclavage ou aidèrent les noirs fugitifs à gagner le Canada. C’était un mouvement sublime, comme tous ceux qu’enfantent de nobles convictions. Chacun des jeunes apôtres sentait battre dans son cœur l’héroïsme des martyrs et le saint amour de l’humanité.
M. Lyman Beecher et les professeurs avaient d’abord encouragé ce noble zèle ; mais quand ils virent toutes les éludes négligées pour les discussions sur l’esclavage, pour les tentatives en faveur des noirs, ils trouvèrent que la charité des catéchumènes les emportait au delà des bornes et voulurent en modérer les élans. Mais ils s’y prenaient trop lard : la fouguedes néophytes ne se laissa point arrêter par leur prudence. Les commerçants de la ville s’alarmèrent: les possesseurs de manufactures craignirent de n’avoir plus de commandes pour les provinces méridionales. L’inquiétude et l’esprit de routine exigèrent que l’on étouffât les controverses, que l’on apaisât l’effervescence. Des propriétaires d’esclaves arrivèrent tout exprès du Kentucky, afin d’exciter la populace à commettre des violences. Pendant plusieurs semaines, les bâtiments du collège, la mais’on du docteur. Beecher et celles des professeurs coururent le risque d’être livrées aux flammes par la canaille, soutien natu-
rel (le l’iniquité, de la bassesse et de l’ignorance, dans tous les pays du monde. Qu’on se représente ce que dut ' souffrir, pendant ces jours d épreuve, une femme d’élite comme mademoiselle Henriette Beeclier, pleine d’imagination, de sensibilité, d’élévation et de délicatesse !
La commune fut obligée d’intervenir : elle apaisa la fureur de l’inepte multitude, en prohibant toute espèce de discussion sur les noirs dans le séminaire. Pour répondre à cette défense, les étudiants se retirèrent en masse: l’institution florissante, qui avait vu des centaines d’élèves se presser autour de ses chaires, en garda seulement une poignée : ce n’était plus qu’une ruine et une solitude. Le docteur Beecher et le professeur Slowe ne l’abandonnèrent pas néanmoins: ils luttèrent dix-sept ans contre la mauvaise fortune, essayant toujours, mais en vain, de rendre au séminaire son ancienne prospérité.
Ce fut dans les commencements de cette lutte infructueuse que le professeur Stowe épousa mademoiselle Henriette Beecher: il faisait un cours de littérature biblique et passait pour un des savants les plus distingués de l’Union, dans le domaine de la théologie et de l’histoire ecclésiastique. Après avoir pris scs degrés avec distinction aucollégeBowdoin, Etatdu Maine, et avoir reçu l'ordination à Andover, il était devenu professeur du collège deDartmouth, New-Hampshire, d’oùon l’avait appelé au séminaire pratique. Avec ce docte et grave époux, madame Henriette Stowe goûta le tranquille bonheur que le mariage procure à des âmes nobles, sérieuses et aimantes. Elle mit au monde de nombreux enfants, dont cinq vivent encore : son ouvrage montre combien le sen-
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timent maternel lui a fait éprouver de joies sereines, de tendres inquiétudes et de poignantes douleurs. Jamais on n’a mieux peint la grâce, le charme et la naïveté de l’enfance ; jamais on n’a mieux exprimé les angoisses, l’affection et l’héroïsme des mères. C’est là une des causes du succès que le livre a obtenu, car les sympathies de toutes les femmes lui sont acquises d’avance ; ces tableaux si dramatiques et si naturels les émèuvent jusqu’au fond du cœur.
Les soins qu’exigeait la petite famille de madame Stowe absorbaient une grande partie de ses journées. Elle laissait donc administrer sa maison par une amie, une de ses alliées, dit-on, qui lui a peut-être fourni le type de miss Ophélia. Le temps que la mère avait de libre, elle l’employait à écrire des articles, des contes et nouvelles, pour les revues et feuilles quotidiennes. On y remarque un sentiment moral très-élevé, une assez grande poésie de style, une observation de l’homme et et de la naturepousséejusqu’auxmoindres détails, mais une extrême maladresse de composition, des longueurs sans fin et un manque d’intérêt qui n’en facilite pas la lecture. Ce n’étaient que des préludes ; ils servaient à former le talent de madame Stowe, à lui apprendre par quelles routes sinueuses l’esprit doit cheminer pour atteindre son but, cardans la littérature et les beaux arts, la ligne droite n’est pas toujours la plus courte : il y a même une foule de circonstances où on ne peut la suivre, sous peine de rester embourbé dans des fondrières. Quelques-uns des premiers contes publiés par madame Stowe ont été réunis dans le volume intitulé: The May-Flower, la Fleur de Mai, volume récemment traduit en France.
Toute cette vie d’occupations intimes et de travaux poétiques aurait été pouc la jeune femme une existence de paix et de bonheur, si la question de l’esclavage n’était sans cesse venue, comme un esprit malfaisant» troubler son repos, émouvoir son cœur, cl assombrir la petite maison deWallnut. Elle voyait son père, son mari, attristés par la persécution, elle voyait le séminaire pratique dépérir inalgré leurs efforts, et, pour surcroît de douleur, les scènes les plus navrantes se passaient chaque jour sous ses yeux. Cincinnati était la principale arène, où luttaient les champions de l’esclavage et ceux de la liberté: de 1835 à 1842, de terribles, de sanglants combats s’y livrèrent. Peu de mois s’écoulaient sans qu’un événement tragique remplît la ville d’inquiétude, d’angoisse et d’effroi. C’était une presse abolilioniste que l’on détruisait, un nègre libre que des voleurs d’esclaves réduisaient en servitude, une maison démolie, une boutique pillée par la canaille, une discussion publique sur les droits et le sort de la race africaine, un procès où un affranchi plaidait devant les tribunaux pour le maintien de son indépendance, une évasion de malheureuses créatures fuyant la tyrannie de leur maître, une école de noirs rasée, une attaque violente dirigée contre le quartier qu’ils habitent, ou un de ces parias, jeté en prison avec sa femme et ses enfants, et, sous l’influence de son désespoir, les tuant de ses propres mains, seule manière efficace d’empêcher qu’on ne les transportât dans le sud, dans cet enfer de la population exotique. L’imprimerie abolilioniste, fondée en t833, par M. James Birney, et dirigée depuis par M. Bayley, l’intelligent éditeur de l'Ère mtiomle,
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feuille quotidienne où parut d’abord la Cabane de l'Oncle l'om, fut détruite cinq fois. La plèbe ayant traite de la même manière les habitations de quelques noirs, le moire les dispersa, vers minuit, en leur tenant ce discours moral et chrétien : « Allons, mes enfants, rentrez chez vous: c’en est assez pour aujourd’hui. » Une de ces brutales émeutes réclame une mention particulière, ses victimes ayant excité au plus haut point la commisération de madame Slowe. En 1840, les traqueurs d’esclaves, soutenus par la foule, et stimulés par des négociants, par des hommes politiques, assaillirent en armes le quartier des noirs. Plusieurs maisons furent renversées à coups de canon. Pendant quelques jours, la vil’e entière offrit un spectacle de désordre: le crime et la violence y régnèrent sans partage. Les nègres qui essayaient de défendre leurs logis et leurs biens, furent tués impitoyablement, et leurs corps mutilés jonchèrent les rues; on ne respecta point la pudeur des femmes, parce que ces femmes n’étaient pas de couleur blanche; plusieurs d’entre elles moururent à la suite de ces infâmes traitements, comme celle que les Hébreux vengèrent en exterminant la tribu de Benjamin. Des maisons devinrent la proie des flammes. On saisit presque tous les noirs, sans distinction de sexe ni d’âge, et on les vendit, quoiqu’ils fussent libres. Du sommet de la colline où demeurait madame Stowe, elle entendait les cris des victimes, les vociférations des oppresseurs, le bruit de la fusillade et le grondement du canon ; elle voyait l’incendie envelopper les habitations de la race proscrite. Comme la femme du sénateur, elle abrita plus d’un fugitif; elle les consola de son mieux et mêla ses
pleurs avec les larmes que tant d’injustices, de cruautés, leur faisaient répandre. Quand la rage de la populace fut calmée, le peu de noirs demeurés vivants se rassemblèrent avec ce qu’ils avaient pu sauver du pillage, et se mirent en route pour le Canada. Ils passèrent devant la maison de madame Stowe. Quelques-uns étaient dans des charrettes, d’autres allaient à pied, portant leurs ustensiles de ménage ; certaines mères conduisaient par la main leurs enfants ; plusieurs marchaient en allaitant leurs nourrissons, condamnés si jeunes à errer sur les chemins, et, le souvenir de leurs maris tués ou réduits en esclavage les poursuivant comme une torture, baignaient de leurs pleurs les figures souriantes et ingénues des pauvres orphelins.
Cette route, qui passait à quelques pieds de la maison où demeurait madame Stowe, et qui traverse les collines de Wallnut, forme d’ailleurs unedes voies principales que suivait la ligne souterraine, expression désignant une société de quakers et d’autres abolitionistes : leurs maisons, échelonnées depuis les bords de l’Ohio jusqu’aux lacs du Canada, mettaient en sûreté pendant le jour les esclaves fugitifs; des intervalles de dix, quinze et vingt milles les séparaient La nuit, on conduisait les noirs à cheval ou dans des voitures couvertes, de station en station. Leurs généreux protecteurs ne les abandonnaient que quand leurs pieds touchaient un sol libre, quand la bannière anglaise flottait audessus de leurs têtes comme un emblème de justice et d’humanité, quand l’artillerie de l’empire britannique
< Trois milles font une lieue.
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pouvait les défendre contre leurs persécuteurs. La première station, au nord de Cincinnati, se trouvait peu éloignée de Mill-Creeko\i la Baie du Moulin ; c'était là que demeurait le pieux et vaillant John Vanzandt, qui figure dans le neuvième chapitre do l'Oncle Tom, sous le nom de John van Trompe. Plus d’une fois, le sommeil de madame Stowe fut interrompu par le bruit des véhicules libérateurs, qui roulaient précipitamment du côté de l’étoile polaire, et aussi par les chevaux des constables, des chasseurs d’esclaves, qui galopaient à leur poursuite. Le brave John attelait toujours sans se faire prier, et les traqueurs d’hommes n’étaient pas souvent assez prompts, assez adroits pour le rejoindre. 11 dort maintenant dans l’obscur tombeau des martyrs, qui se sacrifient loin des regards, au fond de«quelque province solitaire. Cette organisation athlétique, dont parle madame Stowe , fut épuisée par le manque de sommeil, la fatigue, l’inclémence des saisons, par la douleur et l’anxiété; son courage .succximba sous l’acharnement de la persécution. Plusieurs propriétaires, qui avaient perdu leurs esclaves par suite de sa connivence, le citèrent devant les tribunaux, demandèrent qu’il leur fût alloué des dommages et intérêts ; de nombreuses condamnations frappèrent l’héroïque Vanzandt ; on finit par lui enlever sa ferme, par le dépouiller de tous ses biens. Il ne lui resta plus qu’à s’écrier comme le prophète : « Dieu me les avait donnés. Dieu me les a ôtés ; que son saint nom soit béni ! » ■ Pendant son long séjour sur la frontière des États à esclaves, madame Stowe y fit plusieurs excursions. Elle vit de ses propres yeux tous les maux de la servi-
ludc : les maîtres abrutis par l’orgueil, l’intempérance, la fainéantise, la luxure et la cruauté; les noirs et les mulâtres avilis, hébétés par l’ignorance, l’excès du travail, les humiliations, l’impossibilité de suivre les penchants de leur cœur, les mauvais traitements et une perpétuelle inquiétude. Elle eut sans doute aussi l’occasion d’observer les types plus nobles, plus consolants de M. Wilson, le manufacturier, de madame Shelby et de son fils George, de Saint-Clarc et d’Éva. Ils lui montraient que la race humaine n’est jamais assez dépravée dans son ensemble pour bannir tout espoir de régénération. Chaque pays, chaque siècle a ses héros, ses martyrs, ses sages et ses grands hommes, qui sauvent l’honneur de notre espèce, sont de vivantes protestations contre le mal, et bravant l’infortune, le mépris, la douleur et la mort, rappellent aux masses aveugles que la justice est le chemin du bonheur, que les peuples corrompus sont toujours des peuples misérables.
Ce fut aussi durant ce long séjour que madame Stowe roula dans sa tête le projet de dénoncer au monde, par un livre vengeur, les iniquités de la race angio-américaine. Elle sentait que, grâce à l’art d’écrire, grâce à l’imprimerie, les vaincus, les âmes souffrantes, les cœurs indignés ont toujours une arme dernière, une ultima ratio, un moyen suprême d’en appeler au jugement de Dieu, ainsi que les accusés du temps de nos pères. Une cause n’est jamais perdue, tant qu’un poète ou un penseur prend généreusement et hardiment sa défense. Lorsque dans Homère, Achille s’élancœ tout à coup, la tête ceinte d’un nuage d’or, le front brillant d’une flamme céleste, sur le retranchement des Grecs
envahi par les soldats de POrgatne, et poussant trois cris, effraye de sa vue, de ses clameurs terribles, les ennemis de ses compatriotes,, si bien qu’ils fuient en désordre, et que douze de leurs chefs périssent au milieu du tumulte, sous les roues de leurs propres chars, U nous offre une image exacte et sublime du génie se portant au secours des opprimés, consternant de sa seule apparition l’injustice victorieuse, et frappant de terreur, au bruit de sa voix, les phalanges pressées de la tyrannie. Oui, voilà l’effet que peut toujours produire un homme seul, mais intrépide, mais favorisé de dons extraordinaires, comme le héros achéen; voilà, chose plus merveilleuse encore, l’effet qu’a produit une femme, une femme jusqu’alors ignorée, sur les innombrables partisans de l’esclavage aux États-Unis. Elle l’a rendu désormais impossible : son œuvre touchante et profonde sera l’évangile des noirs; ou elle les affranchira pacifiquement, ou elle suscitera mille Spartacus pour.lcs conduire à la liberté. Qu’on se figure l’émotion produite dans les cases des nègres par la lecture de l’Oncle Toml Décidément l’équité n’est pas bannie pour toujours de la terre, et nous finirons par voir son drapeau sans tache flotter sur les demeures des hommes, à l’éclat de cette lumière éternelle que répandent la bonne foi, l’honneur et la vérité.
Dix-sept ans, madame Stowe fut contrainte de temporiser, de garder un pénible silence. Elle nous dit elle-même, à la fin de V Oncle Tom : a Pendant plusieurs années, l’auteur de ce roman s’est abstenue de toute lecture, de toute allusion ayant rapport à l’esclavage, regardant cette matière comme un trop pénible
sujet de réflexions : elle était d’ailleurs persuadée que la lumière croissante de la civilisation, que le progrès de l’humanité, suffiraient pour détruire cet horrible système.» La fille pouvait-elle d’ailleurs mettre en danger la vie de son père, la femme exposer son mari, le cœur maternel braver une population féroce, qui eût menacé les jours de ses enfants bien-aimés ? Il fallait donc attendre une occasion, attendre qu’un acte de courage ne fût pas une condamnation et un péril pour autrui. En 1850, le docteur Lyman et le professeur Slowe abandonnèrent tout espoir de faire jamais sortir de ses ruines le séminaire pratique : ils retournèrent donc habiter les provinces de l’est. Après une courte résidence au collège Bowdoin, Etat du Maine, le dernier accepta une chaire de littérature sacrée au séminaire d’Andover, dans le Massachussets, une des meilleures institutions de la république américaine.
Ce fut alors justement qu’une loi votée par le congrès ordonna, comme un devoir, aux bons citoyens de dénoncer les esclaves fugitifs, de prêter assistance à leurs maîtres. « Des hommes généreux, compatissants, estimables, nés et domiciliés dans les États libres du nord, dit madame Stowe, examinèrent, discutèrent si les devoirs d’un chrétien pouvaient se concilier avec cette prescription législative. Je pensai donc en moi-même : ces chrétiens ne savent pas ce que c’est tïue l’esclavage, autrement ils n’auraient pas pris la peine de traiter cette question. J’éprouvai en conséquence le désir de le faire connaître dans sa dramatique réalité.»
Ce désir a produit la Cabane de l'Oncle Tom, un des plus beaux livres assurément qui aient jamais été
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publiés. Je disais dans l’avertissement de la première édition : — Cet ouvrage est du nombre de ceux qui consolent, élèvent, fortifient, rendent meilleur. En même temps qu’il nous révèle des crimes effroyables, il nous montre une de ces âmes qui font équilibre par leur grandeur à la corruption de l’humanité. Jamais la cause du malheur n’a été soutenue avec plus d’éloquence, jamais le saint amour de la justice n’a inspiré une plus noble indignation et de plus touchantes paroles ; jamais une femme n'a possédé autant de mérites divers dans un pareil degré d’excellence. Drame, comédie, sensibilité, finesse, observation, plaisanterie délicate, élévation de la pensée, grâce et magnificence du style, profondeur de la composition, toutes les qualités se trouvent réunies dans l’Onde Tom. Des écrivains en ont parlé avec une froideur malséante : on eût dit que c’était là seulement un livre bien fait, mais d’une valeur commune et d’une médiocre portée. Madame Stowe, je n’hésite point à le dire, est une femme de génie, la sœur de Shakespeare, de Bernardin de Saint- Pierre, de Walter Scott, de Molière et de Byron. Elle a, dès le premier jour, marqué sa place parmi les esprits immortels ; dans aucun temps, la glorieuse couronne des poètes n’aura orné un front plus pur et plus digne de la porter.
Depuis trois mois, mon opinion est restée la même. J’admire toujours la rare souplesse du talent de madame Stowe ; la réalité profonde et amusante de ses portraits, de ses épisodes à la manière flamande, les caractères de Sam, de la tante Chloé, de Dinah, par exemple; l’élévation, la grandeur naïve et le courage
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sublime de l’oncle ïom; la grâce, la finesse, la noble indolence de Saint-Glare ; l’égoïsme parfait de Marie» les scènes d’un haut comique où il se révèle ; l’exactitude minutieuse, l’amour de l’ordre poussé jusqu’au fanatisme, qui distinguent miss Ophélia ; la vivacité bizarre, capricieuse, la pénétration, la boufîonnerie sauvage et l’indomptable malice de Topsy. Comment ne pas reconnaître la touche d’un grand peintre dans la sombre figure du planteur, dans la description de sa propriété, dans les traits de cette Hère et malheureuse Cassy, ange tombé du ciel sous le poids d’une infortune sans égale, dans la noble et pure conception d’Évangeline, qui rappelle les plus douces rêveries de la littérature allemande, personnage à moitié fantastique, emblème divin de la pitié? Qu’y a-t-il de plus grand, de plus beau, que le martyre de l’oncle Tom ? Les pages nombreuses où l’auteur le raconte, ne font-elles pas immédiatement songer à la Passion du Fils de l’Homme? N’est-ce pas un tableau digne des livres saints, que madame Stowe feuillète sans relâche, et qui l’inspirent toujours d’une si heureuse manière?
Cet unique volume renferme tout un monde de personnages, d’actions, de pensées, de descriptions et de sentiments. Pour dessiner tant de caractères, développer tant de scènes, faire mouvoir tant de ressorts, exprimer tant d’idées, madame Stowe n’a pas eu besoin des innombrables pages nécessaires aux romanciers modernes, qui effrayent tous les lecteurs d'élite par la dimension de leurs ouvrages. On commence avec peine un récit en douze ou quinze volumes; c’est un travail que de suivre si longtemps l’imagination de l’écrivain ;
on est persuadé d’ailleurs, et avec raison, que son œu vre doit renfermer une partie considérable de verbiage. Les livres que l’humanité adopte n’ont pas cette inquiétante longueur : ils contiennent beaucoup de choses en peu de mots, ménagent le temps du public, sont susceptibles d'être lus plusieurs fois et emportés dans les promenades. Je suis donc persuadé que la Cabane de l’Oncle Tom a pris place, maintenant et pour toujours, parmi les ouvrages que l’on réimprime sans cesse et qui cnmposenl une sorte de patrimoine intellectuel, commun à toutes les nations.
L’extrême pureté de sentiments, de principes, que l’on remarque dans chacune de ses pages, sera encore pour ce livre une cause de succès durable. Il ne renferme pas une ligne qui puisse le faire bannir d’une maison et d’une bibliothèque. Les enfants, les jeunes personnes, les femmes, les vieillards , y prennent un égal intérêt. Comme Paul et Virginie, Robinson, les Voyages de Gulliver, les Prisons de Silvio Pellico, les Nouvelles de Xavier de Maistre, il charme les hommes de tonies les conditions. Lorsque l’esprit n’est point égaré, troublé, parles passions, et ce phénomène a lieu dans la lecture, aussi bien qu’au théâtre, où l’on cherche exclusivement des plaisirs intellectuels, il est toujours moral, délicat, susceptible. Beaucoup d’hommes dépravés ont eux-mêmes l’imagiriation pure et ne s’intéressent pas aux personnages fictifs qui leur ressemblent. Voilà pourquoi les plus grands triomphes littéraires sont obtenus par les auteurs chez lesquels l’élévation et la noblesse s’associent d’une manière intime avec les autres dons du talent.
. La Cabane de l Oncle Tom lénnit en outre les qualités qui rendent un ouvrage populaire, et celles qui lui méritent l’approbation des juges difficiles. Remarquez, en effet, comme il s’adresse aux passions, aux sentiments tes plus généraux du cœur humain, l’amour maternel, l’amour filial, l’amour de la patrie, de la liberté morale et matérielle, l’amour sanctifié de l’homme et de la femme, l’horreur de la souffrance et de la mort, l’indignation, le mépris et la haine du mal. Dans les premiers chapitres, nous voyons une mère qui se dévoue pour son enfant ; un jeune couple, digne de tout notre intérêt, qu’on veut désunir, mais fermement résolu à déjouer les intentions criminelles, à braver les obstacles; dans les derniers chapitres, nous sommes en présence d’un martyr, qui, pour sauver de pauvres femmes, se laisse torturer par un brutal persécuteur, et fait généreusement le sacrifice de sa vie. Aucun ouvrage, peut-être, ne provoque plus fréquemment des émotions sublimes. Or, le sublime, point culminant de l’art, dernière limite assignée aux efforts du génie, possède une telle puissance qu’il émeut tous les hommes : l’idiot et le scélérat échappent seuls à son action. Ces éléments dramatiques sont revêtus d’une forme très-littéraire, d’un style souple, énergique, noble et chaleureux, qui ne laisse regretter qu’un peu de soin et parfois une diction plus pure. Les esprits négatifs, revêches, contrariants, s’étonneront-ils encore du succès de l'ouvrage, succès tel que jamais écrivain n’en a obtenu de semblable, depuis l’origine des littératures?
La Cabane de l’Oncle Tom a cependant quelques défauts, comme toutes les œuvres humaines. Je ne crois
pas que beaucoup de lecteurs approuveront l’épisode d’Éva tombant à l’eau et secourue par le pieux Africain. C’est une manière usée de mettre des personnages en relation. J’aime presque autant les chevaux qui s’emportent dans une foule de romans, de drames et de vaudevilles, pour offrir au héros l’occasion de sauver une jeune femme et d’obtenir ainsi son amour. La berline, dont une roue se casse et force les voyageurs à s’abriter momentanément sous le chaume d’une cabane, où ils font une rencontre inattendue, me semble encore de la même valeur et de la même nouveauté. Le caractère de Saint- Clare, son amour paternel, son opulence, sa prodigalité rendaient ce moyen postiche complètement superflu. La sympathie que l’oncle Tom inspire à Éva était suffisante pour le faire acheter par le père de l’aimable enfant. Il est singulier, au reste, que ce service capital ne soit pas mentionné une seule fois après le récit de l’événement. Le généreux Saint-Clare achetant, pour toute récompense, l’homme qui a préservé les jours de sa seule héritière, eût semblé avare et ingrat, si l’auteur n’avait pas oublié cette importante circonstance et ne la faisait point oublier au lecteur.
Le plan de l’ouvrage n’est pas non plus à l’abri de la critique. Tl manque un peu d’unité , de proportions, au moins dans les faits : cela tient à ce que l’auteur a suivi plutôt le développement d’une idée que celui d’une action. Elle a voulu montrer les malheurs inouïs qui peuvent accabler un nègre, même lorsqu’il a d’abord successivement deux bons maîtres, avantage fort rare. Une préoccupation abstraite l’a dominée pendant
tout le cours de son travail, et la composition en a souffert, au point de vue du roman.
Celte préoccupation lui a fait aussi écrire plusieurs dissertations admirables, mais qui ne sont pas entièrement à leur place dans une œuvre d’art : elle lui a fait terminer son récit, faute plus grave encore, par un chapitre didactique, plein de renseignements, de chiffres et d’argumentations. Elle avait surtout à cœur de gagner sa cause ; mais une fiction n’est pas un plaidoyer. U eût mieux valu arrêter l’esprit du lecteur sur un dénouement dramatique et lui apprendre ce que deviennent certains personnages, comme madame Saint-Clare, dont on n’entend plus parler.
Enfin, il y a d’un bout à l’autre de l’ouvrage une erreur continue sur l’organisation morale et intellectuelle des noirs. Madame Slowe les peint sans cesse comme une race d’élite, plus dévouée, plus sage, plus pieuse, plus docile, plus aimante, plus magnanime et plus douce que la race blanche. C’est une singulière illusion. Parce que les nègres souffrent en Amérique, le généreux auteur de l'Oncle Tom leur attribue toutes les qualités. Si elle avait lu n’importe quel récit de voyage en Afrique, elle se serait détrompée immédiatement. Elle a vu des noirs modifiés, améliorés, par leur séjour au milieu des blancs, et elle a exagéré leurs vertus d’emprunt. Or, dans leur pays natal, ils forment un peuple stupide, rusé, brutal, ignoble et sanguinaire. Tous les explorateurs de l’Afrique sont d’accord à cet égard : ils nous donnent sur les aborigènes d’effroyables détails L’erreur de madame Stowe m’a d’autant plus frappé, que je travaillais justement à peindre les mœurs, les pen-
chants, les habitudes, la religion, l’agriculture de ses protégés, lorsque la Cabane de l’Oncle Toi» a paru. Ce tableau Adèle sera publié prochainement; il a pour titre : Le Capitaine Firmin, ou la Vie des Nègres en Afrique.
Je dois rappeler ici que M. Powel, peintre américain du plus grand mérite, qui a longtemps habité Cincin*' nati et connu dès son enfance madame Henriette Slowe, a bien voulu m'expliquer les termes embarrassants du patois des nègres et ceux qui désignent des mœurs, des usages, des objets particuliers au pays. Cela vaut mieux que si je l’avais habité moi-même, car je n’aurais jamais pu me familiariser avec ces circonstances locales aussi bien qu’un indigène. Quant à la manière dont j’ai traduit le titre anglais : Uncle Tom's Cabin, voici mes motifs : Je n’ai pas voulu employer le mot case, parce qu’il éveille l’idée d’une hutte grossière, sans meubles, sans ustensiles, sans aucun agrément : telle n’est pas l’habitation du vieux noir; elle contient un lit de parade, des chaises, des rideaux, un tapis, une batterie de cuisine, toutes les commodités de l’existence : c’est donc pour le moins une cabane; on l’appellerait une petite maison, si la pierre en avait fourni les ma^ tériaux. J’ai préféré l’Oncle Tom au Père Tom, parce que la première dénomination est un trait de couleur locale : lorsqu’on France nous nommons un vieillard le père un tel, nous ne voulons pas dire que nous sommes ses fils : les mots oncle, tante, éveillent aux États-Unis la même idée de familiarité protectrice; j’ai cru devoir respecter l’usage américain, en traduisant un ouvrage écrit au delà des mers.
Disons, pour finir, que ce beau livre éclaire tout un
bé
côté de l’histoire ancienne et même de l’histoire moderne. Il nous montre quels effroyables' crimes a dû produire l'esclavage chez les peuples féroces de l’antiquité, quelles scènes d’horreur il produit certainement encore chez les peuples où il subsiste sous une autre forme. Seulement les Grecs et les Romains ne daignaient pas s’occuper des souffrances de leurs esclaves. Tant de douleurs, tant de persécutions, tant d’actes odieux sont restés ensevelis dans ce profond silence, qui s’étend peu à peu sur toute chose, quand des témoignages écrits ne transmettent point aux générations futures les souvenirs du présent et du passé.
10 mars 1853.
Alfred Michiels.